‹ La chanson du carillonChapitre 5 sur 6 · XI,I · texte numérisé non relu

XI,I

UNB vaporeuse nuit de juillet où vont deux barques à la file, avec de lents et adroits rameurs... Dans la première, Otto Eflfers, lyuce et Edwige ; dans la seconde, Jean Emmanuel, un de ses amis, Josquin Mondius, le vieil archiviste à barbe grise, merveilleux évocateur du Bruges du xv® siècle, moi... Une nuit où la fée des eaux se lève de l'ombre pâle, un doigt sur les lèvres, comme la gardienne du mystère et du silence... Et des architectures de rêve, conune un peu plus de vapeur dans la brume nocturne... Un paysage qui n'est qu'im long frisson... Et les canaux tournent, s'enfoncent sous des ponts, passent sous des maisons, s'entrelacent comme mes soies, des aoies d'ombre^ fatiguées de lumière...

Des pignons qui plongent à po, des escaliers de marbre dont les marches se perdent dans

des moires argentées, des balcons en surplomb orfèvres, guillochés comme des reliquaires, des terrasses à balustrades lourdes, des lys et des tulipes de ferronnerie, de minces, frêles, torves façades finissant en aiguilles, en minarets, en cols de cygnes... I^ quai 'Espagnol, le quai des Esclavons, le quai Flamand, le canal du Rosaire... Et la fée des eaux trace des cercles dans l'air, comme au-dessus de quelque chimérique clavier... Et des fantômes, de douces figures blanches s'éveillent, flottent, fleurs animées qui s'effacent, renaissent... Rêves 1 Rêves 1

I^s barques dans la nuit tiède doucement vont, glissent parmi les nénuphars et les cygnes. Une petite vapeur laiteuse floconne ; une rosée musicale en pierreries s'égoutte et grésille du bout des pales... On vogue dans un air mystique et pensif.... Bruges revit un merveilleux soir spirituel des âges... Les petites fenêtres à croisillons éclairent..., les lampes ciblent les vitraux de semis d'étoiles. Là-bas, tout à coup, d'un trou d'ombre, sort le grattement d'une guitare... O Lucel notre musicien..., peut-être? Et c'est comme un signal... Rebecs, violes, flûtes de deux pieds s'accordent, soupirent et

rient, accompagnant l'errante âme musicienne.

Josquin Mondius doucement parle :

— Regardez... ILes convives sont arrivés : autour de la table, les hommes habillés de drap d'or, les femmes emperlées de pierreries et belles comme des reines... C'est un gala de bourgeois grands seigneurs... Hautes cathèdres sculptées, draps d'orfrois, de brocarts et d'argent, vaisselles d'or, toute la fabuleuse richesse des Flandres... Dans le palais voisin, une assemblée d'hommes graves, présidée par les Consuls des Nations, arrivés fêter en habits de parade la Joyeuse entrée de monseigneur Philippe le Bon...

Des barques croisent les nôtres : pages bariolés, musiciens, histrions et chanteurs, grappes de femmes comme les fruits vermeils d'un espalier. Aux clartés fumeuses des falots, on débarque sur des perrons feutrés, d'épaisses laines tissées..., tandis qu'à côté, sous la lampe reflétée dans sa bouteille d'eau, un fèvre évide au ciselet des hanaps et des buires déUcats conune des argents filigranes.

Bt porches où, dans l'ombre, s'entassent des

ballots exhalant l'arôme des épices, la senteur

3o6 LA CHANSON DU CARILLON

animale des pelleteries de Hongrie, les muscs chauds des laines écossaises... Entrepôts où cuve l'ivresse du monde, vins de Chypre, d'Espagne et de France, bières fermentées d'Angleterre, brûlants alcools du Nord et liqueurs au goût de givre anisé... Songes? Réalités? Et toujours Josquin Mondius, à mi-voix comme dans une chapelle, la chapelle des images et des mirages, parle:

— l^e grand-duc d'Occident est rentré du chapitre : il est allé retrouver sa neuve épousée, la gente Isabeau de Hongrie... Et comtes, barons, ambassadeurs, nobles hommes de tous pays, en grand arroi, sont arrivés pour assister au tournoi de demain... Ah 1 Bruges aime les folies de parade, les cort^es de pourpre et d'or, les banquets amusés de jongleurs, de mimes, de joueurs de violes, de trouvères...

4 Les femmes portent des robes de douze aunes grappées de serpents, de basilics, de licornes, de lions et d'hommes sauvs^es, des coiffures effilées en croissants et feuillagées d'or sous des voiles bariolés... I^es hommes ont des jaquettes de Bohême ramagées de bêtes chimériques, des chausses collantes couleur d'arc-en-

ciel, des escarpins ongles de griffes, tordus em spirales, recourbés en cornes... On dirait une folie de Cowc, d'olympe et de carnaval tintamarrant parmi les pignons à cols de héron, les tourelles en chapeau pointu de magicien, les toits découpant des gueules de monstres marins...

Bt Josqtdn Mondius rit dans sa barbe grise :

— Âh 1 ah 1 ah I le sol est mûr pour le bel art de la chair et des étoffes cossues... Viennent à présent Van £yck et Memling 1

Oui, oui, nous voyons... Ce ne sont plus des fantômes... I^a nuit s'éblouit de chaleurs, la vie coule à pleins bords, déborde comme le vin du pressoir : Brugesrêve, chante, aime. Etl^uceapris la main d'Otto Effers... Jean Emmanuel tient dans les siennes la main d'Edwige et la mienne... O nuit de sortilèges, nuit amoureuse et tendre 1...

I^a voix ^sourde de M. Effers à son tour dit:

— Aucune cité comparable... Brème, Lubeck, Cologne, Hambouj^, Dantzig, Venise, Gênes.

Milan, Florence, I/>ndres avaient ici leurs syn* dicats..., avec les I^urens Barbarigo, lesPietro Salamanca, les Gonzalve de Séville, les Spinola,

3o8 LA CHANSON DU CARILLON

les Guellaroti et tout T armoriai pour s^ents consulaires...

Et voici qu'ensuite . Jean Emmanuel, d'un geste, montrait l'espace.

— Tout reviendra, monsieur Effers... Bruges s'est tournée du côté de l'orient, elle va diq>erser les ombres... Le cercle mortel des enchantements va se rompre.

Est-ce que ceux-là aussi rêvaient?

Une pluie d'or et de cristal, le tintement d'ime pluie d'étoiles de quart d'heure en quart d'heure tombait du ciel, plongeait dans l'eau du canal... le temps de naître et de s'évanouir... Et puis, au coup de l'heure, dans la grande nuit pâle, d'une volée large, de la volée de tous les oiseaux du carillon, passait, chantait la chanson immortelle... Personne alors ne parlait plus.

XLn

LB réveil matinal aux sonneries des cloches et au carillon des grands jours de fêtes... Toutes les rues tendues de drap vermeil, les places changées en jardins des Hespérides, aux façades bariolées de sculptures peintes comme des proues de navire, aux fenêtres claquantes d'oriflammes, aux bretèches historiées de mythologies en belles laines tissées. Partout l'emblème de Mgr Philippe : 4 Fusils à pierres enflambées » ; et des banderoles au cri de guerre : « Notre-Dame, Bourgogne et Montjoie Saint-Adrien 1 » et des mâts d'or rejoints par des guirlandes de feuilles et des torsades de fleurs... Aux carrefours les trompettes, en hoquetons de damas et en chausses collantes, sonnent au tournoi... Et le populaire s'en va boire l'hypocras que depuis trois jours sans arrêt crache un lion lampassé dans la cour

m I I I ■ »» III I I ■ I l II I I I ——^—^—^•^^

du palais... Et à mesure que l'heure avance, des valets d'armespromènent les chevaux raides d'orfrois, à chanfreins de pierreries, massifs et délicats comme des services d'orfèvrerie sur les tables... Archers, arbalétriers, hérauts d'armes se mêlent aux gens des métiers... On nombre les 136 marchands de la Hanse et ceux de Milan, de Venise, de Florence, de Gênes, tout couturés d'or, robes couvertes de rubis et de saphirs, chaussures effilées en queue de scorpion, et par-devers eux, les mîmes, les poètes, les joueurs de flûtes et les porte-bannières...

Le landau est venu nous prendre toutes trois ; il a amené ensuite maman et Nouche. Bruges a fait le miracle de galvaniser le pauvre cœur mort de maman : elle va revivre les grandes heures de gloire, de vie et d'amour... Et on nous descend sur la place, à la porte d'une maison amie où le vicaire nous a trouvé des fenêtres... Je ne puis dire ce que je ressens : c'est une petite folie, une fièvre ; je mousse et je grelotte... L'art rêvé peut-être va sortir pour moi du spectacle que je vais voir, cette idée de panneaux vastes P comme des fresques et où se déroulera la

grande âme de Bruges...

J'ai apporté du papier, des crayons pour des notes, des repères, moi qui ne sais rien faire d'après nature... Et j'attends.

IfSL foule houle et grouille, bariolée, b^arrée, panachée comme un champ de tulipes... Qameurs, stridences de trompettes, cliquetis d'aciers, voix hautes des hérauts, pas lourds des gens d'armes. Entre les barrières et les estrades, dans le champ clos, les maîtres de camp, les servants d'armes, les écuyers écussonnés, chamarrés, brochés d'or... De pompeux chariots à lourds chevaux harnachés débarquent les coiffures en cônes et en demi-lunes, les voiles de dentelles, les robes de douze atines à licornes, lions, hommes sauvages et les joUes gorges nues frissonnantes de joyaux... Ahl cespetites gorges des hautes et honnêtes dames, fleurs du jardin de beauté des ducs, princes et barons, et toutes les princesses et toutes les fées de la cour du grand prince Charmant I...

Un cri : 4 Monseigneur le duc de Bourgogne 1 » C'est le cort^e, trompettes en tête, un long flot d'or, de pourpre, d'écarlate, aux golcondes de diamants, de béryls, de saphirs, de topazes, d'améthystes, toute la chevalerie, la beauté et la

gloire d'une légende inouïe où le grand-duc est à la fois saint Georges exterminateur de monstres et Jason robeur de la Toison d'or..., la Toison d'or, le sang de Bourgogne et l'or des Flandres, symbole et saint-sacrement des âmes valeureuses et tendres. Derrière les plis de l'étendard ducal, hisses sur des palefrois d'or et de diamants, et suivis du chancelier, du trésorier, des hérauts, des écuyers, des pages, les dou^e chevaliers de l'Ordre, robes vermeilles, manteaux et chaperons d'écarlate, le collier à la poitrine, comme un soleil.

A l'infini, ensuite, l'évêque élu de I<i^e, le comte de Saint-Pol, messire Jehan de Luxembourg, le seigneur d'Ântoing, la noblesse de Picardie, de Flandre, de Hollande, de Zélande, de Bourgogne, un prodigieux chevauchement harnaché de velours, caparaçonné de drap d'or, étoile de perles, de diamants et de balais...

— Toison d'or 1 crie la multitude en se montrant le roi d'armes, fier de son nom, solennel et droit en ses arçons.

Mais tout se perd dans la rafale venue du bout de la place, vivats, clameurs d'allégresse et de bienvenue, flûtes, violes et tambourins.

Gloire et longue vie à la bonne duchesse 1 C'est un peuple amoureux du petit mirade d'amour rapporté de Portugal... Oh t petite Madame Isabeau, si mignonne avec votre long profil et vos yeux un peu obliques de petite Chinoise, troisième amour déjà de monseigneur !... Toute la chevalerie a mis pied à terre devant Tidole nouvelle ; monseigneur lui-même va la recevoir à la descente du chariot, un chariot d'or à pommeaux d'argent massif.

£t les gens de métier évaluent : « Chaque pommeau pèse bien cent marcs d'argent. »

Mais que pèserait elle-même la petite reine de Golconde, au gentil corps parfumé d'aromates d'Asie et tellement orné d'orfèvreries, de diamants et de perles qu'on ne sait pas s'il peut y avoir place encore pour un peu de peau...

— N'êtes-vous pas vous-même de ce tempslà ? me disait Jean Emmanuel. Orfèvres, haulmiers, peintres et brodeurs alors étaient princes d'art parmi les princes.

Edwige, qui, d'une vie nerveuse, passionnée, s'intéressait au royal défilé, me regarde :

— Oh, chère 1 II a tellement raison, M. Jean Emmanuel I Si jamais je devais être une prin-

cesse dans un royaume, je vous donnerais mon palais à recouvrir de beaux tableaux brodés et vous seriez princesse à mes côtés.

Elle regarda en souriant son père debout derrière elle : lui aussi souriait et hochait la tête.

— Eh bienl dis-je en badinant, je ne m'engagerai nulle part avant que ce temps ne soit arrivé. Non, pas même pour les beaux yeux de dame Isabeau, dût monseigneur de Bourgogne m'en venir prier en personne...

lyuce, dans ce gros tap^e de la rue, demeurait un peu perdue, petite figure de sainte et de martyre, descendue d'un vitrail, avec le geste joli de ses mains comme des palmes ou des guirlandes de roses.

I^es trompettes soudain donnent le signal.

Trois contre trois, par les deux issues, entrent en lice les chevaliers rivaux. Des noms courent : messire Jean de I^alaing, messire de Ravenstein, messire de Gruuthuus, messire de Buren, d'Epinoy... Tous raides en selle, long plumard d'armet en tête, un ruban, un nœud de dentelle ou une écharpe passés dans les mailles de l'armure, ils ont l'air d'honunes peints ou forgés sur leurs grands chevaux de brocart et d'or

guilloché... Chacun a ses p^es en satin, en drap d'or ou drap de damas blanc. Kt, au signe de la petite main que lève dame Isabeau, les poursuivants d'armes saluent leurs dames, partent, cognent de la hache et de l'épée...

Mon cœur bat ; il ne bat pour nul des trois héros... Mais un regard s'est posé sur le mien, un regard près de moi... Et le vent joue dans les bannières ; l'amoureuse devise : « Plus autre n'aurai » spirale ; les trompettes ricochent parmi les aciers... Par là-dessus à volées, comme des paquets de mitraille, comme des grêles de sequins, croulent du haut de la tour les carillonnantes sonneries des grands jours. Un des chevaliers saigne et vide les arçons. « Largesse ! Largesse !» Et le duc jette sa baguette blanche qui fait cesser le combat... Moi, je suis folle de joie, je vois des ims^es tourbillonner, destriers qui se cabrent et caracolent, voltes de poursuivants, étendards, épées et lances, gentes dames mignonnes comme de royales poupées.

LK joli rêve des âges évanoui, rentré aux oubliettes, l'autre, le rêve quotidien, recommence avec le ronron de silence et de demi-sommeil des rues. Fermées les boutiques du haulmier, de l'orfèvre, du joaillier, du brodeur de licornes, de girafes, de léopards et d'hommes sauv£^es 1... Il n'y a plus que moi, la petite ouvrière du bord de l'eau, qui fait aller ses mains et brode ses images de sainteté...

Mais moi, c'est une si petite chose, à peine un pauvre cabochon tombé à terre et oublié de tout le flot d'or et de pierres précieuses qui a passé... Je ne me plains pas, du reste ; je ferai ce que je peux, comme je peux : « Al Sikkan? ^ (comme je peux) dit une devise. Est-ce qu'elles aussi, les obscures et douces dentellières du passé, ne faisaient pas ce qu'elles pouvaient en maillant les toiles d'araignée et les fils de

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la Vierge qui dorment aux vitrines du Gruuthuus ? Et c'est un peu comme un mouchoir de sainte Véronique, où se serait imprimée la sainte face de la mort de Bruges, c'est le miraculeux suaire où repose Bruges la morte... Il y a là bien assez de gloire pour de petites mains obscures. Accomplissez humblement à leur exemple la tâche de chaque jour, petite ouvrière qui est moi I

Oh 1 je porte en moi un rêve bien plus beau que tous mes rêves d'autrefois. Ma vie est devenue une légende bienheureuse... Ma vie s'est arrangée comme un conte de fées... Il y avait une fois une jeune fille à la fenêtre, un prince a passé..., c'est notre chanson à toutes deux. La jeune fille a aimé le prince. Jamais le prince ne l'a su. Comme c'est triste et comme c'est doux 1 Elle l'a aimé à mains jointes comme font les petites saintes sur les vitraux... Tout amour peut-être est fait à l'image de l'amour divin... Un jour on ferme les yeux ; peut-être en les rouvrant, c'est son rêve qu'on retrouve dans les étoiles. I/Uce a fait un aveu singulier à Edwige. Elle lui a dit notre amour mystique pour saint Georges ; elle a ajouté ;

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— Saint Georges est venu... Jamais vous ne devineriez, Edwige.

Edwige s'est beaucoup amusée : elle s'est écriée qu'elle le dirait à son père. Alors lyuce s'est jetée dans ses bras :

— Non, non, ne dites pas... Elsée aime M. EfEers 1

lyùce I I/Uce 1 En le disant, ce secret qui était aussi le tien, tu te sacrifiais... C'était ta part de vie terrestre que tu m'abandonnais... Tu ne te doutais pas que moi-même j'avais décidé de le porter à jamais scellé en moi. Et je ne sus rien d'abord, je ne devais rien savoir que d'Edwige même, plus tard... Notre vie ainsi, avec le petit nuage de mystère qui nous enve. loppait, était faite de tout ce que nous ne disions pas, sans nous donner l'impression que nous nous cachions quelque chose.

Je m'étais mise à composer un carton d'après mes souvenirs et mes notes du tournoi : Josquin Mondius m'avait fourni des indications pour les armures. Nous eûmes alors, dans la maison du parc, d'intéressantes soirées où le vicaire et Jean Emmanuel apportèrent leurs idées. Je remarquai combien judicieuses étaient celles de

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M. Effets. Tous m'approuvèrent de ressusciter les grandes images d'un régne qui avait été l'apogée d'un peuple. J'étais un peu étonnée toutefois qu'on me prêtât une telle ambition ; à la vérité, j 'avais pensé surtout à faire mon métier de brodeuse en cherchant une occasion d'assortir de belles soies... Oui, voilà, mais il y avait la question d'argent 1 M. Sonds^, avec un r^ard malicieux derrière le pince-nez, m'avait bien assuré que cela s'arrangerait. Quelle surprise quand, un soir que noua étions réunis sous la lampe dans la grande chambre du rez-de-chaussée, M. Hemelryck entra et nous dit que « l'affaire ^ en effet, était arrangée I A ce mot qui ne semblait mystérieux que pour moi seule, on se r^arda en souriant et le vicaire nie révéla que, grâce à la baronne et à quelques amateurs, j'allais être mise en possession de la somme qu'il me faudrait pour créer un atelier d'art... 1/e marquis de Noussouna, un grand seigneur esps^nol, qui possédait un palais au quai du Rosaire, me faisait, en outre, la commande de quatre grands panneaux pour une salle à manger. Était-ce possible? je me mis à pleurer comme une bête, tandis que l/uce, d'un

élan d'exaltation mystique, levait les bras vers le ciel.

O l'inoubliable soir ! Tous me félicitaient.

Edwige m'embrassait. Otto Effers jne serrait les mains :

— Je suis tellement heureux pour cette grande ville de Bruges...

Jean Emmanuel, lui, annonça que le carillonneur allait bientôt pouvoir jouer son Hymne à la Flandre et que, ce jour-là, pas mal d'amis comme ceux qui étaient là réunis penseraient à moi.

Il fut décidé avec maman qu'on approprierait deux des salles de la vieille maison restées fermées et qui deviendraient les ateliers des élèves et des ouvrières. M. Hemelryck, le brodeur, s'offrait à nous procurer un premier noyau.

Je ne reconnaissais plus cette maman ; elle sembla s'être remise à vivre. lyC peu de sang de ses fibres qui avaient tant saigné se reprit à fleurir en roses de bon courage et de vaillance ; tous les jours elle montait travailler auprès de moi : c'est elle qui faisait mes bourrages et commençait les broderies... Elle demeurait là, près de la fenêtre, assise devant le pied de bois articulé

qtii supportait le métier, passant et repassant l'aiguille pendant des heures, sans parler. Comme sa vue s'était fort affaiblie, elle se posait un binocle sur le nez. Jamais je n'aurais pensé qu'elle prendrait à ce point goût à mon travail, encore moins qu'elle y apporterait un jour sa part de collaboration. De mon tabouret, je la regardais, avec une joie émue, s'appliquer, comme si jamais elle n'eût été — ohl il y avait si longtemps de cela ! — la fille de ce riche M. Roeland qui s'en allait à Rome, dans sa berline de voyage, acheter des œuvres d'art et demander la bénédiction du pape. Derrière elle tm miroir, pendu au mur, reflétait sa nuque près* que toute blanche, sous l'esps^nole noire dont elle se coiffait. Sa taille avait gardé une grâce longue et mince : elle avait toujours eu les mains jolies et toute habillée du noir de son éternel veuvage, avec son pâle visage triste, maman, aux transparences de la glace dans son cadre d'ébène, m'apparaissait une ancienne jeune fille bien plus que la pauvre femme vieillie par le malheur qu'elle était réellement.

Il m'était venu l'idée de faire en broderie le L portrait d'Edwige. Elle arrivait aux heures

-chaudes de la journée. Quelquefois, M. Effers la poussait dans sa petite voiture et la montait ensuite dans ses bras jusqu'à l'atelier. Mais Otto Effers n'était pas toujours là : on le voyait souvent partir dès le matin pour le nouveau port dont il suivait passionnément les travaux. Généralement il gagnait à pied le chenal et le long des darses et des écluses, s'en allait vers la mer. Il disait que si la santé d'Edwige lui avait permis de se fixer à Bruges, il eût sollicité un emploi, même subalterne, qui l'eût mêlé à ce prodigieux travail. C'était beau de l'entendre parler de ce qu'il appelait la collaboration de l'homme avec les forces. Il assurait que la conquête totale de la planète, aussi bien par l'air que par l'eau et la terre, était l'inévitable aboutissement du titanique effort sans trêve des races. Avec une drôlerie d'homme sérieux, il ajoutait :

— Hercule n'est pas mort... Quelquefois il levient faire un petit tour sur terre... et alors, mademoiselle Elsée, il donne un petit coup d'épaule et encore une fois recule les bornes du monde... Les pôles, peut-être, deviendront la grande route des peuples... Et je ne dis pas

qu'on n'ira pas voir ce qui se passe dans la planète Mars.

Quand Otto Effers n'était pas rentré pour l'heure du portrait, c'était maintenant une ménagère à leur service, forte femme presque masculine, qui montait Edwige. Toujours M. Effers venait la reprendre et alors, dans la lumière d'or de l'après-midi où elle était assise, avec les filées d'or du soleil qui se mêlaient à l'or de ses cheveux, comme chez les jeunes filles de Memling, il avait, à la regarder, une clarté humide aux yeux, une clarté où, comme dans les anciens tableaux, on aurait pu voir se refléter le pâle et doux visage qu'il avait devant lui.

— N'est-ce pas que mon Edwige est belle?

disait I^uce avec le cri émerveillé de sa seconde vue. Elle est belle comme la lumière qui entre par cette fenêtre... comme l'odeur de cette rose que Nouche m'a apportée ce matin... Attendez, monsieur Effers... Edwige (elle cherchait un peu...) ressemble aux pralines que vous m'avez apportées l'autre jour.

Nous étions habituées à ces bizarres correspondances d'idées qui signalaient son sens

aigu des analogies. Et pourtant il eût semblé naturel de la traiter en petite enfant quand elle parlait ainsi ; car jamais le don d'enfance qu'elle portait en elle ne se manifestait plus divinement. Les petites saintes du paradis ne sont peut-être aussi que des âmes d'enfants restées plus près de Dieu que les autres. Et lyuce, qui était demeurée presque une enfant par la taille, n'était-elle pas aussi toujours la petite sainte de sa première communion ?

Tout était si miraculeusement pur en elle qu'elle pouvait bien prendre parfois les mains d'Otto Effers et les caresser en disant qu'elles étaient fines comme les soies qui servaient à mes petits ouvrages... C'était peut-être de l'amour, mais l'amour d'une âme qui ne doit pas grandir.

Alors il arrivait que l'un ou l'autre se mît à rire, comme pour une gentillesse d'enfant, d'une enfant dont elle avait parfois aussi le babil si frais, si musical, quand moi je n'avais pas toujours grand'chose à dire...

Aucun de nous ne s'était demandé quand s'achèverait le portrait : ce fut vraiment comme si nous avions une petite éternité devant nous. Je n'étais pas, du reste, pressée de le terminer.

J'aurais défait plutôt mon ouvrage à mesure pour avoir plus longtemps Edwige auprès de moi. Mais vers la mi-août, elle me parut se reprendre aux idées soucieuses que je lui avais connues autrefois. Elle s'absorbait en des silences ou soupirait en me regardant. Otto EfEers, de son côté, nous parlait plus souvent de la mer. Elle avait toujours eu un attrait profond pour lui. Il disait mystérieusement :

— C'est le chemin de l'exil... C'est aussi le chemin du retour...

Il voulut nous mener voir l'énorme jetée, à peu près construite : nous n'avions pu jt^er encore que des premiers travaux. lya voiture s'arrêta sur le quai, à l'entrée du môle : on n'apercevait encore que la masse immense des eaux aux deux côtés de la chaussée colossale.

Il vint alors un homme blond, presque un géant, et qui serra les mains de M. Effers après s'être incliné devant Edwige. Il leur parlait dans cette langue un peu gutturale qui était aussi la leur, avec les signes d'une déférence familière.

— Pardon, chères, nous dit Edwige, j'oubliais... C'est M. l'ingénieur Storm... Il est du

pays de là-bas... Ce sont presque des choses de famille qu'ils se disent.

Otto EfEers eut un geste en levant les épaules comme s'il s'en rapportait de la vie à la destinée inconnue. Puis il pressait le bras de Tii^énieur et ils faisaient quelques pas ensemble tandis que la voiture enfilait la jetée.

Oui, c'était bien là une prise de possession de l'infini où l'élément le plus formidable qui soit accepte d'être asservi au génie de l'homme.

Ah I qu'il avait raison, M. Effers ! Et je me rappelais aussi Jean Emmanuel faisant avec la main se dresser en fronton, sur l'histoire de la planète, un Bruges nouveau, un Bruges en communication avec la vaste vie marchande et en qui peut-être allait se réveiller la fortune d'une reine des mers... Là-bas, la solitude, le sommeil des eaux mortes où agonisent les reflets d'une ancienne vie... Mais ici le grondement des machines, les entrepôts, les sas, les ponts, la tranchée énorme par laquelle viendra la mer. Et c'était cela que nous avions sous les yeux... Un port était né, un port qui de ses jetées, de ses môles, de ses quais d'accost£^e, allait au-devant des navires, un port en pleines

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eaux profondes où cependant la houle, cassée par les énormes digues de béton, se taeurt d'une grosse vague apaisée. Hercule, encore une fois, reculait les bornes du monde... Je ne pus me défendre d'un cri :

— Ah ! monsieur Effers I

ly'ingénieur l'avait quitté et il marchait maintenant près de la voiture. lyuce, toute pâle et palpitante, s'était blottie contre moi. On entendit monter de dessous ses plaids la voix d'Edwige.

— Oh 1 la mer ! la mer, Elsée I On voudrait partir I

Je la sentis frémissante, emportée à demi du coup d'aile des grands oiseaux blancs vers le large.

— I^ chemin des départs, mais aussi des retours, Edwige, lui dis-je en me rappelant la parole de M. Effers.

Le vent d'un coup de sa raquette emporta le mot. Il se tourna brusquement vers moi, me regarda et ne dit rien. Mais Edwige, comme en songe, murmura :

— Des retours, qui sait ?

Avec l'espace en tous sens autour de nous.

ce fut comme le pont d'un lyévîathan où tout à coup la brise se mettait à souffler, d'une telle force bourrue qu'elle manqua nous enlever de la voiture. I^e cocher tourna bride ; mais Otto Effers n'était plus près de nous : il continuait à longer la jetée, face au vent, comme attiré par la mer toujours plus loin.

Edwige nous avait dit que c'était là sa promenade de chaque jour ; il marchait ainsi jusqu'au bout de l'énorme muraille et il regardait une chose devant lui et que lui seul savait.

D'un pilon gigantesque le flot arrivait battre les assises de la muraille géante... I^es fonds montèrent : ce ne fut plus qu'un large moutonnement régulier qui, en bas, se brisait contre la résistance élastique du fer et du bois... Nous emportâmes l'impression d'un effort vertigineux, d'une bataille gagnée par l'homme et où cependant la mer continue à ruser, sournoise, terrible... A notre gauche, maintenant, courait le grand paysage du port intérieur, des quais, des bassins, des hangars, des chantiers, l'outillage des voies ferrées, des lampes électriques, des grues... Au loin, la nappe tranquille d'un canal filait sur Bruges.

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OH 1 comme il t'aime 1 C'est à peine s'il prend attention à moi I me dit lyuce.

Et vois comme c'est drôle : je suis heuireuse qu'il en soit ainsi 1 Oui, j'ai réfléchi, M. Effers n'est pas mon genre... Otto EfEers ^st un homme qui ne parle pas assez pour une perruche comme moi. Alors, alors...

Sa voix tremblait un peu, et comme elle ne pouvait plus parler, elle se mit à rire.

— Oh I oh I Je suis la petite sirène comme dans le conte... Tu sais, la petite sirène qui <^antait au bord de la mer chaque fois qu'il passait une barque... Toujours des matelots se jetaient à l'eau pour la prendre... Alors toute la mer semblait rire de son rire et elle plongeait si loin, là-bas que c'était le fond de la mer, là •où il n'y avait plus que la petite tortue Bobosse «et le cèdre du lyiban, grand comme une allu-

mette. Moi aussi, je plonge, je plonge... Ah 1 ah I personne n'aura I^uce I

J'entendis le coup de timbre qui m'annonçait l'arrivée d'Edwige ; ce n'était pas Edwige, mais M°^® Jackson qui, avec son amusant croassement de perroquet, venait l'excuser.

!Le médecin lui avait défendu de sortir à cause d'un gros brouillard qui régnait depuis le matin. Ce fut nous alors qui passâmes le pont et allâmes la voir. Elle était couchée dans sa chaise longue, emmitouflée jusqu'aux oreilles et lisant un roman danois qu'à notre entrée elle laissa tomber.

— Je tâchais de lire, mais je ne pouvais pas : j'étais si énervée 1 Oh I il y a de si étranges choses... Je pleurais et j'étais contente, si je peux dire.

Une rougeur bordait ses paupières ; ses jolies mains pâles cassaient des gestes frêles et rapides par-dessus les couvertures.

Jamais encore nous ne l'avions vue si agitée.

Elle nous fit asseoir près d'elle et nous prenant les mains :

— 1^ cœur d'Edwige est si triste 1... Ils ont été tellement méchants pour ma mère et main-

tenant... Oui, le vieil homme est malade : il voudrait voir son fils, mon père... Mais la fa- Tnîlle ne votdait pas... Oh ! c'était tme si affreuse histoire I Ah 1 chères, il faut plaindre beaucoup mon père... H ne peut oublier, il souffre... Il sait qu'il y aura peut-être pour lui un devoir... Et alors, il faudrait partir, aller là-bas, d*où peutêtre mous ne reviendrons plus...

Ma première pensée fut pour ma broderie, si peu poussée encore... C'est un si curieux mécanisme, tme tête d'artiste I Peut-être aussi on ne se rend pas compte, dans l'instant, de tout ce que peuvent briser dans une vie quelques mots hachés comme ceux que venait de prononcer Edwige... Mais lyuce, elle, dans son extrême sensibilité, avait compris déjà, quand moi je ne voyais encore qu'un départ après tant d'autres. Elle ne dit rien, parut doucement s'incliner vers Edwige pour l'embrasser et ce ne fut qu'ensuite, en la voyant glisser à terre, que nous nous aperçûmes qu'elle s'était évanouie. Alors seidement, à ce grand choc qtii l'avait brisée, je ressentis la triste évidence. Et je m'étais mise à genoux ; je tenais sa tête sotdevée dans mon bras ; je lui faisais respirer

les sels que M"^® Jackson, arrivée aux cris d'Edwige, m'avait apportés.

Luce demeura longtemps sans connaissance :

une infinie sérénité égalisait son visage à peine pâli et où les yeux, sous les paupières restées levées, regardaient le vide éternel ; et enfin elle faisait un mouvement ; la petite âme d'enfant sembla remonter dans le souffle léger dont elle dit :

— J'ai dormi cent ans. J'étais si bien.

Presque aussitôt la vie rose lui bruina aux joues et elle chercha nos mains. Elle n'eut pas une plainte, ni tm soupir : elle parut avoir oublié qu'elle avait été morte vraiment tout un siècle, le cœur arraché. Elle redevint tout de suite la petite lyUce entre l'ange et l'enfant qui tenait les yeux fermés sur une vision du paradis, la petite sainte lyuce doucement martyre et qui avait fait des parts de son cœur où elle n'avait rien gardé pour elle.

M. Effers rentra : il nous dit qu'il avait vu

s'illuminer très loin le ciel par-dessus la mer

f comme si jamais le mauvais temps ne dût plus

' revenir. Il parlait étrangement : sa voix était

plus voilée qu'à l'ordinaire, il avait le r^ard

triste des gens de mer qtii, du port, r^ardent daxiser et plonger une baxque, tour à tour perdue et sauvée. Il faisait cette allusion à une chose connue de lui seul et qui symbolisait cette victoire de la lumière sur la pesante nuit des eaux. Il marcha vers la fenêtre et soulevant le ri« deau :

— R^ardez... le brouillard a presque entièrement disparu.

Edwige rejeta ses couvertures et se dressa sur son coude :

— Oh I père, ouvrez la fenêtre, ouvrez-la toute large... nous avons tellement besoin de lumière I... O Elsée, voyez comme le jardin est clair ; on dirait qu'il pleut des pierreries. Et les roses, la petite âme des roses, chère I^uce l Tout semblait mort et tout renaît... Est-ce que la vie n'est pas aussi comme le jardin ?

Une tiédeur, des arômes entrèrent, amollirent cette minute tendre, ^infinie douceur d'un ciel de Bruges encore une fois plana. Des palets de soleil ricochaient sur les eaux lisses du canal. Mais déjà l'après-midi d'été déclinait ; la maison, la maison de notre vie, celle où notre ancienne vie tout à l'heure ne rentrerait plus avec

nous, baignait dans un demi-crépuscule : c'était là aussi un symbole.

— Oui, dit M. Effers comme se parlant à luimême, la lumière après l'ombre... Une lumière qui va devant nous et nous indique la route...

Edwige lui tenait les bras :

— Oui, oui, père, c'est bien cela... Il faut aller devant soi là où va la lumière...

Otto Effers alors lui caressait le front, et souriant, disait qu'il y avait plus de vérité dans cette petite tête-là que dans tout un royaume. Il se tournait ensuite vers moi :

— Mademoiselle Elsée, allons au jardin cueillir des roses tant qu'elles sont fraîches...

Il prit lui-même un corbillon et le sécateur. Il ne s'aperçut pas d'abord qu'il marchait si vite que j'avais peine à le suivre. Quand enfin il se retourna vers moi, je vis que son visage, qui tout à l'heure encore souriait, s'était attristé.

— Oh 1 excusez, dit-il, mes idées marchent plus vite encore que nous... Edwige vous a dit, n'est-ce pas ?...

Il y eut tm silence pendant lequel le sécateur en crissant faisait tomber des roses, et puis il reprenait :

— Edwige ne pouvait pas tout vous dire. On nepeut pas toujours parler cenune on voudrait... J'étais alors encore on simple pauvre homme, un homme qui avait travaillé de ses mains comme ttn ouvrier, un homme exilé de sa famille et de son pays. Eh bien, j'avais espéré nous refaire, à Edwige et moi, une destinée libre... refaire surtout du silence autour de notre vie...

Il me parut que j'allais mourir, que ma vie ne tenait plus qu'à ce qui restait encore à demi caché dans un grand secret...

— Non, non, m'écriai-je, ne dites pas... je ne veux pas trop savoir !... C'était bien assez déjà que vous soldez à partir pour jamais !..

C'était mon secret à moi qu'à mon tour je livrais à travers cette plainte. Je n'aurais pu dire autrement que je devais continuer à ignorer pour avoir le droit d'aimer encore. Le cri me partit du fond de la vie, et peut-être je n'en atirais pas eu conscience si Effers ne m'avait pris la main et ne m'avait dit :

— Je serai toujours Otto EfEers pour vou -le-même Otto Effers qui, une fois, est venu

jardin et vous a vue à la fenêtre, mademoisi Elsée...

D'un geste il me montrait derrière les arbres la fenêtre.

— C'était la première fois, monsieur Effers ; et il neigeait des fleurs de printemps.

— Puis l'été est venu, je me souviens.

— Demain ce sera l'hiver, tm loî^, un éternel hiver.

— lyà-bas, l'hiver ne tardera pas aussi longtemps qu'ici... C'est un pays de glace et de neige où les cœurs seuls ont chaud... où il n'y a qu'un court été, mais si beau I Un été d'or et de pierreries comme sur vos broderies... I^aissez-moi espérer que vous viendrez un jour...

Sa voix traîna dans les dernières clartés.

La lumière avait remonté : il n'y avait plus, tout au bout du canal, que la pointe d'un pignon rosé par l'efEeuillement d'une petite nuée rose comme les pétales d'un bouquet de roses. La ville alors s'assoupit un peu plus et il faisait doucement silence en moi, un grand silence comme aux confins du monde... Je n'étais pas triste ; je vivais tout ce qu'il y avait d'infini et d'étemel dans une minute si fugitive. Une nûnute... la durée d'un siècle.

Une cloche maintenant sonnait très loin ;

rf

elle sembla sonner au fond de ma vie... et je ne savais plus si je vivais encore. Soudain, là-haut, Tair frémit ; un vol d'ailes passa, le rire joyeux du carillon.

— lya petite chanson qui ne finit pas, Elsée, dit-il.

Ce fut la dernière parole. Nos mains dans l'heure religieuse s'unirent : une étoile au-dessus de nous s'alluma.

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