‹ La chanson du cidreChapitre 20 sur 42 · PROPOS "DE "BEUVERIE · texte numérisé non relu

PROPOS "DE "BEUVERIE

LES propos de buveurs sont choses mémorables. Mais il en estyVraiment, qui sont inénarrables ; Car la langue bretonne a des brutalités Qui se traduiraient mal par des banalités.

D'ailleursy sans être obscène, elle n'est pas bégueule. Elle lâche les mots tout crus, et, forte en gueule. Comme avec Prosper Proux, elle a certains excès Qui passent en breton, mais non pas en français.

Dimanche, nous buvions che\ le gros Bassompierre. — Note\ bien qu'à Pleuven les gens l'appellent Pierre, Et que de Bassompierre ils font Pierre Basson. —

Les buveurs, les fumeurs remplissaient la maison,

A peine avions-nous bu dix à dou\e bolées.

Nous causions, doucement, des blés verts, des gelées.

Du prix des bestiaux, et des futurs Concours,

Quand deux nouveaux venus, sans plus amples discours.

Crièrent, en frappant sur les tables boiteuses :

« A boire, gast, et point de chopines menteuses l

« Des chopines d'un sou ! Des chopines de rien !

« A ta santé, Le Cad — A la tienne, Derrien.

— a II est bon, qu'en dis-tu ? — Heu, j'en connais encore « De meilleur, — Du meilleur ? Oii? — Che:[ François Le

— « TaiS'toi, çà soûle trop, ce sacré cidre-là ! [Corre.

— (n Tu veux rire! — Demande à Hamon que voilà : « Dimanche, nous avons achevé la journée

« Che:{ Le Corre, et, ma foi, de tournée en tournée, « Pour le soir, il pai^ait que nous étions si soûle, « Qu'on nous a mis dehoi^s, bras dessus bras dessous. « Pourtant, nous n'avions bu que vingt-quatre chopines.

— « Vingt-quatre seulement? Jean-Louis, tu déclines,

— a II faut dire qu'avant les vêpres, j'avais pris

« Trois ^petits verres » che:[ Boissel, avec Le Bris,

ce Quatre verres de rhum avec Derrien, le maire,

ft Qui sirote toujours sa chicorée amère(i);

a Sans compter sept ou huit « mélanges », c/ieç Fermon,

(i) 11 est bien entendu [qu'il n'y a ici aucune espèce d'allusion blessante. Un de mes meilleurs souvenirs « Fouesnantais », est d'avoir été traité en ami par ce parfait brave homme, mort depuis longtemps, et qu'on reconnaîtra sous ce nom déguisé, un bas-breton qui ne buvait que du café au lait. Du café au lait, à Fouesnant!

LA CHANSON DU CIDRE 2q

— « Ta ta ! reprit Le Gac, en guise de sermon,

« Si c'est avec si peu que l'on soûle des hommes,

« Les femmes valent mieux que nous, tant que nous sommes,

« SaiS'tu ce que m* a dit ma femme, hier au soir?

« Les buveurs d'à présent, c'est pitié de les voir :

« On vous soûlerait tous, buveurs à face maigre,

a En vous frottant « le bec » avec une pomme aigre, »

FLEURS DE BRUYERE

(Sur la route du Juch)

FLEURS DE ^BRUYERE

(Sur la route du Juch)

TOUT le long des talus y les bruyères sont roses. Tout le long du cheminy les vierges vont, chantant. Curieuses, les fleurs se penchent, écoutant:

— Ces folles-là, tout bas, se disent tant de choses! —

O Vierges, qui passe:[ sur le bord du chemin, Ne cueille^ pas ces fleurs très vite effarouchées. Car sitôt que vos doigts divins les ont touchées, Regardez-les, déjà, pâlir dans votre main...

Et prenez garde, aussi, que de sa main profane^ L'inéluctable Eros ne vous cueille demain.

O Vierges, qui passe\ sur le bord du chemin, Prenez garde : la fleur d'amour, bien tôt, se fane.

L'ANGELUS DE COMMANA

L'QiNGELUS "DE CO.\fMANA

CONNAISSEZ-VOUS Roc'li Trévé:{cn^ ce roc affreux, D'où la route, à travers des champs noirs et lépreux. Descend vers Commafta, dont le clocher rigide Se dresse, comme un spectre, à l'hori\on frigide? Hélas! jadis, du temps que j'étais écolier.

Partant pour Lesneven reprendre le collier.

Lorsque Roc' h Trévé:{en montrait sa crête sombre, Tout triste en pénétrant dans ce pays plein d'ombre. Je pensais à ma mère, et le long du chemin, Des pleurs amers tombaient de mes yeux sur ma main.

Nous faisions mainte halte en route. La première A Saint'Michel : l'auberge était une chaumière. Puis, venait Commana. Puis Lampaul-Guimiliau. La halte dînatoire était Landivisiau.

Là, Von pendait au cou des pauvres haridelles, Un sac d'avoine. Et nous, sans plus de souci d'elles. Au fameux « Lion d'Or » che\ Madame Rolland, Nous faisions y pour vingt sous, un repas succulent. Or, comme nous avions les poches bien garnies. Pour clore dignement les vacances finies.

On noyait son chagrin dans un verre de vin.

Et l'on chantait gaîment jusques à Lesneven.

Un jour, — c'était après les vacances pascales^ —

Trois chars'à-bancs, traînés par trois rosses bancales.

Nous portaient^ entassés comme des petits veaux.

Nous allions^ lentement^ à travers monts et vaux,

Regardant fuir, du haut des montagnes d'Arrée,

La blonde Cornouaille, et sa plaine dorée.

C'est ainsi que, toujours, tristes, nous arrivions

Au bourg de Commana. Là, dis-je^ nous buvions.

Notre auberge touchait au mur du cimetière.

Quel cabaret, bon Dieu! quelle cabaretière!

La vieille s'appelait Maharit Pouliquen.

Quant à Pouliquen, lui, c'était un vieux requin,

Un forban, plus forban que les forbans d'Afrique,

Noir comme un moricaud, sec comme un coup de trique.

Et maigre comme un cent de clous. La Maharit

Etait une guenon du même gabarit;

Une horrible mégère à la cat^casse osseuse.

Grelottant dans les plis d'une jupe crasseuse.

Shakspeare eût vainement rêvé museau plus laid.

Il l'eût mise à cheval sur un manche à balai,

LA CHANSON DU CIDRE 3'g

A vec ordre d'aller au milieu des bruyères y Sublimer y pour Macbeth, le ragoût des sorcières.

Ce jour-lày vers midi^ comme nous descendions Che\ Maharit, de loin, déjà, nous entendions Un vacarme infernal emplissant la baraque.

Digî dao ! du haut en bas de l'escalier qui craque. C'étaient des coups de poings^ et des coups de sabots , Un sabbat, comme en font ribaudes et ribauds, Et, tonnerre de Brest ! dans la maison du Diable, On n'entendit jamais chahut plus effroyable.

Tout juste, à ce moment y une vieille passait [c'est? y)

Fort tranquille. — '< Eh ! mamm-go^, dites-nous ce que Fit l'un de nous. — « Ça ? rien, » nous dit cette bonne âme. « C'est le vieux Pouliquen qui caresse sa femme. »

En effet, Maharit, en fureur, se tordait

Aux mains du vieux forban, le griffait, le mordait.

Mais la femelle était loin d'être la plus forte,

Et maître Pouliquen n'allait pas de main morte.

Et digl et dao! les coups pleuvaient dans la maison,

Comme la pluie à Brest ou la grêle à Cro^on.

La vieille était sans dents, et n'était point de taille...

Or, tout d'un coup, voici qu'au fort de la bataille, Dominant le fracas des gens, on entendit La cloche qui sonnait l'Aîtgelus de midi. O prodige! ô miracle! ô voix mystérieuses!

A peine, dans les airs, les trois notes pieuses

Avaient-elles tinté leur couplet virginal^

Que nos deux combattants, cessant à ce signal,

— J'ai vu ceci se faire au milieu des gavottes, —

Se signèrent avec des mines très dévotes.

Et tous les deux, les mains jointes, les yeux baissés.

En bons chrétiens, en gens nullement courroucés.

Se mirent à mâcher les prières latines,

Plus confits et contrits que des bénédictines.

Nous en avions la larme à l'œiL Mais voici bien Qu'après son or émus : « Ah ! méchant fils de chien ! » Cria la vieille, « attrape! » — Et de sa patte croche. Elle prit son sabot qui traînait là, tout proche; Et pan! le fit claquer au ne\ du sacripant.

Et les voilà., tous deux, de nouveau s'agrippant, Pendant qu'aux trous béants du grand clocher sonore Les derniers sons de V Angélus vibraient encore.

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