‹ La chanson du cidreChapitre 32 sur 42 · RACONTÉE T>AR LE TÈRE GASPARD LANDIER ^E LA LANDIÈRE · texte numérisé non relu

RACONTÉE T>AR LE TÈRE GASPARD LANDIER ^E LA LANDIÈRE

DE Chdteauneuf à Cast, de Briec à Botmeur^ Vous le connaisse^ tous, ce papa bonne-humeur, Ce noble campagnard, dont la gentilhommière Fait au milieu des bois l'effet d'une chaumière? Un bon gros gentilhomme, à moitié paysan, Comme on en voit encor quelques-uns d présent? Ah! par exemple, il n'est pas riche, le bonhomme ! Mais content de son sort, et très heureux en somme, Grand chasseur, grand pécheur, et grand buveur aussi, Il trouve que la vie est bonne. Dieu merci!

Tartarin bas-breton, ce tartarin est nôtre :

Moins tueur de lions, moins grand homme que l'autre ;

Breton très positif, et plus gourmand que vain. Il est moins assoiffé d'honneurs que de bon vin.

C'est un papa rougeaud^ jovial et cocasse^

Ayant mouches de pêche et plumes de bécasse

Autour de son chapeau, vieux castor de vingt ans

Qu il porte tous les jours, partout, sous tous les temps.

Court, trapu^ bedonnant, l'œil vif, les tempes chauves,

Avec de longs poils roux sur ses grosses mains fauves,

Guettré de cuir, chaussé de larges souliers lourds,

Culotte de basane, et veston de velours,

Fouet en main, chiens au cul, fusil en bandoulière,

Tel est le vieux Gaspard Landier de la Landière,

Notre homme chasse. Il pêche. Il mange. Il boit. Il dort. Toute sa vie est là : c'est comme à l'Age d'or. Ajoutons que le vieux routier, hors du ménage, Court les files, ma foi, tout comme au Moyen-Age.

Ce bon vivant, che\ nous, jouit d'un tel renom

Qu'on a fait de son nom un éclatant surnom

Dont il tire lui-même une sorte de gloire;

Car, grand chasseur de lièvre, il les tue, à l'en croire.

Par douzaines, si bien que, de La\ à Braspart,

Quand on parle d'un lièvre, on l'appelle un « Gaspard » .

Pour le récit de ses chasses phénoménales.

Ses façons de conter sont fort originales :

C'est un peu trivial; c est plus franc que français; ' Mais sa verve gauloise a toujours du succès.

LA CHANSON DU CIDRE ii3

Un jour d'hiver^ à notre auberge accoutumée, Nous faisions un trois-sept , dans la salle enfumée Où les autorités du bourg vont, chaque soir, A l'heure du vermouth, s'attabler et s asseoir. Nous en étions à peine à la manche première, Lorsque Monsieur Gaspard Landier de la Landière Entra^ bouclé, sanglé^ crotté comme toujours^ Avec son air un peu piteux des mauvais jours.

D'ordinaire, sa voix tonne, et sa joie éclate.

Il glissa dans un coin sa gibecière plate,

S'assit devant le feu, ses chiens autour de lui,

Et pas un mot. — « Eh bien, bonne chasse aujourd'hui?

— « Bredouille! x^ nous dit-il. — Bredouille ? pas possible !

— Par^bleu, dit-il, rie\, car la chose est risible ». // s'était levé. « Bon, conte\-nous donc cela! » Le bonhomme vida son verre, et dit : « voilà ! »

« J'avais mes chiens courants, Barbinot et Finette, Et mon vieux Ravageot, une fameuse béte Qui va le diable avec ses jambes de basset.

— Ah! moque\-vous de lui, de sa voix de fausset, Mais ça vous a du cœur pour relever les autres^

Et ce tortillard-là, Messieurs, vaut tous les vôtres! —

Mon neveu Jule avait emmené son Ronflot,

Une rosse, un gueulard, bon à jeter à l'eau,

Qui braille comme un sourd le long d'une journée,

Et qui vous laisse en plan pendant la randonnée.

Quant à Jule, c'est un écolier, un gamin

Qui n'avait jamais eu de fusil dans la main^

Un chasseur de moineaux^ quoi! mais^ sur ma parole.

Avec des gas pareils, la chasse n'est pas drôle.

Nous étions arrivés, là, près du caynp romain (i),

Que l'on trouve, en montant, à gauche du chemin

De Saint-Riwal. Voilà qu'au travers de la route^

De suite, sur le chaud, tous nos chiens en déroute,

Nous glissent dans la main, partent comme des fous.

Et s emballent tous quatre en un grand champ de choux.

Déjà, Ronflot donnait comme en pleine menée!

Aomph! aomph! — « Ce rossard-là gâtera la journée ! »

Criai-je à Jule. « Fais taire ton fichu chien ! »

Mais c'était temps perdu : Ronflot n'entendait rien,

a Jule ! le lièvre va se dérober... Prends garde! »

Lui criai-je. Ah bien oui ! pendant que je bavarde,

Tout d'un coup, dans le bas du champ ^ le lièvre part.

Un lièvre roux, un lièvre énorme, un vieux Gaspard

Qui défile devant Jule en baissant r oreille...

Pign! pagn!... — a A-t-on jamais vu mazette pareille?

« Tu l'as manqué dans tes culottes ! — Non, tonton !

« J'ai du poil! — Ouais, du poil? Pas plus qu'à ton menton !

« Tu nous la baille belle, avec tes fariboles ! »

(i) Un archéologue de passage m'a affirmé, il y a quelque vingt ans, que c'était un camp espagnol. J'en doute, d'autant plus que, non loin de là, on a trouvé des pièces d'or à l'effigie de Tibère. J'ajçute que les noms de villages qui suivent ne sont nullement de fantaisie et que la géographie de la randonnée est exacte.

LA CHANSON DU CIDRE ii5

Pardi l le vieux Gaspard y sur ses longues guiboles^ Aty entait le terrain ^ et le sacré routier ^ Comme vous alle\ voir y savait bien son métier! Cro}re:{-vous par hasard, qu il prit par la montagne? A d autres! mon Gaspard descend vers la campagne ^ Traverse l'Angle^ et puis traverse Chdteaunoir, Fait un crochet du diable, en dessous du Manoir, Et, laissant de côté routes et métairies^ Revient sur la montagne, en passant les prairies !

Mais laisse\-le courir : mes chiens allaient bon train. Dans le vallon, avec un magnifique entrain, Niaouf! niaouf! nous entendions ma vaillante Finette Qui, devant Barbinot, toujours menait en tète, Trop vite, la bougresse, et, derrière, à cent pas, Mon Ravageot suivait, et ne démordait pas.

Quant au fameux Ronflot, vous penserez peut-être

Qu'il était là? Pardi! cest bien peu le connaître!

L animal s'amusait, quêtant et reniflant.

Trottant de place en place, en se battant le flanc,

Très affairé, d'ailleurs, et sans t^aison aucune,

De temps en temps aomph! aomphï aboyant à la lune..,

— Tiens, Jule, dis-je alors, tu ne ferais pas mal

« De coudre dans un sac ton maudit animal,

« Car, certe, il ne vaut pas la soupe qu'il te mange!

« C'est un grand propre à rien; et la main me démange

« De lui planter un coup de fusil quelque part.

a Mais laissons cette rosse, et parlons du Gaspard.

ii6 LA CHANSON DU CIDRE

« Toi^ Jule^ reste ici : la place est bonne et sûre, a Le lièvre y reviendra^ c'est moi qui te l'assure, « A moins qu'il ne me tombe ^ avant toi, sous la main. a Moi, je monte là-haut. Toi, garde le chemin ».

Dix minutes après ^ j'étais sur la montagne.

Je ne crois pas qu'il soit, dans toute la Bretagne, Un poste plus splendide à l'œil pour voir venir. D'en bas, tous les sentiers viennent s'y réunir. Et je parierais cent contre un qu'ils vous amènent Tous les lièvres qui hors du gîte se promènent.

Un tonnerre du diable emplissait le vallon.

La menée approchait. Ah! ce ne fut pas long.

Avec des chiens pareils, la chose était prévue.

Ils se suivaient tous trois, et menaient presque à vue!

Bientôt, dans le bas-fond, traversant un prateau, J'aperçus mon Gaspard, parmi les flaques d'eau, Qui, le cul tout crotté, les oreilles tombées, Tout galopant, venait à grandes enjambées (i). Il atteignit la route, et là, comme hésitant, Se dressa sur ses pieds, huma l'air un instant, Puis, pressé par la meute, et l'allure inquiète, Enfila le sentier oii j'attendais la bête...

(i) Il y a toujours un peu d'exagération dans les histoires de chasse du père Gaspard. A un kilomètre de distance, il lui était difficile d'apercevoir les oreilles du lièvre. Que voulez-vous? Us sont tous comme cela, les Tartarins !

LA CHANSON DU CIDRE j 1 7

Dibidipl dibidipl II m'arrivait tout droit.

a Viens, dis-je, cette fois Von sera plus adroit,

« Tu n'auras plus affaire à Jule, mon bonhomme;

« Et^ comme toi, mon vieux y cest Gaspard qu'on me nomme » .

Le lièvre n'était plus qu'à soixante-dix pas.

J'épaulai mon fusil y et je visai très bas.

J'avais le doigt sur la gâchette, quand ^ tout proche,

Aomph! aomphî j'entends deux coups de gueule sur ma

C était cet animal de Ronflot qui donnait! [gauche.

Comme vous pense^ bien, le lièvre qui venait

Sur moi, quand il entend ce sonneur de trompette^

Fait demi-tour, et prend la poudre d'escampette!

Ah! j'enrageais! D'ici j vous voye:[ le tableau.,.

Mais, sacrédié! tu vas me le payer, Ronflot!

Il était là, trottant, le ne\ dans la bruyère,,. Pan! je lui colle un coup de fusil au derrière,.. Tiens, braille maintenant \ Aïe\ aïe\ aïe\ il fallait Le voir comme il gueulait et comme il détalait \

Par bonheur, mes trois chiens reprennent de plus belle,,.

Le lièvre, maintenant, montait vers la chapelle

De saint Caduan, Là, mon satané Gaspard

Tourne court, et descend le chemin de Braspart

Vers Poul'Groa\, où Jule était posté sans doute.

Je quitte la montagne, et je gagne la route...

Je ne vois plus mes chiens. Mais ils vont rondement, Comme des enragés, donnant superbement;

ij8 la chanson du CIDRE

Finette, Barbinot^ Ravageât , tous ensemble !

Tous trois, à plein gosier, que le vallon en tremble!

Brusquement, plus un mot, T écoute encor,.. plus rien !

Bravo, dis-je, le lièvre est pris; J'y comptais bien;

Mais quels chiens! quelle meute l et quelle randonnée!

Forcer un lièvre après une heure de menée!

Je cours, j arrive.,, Jule et mes chiens étaient là,

Sur la route,,, — « Eh bien, Jule, il est mort ? — Le voilà ».

Me dit'iL — « Ce doit être une fameuse bétel

« Montre-nous l'animal! » Jule tourna la tête,

Et muet, tristement, me montra de la main,

Ronjlot étendu, mort, au milieu du chemin,,.

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