L'AMÉRICAINE BRETONNANTE
qA SMADAME qANGE m. mOSHER
(VqAMERICAINE "BRETONNANTE)
« Moi, je crois que M. Renan a bien dit que le Breton n'est pas grossier ni sensuel, naturellement. Il boit peut-être par un excès d'idéalisation ; il veut trouver dans l'Hydromel quelque chose outre, ou au-dessus lui-même. »
(Madame Mosher, Lettre de janvier igoi.)
LA thèse est de Renan, Mais, par grande amitié, A son autorité vous en joigne^ une autre :
C'est votre commentaire; et la thèse est bien vôtre. Mettons qu'avec Renan vous soye\ de moitié.
Quels trésors d'indulgence^ en votre cœur de femme! Nos vices, nos défauts ne blessent pas vos yeux. Et rien n'est plus touchant y rien n'est plus gracieux Que vos façons d'aimer^ grande dame^ et gravide âme.
La Sévigné^ jadis, moins aimable que vous^ Témoin^ à nos banquets, de notre ivrognerie.
Raillait, superbement, notre gloutonnerie.
Elle y venait s'asseoir, — pour se moquer de nous.
Quand de ChaulneSj choisi pour de tristes besognes, Couvrait de noirs gibets notre pays saignant, La Marquise, attentive aux couches de Grignan, Voyait, d'un œil très sec, pendre tous ses ivrognes.
Mais elle était d'un siècle, oii les cœurs indulgents N'existaient qu'à Vétat de phénomènes rares.
Les a Raffinés » d'alors n'étaient que des barbares. On n'y connaissait pas encor « les bonnes gens » .
Vous, d'amour, de pitié, votre âme est toute pleine. Aussi, lorsque je songe au temps de Sévigné, Au lieu d'elle, c'est vous qu'en poète indigné, J'eusse aimée aux Rochers, pour Dame châtelaine.
Avec vous, ce Séjour, qu'illustra sa Beauté,
N'aurait pas eu moins de splendeur, et moins de charmes.
On eût moins ri, peut-être, et versé plus de larmes. C'eût été le séjour exquis de la Bonté,
Or, ceux que vous traite:^ avec tant d'indulgence, Doivent vous saluer Bretonne, désormais.
Vous êtes donc Bretonne. Et qui le fut jamais Plus que vous, par le cœur, et par l intelligence?
D'ailleurs, vous nous gâte:{. Vous nous poétise:^. L'Hydromel, c'est la douce et bonne liqueur blonde. Mais la liqueur de mort qui ravage le Monde, L Alcool, ce mot-là, — pour nous, — vous le taise\.
Mais qu'importent les mots ? Votre thèse est touchante. Ainsi, vos grands amis, vos Bretons chevelus, Cherchent, dans l'Hydromel, quelque chose de plus? Cest rOultre, l'Au-delà, l'Idéal qui les hante?
Leur âme inassouvie a des ailes de feu Pour s'élever, plus haut, dans les plaines du Rêve, V Au-delà, l Au-delà les harcèle sans trêve.
C'est pour cela qu'ils sont des affamés de Dieu!
23o LA CHANSON DU CIDRE
Pourtant une Bretonne j — un colossal génie.
Un génie effrayant, dans un cerveau breton, — Vient de parler (i). Son Verbe est haut devant Newton. Elle s attaque à Dieu. Bien plus, elle le nie.
Je ne sais quel Hasard, furieux et brutal.
Commande à la matière, et pétrit V existence. Plus de bien. Plus de mal. Ni Dieu. Ni Providence. En place, l'Innommé, r Aveugle, le Fatal.
Dans tous ces milliards de milliards de mondes, Dont les globes muets roulent dans VInfini, La Force est le seul dieu. Le Droit en est banni. Et le Hasard préside aux Genèses fécondes.
Eh bien, s'il fallait croire à Clémence Royer, C'est là que l'Hydromel serait bon pour l'ivresse. C'est là qu'en plein Désert moral, notre détresse Dans l'Hydromel aurait le droit de se noyer.
Mais nous aimons mieux vivre avec notre Chimère, Avec le Dieu présent, dont nous sommes jaloux. La foi dans l'Idéal est un besoin pour nous.
Elle est le pain de la Bretagne, notre Mère,
(i) Clémence Royer, a La Constitution du Monde».