LE %IRE EST SAIN. LA TITIÉ EST "BONNE
LE Rire est sain. Non pas le Rire d'aujourd'hui! . Dans le Livre, dans la Chanson ^ et sur la Scène, Il est tombé si bas, si platement obscène, Qu'il faut désespérer de lui.
Ce Rire fin de siècle ^ aussi bête qu'infâme, Rire de croque-mort, triste à faire pleurer, Tout de même, il fait peur, à force d'écœurer, A force de salir la femme.
O roi du Rire, vois oit le Rire est tombé!
O Molière, rends-nous ta Comédie humaine,
Cet Olympe superbe^ où trône Céîimène^ Junon, dont Dorine est VHébé,
Ton Rire, nous l'aimons^ pour tout ce qu'il enseigne. Souvent tragique et triste^ il est toujours humain, — Oh ! si triste^ qu'en scène^ on sent que sous ta main, Et sous tes ongles, ton cœur saigne.
Comme tu faisais rire, et comme tu souffrais l Ta gaieté de commande était brusque et fantasque, Etj parmi tes éclats de rire, sous ton masque, O roi du Rire, tu pleurais.
Le Rire est sain. Lecteur^ n'oublions pas les larmes. Si ce Livre, qui put te distraire un moment^ Semble gai, Vhomme est triste inguérissablement, La tristesse a pour lui des charmes,
La Joie et la Douleur se tiennent d amitié.
Oui, c'est banal à dire, et banal de l'écrire, S'il est doux d'être heureux, et s'il est bon de rire, Il est plus doux d'avoir pitié.
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Qui que tu sois, pauvre petite créature, Toi dont le premier cri fut un vagissement^ N'est-ce pas /à, déjà, comme un pressentiment De ton infortune future?
Oui, proteste^ et vagis^ ô triste nouveau-né. Eusses-tu quelque fée^ au berceau, pour marraine, Fusses-tu^ comme Hamlet, fis de roi, fis de reine ^ Tu seras un infortuné.
Amant de Juliette, ou de quelque Ophélie, La Vie aura, pour toi, des sourires charmants. Car, dans sa coupe d'or, elle verse aux amants Un vin d'ivresse et de folie.
Mais prends garde à V amour, et prends garde au bonheur! Dans ce calice d*or, que de fiel et de lie!
Déjà, demain, tu vas pleurer, veufd'Ophélie, Au cimetière d'Elseneur,
Tout ce bonheur, dont pour un moment tu fus ivre, A duré ce que dure un beau jour de printemps. Tu parles de la mort, et tu n'as pas vingt ans. A vingt ans^ déjà las de vivre!
Et ce n'est pas asse:{ de vivre pour souffrir! Car, tout pâle devant r insondable mystère, Si tout finissait bien avec les vers de terre. Tu serais heureux de mourir!
La Vie ? ô quel étrange et dur pèlerinage !
La Vie est, sous nos yeux, comme un champ de carnage,
Oii la Souffrance, sourde aux supplications,
Sourde aux pleurs, sourde aux cris, aux lamentations,
Jamais lasse, fait sa besogne inexorable.
Aux gages de la Mort y journalière admirable.
Froide, exacte, sans joie, et sans ressentiment.
Impartialement, impérialement,
Elle poursuit son œuvre absurde, — et nécessaire.
Car il paraît que la Souffrance et la Misère Sont ^ pour nous, quoi qu'on fasse^ une nécessité, Comme une loi d'airain contre l'Humanité,
Et ce n'est pas asse!{ que l'aveugle Nature Soit cruelle à son heure, et fatalement dure. Quelque chose de plus cruel, de plus fatal, C'est la méchanceté de l'Homme, ce brutal, Ce furieux tueur, ce fléau de lui-même, Marqué du sceau du crime et frappé d'anathème.
Et qu'espérer ? Le Siècle, — où l'on entre aujourd'hui, — Une aurore de sang s'est levée avec lui !
Ah! Saint Jean n'était pas un fol Visionnaire ^ Quand, tout près de la tombe, et presque centenaire. Du fond de son exil farouche de Pathmos, Le Confident de Dieu faisait tonner ces mots :
« Et le premier des quatre Animaux, d'une voix Qui fit trembler la terre et les deux à la fois. Parmi la foudre et les éclairs, dit: Viens, et vois!
Alors, d'une Caverne immensément profonde y Sortit un cheval blanCy cabré, harnaché d'or. Celui qui le montait, plus magnifique encon^ Avait le front lauré. C était Vlmpérator^ Le Guerrier, le Vainqueur, le Conquérant du Monde,
Et le second des quatre Animaux, d'une voix Qui fit trembler la terre et les cieux^ à la fois ^ Parmi la foudre et les éclairs^ dit : Viens ^ et vois!
Et, tout de suitCy après le maître de la Terre,
Parut, monté sur un cheval couleur de sang,
Un Spectre furieux, au masque repoussant;
Il hurlait, excitant son cheval hennissant,
Le glaive au poings le bras levé. C'était la Guerre,
Le troisième des quatre Animaux, d'une voix Qui fit trembler la terre et les deux à la fois^ Parmi la foudre et les éclairs y dit: Viens, et vois!
Et^ de r antre béant, que la foudre illumine. Un cheval noir, funèbre^ apparut aux regards, Et^ sur sa croupe^ une Femelle, aux yeux hagards, La mamelle pendante, et les cheveux épars^ Passa hideuse et blême, et c'était la Famine.
Et le dernier des quatre Animaux, d'une voix, Qui fit trembler la terre et les deux à la fois, Parmi la foudre et les éclairs, dit: Viens, et vois!
Et Von vit se cabrer^ sous les éclairs livides^
Un cheval pâle ^ (i) dont la vue épouvantait.
Et le spectre, plus pale encor^ qui le montait^
Fantôme enveloppé d'un linceul qui flottait,
C'était la Mort^ c'était la Camarde aux yeux vides.., »
L'œuvre de l'homme., à tous les siècles, la voilà. Roberts et Waldersée, encor plus qu'Attila, Déchaînent, derrière eux, la Famine et la Peste. Les chevaux de la Mort ont passé. Rien ne reste.
Sublime Vision du Chantre de Pathmos!
Vhomme^ à plaisir, sur Phomme, accumule les maux.
Loin de plier le front, sous les pires désastres.
Il lance insolemment des flèches vers les astres.
Mais il a beau cracher à la face des Dieux,
Il a beau dénoncer ses tyrans odieux,
Les Césars oppresseurs, les Chamberlains infâmes,
Ces besogneurs de mort, dont s indignent nos âmes,
(i) « Equus pallidus. » Apocalypse, ch. VI. C'est cet illustre chapitre VI de l'Apocalypse qui servit de texte, en l'an Mille, pour prédire la fin du monde.
L'homme, pris en lui-même, est un tyran complet. Inconscient ou non, d'instinct, le mal lui plait.
O Siècle, ô temps nouveau, qu'est-ce que tu prépares?
Resterons-nous, toujours, des enfants, des barbares?
Car r enfant est cruel, avec raffinement.
L'homme ne r est pas moins; il l'est brutalement.
Et la femme, elle-même, oui, jeune, heureuse, et belle,
La femme, qu'on adore et qu'on chante, est cruelle.
Quand mouraient les Martyrs, quand, au Colosseum,
L'odeur du sang montait vers le velarium.
Les tigr esses les plus férocement brutales,
O fleurs de Mai, c'étaient les Vierges, les Vestales...
Eh bien, faisons la guerre à la souffrance, au mal.
Ayons pitié de nous, pitié de l'animal,
— L'éternel résigné que l'homme martyrise ; —
// en est temps, ayons pitié des Dieux qu'on brise.
Relevons leurs autels, et, pieux à moitié.
Pour plaire à Dieu, faisons un dieu de la Pitié.
A MADAME ANGE M. MOSHER