A MES ENFANTS
Ll CHANSON DU PAUVRE
La Nature dit au Villag-e
Voici mes fleurs et mon printemps,
Et, dans ma l'obe de feuillag-e.
Je l'apporte des fruits, des oiseaux et des chants.
Me voici toute en ma jeunesse, Prête aux baisers de ton désir...
Vois, dans la plaine, la promesse Des blés qui vont bientôt mûrir.
Je viens inonder de lumière Les clairs jardins où joueront les enfants Et je réchaufferai de mes rayons ardents Le sang- glacé de la vieillesse et des misères.
BIBLIOTHtC-
Et le Villag'C lui répond :
Que nous importent les promesses Des fleurs où déjà les fruits naissent? D'autres que nous les cueilleront.
Que nous imporle, en toute chose,
Le faste des soleils d'été ?
Nos yeux sont condamnés aux lumières mi-closes
Où se cachent les pauvretés.
Nos maisons sont humbles et basses,
Comme il convient aux bonnes gens
Qui rentrent du travail ou reviennent des champs,
Ployés par la fatigue et l'âme triste et lasse.
Laissez-nous l'heure sans clarté ;
Nos yeux qui déjà s'ensommeillent,
— A mi-chemin du rêve et de la veille, —
Ne voient plus l'infortune assise à nos côtés.
Ceux qui vont, la besace pleine, Peuvent songer aux fruits vermeils.
Aux lleurs qui poussent dans la plaine, Et tourner leur chaise au soleil.
Mais le pauvre, de la Nature, Ne doit savoir que ce qu'il craint :
Le vent qui brise les toitures Et la neig^e dans les chemins.
Il doit savoir si ses fenêtres
Résisteront au vent du Nord
Et si la bise ne pénètre
Jusqu'au berceau de son enfant qui dort.
Pour lui, ce qu'il verra, là-haut, sur la colline,
Ou bien, au fond de l'horizon,
C'est le refug-e, c'est l'asile,
C'est la maison. |
C'est l'abri dont on clôt les portes, Pour défendre les siens, Quand les bêtes de toute sorte, Les loups aux hurlements de chien,
Les hyènes du sort, les louves de misère
Viendront hurler des nuits entières,
Dans l'espace farouche, à tous les vents ouvert. . .
Malheur au chemineau qui doit errer l'hiver.
NATIVITE
La Nature, ce soir, apparaît en colère :
Les loups du vent mordent l'obscurité
Et, dans le ciel trag^ique, où les nues se déchirent,
Seule, une étoile allume un si^ne de bonté.
En bas, dans la plaine neigeuse,
Il semble qu'on réponde à l'étoile du ciel
Par l'humble effarement d'une pauvre veilleuse
Qui passe aux vitres d'une chaumière en éveil.
Soudain un cri de peine, d'épouvantement Traverse l'ourag-an qui secoue les fenêtres...
Un enfant vient de naître...
l4 LA CHANSON DU PAUVRE
Ce n'est pas TEnfant-dieu, ce n'est pas le Messie, Qui vient par ce minuit de tempête et de vent; Nul roi n'est en chemin vers cet enfant transi ; Nul mag-e porteur d'or ou de myrrhe ou d'encens. Seuls, des voisins ont entendu ses cris...
Et voici que s'en vient, portant sur ses épaules, Des branches de bois sec, un pauvre dans la nuit. Voici qu'un autre encore, entr'ouvrant son étable, Va traire du lait chaud, pour le porter fumant A la chaumière lamentable.
Un autre enfin apportera des lang-es Pour cet enfant du dénuement...
Et le vent hurle éperdument
Et fait qu'on n'entend pas le chœur divin des ang'e's
Qui résonne peut-être au fond du firmament.
LA CHANSON DU PAUVRE l5