‹ La chanson du pauvreChapitre 31 sur 82 · LA MAISON DU PASSÉ · texte numérisé non relu

LA MAISON DU PASSÉ

La paix et Fombre de son jardin

Etaient si closes, si profondes,

Que, dans la vie âpre et féconde

Bourdonnant aux quatre chemins

Qui l'isolaient du monde,

La maison vieillotte et tranquille Faisait, dans le présent, perdurer le passé ! Sur le fleuve du temps qui roule à flots pressés.

C'était l'île.

Et c'était, dans le bruit et les heures qui tombent,

La survivance et le silence d'une tombe. Comme un sourire clair aux yeux morts d'une vieille;

C'était doux et serein et minable à la fois !

Le long- des noirs buissons et le long" des corbeilles, Sous les mûriers tordus et les peupliers droits,

Les persuasives allées

Suivaient le vrai chemin ;

Elles étaient, à travers les années Et par delà le temps impitoyable et rude,

Comme les douces habitudes

Oui se confondent avec le Destin,

Dans les jours de folle lumière, Quand la vérité sort de la brume qui ment,

Les parasites et le lierre

Fardaient les pierres

Détruites par le temps ; Et tout avait si bien l'apparence de vivre, Oue la maison Durait, inaperçue au sein des foules ivres ! C'était là, dans ce calme et dans cet abandon, Que vivaient, sans regrets et sans plus rien attendre, Allant du jour au jour, comme le passeur d'eau

Va d'une rive à l'autre, Deux êtres du passé, dont l'âme et le cerveau Avaient pris leur essence à l'essence des choses.

Ils fuj'aient le jardin quand fleurissaient les roses,

Lèvres baisant l'atmosphère ; Quand, du sol en travail, émanaient les senteurs

Et que partout s'élevaient de la terre

Et bruissaient aux calices des fleurs,

Le grouillement de vie immense Et le tumultueux silence Des choses qui éclosent.

Et ce n'était que vers l'automne et vers le soir, Quand les jours de regret ont chassé les espoirs, Qu'ils entr'ouvraient discrètement la porte Et que leur ombre, en passant aux chemins, Obscurcissait un peu le feu des feuilles mortes ! Ils avaient oublié le sens du lendemain ; Etre n'était pour eux qu'un peu de survivance ; Et l'esprit n'était plus l'esprit vivant qui pense, Mais l'esprit mort qui se souvient!

Comme l'arbre étouffé sous l'étreinte perfide Et les enlacements des lierres parasites. Leur âme n'était plus qu'un mot depuis longtemps. Mais leur mémoire ornait d'illusions lointaines Les heures qui passaient sans amour et sans peines ; Ils vivaient hors du temps.

Et dans cette paix si profonde,

LA CHANSON DU PAl.VRE 89

Dans cet éloignenicnt du monde,

La vie, en vain, frappait ses coups Sur leur porte claustrale ; ils étaient loin de tout, Si ce n'est d'autrefois: un autrefois suprême ! Et dans cette étrange maison De survivance et d'abandon, Eux-mêmes n'étaient plus qu'un souvenir d'eux-mêmes.

go LA CHANSON DU PAUVT.E

PRIERE

Seig"neur,vous avez dit que l'empire des cieux

Appartenait à ceux qui souffrent sur la terre !

Je renonce, Seigneur, à ce lot précieux

Pour avoir, ici-bas, un peu moins de misère !

Seig-neur,vous me g-ardez ma place auprès de vous ;

Je suis bien vieille, hélas ! pour m'asseoir sur un trône

Et pourrais-je oublier que jadis mon époux

A fixé pour toujours ma place sous son chaume?

Vous avez dit encor. .. Mais, voilà que j'oublie.

Ils sont si loin d'ailleurs les jours où j'espérais !

N'allez pas ranimer ce qu'il reste de vie

Dans ce corps et ce cœur qui ne sont qu'une plaie!

Mes yeux se sont brûlés au contact de mes larmes,

Laissez-les doucement s'éteindre dans la nuit;

Le sommeil du néant vient envahir mon âme,

Eloig-nez vos clartés de ce sombre réduit!

LA CHANSON DU PAUVRE Çfl

Mon esprit serait mort» n'était que la douleur

Me rappelle parfois encore que j'existe !

Seig'neur ! votre servante est vieille et pauvre et triste...

Comme un enfant qui dédaig-ne un jouet, le malheur

Délaisse dans un coin ce fantoche sans âme;

Et c'est pourquoi, Seig'neur, une très vieille femme

Oui penche vers le sol un front vide d'espoir ;

Dont les mains que raidit l'approche de la mort

Ne savent plus se joindre en g-este de prière,

Vous prie, et ce sera sa demande dernière :

Laissez-moi retourner aux ombres du néant !

Laissez mon pauvre corps, déjà courbe vers elle,

S'endormir dans la terre en un sommeil d'enfant.

Dites-vous bien, Seig'neur, que chaque heure nouvelle,

J']t que chaque réveil ne furent que tourments ;

Et qu'il ne me faut plus l'espoir de jours meilleurs

Pour voir entrer la mort, sans crainte ni tristesse;

Car la mort est le but que j'appelle sans cesse

Et que j'aurai payé de toutes mes douleurs.

Que le riche ait besoin de promesses ultimes

Pour mourir sans reg'rets, Seigneur! je le comprends!

La mort est pour le pauvre une mère divine

Qui berce la douleur de son petit enfant.

igoS.

MON CŒUR PLEURE D'AUTREFOIS

LES NOELS ETEINTS

C'est l'heure de mon cœur et le soir, sur le monde, Joint ses mains de sommeil, ses ténébreuses mains; C'est l'heure, doucement, où se rêve la ronde Des vieilles de légende et des mystiques nains.

Entendez-vous là-bas, là-bas dans ma pensée, Les aïeules conter de fabuleux récits ? Comme un silence d'aile et de branche froissée, Le passage muet, sur l'ombre, des esprits?

Je vois, dans les maisons anciennes de mon âme, La veille des petits devant le feu ronflant : Ils entendent, de rêve, une très vieille femme Et le vent qui dans l'ombre erre rhythmique et lent.

pÔ LA CHANSON DU PAUVRE

Ce sont de très vieux soirs dans de vieilles chaumières ; Ce sont de vieux hivers qui neigent au dehors... Alors dans la douceur tremblante des lumières, Doucement, doucement, ô mon cœur, tu t'endors...

La vieille parle au loin et l'histoire s'achève Au loin, dans un manoir, comme une fin de jour, Tandis que dans un coin très vag"ue un rouet rêve, Comme un cœur de princesse exilé de l'amour,

0 douceur, ô lang-ueur ! Ce souvenir de choses Qui ne furent jamais, pour nous, qu'un souvenir ! 0 jours si peu vécus, si plaintifs et si roses ! Et morts! si douces morts qu'on en voudrait mourir!

Jadis, dans notre enfance, un prince, une princesse Que nous pleurons parfois, et, combien rappelé D'amour et de regret! quelqu'un de la tristesse, Quelqu'un de bien aimé, quelqu'un s'en est allé!

MON CŒUR PLEURE D AUTREFOIS QJ

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