CHAPITRE VIIL Veillée corse ; Proverbes : Chansonnettes
(Tercinc. — L'ôrchj castagni.)
Dans la journée, le paysan corse a trois occupations : la chasse, la promenade, les travaux des champs. 11 a de même trois façons à lui d'occuper ses longues veillées, — car, matinal sans l'être autant que nos paysans du continent, il se couche assez tard. — Tandis que, groupées dans un coin de la salle commune ^ les femmes trient les châtaignes, écossent les haricots, réparent les vêtements ou filent la quenouille, tout en causant à voix basse et animée, les hommes parlent d'abord, et longtemps, politique, jouent ensuite à la scopa, ce jeu de cartes qui rappelle les combinaisons puériles de la « bataille », enfin ils chantent, des proverbes surtout. Tout cela avec de grands gestes et des éclats de voix qui, pour l'étranger non prévenu, sembleraient indiquer le paroxysme de la colère.
Après le frugal repas, les amis arrivent et, les fusils déposés dans un coin de la pièce dont les murs sont
1. On ne voit pas en Corse la promiscuité anti-hygiénique que l'on tro«ive dans les haliilalions paysannes de nos provinces de rOuesl. Les plus pauvres chaumières de Corse ont tinc salle où la famille se réunit pour les r^pas ou le travail et des réduits, séparés par des cloisons, qui servent de chambres au ménage, aux grands-parents, atix enfants.
noircis par le temps et la suie, l'on suppute longuement les chances de tel candidat ouïes services rendus par tel élu ; car la politique pure ne les intéressé pas : leur opinion, profondément républicaine au fond, varie d'aspect selon les dhefs de parti et, comme M. 'Paul Bourde l'a magistralement exposé, pour eux, faire de la politique, c'est savoir ou pouvoir appartenir à un groupe dont la tête aura le plus d'influence dispensatrice de faveurs ou de places, — utiles, humbles ou décoratives, mais de places! Car le Corse qui, dans son île, vit la plus belle vie originale et la moins bourgeoise du vieux monde, raflble de l'emploi rétribué par l'Etat, et surtout de Temploi qui lui permettra d'arborer un galon ou un insigne quelconque. Aussi, dans ces veillées, se passe- t-^on de main en main le journal 1 qui, quotidiennement, donne la nomenclature des emplois et des fonctions auxquels des Corses sont promus, et ce sont d'interminables commentaires, un feu roulant d'approbations, de facéties, de vitupérations, d'exclamations... Mais l'heure passe ; le plafond, fait d'une simple claie ^ posée à même sur les solives, disparaît sous un voile de fumée bleuâtre qui monte des pipes ou du focone'^ et s'épanouit en. dais vaporeux.
Puis on a joué aux cartes, assis h califourchon sur
1. 11 n'y avait en h)o-ï que 5 journaux en Corse : Le Petit Bmtiais, Bastia-Journal (Bastia), le Pascal Paoli (Corte); La République d'Ajaccio, la Tramontane h Ajaccio, le nombre en augmenta depuis; voir Bibliographie.
2. Sur laquelle sèchent les sacs de châtaignes et de haricots et se fument les quartiers de porc ou de chèvre.
3. Comme nous l'avons dit (r* partie) le focone est une grosse pierre carrée (parfois un amoncellement de terre battue) évidée au centre, placée au milieu de la chambre commune et sur laquelle on fait du feu.
les bancs, polis et noircis par l'usage, qui entourent le foyer. La fumée s'est faite plus dense ; elle aiïleure maintenant les tètes des joueurs qu'éclairent bizarrement les lueurs falotes d'un quinquet.
Alors, quelqu'un commence, d'une voix nasillarde, sur un mode aigre et plaintif, une de ces hallucinantes terzine de proverbes :
1 Andante ben marcato
Dov' e'I g-af.to non ve . U
ê^^' r^ i'} ;m js I (! p p P ^^
li haïunoi to pi ; Do.ve il GalJo noD can.ta Ra/f
la Gal.li na, nun ran ta
(j)!''' HO Qj f$0\^
L'in.^or,do spes . so di . re mal dei pro.hi
Où il n'y a pas de cliats, il y a des rats ; — où il n'y a pas de coq, la poule ne chante pas ; — Le goulu modit souvent des sobres.
Le beau jour se voit dès le matin. — Le temps est passé où Rorthe Tdait. - La forlniic est aide ou ruine.
Un bon assaisonnement d'huile demande la fève. — Petit à petit, môme Rome se fit. — La monnaie que tu donnes me reviendra.