‹ La chanson populaire de l'île de CorseChapitre 6 sur 79 · L'AME CORSE · texte numérisé non relu

L'AME CORSE

CIIMMTHK PKEMIKK Existe-t-il un « folk-lore » corse ?

L'élude des u Folk-Lorc » n'est pas une vieille science, — si l'on peut appli(|uer ce niot an délassemerit (juc procureni les recherches des us et coutumes, des légendes, des refrains et des poésies de terroir ; — et il n'est pas téméraire d'avancer que cet engouement date tout au plus, pour l'Kurope — car toujours nous finnes devancés par l'Orient — . d'un demi-siècle. En elTel, en pleine lutte et en plein enthousiasme romanlicpies, nos écrivains, de 18.S0 à i8/|8 surtout, se rapprochant davantage du peuple et nos historiens — car c'en fui la grande époque — s'en mêlant, l'âme populaire résurgit parmi les exhumations artistiques, scientifiques ou sociales de la vie plébéienne.

Depuis, ce goût d'investigations ethniques n'a fait que croître et nous possédons aujourd'hui des recueils complets du u folk-lore » non seulement de nos pro- \inces, mais de tous les coins de l'Europe ; seul un pays fut — ignorance ou parti pris ou indifférence? — presque t<jtalement oublié : la Corse.

Vlnrs que les cliants populaires evhumés sont tous

d'origine aryenne et alTectent la forme ujythique, ne

conlant seulement (pie des lê<f endos héroïques ou

«moureuses sans même une couleur locale bien définie

puisquo se relrouvafit — à (pielques variantes près

— dans tous les pays), en Corse, au contraire, les chants et poésies disent la vie habituelle, telle qu'elle est ; et de ce réalisme, souvent poignant et toujours fruste, il s'exhale, grâce aux fortes expressions, un singulier parfum de brutale franchise, de naïve simplicité et de réelle grandeur; là, du moins, les mots vont avec les faits, et si le u folk-lore » est l'analyse de ce qui constitue la vie morale d'un peuple, dans ses croyances comme dans ses actes, il convient de dire que les chants corses sont bien les chants populaires par excellence, et justifient amplement celte définition de Montaigne : u La poésie populaire et purement natu- (( relie a des naïvetefz et grâces par où elle se compare à « la principale beauté de la poésie par/aide selon l'art, (( comme il se veoid cz villanelles de Gascoigne, et aux « chansons qu'on nous rapporte de nations qui n'ont « cognoissance d'auculne science, ny même d'escrip- (( lure ».

De brillants écrivains, romanciers ou professeurs ont décrit quelques coins de Corse et en ont rapporté avec esprit les mœurs originales et les coutumes curieuses, mais, ne connaissant qu'imparfaitement le pays, ayant négligé de vivre avec les bergers, ces gardiens de la tradition, ayant omis d'écouter les mélopées des paysans, s'en tenant aux apparences seules sans rechercher le caractère'^ aux effets sans examiner les causes, ils n'ont pu, après avoir eu le mérite de

1. Il faut louterois faire rxception pour les remaniiiablos travaux du D' ISiccolo Tuinmaseo et dos savants alleuiands cl anglais, toujours à la tt'le du niouvcmont traditionaliste et pour les excclloids ouvrages de MM. A. Fée, F. Orloli, Reniicci, P" Roland Bonaparte, P. (-aniou et Paul llourdo surtout.

presque la découvrir, ni faire aimer la Corse, ni détruire les préventions que beaucoup ont contre elle. Chose bizarre, les érudits modernes de Corso, méconnaissant un peu les travaux de leurs devanciers, ont dénié à leurs compatriotes toute poésie populaire. M. l'abbé Letteron, docte président de la « Société des sciences naturelles et historiques de la Corse », m'écrivait, il n a peu d'années :

i< ... Quant à des poésies, à des chants nationaux sur les héros de rindépendanco. leurs contemporains ne nous en ont pas laissé * ; s'il en existe, ces chants ont été composés dans notre siècle par des lettrés; par conséquent, de ce côté, pas de couleur locale.

a Quant aux autres chants, serenate, iKillate, et même aux chants ironiques iK)nr les élections, ils n'olTrenl rien de particulier qui mérite d'être relevé, m'assure l-on, car j'ai interrogé beaucoup depuis trois jours : le fond des serenate et des ballnle est aussi banal que possible, celui des chansons pour les élections est plus sinq)le encore, ridée générale est qu'il y a beaucoup à boire et à manger dans la ca.sa* du chef de parti, et qu'on crève de faim dans la (Vi.sa de l'adversaire. Il n'y a aucune notation musicale. L'air est toujours le même, c'est cette mélodie traînante et monotone que vous avez sans doute entendu chanter à la campagne par quelque charretier monté sur sa charrette, ou à la ville, le soir, par quchjue jeune paysan qui \cut attirer sur lui l'attention : les (lorses l'appellent \n p^u/hiella^. C'est une phrase musicale très élastique dans laquelle on

I. M. Leltcroii oubliait les œuvros do H. Hordono, Filippiiii, Hia^ino Lcca, \ italc, Ctccaldi, Bartoli, Angclo-Krancosco (^oloiiua, Pifrre de Corse, Merea. elc.ct pour ne citer t[uc quelques auteurs, du \v* siècle au milieu du wiu* siècle.

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