‹ La chanson populaire de l'île de CorseChapitre 76 sur 79 · Marie-Félicité · texte numérisé non relu

Marie-Félicité

2. Dans la région du Niolo, le berceau de la Corse, comme disent encore les vieux insulaires,

3. Nous citons la mélodie d'après M. F. Ortoli (Les Voceri de l'Ile de Corse) en vue de la constatation sur les mélodies corses qui termine ce chapitre en dernière note.

l66 LA CHANSON POPULAIRE

Bogliu vesle li calzoni, Bogliu cumprà la terzelta.

Per mustrà la to camiscia Tantu nimmu nun aspetta A tagliassi la so varba Dopu fatta la bindetta.

A fane la to bindetta Quale Yoli chi ci sia ?...

Màmmata vicinu a more?

O a to surella Maria ?

Oh ! si Lariu unn'era mortii, Senza strage nun finia.

D'una razza cusi grande Lasci solu una surella, Senza cugini carnali Povera. orfan'e zitella.

Ma per fà la to bindetta, Sta siguru, basta anch'ella.

Je filais ma quenouille — Quand j'entendis un grand vacarme : — C'était un coup de fusil — Qui résonna dans mon cœur — Il semblait qu'on me disait : - Cours, ton frère meurt.

Je courus dans la chambre au-dessus, — Et j'ouvris tout grand la porte. — Je suis frappé au cœur, — Dit-il, et moi je tombai (comme) morte. — Si alors je ne suis pas morte moi aussi — Une chose m'encourage.

Je veux revêtir les pantalons, — Je veux acheter le pistolet. — Pour montrer ta chemise ^ensanglantée) — Puisque pas un n'attend — Pour se tailler sa barbe — Une fois faite la vendetta.

Pour faire ta vengeance — Qui veux-tu qui soit ?... — Ta maman qui est près de mourir ? — Ou ta sœur Marie ? — (Jh ! si Ililaire n'était pas mort, — Sans carnage cela ne finirait pas.

DE l'Île de corse 167

D'une race aussi nombreuse — Tu laisses seulement une sœur, — Sans cousins germains — Pauvre, orpheline ot jeune fille. — Mais pour faire ta vendetta, — Sois tranquille, il suffit d'elle seule !

Bien souvent, la plupart du temps même, il n'y a pas qu'une vocératrice pour pleurer et vociférer ; d'autres, parentes ou amies du mort, prennent part à la lugubre chanson ; parfois, même, des femmes du parti ennemi osent protester. Puis, ce sont les hommes qui murmurent de sourdes menaces, tandis que le groupe des femmes répète, comme le chœur antique, certaines strophes, certains vers qui semblent tout imprégnés de sang et de larmes.

Tel est ce vocero de Tallano (nous avons pris comme types, des voceri du Nord, du Centre et du Sud de la Corse) dont l'allure étrangement dramatique est superbe et terrible*.

I. Que le lecteur nous permette de remplir ici un devoir de chaleureuse reconnaissance envers les éminents artistes qui nous prêtèrent leurprécieux concours lorsque, on janvier et février 1896, nous donnâmes à Paris, au théâtre de la Bodinière, une série de conférences-auditions (accompagnées de projections gracieusement mises à notre disposition par le prince Roland Bonaparte) sur (( la Poésie et la Chanson populaires de Corse ». La tentative de présenter avec quelque ampleur, et dans tous leurs effets scéniqueS, les chants populaires d'une province française était ardue ; grâce au talent et au dévouement de ces artistes, elle fut aisée et nous eûmes la joie de voir apprécier les chants corses. ()ue le simple rappel de leurs noms soit donc pour eux tout à la fois un souvenir et un remerciement: pour l'interprétation des chants, M"° Irma Perrot (de l'Ambigu), M"" Claudia d'Olney et Jnlia Marchisio (des Folies Dramatiques), M. Chambon (de l'Opéra) ; pour l'accompagnement orchestral — dirigé par les compositeurs MM. Henry Ghys et Maurice Ravel, — M"" Taxy^ MM. Charles Furet, Kerpelesse, Heindrickx (solistes des concerts Lamoureux) ; Léon Heymann (soliste des concerts du Conservatoire), Casadessus

iG8

Trois familles, les Peretti et les Taddei d'uue part et les Ricci de l'autre, sont o en inimitié » ' ; deux Ricci, surnommés Ricciottu et Mascarone^, viennent de tuer deux cousins, Jean-Mathieu Taddei et Pascal Pcretli. Devant le cadavre de Jean-Mathieu, placé sur la taula qu'entourent les parentes, la sœur de Jean-Mathieu commence le vocero tandis que les proclies et les amis arrivent ^ :

Mesto andante ^

tt-j M f ^^P

0 Mat . te . u di (a su

r r" ispir ^-rhHrm

rel .la, Di lu to eaitgiie prezi . o . su N'hajiu

4 *> P Lf p p J^ J' I p p P^ ^ J' J*^

la. va . tu la piaz.za , N'ha.nu ba.gaa.tu lu

frères (solistes des concerts Colonne), Li'on Miistel (facteur d'orgues, compositeur), Talamo (des concerts Parisiens) et Branini. Enfin, pour la représentation scrnique de ce vocero — en un décor brossé par M. Eiujène (Jharlon, — mis à la scène par MM. Laijramjc ; du Thcàtre-Libre) et F. Depas (de l'Odéon), sur les indications de nos aimables confrères corses MM, Rossi et Leandri, du comte A. de Mnltedo et du statuaire corse Mathieu Peckle, les rôles furent tenus par MM'"" Julia M<irchisio, France (du Théâtre Libre), de Sèvery (du (Jymnase), l>eUnary ; M'"" Fanny Zaessii){ier et Jane Brothel (du Tiiéàtre de l'Œuvre) ; MM. Lajrau<)e et Depas et quelques-uns de nos amis, litttérateurs ou artistes-peintres comme MM. A. Van Bever, L. de La Qnintinie, etc.

I. Expression consacrée pour signifier qu'il y a vendetta déclarée.

■2. Le « mauvais Ricci » et « vilain masque ».

8. Nous ne donnerons comme contexte que les trois premières strophes, aussi bien la citation du tout serait-elle un peu longue. Gomme traduction, nous donnons celle (jtie nous fîmes pour l'adaptation scénique et qui fut distribuée aux spectateurs.

^ <ts

IVun

tem

pu di ri . po . su

Orche tardi, o Gecc' Anto"* Ordili trippa e budelli Di Ricciottu e Mascarone ; Tendila lutta a l'acelli.

Oh ! chc un nuvulu di corbi Gli snolpi carne e nudelli.

O Dummè, lu me' cuginu, Armati, e fanne un spaveccliiu Ghè si so spacchiati in piazza ; Hannu dcttu clii si becchiu :

E a minacce di le donne Nun li dannu mancu orecchiu.

La Voceratrice fan cadavrej. — O Mathieu, chéri de ta sœur, — de ton sang précieux — ils ont lavé la place,

— ils ont baigné l'enclos, — il n'est plus temps dudormir, — il n'est plus temps du repos.

fà son neveiij. — Pourquoi tarder, Cecc'Anto? — Arrache les tripes et les boyaux — de Ricciottu et de Mascarone, — et jette cela aux oiseaux de proie ! — Oh ! qu'une nuée de corbeaux — leur déchiqueté la chair et les nerfs!

fà son cousin). — O Dominique, mon cousin, — arme-toi et sois leur épouvantail ; — car ils se sont vantés sur la place : — ils ont dit que tu étais un vieux,

— et qu'aux menaces des femmes — ils ne prêtaient pas seulement l'oreille !

I70 LA CHANSON POPULAIRE

La Petite S(»:lr. — O Mathieu, ô mon frère !

La Voceratrice. — O Mathieu, toi beau comme un faisan !

La Mère. — Ne pleurez plus, mes sœurs, — ayez un cœur de Pharaon !

La ^ oceratrice. — Sont muettes même les cloches, — ô Mathieu, toi mon faisan ! — Puissé-je voir dans un panier — les entrailles du curé ! — Oh ! que je les déchire avec mes dents, — que je les pétrisse de mes mains !

Les Parents et les Voisins. — Dans la maison de ce prêtre

— on entend le Diable, — infâme prêtre excommunié,

— chien ronge-sacrements ; — puisses-tu crever d'angoisse, — de spasmes et de tourments !

La Voceratuice. — Oh ! si j'avais un fils ! — Oh ! si j'avais un enfant! — je taillerais mon tablier ensanglanté — pour lui en faire une bavette !... — je me sens une soif de sang ! — je me sens une fringale de mort! felle tombe, é puisé ej

La Mjcre. — Le Diable ne fera-t-il pas — que pour un homme tant apparenté — quelqu'un se pique d'honneur

— et fasse escompter mes tourments ?

La Cousine faux hommes). — Ah ! si vous ne le faites pas,

— vous n'êtes que des rien-qui-vaille !

La Voceratrice (au cadavre). — O Mathieu, le chéri de la sœur, — brisée, je m'étais assoupie ; — mais avec toi je veux rester, — pleurant jusqu'au jour; — je sais bien que ce matin — va s'en aller mon doux ramier.

La Petite Sœur. — Voici prêtre Jean-Toussaint, — voici qu'arrive mon cousin.

La VocERATuicE. — M'apporte- t-il Jean-Malhieu ? — personne ici ne m'en donne des nouvelles.

La Cousine. — Ils nous l'ont pris, les Mafrini... Les Femmes. — Race et sang de Gain !

La ^ oceratuice. — Or, maintenant, ô mes cousins, — ceignez vos cartouchières; — moi et ma sœur — nous veillerons aux meurtrières... — Oh! faites que nous ne soyons pas seules — à porter les vêtements de deuil !

Les Femmes faux hommes). — Oh ! faites que nous ne soyons pas seules — à porter les vêtements de deuil* !

Devant une telle explosion de haine et de tendresse, la passion atteint à la Beauté... Alors, angoissant, un point d'interrogation se pose. Faut-il regretter que la Corse perde chaque jour davantage ses antiques coutumes au point que le jour n'est peut-être pas très éloigné où — l'alcoolisme survenu et la politique aidant — il y aura des délits et crimes vulgaires, quelques contumax, mais plus de vendette, plus de bandits ? Car, hélas ! un peuple ne devient pas meilleur en s'aRînant; la sociabilité, le confort matériel, l'ins-

I. La mélodie sur laquelle se chante le vocero est de tout point semblable à celle des lamenti qui, elle-même, ne diffère qu'à peine — on a pu s'en rendre compte — des autres chants populaires de l'île ; seul le mouvement est, tout à la fois, plus grave et plus saccadé. D'ailleurs, le mouvement plus ou moins vif, l'inllexion de voix, la tonalité, sont tout ce qui différencie ces airs dont le plus grand nombre servent indistinctement à exprimer la joie ou la douleur, la tendresse ou l'ironie, le travail ou le rêve. A quelques variantes près, le thème est le même, — l'exécution le transforme ; ainsi la mélodie du vocero Ejii Jîlava la mio rocca (p. i65) rappelle tout à fait celle de la berceuse Nelli monti di Cnscioni (p. S!^). Avissi, croyons-nous avoir donné dans cette étude la plupart des mélodies populaires corses.

truction font naître de grandes et utiles qualités, mais n'ajoutent guère à la vertu, il y a plus de douceur éparse, mais que de petites turpitudes voile l'hypocrisie ! Alors ?...

Les chansons que l'on vient de lire révèlent à l'observateur attentif quelques-uns des traits les plus caractéristiques de l'âme corse. Emanations spontanées et frémissantes de la vie d'un peuple, ces demiimprovisations le plus souvent ardentes et rudes font sentir avec une force et une saveur singulière combien cette âme est fière et passionnée ; elles évoquent d'une manière saisissante toute la ferveur de ses affections, toute l'implacabilité de ses haines ; elles portent l'empreinte d'une puissance de vie sentimentale dont on ne trouve plus guère d'exemple dans nos sociétés contemporaines.

D'autre part, le lecteur étranger à notre belle île méditerranéenne n'a pu manquer d'être vivement frappé du caractère presque toujours grave de ces chansons populaires et de la fréquence des accents douloureux ou tragiques : les voceri et la vendetta y tiennent la plus grande place.

Les voceri, on l'a vu, sont de prodigieuses explosions de douleur, d'une douleur qui ignore la résignation passive, et qui mérite d'être interprétée comme un signe de l'énergie et de la vitalité de la race. Car il ne faut pas être dupe des mots : la sagesse impassible, la philosophie résignée ne sont accessibles qu'à de rares

privilégiés ; elles sont alors la suprême récompense de l'esprit et de la volonté dominant les forces obscures de l'être, ou soumis à la foi religieuse. Si l'on néglige ces cas exceptionnels, la résignation trop facile au malheur est une preuve de faiblesse ou de lâcheté devant la vie elle-même ; elle est le fait d'une âme débile ou médiocre qui redoute l'amertume de la douleur et qui cherche le repos dans la capitulation et dans la fuite. Chez l'individu vigoureux et normal, au contraire, la révolte contre le malheur et la mort est un signe de spontanéité vivante et d'énergie. Et la coutume des voceri ne pouvait s'épanouir et se perpétuer que parmi les représentants d'une race jeune et solidement trempée, capable d'accueillir la douleur et d'affronter le choc du destin sans se dérober et sans ployer sous lui.

Quant à la vendetta, cette âme tragique de tant de chansons populaires corses, on l'apprécie le plus souvent avec ignorance et légèreté. Les uns, l'envisageant surtout comme une matière à littérature dramatique, se dispensent de la juger. D'autres, lui appliquant illégitimement les règles de sociétés plus avancées dans l'évolution, veulent n'y voir que des crimes ordinaires, blâmables sans restriction. Ils oublient que les mœurs d'une société sont déterminées par deux causes : d'une part, le tempérament du peuple considéré; de l'autre, les conditions qui ont agi sur lui et auxquelles il s'adapte par le moyen de ses traditions. Voilà les principes qu'il faut appliquer pour juger équitablement la vendetta.

Les conditions extérieures qui ont le plus contribué à la produire et à la faire durer jusqu'à nous, il faut les chercher dans la tragique histoire de la

Corse et surtout dans cette odieuse domination génoise, cruelle et cynique, qui, du xV' au xviir siècle, obligea l'individu à ne compter, pour la défense du droit, que sur la violence.

Quant à la part qui revient au tempérament de la race, on la trouvera dans l'énergie des Corses, dans leur amour de l'indépendance et dans cette farouche fierté qui, selon Strabon, leur faisait préférer la mort à la servitude ^. Si les Corses n'eussent pas été, comme ils le furent de tous temps, épris de justice et de liberté, s'ils eussent été capables de s'humilier devant la tyrannie, la vendetta n'eut jamais conquis droit de cité chez eux. Et si l'on jieut regretter qu'elle n'ait pas encore complètement disparu, du moins est-il juste de reconnaître en elle non pas une tare morale, mais, à la lettre, une forme anormale de la moralité.

Du reste, sous la forme traditionnelle, elle se fait de plus en plus rare. La Corse, après avoir été laissée, jusqu'à hier encore, presque complètement en dehors de la vie économique et sociale de la France, y pénètre chaque jour davantage. En même temps les antiques traditions où son ame trouva la force de résister aux oppresseurs qui, durant des siècles, tentèrent de l'anéantir, sébranlent avec une inquiétante rapidité.

La crise qui résultera de ce bouleversement sera d'autant plus redoutable que les Sociétés avec lesquelles ce noble petit pays entre aujourd'hui en contact, sont elles-mêmes en pleine période de crise: elles désorganisent ainsi nos traditions, sans nous fournir

Géographie. LE. a'io.

un ensemble organisé de principes susceptibles de les remplacer.

Mais quelle que soit la gravité de l'épreuve, les Corses en sortiront vainqueurs. Ils trouveront, dans leur histoire et dans leurs traditions, les meilleures raisons de foi dans l'avenir. Car elles parlent une langue mâle et rude où ils sauront reconnaître, même à travers des erreurs, une très haute et très noble inspiration, le culte des vertus maîtresses de l'homme : énergie et religion de l'honneur.

Paul FONTANA,

Direcleiir de la Renaissance de la Corse.

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