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La chanson populaire

Arrivés à l'âge mûr où nos illusions commencent à s'évanouir, nous passons volontiers en revue nos souvenirs d'enfance. Eh bien, que retrouvons-nous d'abord dans notre mémoire, si ce n'est quelques bribes de vieilles chansons, avec lesquelles nous ont bercé nos mères, nos grand'mères, ou quelque vieille tante ou quelque nourrice? C'est à ces chants lointains que s'est éveillée notre jeune intelligence, et l'impression a été si forte, qu'après quarante ou cinquante ans ces refrains nous reviennent encore dans toute leur fraîcheur, dans toute leur naïveté.

En France ce n'est guère que depuis 1835 qu'on s'est occupé sérieusement de recueillir nos chansons populaires. M. de la Villemarqué publia ses Chants populaires h retons en 1839 ; le succès fut constaté par une suite d'éditions. Les Chants et Chansons populaires de la France, recueillis par Du Mersan, parurent en 1843, ils furent également accueillis avec une grande faveur.

Ces sortes de pubHcations, qui se multiplièrent depuis, reçurent un appel direct du ministère de l'Instruction pubHque en 1852, et c'est plus particulièrement depuis cette date qu'un grand nombre de recueils, de monographies de la chanson populaire dans telle ou telle province de la France ont été mis- au jour.

PEEFACE.

Le docteur O.-L.-B. AVolff, dans sa préface des Anciennes chansons populaires françaises (1) , émet cette sino-ulière opinion : « Nul peuple n'est aussi riclie en chansons que les Français, nul n'est aussi pauvre en chansons populaires. Cela tient à leur caractère : pourvu qu'ils chantent, ils sont satisfaits, ce qu'ils chantent leur est indifférent, pourvu que cela les intéresse (ô naïveté allemande!), et cet intérêt est purement éphémère. » Voilà comment ce savant nous jugeait en 1830; s'il vivait encore, il rabattrait sans doute considérablement sur ce qu'il avait avancé. Convenons d'ailleurs, qu'à cette époque M. Wolff n'avait à sa disposition que la réédition des vaudevires de Basselin, par L. Dubois, 1821, dont il a fait un ample usage, quelques chansons de la Suisse française, comme les Armaillis, et puis les chansons de la Tulipe et de la Bamée!

Ce n'est pas avec un bagage pareil qu'on porte un jugement sur un pays.

Forkel, qui savait tant de choses touchant la musique, n'a guère apprécié l'importance de la chanson populaire dans l'histoire de la musique. Il n'en est pas de même des historiens allemands plus récents, ou nos contemporains, comme Kiesewetter, AVinterfeld, Marx, etc. Ambres (2) désigne la chanson populaire comme l'une des puissances musicales, marchant de pair avec le chant grégorien, comme importance ; on en jugera, à ce point de vue, dans le chapitre de la chanson musicale.

Les historiens, depuis Tacite jusqu'à nos jours, con-

(1) AltfranziJsischc VolksUtder , Leipzig, 1831, in-12.

(2) Ambros, Geschichte der Musik, Breslau, 1862-1882, 5 volumes

PREFACE. iii

viennent que tous les peuples, y compris ceux de l'antiquité, avaient leurs chansons populaires, dont le degré de perfection suivait nécessairement celui de leur civilisation; pourquoi donc alors Fétis se donne-t-il tant de mal pour nous apprendre dans son B c su nié philo sop] tique (1), page 175, que les anciens manuscrits fournissent des preuves irrécusables de l'existence aux neuvième et dixième siècles d'un chant mesuré, rythmé et vraisemhlahhment populaire, puis page 178 : « dès 850 et probablement auparavant il existait une musique mesurée et rythmée à l'usage du peuple. )) Personne n'a jamais douté de cela.

Ce qui trompe bien plutôt les lecteurs qui s'enquièrent de la chanson, c'est sa synonymie avec le mot poème à une certaine époque : la Chanson des Saxons, la Chanson cT Alexandrie , la Chanson de Boland, etc., qui sont des récits épiques, et non des chansons dans l'acception que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Les troubadours n'ont jamais eu l'idée de chanter ces longs poèmes, qui dépassent quelquefois dix mille vers.

Les troubadours se trouvant sous notre plume, nous en profitons pour dire que leur répertoire aristocratique n'ayant rien de commun avec la chanson du peuple, nous n'avons pas à en parler. On n'a qu'à examiner les oeuvres de Thibaut de Champagne ou de Charles d'Orléans, l'un des derniers représentants de cette pléïade poétique, dont les œuvres, plus rapprochées de nous, sont plus compréhensibles, et l'on verra bien qu'aucune de

(1) Résumé phUosoplùque de l'h'istoirz de la mwsi'j^ue, formant le preuiier volumo de la BlofjrapMe des musiciens, édition de 1835.

PREFACE

leurs chansons n'a passé clans le répertoire populaire, que ces deux littératures étaient scindées, aussi différentes l'une de l'autre que l'étaient les deux grandes classes de la population française, l'aristocratie et le peuple.

Les anciennes chansons, manuscrites ou imprimées, ont généralement l'indication du timbre (air) sur lequel elles ont été composées, parfois il y a même plusieurs timbres au choix, ce qui déroute le chercheur, car ces thèmes indiqués n'ont pas toujours la même mesure rythmique ou la même coupe de vers.

Il y a encore une autre difficulté pour retrouver un ancien air, c'est que cet air ou mélodie originale, après avoir vécu pendant des années avec un texte primitif, de nouvelles paroles écrites sur ce même air, et ayant eu le bonheur de plaire, viennent rompre cette ancienne liaison : les nouvelles paroles remplacent les anciennes qui disparaissent complètement. L'air ayant survécu est désigné par le premier vers du texte nouveau, qui devient son timbre.

En admettant le cas de la complète disparition des paroles originales (et ce cas n'est pas rare), il nous reste naturellement un certain nombre d'anciens airs dont nous ne savons plus l'origine, et nous la savons d'autant moins que cet air, voyageant à travers les siècles sur des poésies différentes, a subi lui-même des altérations, des rajeunissements.

La plupart des airs populaires du quinzième siècle et même d'une partie du seizième sont perdus pour nous, parce que les musiciens qui pouvaient les noter, ne s'en donnaient pas la peine, les dédaignaient même, et ne re-

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gardaient comme de la musique que leurs élucubrations sur le contrepoint et sur le plain-cliant. Dufay, qui vivait au quinzième siècle, est l'un des plus anciens musiciens qui aient utilisé les chansons du peuple, dans des harmonisations il quatre voix ; on prit goût à ce genre de musique, et les compositeurs s'y livrèrent avec ardeur.

Cette grande mode du seizième siècle d'harmoniser à quatre voix les chansons populaires, nous a conservé un certain nombre d'anciennes chansons, quoique rarement complètes : Vlmrmoniseur n'en prenait que ce qui lui convenait pour ses contre-points ou ses- imitations. Au dix-septième siècle les musiciens laissent dormir la chanson populaire, qui d'ailleurs n'a pas besoin d'eux pour courir les rues durant la Fronde et autres événements marquants.

On a donné bien des définitions de la chanson populaire, voici celle de M. Franz Bohme (1) : « C'est une chanson née dans le peuple, chantée par lui, souvent et volontiers, qui s'est répandue et conservée par son organe, grâce à la simpHcité de la forme, et dont le sujet souverainement humain, emprunté au domaine religieux ou profane, est facile à comprendre. ))

Mais une question bien plus grave, c'est celle de la naissance de ces sortes de chansons. Voici la façon de voir du même auteur : « La création d'un sujet quelconque, fût-ce une simple chanson, provient toujours d'une individualité, d'un seul, nature douée et supérieure

(1) Altdeutsches Liederbuch, etc. (Les anciennes chansons populaires allemandes. par Franz M. Bohme; Leipzig, 1877, gros in-8° avec les airs notés)

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à la masse. Eu ce qui touche le vrai poète populaire, il tient au peuple par ses mœurs, par son éducation : il ne chante et ne dit que ce qui plaît à la foule, et ce qu'elle saisit facilement. Ce qui ne lui plait pas, un chanteur ne le redira pas, le sujet péchant par sa base. Mais s'il trouve heureusement le ton, la forme et les sentiments dans lesquels la masse reconnaît sa propre existence, alors mille cœurs battront à l'unisson et rediront ses chansons. Si dans l'une ou l'autre de ces chansons il y a une expression, une tournure de phrase, une image, qui ne soit pas heureusement choisie ou qui ne se comprenne point par tous, alors le peuple la change luimême et se l'approprie.

(( C'est de cette façon que le peuple collabore à ses chansons, en les mettant au point, ce qui contribue nécessairement à leur donner ce caractère particulier que l'individualité atteint rarement à elle seule. Pour les airs populaires il en est de même que pour les textes : ce sont des produits d'un seul, d'une nature assez douée, suffisamment éduquée pour donner à la matière première une forme convenue et convenable, plus ou moins artistique.

ce Le poète populaire ne compose jamais ses paroles sans l'air, soit qu'il invente un air nouveau, soit qu'il se serve d'une mélodie déjà existante, ou de fragments de mélodies connues. »

On voit que M. Bohme se rallie à l'opinion émise par M. Tappert en 18G8, que le peuple ne compose, ne crée rien, mais qu'il attrape par-ci par-là des bribes de phrases d'un vrai compositeur. Toute la différence entre ces deux auteurs, c'est que M. Bohme croit au compositeur doué

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par la nature, qui, sans avoir reçu une éducation musicale, compose ses paroles et ses airs au milieu du peuple dont il est sorti lui-même, tandis que M. Tappert attribue cela à un vrai compositeur, à un musicien.

M. Bolime pourrait bien avoir raison.

Afin de présenter au lecteur une bibliographie chansonnière un peu complète, nous donnerons d'abord la table entière du rarissime volume de Petrucci, Harmonice musices Odhecaton, Venise, 1501 à 1503.

Ce sont des chansons populaires françaises (presque toutes), harmonisées à trois et ii quatre voix par les phénix de la musique qui ont vécu au quinzième siècle (1). Le livre de Petrucci, malgré sa rareté et la beauté de son impression, a cependant deux graves défauts : 1° il ne donne comme texte des chansons que le premier vers et encore... ; 2" l'air populaire se trouve rarement transcrit et utilisé en entier, conformément à la détestable habitude des compositeurs de ce temps-là.

Le thème original est généralement à la partie de ténor, mais il y a beaucoup d'exceptions, et le plus souvent les voix entrent chacune avec ce thème principal. Des silences, parfois très prolongés, viennent rompre la suite d'une phrase mélodique, et quand la voix rentre, on ne sait pas toujours si c'est la continuation du thème interrompu, ou un fragment mélodique de l'invention du compositeur. A quoi il faut ajouter cette habitude fréquente d'interrompre un chant dans une partie, et d'en continuer la suite dans une autre partie, des valeurs

(1) Cette table a déjà été publiée dans notre Catalogue du Conservatoire (Réserve) Firmin-Didot, 1885.

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prolongées, diminuées, syncopées, à ne plus reconnaître le thème, enfin des chansons d'un rythme binaire, mises en rythme ternaire et vice versa.

TABLE

DES CHANSONS ET MOTETS QUI SE TROUVENT DANS l'hARMOXICE MUSICES ODHECATON, PUBLIÉ PAR PETRUCCI.

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