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LES MESSES SUR DES THÈMES POPULAIRES

Comme les messes, écrites sur des timbres populaires apparaissent à peu près en même temps que les chansons profanes à plusieurs voix, il serait difficile de dire laquelle de ces deux formes a précédé l'autre. Ou a mis eu avant différentes raisons en faveur des messes, cependant ces raisons ne nous paraissent pas tout cà fait concluantes.

Au quatorzième et au quinzième siècle, où les épîtres farcies, les fêtes des fous, de l'àue, etc., avaient envahi les églises, il n'est pas bien étonnant que la messe à thème populaire soit éclose à son tour. On peut supposer encore que devant l'uniformité, la monotonie du plain-chant (1), tel qu'on le chantait alors, les compositeurs aient songé à rompre cette quiétude musicale par des chants plus rythmés, tout en ayant aussi l'arrièrepensée de gagner de cette façon la sympathie de leur auditoire par des airs connus de tous; d'autres fois enfin on adoptait un thème préféré par tel prince ou tel grand seigneur, afin de flatter sa vanité et de s'attirer ses bonnes grâces. Enfin nous signalerons finalement comme origine probable de ces singulières compositions, à coup sûr nées eu France, l'ancienne manière d'écrire le drchant, où la voix supérieure avait presque toujours pour Basse quelque chant emprunté au Rituel, soit hymne, antienne ou prose, au moins par fragment. Plus tard, quand on a écrit à plusieurs voix, cette combinaison continua de subsister : on donnait généralement au tcnor (teneur) le thème principal, contrepointé par les autres voix.

(1) Au moyen-âge on Jioriturait le pLiin-chant, il est vrai; mais c'étaient les phénix du chant qui exécutaient ces sauts périlleux.

km; la chanson topulaire.

La plupart des chansons à quatre voix du quinzième et du seizième siècle sont écrites sur ce patron, sur ce moule. On n'avait donc qu'à assimiler cette manière de traiter la musique profane à la musique d'église, et nous croyons en dernier lieu que c'est ainsi que sont nées les messes sur des thèmes populaires.

Dans ces sortes de messes la chanson populaire est évidemment la clef fondamentale de l'œuvre, qui se développe sur ce thème; on la rencontre à chaque instant, fournissant une phrase, un lambeau de phrase, et disparaissant au milieu des syncopes, des imitations, des retards et autres artifices du contrepoint.

Quant à la chanson entière, nous n'avons jamais pu en rencontrer une seule dans les nombreuses messes de ce genre qui ont servi de base aux études de ce chapitre : on emploie généralement la première phrase de la chanson, quatre ou six mesures, rarement davantage, et si la suite de l'air populaire renferme quelque chose de saillant, ces motifs, fragmentés, découpés de mille manières, ne rappellent plus guère le thème primitif, percei)tible à grand'peine.

Contrairement à ce que dit Fétis (1), on ne rencontre jamais le texte de la chanson 'profane. Cette dernière sert à désigner la messe; on trouve généralement le premier vers (jamais davantage), écrit ou imprimé sous la voix, ou plutôt au-dessus de la voix qui entonne d'abord Fair populaire.

Ce texte n'aurait d'ailleurs aucune raison d'être plus complet, i)uisque le thème s'interrompt dès les premières mesures.

Le Ténor ne chante pas exclusivement le fragment du thème

(1) Fétis, B'w(]raph%e des musiciens, à Palestrina, p. 430 : « Tandis que trois ou quatre Toix chantaient le texte latin, la partie qui chantait la mélodie, disait ou les paroles de l'Antienne ou même celles de la chanson italienne, française, quelquefois lascives et grossières. »

Ceci n'est appuyé par aucun document ; bien mieux, les documents prouvent le contraire. Ad. de la Fage exprime la même opinion que nous dans ses Extraits d'une jietite BihUothhque miincale, page 113.

profane, ou rencontre cehii-ci dans tontes les antres parties, mais très souvent il n'y a qne quatre ou cinq notes de ce thème. Parfois aussi le compositeur ajoute un second motif de son invention, ayant une apparence de chant populaire.

Ce n'est pas toujours un air profane qui sert de timbre à ces messes, on le remplace aussi par quelque ancienne hymne ou prose, mais beaucoup moins fréquemment. M. Ambros, dans son Histoire de la musique (vol. III, p. 46), observe que ces titres bizarres avaient quelque chose de plus individuel, et caractérisaient bien mieux l'œuvre du musicien que Fappellatiou de messe en ut, deuxième messe en si b, etc. pratiqué de nos jours.

Quoi qu'il en soit, cette coutume était si générale, que lorsque par exception, un maître écrivait une messe entièrement de sa composition, il l'intitulait sine nomine.

Dans une proportion très inférieure à celle des messes, on trouve des motets à thème populaire, comme le Stabat mater de Josquin des Prés sur Comme femme, ou la séquence Victimœ jmschali laudes du même Josquin sur : d'ung aultre amer, et De tous biens pleine; citons encore le Tota p)ulchray es d'Agricola, avec le timbre Belle sur toutes.

Il est une chanson populaire qu'on date du quatorzième, même du treizième siècle : V Homme a.rmê ; G. Dufay s'en est servi à la fin du quatorzième siècle pour l'une de ses messes, et depuis lui, à peu près tous les compositeurs, grands et petits, ont pris pour timbre de l'une de leurs messes la même chanson, et cela pendant deux siècles environ (1).

AaroQ (2) croit que V Homme armé est de Busnois : « Siexis-

(1) iixvcriJomme arménoiis, connaissons des messes de Dufay, Busnois, Régis, Caron, Brumel, de la Rue, Pipelare, de Orto, Compère, Fauques, Tinctor, Philippon, Vacqueras, Forestyn, Josquin des Prés, Morales, Orlando de Lassus, Palestrina, Carissimi et plusieurs anonymes. Quelques-uns de ces compositeurs ont écrit plus d'une messe sur Vllomme aniit'; comme Josquin qui en a écrit trois ; celle de Carissimi est ;ï douze voix.

(2) Aaron, Thoscanello 15'2'6. 1. I, ch. xxxviu.

j(,g LA CHANSON POPULAIRE,

t'nna chc (ht Bustwis fusse trorato quel canto chiamato lome aiimk , malheureusement les dates ne s'arrangent pas pour cela (1). Jusqu'à nouvelles preuves nous continuerons à prendre V Homme armé pour une chanson populaire. Voici d'abord la notation de Tinctor, qui écrivait en 1470 son Proportlonale muskea :

Lom - me, lom . me lomme ar . a^è, Et

Ro- bi.net tu m'as la morldon-tié quand tu t'en vas.

Rythmé ;S

un. J Ir

lihom.me rhom.me, l'homme ar . mé, Et

MllLl 1^^ ■!■ I L .> I. .!. i

Ro.bi.nel tu m'as lamortdon .né quand tu t'en vas.

Si r Homme arme jetait un simple titre et que le texte commençât par E/ij Robhietj, tu m'as la mort donné. Quand tic t'en ms^cela pourrait être quelque complainte ou regrets d'une belle, dont l'ami de cœur s'est engagé dans une troupe de soudards. Mais il n'en est pas ainsi, les paroles V Homme armé font partie de la chanson même, et alors la suite n'en est plus une ; aussi nous ne croyons pas que ce soit là le texte original, mais que, du temps de Tinctor, cette chanson avait déjà subi une transformation : l'ancien texte n'étant plus com[>réhensible eu 1470.

(1) D'après Fétis, Dufay a dû naître entre 1350 et 1355 ; en 1380, il était attaché à la chapelle pontificale ; mort en 1432. Il a dû faire sa messe de VOmc armé en l'année 1400, ou bien près, mais plutôt avant. Or, Busnois est mort en 1480 ; en le faisant naître en 1400, il ne pouvait fournir un thème à Dufay. Busnois d'ailleurs n'est réellement connu qu'en 1467, où il est chantre de Charles le Téméraire, et alors Diifay était mort depuis trente-cinq ans.

M. Bottée de Toulmon, tout eu citant Tinctor, reproduit la cliauson ainsi (1) :

jO - me Lo me lome ar

yi^rrirr \r^

A part les quatre premières mesures, cela n'a plus aucun rapport avec la notation de Tinctor, qui ne donne pas non plus cet air en sol mineur.

D'après la première messe de Josquin Després (1480) ce thème serait (2) :

m o fj.

*^JJ»Jgl \\ I

Ce n'est toujours que le premier membre de la phrase musicale qui est conforme, le reste dévie, et toutes ces déviations ne semblent plus faire partie de la chanson. Josquin lui-même dans sa chanson de V Homme armé à quatre voix (voyez le chapitre des madrigaux) donne le thème en rythme binaire :

(1) lie la chanson mtisicah eu France, par Bottée de Toulmon. P:ii-is. I806. (•-') Collection Bottée de Toulmon. au Conservatoire.

LA CHANSON POPULAIRi:.

=fF^

£homme rhommear-me, Eh Ro.bi.net, Ko .bi . net.

En dernier lieu, nous copions la notation donnée par Fétis dans son Histoire gcnvraU de la musique, volume V, page 56 ; Fétis n'indique pas sa source, mais on s'aperçoit sans peine que c'est la version de Bottée de Toulraon, transposée d'une quarte dans le grave , mise en majeur, avec de légers changements :

o ë =gz=g

ri'^i''Ji''JiJjij J

Pour donner une idée de la façon dont on se servait de ce thème, nous le citerons d'après les messes de De la Rue, Josquin Després, Jacques Obrecht et Palestrina. On verra chez tous ces maîtres^ qu'après la première phrase, le thème dévie de celui donné par Tinctor, et qu'au lieu de

etc

Et Ro . hi . net tu

ou bien

on 1

(jui semble être la vraie suite. Il n'y a donc en réalité que le commencement qu'on puisse regarder comme authentique :

É=iÉ

Lhorn.mc, rlioni-mc

rhonimo ar

et encore le rythme de cette première phrase est-il altéré de toutes sortes de façons par chacun des quatre compositeurs cités :

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