‹ La chanson populaireChapitre 30 sur 50 · PSAUMES ET CANTIQUES · texte numérisé non relu

PSAUMES ET CANTIQUES

M. Douen, pastear protestant, a faitparaîtreenl878et 1879 un ouvrage important, en deux volumes : Clcment Marot et le Psautier huguenot. (Imprimerie nationale.) L'auteur fait de Clément Marot un martyr de la cause protestante, tandis qu'on sait fort bien que ce poète était l'homme le moins mystique du monde ; sa vie passablement légère le prouve suffisamment.

Il nous paraît difficile d'admettre avec M. Douen que Marot ait voulu faire une œuvre de protestantisme, en traduisant les trente premiers psaumes, dédiés au roi François I"", dont il était le valet de chambre (1541), car on sait que ce roi n'était pas précisément le protecteur du luthéranisme et du calvinisme naissants. Ces poésies de Marot, écrites à la requête de son ami Vatable, qui lui fournissait les traductions d'après l'hébreu , n'avaient d'ailleurs rien de dogmatique ; elles étaient rythmées sur des airs qui couraient alors; ou les reçut à la cour et à la ville comme des chansons nouvelles.

Ce n'est que quand la Sorbonne sévit contre les psaumes qu'on les attribua plus spécialement aux protestants. Les catholiques chantaient des cantiques et des psaumes en langue vulgaire bien avant la réforme, tous deux avaient été admis dès l'origine du christianisme et pratiqués dans les réunions des fidèles (1). Luther ayant à créer toute une liturgie nouvelle, pouvant coïncider avec ses principes religieux, était d'abord assez indécis ; il dit lui-même que la réforme est allée plus loin qu'il ne voulait ; Luther commença donc par traduire la messe en allemand, et, sauf des changements dans le Credo ^ cette messe n'est qu'une paraphrase de la messe latine (2).

(1) M. Nisard en mentionne au XI"^ siècle. {Des chansons populaires, yoI. I, p, 11.)

(2) Geistîiche Gesenr/ und Psalmen (Chants religieux et Psaumes) ; Nuremberg, 1545, p. 45 et suiv.

Kyrie eleison de la messe de Luther :

Herr

(Traduction) Seigneur

erbarm dich unser, Christeerbarm — dich unscr,

.aie |)i lie de nous, Clirisl aie pilit' de nous,

Herr

Sci -r

er-barm dich un

iiie pi tié de

ser.

Luther écrit encore : «,Je voudrais que nous eussions un grand nombre de cantiques en langue vulgaire, pour que le peuple les chantât après la messe, ou bien au Graduel, au Sanctus et à l'Agnus Dei. »

Le réformateur composa une vingtaine de cantiques, et s'associa des poètes et des musiciens, comme collaborateurs de son œuvre. Tout le monde connaît le cantique, dont Meyerbeer a tiré un si grand parti dans les Huguenots :

, , , rs

ZCL.

Ein (es - le Burg ist

fort so - lidc tsl

un -

nu

ser Goft,

tic Dieu,

Eln gii - le Wehr und Wai'

Une Lon - ne dciensc et i

fen.

bonne arme-

Ce cantique de Luther parut en 1524 sans mélodie propre; on en fit plusieurs sur ces paroles, celle que nous donnons et qui S'est maintenue, ne vit le jour qu'en 1532; elle était appliquée sur un cantique de Kohlros :

Wo Gott zum Haus nicht gibt sein Gunst,

La nijisou à lac^uclle Dieu fi'accorde pas sa faveur, elc

Si bien que cette paternité de Luther n'est jDas d'une clarté éblouissante (1).

Le réformateur, tout en se servant de préférence d'anciennes hymnes et d'anciens chorals, ne dédaigne pas la chanson populaire, il l'admet volontiers pour les cantiques. Au reste, la réforme ne s'appuya pas seulement sur des psaumes et des cantiques, elle mit tout en œuvre. Nous voyons Théodore de Bèze donner en 1550 une pièce qu'il appelle Tragédie iP Abraham sacrifiant, calquée sur l'ancien mystère qui traite le même sujet. De nombreux cantiques y sont chantés par le chœur, divisé en deux troupes de bergers qui, au moment où Isaac veut aller aux champs, lui disent :

Isaac, demeurez icy, Autrement Monsieur vostre père Ou bien IMadame vostre mère En pourroyent estre mal contens.

Satan paraît en habit de moine. Comme on devait s'y attendre, la pièce eut un immense succès parmi les protestants et les calvinistes. M. James de Rothschild (2) observe que le sujet du Sacrifice d'Abraham ne fut plus traité pendant un certain temps par les auteurs catholiques, sans doute à cause de la pièce de Théodore de Bèze (3).

Luther emprunta le titre de choral au canhis choralis; il n'a point inventé le choral dans le sens allemand, comme le prétend Kiesevt^etter, mais il l'a certainement vulgarisé le plus

(1) Ph. Wackemagel, Martin Luthers (jeistUche Lieder (les cantiques de Martin Luther). Stuttgart, 1848, pages 55 et 149.

(2) Le Mystère du vieil Testament, vol. II, p. xii.

(3) Divers auteurs catholiques ont repris de nouveau le sujet du Sacrifice d'Ahraham dans le courant du dix-septième siècle. En 1734, on donna au collège Louisle-Grand, à Paris, un Isaac avec de la musique de R. de La Chapelle, auteur des Vrais princijJes de la musique exposés par gradations de leçons, 173G. F. Nogent a publié également un Sacrifice d' Abraham, 1787, musique par Mathieu de l'Epidor, inconnu.

qu'il a pn, dans l'Église réformée le chaut incombant à la communauté, tandis que dans l'Église catholique cette partie du culte est jointe aux fonctions du prêtre ; le peuple n'intervient qu'accidentellement ou musicalement.

L'habitude d'accompagner les chorals à l'orgue date de la Eéformation, ainsi que le dit Kiesewetter (1). Non seulement Luther ne bannit point la musique du temple, mais il se servit largement de son concours, et se donna tout le mal possible pour l'étendre et la répandre. Il n'en fut pas de même dans tous les pays où pénétra la réforme. En Suisse, on bannit le chant, les orgues furent condamnées et même brûlées, comme à Berne et à Zurich (1527).

Ce n'est qu'eu 1574 qu'on chanta les psaumes au temple de Berne; en 1588, on leur adjoignit des cornets et des trombones (2).

Il paraît que ce fut un musicien nommé Frank qui fournit quelques-unes des mélodies ou chorals pour les psaumes de Marot, que Bourgeois en fournit de son côté, et que ce même Bourgeois et Goudimel les harmonisèrent en même temps.

Fétis et ses copistes attribuent à Goudimel la composition d'une grande partie des airs sur lesquels nous possédons les psaumes de Marot, mais Goudimel nous renseigne lui-même là-dessus, car il dit dans son rnot aux lecteurs : « Nous avons adjousté au chant des psaumes en ce petit volume, trois parties, non pas pour induire à les chanter en l'église, mais pour s'esjouir eu Dieu particulièrement es maisons. Ce qui ne doit estre trouvé mauvais, d'autant que le chant duquel on use en Vt'qlise, demeure en son entier, comme s'il estoit seul (3).

(1) Gesclnchte der Europàisck Abendiândischen oder nnsrer hevtigen Miisik (Histoire de la musique de l'Europe occidentale) ; 1834, page 89.

(•2) Georges Becker, la Musique en Suisse, 1874, p. 65.

(3) Les Psaumes mis enrimefranraise par Cl. Marot et Th. de Bèze, mis en musique à qtiatre 2)a7-t{es par Claude Goudimel, 1565.

Il est possible que Marot ait rimé quelques-uns de ses psaumes sur des chansons populaires, quoique au premier aspect cela paraisse improbable ; les airs des psaumes français ressemblent l)lutôt à des chorals qu'à des chansons populaires ; ces dernières sont eu général beaucoup plus courtes que les psaumes. Toutefois, eu examinant de nouveau le recueil de Petrucci, déjà cité, ou se prend à hésiter, et même à trouver une certaine ressemblance de forme. Il est incontestable que les valeurs des notes ont dû subir maint changement : on ne pourrait en tout cas faire que bieu peu de rapprochements comme ceux-ci :

Odhecaton

PKTUUCCI

Psaume

ti - te

ca

se

te

0 Dieu, la gloi ro qui t'es deu

ou bieu

Chanson ^^

du ^^

XV« siècle. *^

nv

cel.hiy qui n'ait sa bel .K

Psaume

xr

Or,

xr

sus, ser vi teurs (lu Sei gneur,

Nous avons déjà dit que les premiers psaumes de Marot sïmposèrent à la cour comme une vraie mode ; ou raconte que François P' chantait son psaume favori sur l'air : Q/.ie ne vous requinquez-vous, vieille? — Henri II préférait : Ainsi qiConoyt le cerf braire. — Diane de Poitiers soupirait son psaume sur : Du fond de ma pensée, et le roi de Navarre avait choisi l'air : Revenge-moi.

Tout cela est trop bieu arrangé pour n'être pas une fantaisie d'écrivain.

Avant et après Goudimel, les Psaumes de Marot ont été maintes fois mis en musique à quatre voix, au moins une partie d'entre eux ; les principaux de ces musiciens furent : IManchicourt, 1545; Pierre Certon, 1546; Clément Jannequin, 1559; Philibert Jambe de fer, 1559; Claudin le Jeune, 1564(1); Orlando de Lassus, 1577; etc.

En tête d'une réédition des psaumes à quatre parties de Claude le Jeune,pkénix desmusiciens ( 1 636), Justus Livius de Leyde écrit ceci : (( ayant eu à imprimer les psaumes à quatre et cinq parties en un volume, j'ay plustost choisy la musique de Claude Le Jeune que celle de Claude Goudimel, à cause que le contre-point de Cl. le Jeune est simple, et fait note contre note, de sorte que les plus ignorants en musique, ayant seulement la voix bonne, et sçacliant l'air du psaume, peut estre de la partie, chose qui ne se peut pratiquer avec la musique de Goudimel, car un bon nombre de ses psaumes étant composé avec des fuges (fugues) se ne peut être chanté que de ceux qui observent justement la mesure. »

On voit que ceux qui savaient chanter en mesure étaient des oiseaux rares.

Nous allons faire suivre le même psaume et de Goudimel et de le Jeune, l'un est aussi peu fugué que l'autre ; même à la place de l'imprimeur, qui veut s'en faire accroire, nous aurions préféré l'harmonisation plus simple et plus naturelle de Goudimel. On voit que la même mélodie a servi aux deux compositeurs, il en est de même du reste de leurs recueils; dans ce psaume le chaut est au Ténor dans l'harmonisation de Goudimel, et au Dessus ou Supemis dans celle de Cl. le Jeune.

(1) Les psaumes de Claude Lejeune eurent de nombreuses éditions, tant en France qu'en Hollande ; Fétis en cite un certain nombre, mais non la suivante que possède le Conservatoire de Paris : De C L. Psahnen Davids in mnsyh gebi-acht op vier en vljf stemmen door Claiidyn Le Jeune, nu eerst met den Jlollandsen Tcxt nevens aile de Lofsangen vytgegeven, Tôt ScMedam gedrult hy Laurens vandtr WieV , 16G5. Cinq volumes petit in-8° carré.

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