‹ La chanson populaireChapitre 49 sur 50 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Si dans la composition musicale, œuvre d'imagination, de fantaisie, il est des formules mélodiques et harmoniques qui appartiennent à tout le monde, parce qu'on n'en saurait désigner l'inventeur, la chanson populaire a de même ses tournures de phrases favorites, ses expressions préférées, pour les paroles comme pour la musique.

La triade fatidique, formule de la plus haute antiquité (1),

(1) La triade se rencontre à chaque pas dans la théogonie païenne : le Tn'pied sacré ; Tricéphale, surnom deMevc\ixe ; les Tricli/es, fêtes consacrées à Mars; Trimttrti, Ti-it-

reparaît à chaque instant : ce sont trois princes, trois capitaines, trois filles de roi, trois rosiers, et pour donner une citation plus complète entre mille :

J'ai descendu dans mon jardin Pour y cueillir du romarin, Je n'en avais pas cueilli trois brins Qu'un rossignol vint sur ma main ; Il me dit trois mots en latin, etc.

Le christianisme lui-même n'a pu éviter la triade : ce sont trois rois d'Orient qui viennent à la crèche, ils offrent à l'enfant Jésus de l'or, de l'encens et de la myrrhe, toujours la triade; le peuple de son côté chante :

Noël, noël, noël!

Disons trois fois noël !

Des écrivains pieux ont donné comme origine la sainte Trinité, mais la triade païenne a précédé la venue du Christ, elle se perd dans la nuit des temps fabuleux.

La chanson populaire, au point de vue de l'unité des paroles et de la musique a un avantage incontestable sur la chanson du compositeur, qui met en musique les paroles d'un poète, parce que la première enfante les deux parties constituantes en même temps : paroles et musique sortent du même moule, sont écloses ensemble comme deux frères jumeaux (1). Il est vrai que chez le musicien de talent la dissemblance avec les paroles ne se fait pas sentir, il y a unification, souvent même l'inspiration du musicien a en quelque sorte poétisé la poésie. Mais quand, au

vam, trinité des Indiens ; les trois Parques ; Trismégiste, trois fois grand ou Hermès, le conseiller d'Osiris, etc.

(1) Ces mélodies sont évidemment nées avec les paroles, d'une seule et même inspiration. Elles se confondent si bien entre elles, les deux forment une si parfaite unité, qu'on ne peut les séparer une fois qu'on les a entendues ensemble. (Schuré, Histoire du, Lied en Allemagne, 1868, p. 80.

contraire, le parolier ajuste ses hémisticlies sur la musique, il en résulte rarement un chef-d'œuvre.

Nous avons parlé des parodies en plusieurs endroits de notre étude, sans pouvoir énumérer les faces multiples de ce genre, ce qui d'ailleurs n'aurait pas eu un grand intérêt. Un des ouvrages les plus complets comme parodie est un traité qui porte ce titre affriolant : Festin joijeux ou la cuisine en musique (par J. Lebas) 1738 (1). Cet artiste en son métier avait eu l'honneur de cuisiner pour le roi Louis XV lors de son couronnement, aussi n'a-t-il pas manqué de dédier son livre aux Dames de la cour ; eu voici un spécimen :

Godii'eau de poisson (sur l'air de la Sissonne) (2).

j I * lii =^

Sur de la pâ te fi ne Vous met

tez du go di veau. Fi lets de bon no

mi - ne D'un pois son frais et bien beau, Truf.fes,

champignons, LaiJance à foi. son, Des fonds d'ar ti chaud,

(1) Ce livre est plein de fines attentions, de spirituelles insinuations de cuisinier comme : Le Coulis à la Reine, sur l'air : Si ton cceur, belle Tris, commence à s" enflammer . — Pigeonneaux innocents aux écrevisses, sur l'air : Petits moutons qui dans laplalne. ■ — Noix de veau en fricandeau glacé, sur : Beautés lûus friandes qu'un chat. — Perdreaux sauce à l'espagnole, sur : Petits oiseaux, rassurez-vous, — Pieds de cochon à la sainte Menehould, sur l'air des Pendus. — Hure de porc gras en balon, sur : Heureux amant. Cochon de lait en galantine, sur : Marianne était coquette. — Crème veloutée. Quand h j^éril est ar^rcahle, etc.

(2) L'auteur de cet air s'appelait Sisson, c'était un maître ;\ danser.

Keur.re lotit nouvorm, E pi ces comme il faut.

Qu'on le couvre et le mette

Bien cuire au four pour le mieux,

Étant cuit on y jette

Et verjus et jaunes d'œufs ;

Même il est exquis

D"y joindre un coulis

D'écreviss' encor

Qui vous plaira fort,

Et servez tout d'abord.

Ce n'est que vers la fin du siècle dernier que Herder fixa l'attention des écrivains allemands sur la chanson populaire (1). Eu France il y a tout au plus cinquante ans que M. de la Villemarqné, puigkDnmersan publièrent leurs premiers recueils de chansons du peuple.

Les Instructions relatives aux 2)0csies populaires de la France, rédigées par M. Ampère, imprimées en 1853, ont pu avoir leur part d'influence sur l'apparition d'un certain nombre de recueils parus depuis cette époque, quoique la commission nommée en 1852 par le ministre de l'instruction publique n'ait guère laissé de traces : ces documents sur la chanson populaire ont revu le jour à la Bibliothèque nationale, il y a trois ou quatre ans ; on les a fait relier en six gros volumes.

Depuis 1830, et surtout de nos jours, la chanson des villes a subi une transformation regrettable : ces anciens airs naïfs traités de vieux flonflons (2), ont été remplacés par Drinn clrinn.

(1) En parlant des chansons populaires françaises, Herder paraît n'avoir eu à sa disposition que VA nth ologie de Monet, qu'il appelle Monier ; cet ouvrage ne renf enne rien d'av;tlientique comme pièces, et même il ne contient aucune chanson populaire : si bien que Herder cite précisément une Chanson de Thihmit de Champagne , pièce apocryphe de Moncrif. Il n'est pas nécessaire d'être un philologue français bien raffiné pour donner une date à cette chanson. (Voir Herder : Stimmen der Vdlher in Liedern, les Voix des peuples en chansons.)

(2) Ce qu'on a appelé communément des flonflons, les landerira, les tiirelure , fari-

la Venus aux carottes, Cest dans l'nez qu'ra me chatouille, l'Amant dAmanda,Qi tant d'autres chefs-d'œuvre qui, malgré leur grand succès, sont morts à tout jamais, tandis que nos anciens refrains populaires ont traversé des siècles.

Dans le courant du dix-huitième siècle, et encore au commencement de celui-ci, quand un air de danse, gavotte, menuet, sarabande, etc. avait le don de plaire, on le jjarodiait, c'est-àdire qu'on y ajoutait des paroles, c'était un regain de popularité. Aujourd'hui qu'un air est une propriété, ce genre a disparu, et on ne parodie plus que des airs populaires étrangers, comme on a pu le voir dans le chapitre de la Chanson au théâtre.

Nous ne cesserons de nous élever contre les recueils de chansons populaires publiés sans les airs. Adrien de la Fage a dit : « Sansla musique la chanson n'est plus. » Ces pauvres versiculets n'ont jamais été destinés à être simplement lus, et encore moins à être déclamés, mais bien à être chantés, puisque ce sont des chansons. Il est vrai que beaucoup de collectionneurs ne sont pas suffisamment musiciens pour noter les airs, dès lors ils sont amenés forcément à n'envisager leurs recueils qu'au point de vue de la linguistique, dont ces pauvres chansons n'ont que faire ; cela remet en mémoire le Chef-d'œiwre d'un inconnu de Saint- Hyacinthe, analysant d'une façon comique, au long et au large, toutes les platitudes d'une chanson des plus communes ; cela rappelle mieux encore les paroles de Ronsard qui comprenait

dondaine, etc., ont eu leur vogue sous le règne de Louis XV, ce sont des ritournelles instrumentales chantées, mais généralement sous forme d'onomatopée, dont le sens est pris dans la chanson même.

Ce sont surtout nos airs de vaudeville qui ont eu de ces finales ; ces airs-là étaient faits par des compositeurs ; le véritable air populaire a beaucoup moins souvent de ces terminaisons en flonflons. A cela se j oint aussi le refrain, qui dans la chanson du peuple s'emploie ou s'employait plus spécialement dans les rondes. Le refrain résume parfois la pensée dominante de la chanson d'autrefois, il renferme une idée nouvelle ou indépendante du reste de la chanson, une espèce de sentence amenée d'une façon originale, et répétée par le chœur. Les chansons avec refrain destiné au chœur, au grand nombre, prouvent par là qu'elles ont été faites pour le peuple.

bien l'iutime alliance des paroles et de la musique, quand il nous dit : c( Tu feras des vers... tant qu'il te sera possible, pour être plus propres à la musique et accord des instruments, en faveur desquels il semble que la poésie soit née, car la poésie sans les instruments, ou sans la grâce d'une seule ou plusieurs voix n'est nullement agréable, non plus que les instruments sans être animés de la mélodie d'une plaisante voix. »

Eonsard devait connaître les paroles de Platon : « Sans la voix humaine l'emploi des instruments n'est qu'une barbarie. »

TABLE

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