SCENE II
ROSE, I ÉOPOLD.
ROSE, en descendant de la scène.
Air: Du, chevrier. (De Sapho.) Sonnez, cloche de mon village, Del'Angelus tintez les chants,
Les chants touchants...
Sonnez l'heure où cesse l'ouvrage, Où le berger revient des champs, A celte heure où s'endort l'abeille Aux cieux la fleur d'argent s'éveille, De la nuit, astre messager, Voici l'étoile du berger !..
Sonnez, {bis.)*
LÉOPOLD. C'est moi, petite Rose...
ROSE. C'est moi pareillement, monsieur!
LÉOPOLD. Comment monsieur de Chastel va-t-il en ce moment ?
ROSE. Oh! il va bien I je n* l'ai point quitté d'puis la dure scène qu'y a eu ; heureusement d'puis tantôt il parle bellement, il dite' qu'il vtut dire... Est-ce que sans ça j'aurais mon air d' contentement? mais, par bonheur, cette fois! l'accident n'a pas duré!
LÉOPOLD. Vous aimez donc bien mon père ?
ROSE. Ah! mais oui, pour ça!... il est si bon pour moi, d'puis qu' nous avons fait connaissance dans les champs, où il se trouva mal un jour sous un noyer, comme ça aurait pu vous arriver hier... Oh! quand son accident lui prend, je n' peux plus respirer, dà, et quand y r'dit son premier mot, c'est comme dimanche dans mon cœur...
iMais à caus' que vous me r'gardez tell'mtut, donc?
LÉOPOLD. Parce que j'y trouve une bien douce joie, peiiie Rose.
ROSE. J' voulais donc vous parler de...
LÉOPOLD. Voulez-vous aussi me donner la main?
ROSE, la lui donnant. A cause?
LÉOPOLD. Four la serrer dans les miennes, en vous remerciant d'avoir aimé mon père, et, sans la connaître, ma mère aussi .. Tandis que moi je ..
ROSE. Oh I vous !... ça m' paraît qu' vous m'nez une jeunesse d' moineau franc!
vous avez oubUé vot' nid et vous vol'tez un brin partout. Lâchez-moi donc, puisque j' vous ai rendu vol' poignée d' main... Et tenez, poi»r quej' vous jase un peu, seyons nous là... {Elle montre le bord du fossé contre la haie,) J' suis lasse tout d' même!,.. * Rose, Léopold.
faut donc quej* vous dise, monsieur....
LÉOPOLD, s'asseyantauprèsdeRose. Est-ce que vous n'aimez personne, Rose, dans ce village ?
ROSE. Oh ! que si, j'aime un quelqu'un.
LÉOPOLD. Ah !
ROSE. Oui, monsieur Giraud...
LÉOPOLD, un peu contrarié et se levant. J'ai entendu ce nom-là... Ahl oui, hier, au château, cet imbécile...
ROSE. Non, un s'rin...
LÉOPOLD. Eh bien! oui... ce Giraud qui ne voulait pas . .
ROSE. Mais non, monsieur Giraud, un vrai s'rin, qu'a des ailes...
LÉOPOLD, se rasseyant auprès de Rose. Et qui s'appelle monsieur Giraud?
ROSE. Eh! oui, donc? mais point Fructueux 1
LÉOPOLD. Et d'où vient son nom?
ROSE. Ah ! je n' sais point. C'est un bien bon homme, 1' curé du pays, qui à sa fin m'a laissé c't' oiseau. Ma mère est morte en m'amenant au monde, moi que vous voyez, et quand mon pauvre père qu'était cantonnier d' la grande route, est parti aussi pour r pays du bon Dieu, monsieur le curé m*a recueillie, et quand il a iini très-vieux ! trèsvieux ! — j'avais neuf ans — il m'a laissé c* petiot chanteur que j' vous disais, un s'rin tout charmant qu'il avait appelé monsieur Giraud; je n* pouvais point l' changer d* nom, moi... quoiqu' j'en ai des douzaines.
LÉOPOLD. Comment?
ROSE. Oui, ils m'appellent ici : Rose aux grands yeux, la Mignote, la Chante-Toujours ; y en a-t-il pas qui m'ont bapiisée la Farouche, et d'aut' noms à faire pleurer la Vierge ! h cause que j' n'aime guère les coni pliments, ou que j' vas des fois m* promener seule au soleil des loups, à la lune, pour r'garder bellement là haut ces grandes plaines bl^^nes où dès la nuit on voit pousser des fleurs en or!... [D'un autre ton tout plein d'orgueil ) Mon vrai nom, c'est Rosine-Marie-Joseph! fiile d' bravt'S gens!...
LÉOPOLD, avec abandon. Ah! mademoiselle Marie-Joseph, je crois que je vous aime déjà, ou je me tromperais bien !
ROSE. Vous m' ... [Elle s'arrête brusquement plus troublée des regards de Léopold que de ce quil vient de dire, puis elle se lève et fait quelques pas sur la place.* Enfin elle reprend avec une gaieté un peu forcée.) Vous fûtes bien d' m'aimer, je n' suis point un' fille méchante, moi, et tout 1' monde m'aime ici! voirement qu' l'on m'a choisie pour rosière, et qu' c'est demain qu'on m* met la couronne blanche... Voyons, pourquoi me regardcz-vous encore pareillement ?. . * Léopold, Rose.
LA CHANYRIERE.
LÉOPOLD. Parce que... parce que... je ne TOUS aimerais pas comme tout le monde, moi, Rose!.. Est-ce que ça vous fait de ia peine?
r>OSK, S", troublant encore. C n'est point çi!... (Se reprenant ) J' veux dire... ça me suffoque, on dirait... et plutôt, oui ça m'en fait, d' la peine! Et avec ça, vous fait' uu' voix trop douce aussi, et t'ncz, finissez, monsieur, je m' sens venir l'envie d' pleurer.
LÉOPOi.i), s^appruchant d'elle et lui tendant lu main. Rose...
ROSE, reculant. Allons, adieu, je m'en vais...
LÉOPOLD. Mais ne deviez-vous pas me parler de...
ROSE, revenant. D' vot' père, monsieur, c'est mal d' me l'avoir fait oublier! et c'est plus mal à vous de l'avo r oublié... J'ai voulu vous raus r raison à vous quel* un homme et vous m'en a ez punie.
LÉOPOLD. Et comment?
ROSE, avec une Sorte de dignité. Taisezvous! et écou ez-moi parler. Il n* sera point dit que nous aurons jasé là une heur», sans nous occuper d'un pauv' digne homme (pii, j' n suis sûre, vous doit beaucoup d' ses chagrins.
LÉOPOLD, d'un ton sérieu.r. Pardonnezmoi, Rose, et parlez, Mire d'être comprise! Diies-moi d'abord si mon père s uffre depuis longtemps de ces spasmes qui paralysent a nsi sa \oix ? Dites-moi s'il a éié traité par quelque médecin?
ROSE. Monsieur 1' baron souffrait conme ça depuis qnéqu'lemps, lorsqu'il y a deux ans un mé lecin d' Amiens a passé qumze jours au château, et en sNn allant a dit qu' la chuse était... in.. . incurable. .. depuis c' jour-là, on a laissé là tout traitement.
LÉOPOLD. Mais ces spasmes soufferts par monsieur de Chastel, et qui le livrent pieds et poings liés, ne tournent-ils point au profit des calculs de cette feuime? et, parfois, ne les provoque-t-elle pas un peu?
ROSE. C'est bien triste à dire, monsieur, mais je crois que c'est vrai.
LÉOPOLD. Comment remédier à ces malheurs, un n Dieu !
ROSE. Et puis, elle est si fine madame Horlensel...Ell' &' rend indispensable à tout moment... elle ne-/e laisse jamais seul qu'avec Fructueux ou moi I Et la nuit, elle fait veiller autour du château s( n ami Galoubet, armé connue à la guerre. Mais comm*- dans tout ça c'est la maladie qu'tst la plus grande affaire et qu' j'iii quéqu' petiotes économies de | mon chanvre, j'avais eu l'idée d' m'en aller uu malin à petites journées vers Paris. Là ! j'aurais conté la ch «se à un fori médecin eu lui portant mes cent soixante-deux francs. Y j sVait venu ici d' son côté comme dans une i
histoire, et y n'aurait pas dit son métier et y s' serait fait bien venir d' madame Hortense, et il aurait g téri monsieur de Chastel sans qu'on s'en s'rait aperçu...
LLOi'OLD, avec yéwlution. Restez près de monsieur de Chastel, mou enfunt, n'abandonnez pas ui.n plus ma mère, c'est à moi d a 1er à Paris et tantôc ie vajs partir.
ROSE, maUjré elle. Déjà?
LÉOPOLD, souriant et doucement. Oui :
j'ai com|>ns mon devoir, je le remplirai dignemeut Allô. is, je vais répéter à ma mère ce que vous m'avez, dit. Au revoir! petite Rose, et si tout à l'heure vous n'êtes plus là, adieu !
ROSE. A revoir, monsieur Léopold.
LÉOPOLD. Voulez -vous me redonner votre main?
ROSE. Non ! vous la gardez trop longtemps !
LÉOPOLD. rentrant chez sa mère. Adieu I
ROSE. Ad.eu.