SCENE VIII
ROSE , LE B^RON, revenant de la droite, puis FRUCTUEUX, puis LOUISE.
ROSE. Et en avouant ça, vous n'avez point d'envie de r'voir la pauv' femme?. .
LE BARON. Et que nous dirions-nous qui ne fût pénible ou amer pour tous deux?
ROSE. Dites plutôt que madame Hortense...
LE BARON. Ne me dis rien d'Hortense, mignote. Parlons d'autre chose.
ROSE. Comme ça vous plaira, monsieur le baron. Mais vous vous trouviez déjà si fatigué... Seyez-vous un peu là contre ma cabane, pendant que j'vous ferai un bouquet de saint Pierre. (Elle va contre la haie du clos. Le Baron s assied. On entend au dC' hors les violons d'un orchestre de village jouant l'air de danse de la Closerie des Genêts.)
FRUCTUEUX, sortant de la maison. V'ià ma commission faite! Ils déménageront. Allons retrouver ma cousine. [Sortant de la haie et apercevant le baron.) Monsieur le baron, j'vas faire danser ma cousine! (// disparaît à droite.)
ROSE , à part , en cueillant son bouquet. Avertissons c'te pauv' dame.
Air de la Sérénade napolitaine, (Scudo.) Ecoutez la voix qui passe
Dans l'espace.
Ame émue à tous les bruits.
C'est l'espoir qui vous arrive,
Fleur plaintive.
Avec la fraîcheur des nuits.
La, la, la, la,
LOUISE, sortant de chez elle. Oh ! c'est un avertissement de Rose !
LE BARON. A la bonne heure ! j'aime mietix t'entendre chanter que parler d'Hortense!
LOUISE. La voix de mon mari î
LE BARON. Je sais bien ses défauts, pardieu! moi qui en souffre... mais je sais aussi tous ses m 'rites
ROSE. Oh ! elle en a, monsieur le baron, elle en a !
LE BARON. Elle m'a prouvé un cœur excellent ! elle seule sait me soulager dans ma
maladie I Enfin, ne t'ai-je pas avoué que je ne peux pas me passer d'elle ?
LOUISE, qui écoulait. Est-il donc à jamais perdu pour moi!...
LE BARON. Ainsi, plus un mot là-dessus! ROSE. Non, monsieur le baron. Tenez, v'ià mon bouquet. Il vous portera bonheur. LE R\RON. Merci! Mais dis donc, petite Rose, j'ai à te gronder, moi aussi !
ROSE. Moi, monsieur le baron !
LE BARON. Chante-Toujours, ma fille! vous avez des amoureux! oui! vous en avez!
Avant-hier, je suis passé en voiture par deux fois le long de voire chcnèvière. En allant , j'ai vu près de vous le galant Galoubet, et en revenant, c'était l'élégant Fructueux... Pour une rosière, franchement, ce n'est pas joli, joli!
ROSE , souriant. Pour ça , monsieur le baron, c'est tout bonnement par éconoxnie.
LE BARON. Bah!
ROSE. Dame ! Pour chasser les oiseaux qui veulent manger le chènevis, faut d'habitude fagoter des hommes en paille, des.. . des épouvantails : avec Galoubet ou Fructueux , y en a pas besoin : quand ils viennent, les oiseaux ne viennent pas.
LE BARON. Fort bien ! Tu es économe, toi!.. . (5e levant.) Rose, je veux te demander un service.
ROSE. Vous êtes bien bon , monsieur le baron !
LE BARON. J'ai là un médaillon contenant deux portraits auxquels... malgré moi, je tiens encore!... Hortense m'a demandé cela cent fois, et j'ai refusé toujours... iMais je m'affaiblis , je pourrais céder, ce serait mal ! Il faut que tu me gardes ce médaillon!... {Il le détache de son cou et le remet à Rose, qui le passe au sien en le cachant,)
LOUISE , à fart , -pendant ce mouvement. Mon portrait et celui de mon fils !...
ROSE. Bien merci , monsieur le baron, d'vot'bonne confiance ! [Sur un autre ton,) Dites un peu? Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai comme un'grande soif!
LE BARON. Oui, oui , Cette Soirée est si chaude ! et la poussière qui vient de la fête.. . Allons au château ! (Fausse sortie.)
ROSE. Entrons plutôt là. (Montrant la porte du clos. )
LE BARON. On trouve donc à se rafraîchir là ?
ROSE. Oui, bien sûr, monsieur le baron !
LOUISE. La chère enfant! l'ai-je comprise? (Elle rentre précipitamment dans sa maison.)
ROSE, poussant la porte du clos et guidant le baron. Là ! venez. [Elle le mène au banc de pierre,)*
LE BARON, en s' asseyant. Je ne sais pourquoi je uje rappelle en ce moment un doux souvei.'ir de ma vie d'autrefois. Autrefois,
* Le BaroD, Rose.
vois-tu, Rose, j'avais une bonne femme, noble, pure, adorable I c'était l'ange gardien de mon foyer; et... mais... cette femme-là... elle est morte!...
ROSE. Je n'crois point , moi, monsieur le baron!... Mais quel souvenir vous revenait donc comme ça ?
LE BAHON. Au temps des chaleurs d'été, ou je souffrais de soifs brûlantes , la douce ménagère préparait pour moi une boisson Qu'elle m'(»ffrait elle-même; cette liqueur seule apai-aii la soif qui me brû'ait, et j'aimais à souffrir ainsi pour être ainsi soulagé.. , {Ici Rose entre dans la maison.)
LE BARON , un instant seul. Mais à quoi bon se souvenir ; c'est une autre souffrance... et sans remède, celle-là I... [Musique.)
ROSE, reparaissant avec Louise qui tient à la main une coupe pleine. Tenez , buvez, monsieur le baron ! [Le Baron^ la tête encore baissée, prend la coupe, des mahis de Louise et la porte à ses lèvres. Reconnaissant ce quil ùoit, il s arrête brusquement^ puis relève lentement la tête et regarde Louise qui est restée près de lui. Il veut alors se lever, mais l'émotion lui ôiant la force, il retombe assis.)*
LOUISE. Vous le reconnaissez , n'est-ce pas, monsieur, le breuvage aimé de vos lèvres? pour moi, c'est comme une image de notre ancien amour si doux, si limpide !.. . el s'il est changé, ce n'est pas la faute du temps, c'est que j'y ai laissé tomber des larmes.
LE BARON , d'un son de voix profond.
Ah ! Louise !
LOUisti, d'une voix mouillée. Georges!
ROSE, à part, les yeux au ciel. Tu es toujours bien bon, toi, mon Dieu, sans jalousie et sans rancune!...
LE BARON. {En regardant Louise avec une vive émotion, il avance involontairement la main pour reprendre la coupe encore demipleine, puis il s arrête brusquement, et se lève en criant :) Mais céderai-je donc toujours à mes prirmiers mouvements! Que fais-je ici, et comment y suis-je? Eht-ce un piège?... Oui, sans doute, et c'est Rose qui m'y a entraîné ! **
ROSE. Mais, monsieur le baron, je...
LE BARON, s' animant. Silence! Pendant des années entières on peut bâtir des plans fort adroitSjOn peut préparer des mensonges plus vraisemblables que la vérité ! On sait à quel point du cœur on frappera, mais... {S'arrctant devant Louise.) Mais comment /ecroirai-je... {Se reprenant.) Fous croiraije, madame, lorsque...
LOUISE, doucement. Tu te reprends, Georges! {Silence embarrassé du Baron.) Vous parlez de mensonges, monsieur ! vous
* Le Baron, Louise, Rose.
** Rose, le Barou, Louise,
LA CHâNVRIEBE.
m'arcusez de mensonge, moi î {À Tiose qui ' aUa<t sortir.) Restez! {Au baron en la | prenant par la main et la lui montrant.]* Vous aimez cette enlant, vous croyez à sa j pureté, <Gmuie j'y crois moi-roém»'. Pensozvcus que j'oserais ^ous mentir devant elle, si i j'avais le malheur d't-n êlre capable? Pas ! pitis devant elle que de\ant mon propre enfant I Eh bieu 1 Georgos, c'est en présence de Dieu, aii-dei;sus dt* ce front s:ins lathe que je \ous dis: Je n'ai pas cessé un s^^ul inlrtUi d'éire une honnête femme!... Me cr»iytz-voiis ?...
LE BABON. Je vous croi-, Loui-c . Mais,..
LOUISE. Mais?... {Ici Rose wrt du clos et va Sur la place pour voir si personne ne vient.)**
LE BARON. Mais vous,., ne... me donnez aucune pr. uve ! «t. .. j'avoue mi faiblesse : Quand je serai loin de vous, quan<l je n'entendrai plus votre voix, je... je douterai encore...
LOUISE. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
LE BARON, continuant^ après aïOir vu d'un coup d'œil que Itose n'est plus là. Je douterai, oui, car cette lettre, cette lettre qui vous était adressée, jv l'ai lue, j'ai vu an bout de mon épée la main qui vons l'avait écrite...
LOUISE, v/yemen/. Qnii'avaii écrite ponrvos yeux, m«)nsieur, non pour !es mien' ! Mais reg'irdez-n oi dot»c, Georges, regardt z-moi donc bien ! {À voix basse et ai^ec énergie. ) Des preuves! vous me deniandez des j)reuves! Vous! à moi! iMais, csî-ce que sur ce front-là, il y a delà honte? . . Y voyez-vous des traces d'adultère ? Est-ce que ces yeux-!à ont jamais pu regarder un antre homme que vous I. .. (Le Baron est ébranlé. Moment de sHewe plein d'émotion. Louise rep. end phis doucement.) Nous î-Oiîime> de \ici!les g( ns, à prévint, mori ami ; mais l'âge a-t il aussi ridé nos cœurs? ne s'eniendent-ils pins? ne suis je plus "votre fefome... Ta femnie, dis, Geoiges?
LE BARON, mt*. I.or;ise! [Lui p'tnant la main, et avec plus, d'abandon quand il la sent ( ans la yinne.) Ma pauvre Louise!
LOUISE, sans retirer sa main. Ah ! Georges!... ]Nous ne vieilhrons donc pas ensemble !
LE BARON, rfc plus en plus ému. C'eût été bien doux pourtant! Vieillir cnseml)le! se courber ( nsemble, la main dans la main, gardant au même niveau les yeux et le cœur! ne pas s'apercevoir que les cheveux blanchissent !...
LOUISE. Et puis, oubliez-vous ce qui s'é- Icv*- entre ceux qui se j-enient pencher?... Oubliez-\ons... notre fds?...
LE BARON, avec enlrarnement.^oUeÙls !...
• Louise, r.osc, ie Baron.
'• Louise, le Baron.