SCÈNE PREMIÈRE
HORTEINSE, LE BARON.
{Au lever du rideau, le Baron^ assis dans
un fauteuil entre la cheminée et le guéridon y et les pieds sur les chenets, lit un
journal en buvant à petits coups sa tasse
de café. Une cave à liqueurs est ouverte
près de lui. Quittant sa hcture, le Baron
prend un flacon, et après avoir regardé
autour de lui s'il n'est point observé, il
va verser du contenu dans sa tasse. A ce
moment, Hortense entre brusquement par
lapremière porte de gauche.)
HORTENSE. Qu'est-ce que vous faites là ?
LE BARON, tout confus. Je.. . VOUS le voyez bien... je... j'allais mettre un peu de rhum dans mon café.
HORTENSE. Malgré ma défense ?
LE BAHON Votre défense. . .voire défense! .. . Eh! mais, alors, pourquoi me laissez-vous servir ces flacotîs ?
HORTENSE. Parce que je compte sur votre réserve, mons eur ! Défendre qu'on vous serve des liqueurs, ce serait apprendre aux domestiques que vous pouvez en abuser.
LE BARON. C'est bien ! Vous avez toujours raison.
HORTENSE. Souvent, du moins. Mais vous semblez lu'en vouloir plus que si j'avais lort ! Voyons, mon ami, je serais au désespoir de vous contrarier. Vous aimez le rhum? Eh
gauche. Un guéridon, avec une
bien I je vous en permets ceci. [Elle en verse plein un petit verre.)
LE BARON, souriant. J'aime assez le rhum, oui; mais je n'en eusse pas pris autant que vous m'en versez là {Il va pour boire et s'arrête.) Et cela me fait faire une remarque, c'est qu'il est inutile à vous de me gronder sans cesse sur ce que vous appelez mes excès de table, puisque vous finissez toujours par me les permettre.
HORTENSE, après un moment. Je n'ai le droit, monsieur, ni de permettre, ni de défendre. J'ose croir»', pourtant, que j'arrive quelquefois assez à propos,.. J'ose croire aussi que, sans mes avis, les crises dont vous souffrez seraient plus fréquentes.. .
LE BARON, replaçant son verre plein sur latable. Vous avez encore raison. Décidément, je ne veux plus toucher aux liqueurs avant d'être parfaitement ^uéri.
HORTENSi: , unpeu étonnée. Ah !
LE BARON. Guéri par vos soins, Hortense, par vos excellents soins I
HORTENSE. Et par ceux de Rose.
LE BARON. Hortense , ne me dites rien de Rose, je vous prie...
HORTENSE, s' animant. En vérité! tout est changé ici, à commencer par vous! Tout marche à l'envers ! Et les maîtres vont bientôt servir les domestiques, dans cette maison 01! une fille méprisée maintenant par tous, est devenue souveraine !. ..
LE BARON. Hortense!
HORTENS£, continuant. Vous en avez fait votre élève ! Toutes les nuits vous prenez sur votre sommeil pour lui enseigner le beau langage, l'orthographe, et... je ne sais quoi, dont elle n'a que faire!... La commune lui ayant retiré sa cabane.
LE BARON. Allons, assez!
HORTiiNSE. Vous lui avez donné une chambre au château, comment donc! Aussi, ce n'est plus la Rose débraillée de jadis qui laissait l'air du temps souffler «ur ses épaules...
LE BARON. Vous étonneriez-vous qu'a\ec un peu d'éducation que j'ai pu lui donner, le sentiment de la pudeur soit venu à cette enfant?
HORTENSE. Voulez-vous que je vous dise?
Eh bien ! si elle l'ignorait, ce sentiment ; si la pudeur lui est venue comme ça un beau jour, c'est que l'amour lui était venu la veille.
LE BARON. Allons donc !
HORTENSE. Oh ! je suis femme ! et en cela, ce n'est pas moi qui me trompe!
LE BARON. C'est assez sur elle ! C'est le dernier ami que vous ayez laissé auprès de moi, et je ne viux pas y renoncer.
HORTENSE, à part. Je sens qu'il m'échappe! Oh ! je vais bien voir ! (Haut^ et venant s'appuyer au fauteuil du Baron.) Baron ?
LE BARON. Vous teuez donc bien à m'empêcher de lire mon journal?...
HORTENSE, doucereusement. Je vous ai déjà demandé comme une preuve d'amitié, de confiance, un médaillon, que...
LE BARON. Ah! oui, oui, je sais... Malheureusement ce médaillon... ce médaillon... je... je l'ai perdu!
HORTENSE. Ah!... Et... OÙ crovez-vous l'avoir perdu ?
LE BARON. Je ne sais pas, moi. Je l'ai perdu, je ne l'ai plus, voilà tout !
HORTENSE, à part. Il me trompe I Oh ! on l'a changé... Si je savais qui !... [Haut.) Mon ami, écoutez-moi?