ROSE, LÉOPOLD
LÉOPOLD, en parai sf' an t. Rose !
ROSE, cw haut précipitamment le médaillon quelle a tiré de son sein en chnnianty et toute troublée. Vous , monsieur Léopold !
LÉOPOLD. Votre chanson ne m'a-t-elle pas appelé ?
ROSE, secouant la neige dont il est couvert. Non ! vous voyez que monsieur le baron n'est pas là... Je suis seule, et...
LÉOPOLD. En vous entendant. Rose, vous dont la voix est le signal qui m'appel e la nuit près de mon père... je suis venu vite...
ROSE. Eh bien ! pendant que nous sommes seuls, M. Léopold, et que... la gouvernante est absente, dites-moi où en est le traitement que vous faites suivre en cachette à monsieur le baron ; dites-moi si la guérison est prochaine?...
LÉOPOLD. Hélas! Rose, je n'ose guère y compter encore. Ce soir, pourtant, vous me voyez joyeux et impaiient de voir mon père; je lui apporte des nouvelles de Paris, qui, j'en suis sûr, hâteront sa délivrance... A lui la primeur, Rose ! plus tard vous saurez ce dont il s'agit.
ROSE. Moiaussi je mén3ge quelque chose que vous saurez plus tard... Allez, allez, monsieur Léopold, j'ai la foi dans l'âme que nous réussirons ! C'est si bien à vous d'être allé comme ça à Paris reprendre vos éludes de médecin, celles surtout qui devaient vous donner les moyens de traiter la maladie de monsieur le baron !
LÉOPOLD. Grâce à vous, chère enfant.
Comment aurais-je pu sans vous pénétrer
jamais ici? Mais aux moments favorables,
) i votre douce voix m'avertit, je parviens
jusqu'à la chambre de mon père.. . (î7 Vindique) et là, invoquant le ciel et la science. ..
ROSE. Je vous dis que le bon Dieu est pour nous ! Le^ larmes de voire mère lui auront attendri ie cœur!...
LÉOPOLD Ses larmes et vos prières, cher petit ange ! (// s'approche d'elle en la regardant avec ivresse^ elle se retourne vivement vers le bureau où elle s'assied en prenant une plume,)
ROSE. Je n'aime pas qu'on me dise de ces mots-là, vous savez, monsieur !
LÉOPOLD, se remettant et s' approchant .
Que faites -vous donc à ce bureau, mademoiselle Rose?
ROSE. Tenez, je vous en prie, allez vous asseoir là-bas ! {Elle indique le côté de la cheminée.) Et laissez-moi linir le devoir que monsieur le baron m'a donné à faire...
LÉOPOLD, allant s asseoir près du feu.
Voyez... comme l'ancien mauvais sujet est devenu obéissant.
ROSE. Oui, vous êtes changé; moi aussi , dit-on, A ces leçons, qui servent de motif à monsieur le baron pour veiller avec moi la nuit, j'aurai gngné un peu d'inst/uction.
LÉOPOLD. En t'ffet, vous parlez bien, vous ne diies plus cueiller de la tuyole pour cûeilhr du tilleul; vous n'appelez plus l'aubépine de la noble épine ; mais vous avez changé, Rose, encore autrement; jadis, voire visage était frais comme une loulïe de rosr-s, il est pâle maintenant comme un bouquet de lys. On vous avait nommée la Chante-Toujours, et Ton dit de vous aujourd'hui, Rose ne chante plus!...
ROSE, rêveuse. Oh ! ce n'est pas la grammaire qui fait ces changements-là?
LÉOPOLD, se levant. Qu'est-ce donc?
ROSE. (/est... je ne sais pas. (Un court silence, à la suite duquel leum regards se rencontrent et se détournent brusquement.)
LÉOPOLD. Mademoiselle Rose ?
ROSE , très-bas. Monsieur Léopold ?
LÉOPOLD. A la lin de la nuit dernière, pour ne pas réveiller ma mère en rentrant, je m'en suis allé sommeilK r dans la grange... et là j'ai, ma foi, fait un rêve bizarre! et charmant î Voulez-vous me laisser vous le dire ?
ROSE. Dites ! j'écrirai en vous écoutant.
LÉOPOLD. Ce n'était ni ie jour ni la nuit, mais une heure de crépuscule où le ciel bleu était rayé d'or. Je me trouvais... avec ma mère, mon père et leurs anciens amis... {Ici commence piano la musique d'orchestre dans laquelle passent successivement les motifs du chant de la Saint-Pierre^ de la scène de V Angélus et du chœur de la Rosière. ) dans une étrange église... il me semble que les autels, c'étaient des buissons, et les piliers, des arbres touffus; au-dessus des
fronts nus , pas de voûte ! si bien que dans le temple il tombait une pluie odorante ; il pleuvait d^s fleurs, des roses!... {S'tnter^ rompant.) Croyez-vous aux rêves, vous, madeajoiselle?..,
ROSE. C'est selon !... Allez toujours !
LÉOPOLD. Des cloches sonnaient; et tandis que leur sonnerie chantait votre chanson, (7/ fredonne avec la musique: Sonnez cloches de mon village!...) je regardais entre les piliers, les arbres, veux-je dire... {S' interrompant encore.) Oh ! c'es' bien fantasque, les rêvesl ... je voyais d'un côté le Clos-Fleury et ce pauvre garçon Fructueux qui, avec la femme qui nous fait tant de mal, travaillait à la terre... et de l'autre côté, je vous voyais, vous Rose, dans votre chénevière ! En vous regardant je me sentais monter aux yeux des larmes qui vous rendaient brillante...
ROSE , d'une voix un peu émue. Votre mère était près de vous , avez-vous dit ; ne parlait-elle point?
LÉOPOLD, s' animant peu à peu. Attendez I Je vous regardais encore, et la pluie de roses tombait toujours, quand mon père me dit : « Prends l'épouse que je te donne ! » et, entre ma mère souriante et moi , je vis une femme voilée... Alors je souffris beaucoup, je vous montrais de la main et je voulais parler, mais dans les rêves, et comme sans doute, mon père dans la réalité, j'étouffais ! et je ne pouvais parler. Je voulais seulement dire votre nom, je ne le pouvais pas 1 Et la pluie de roses tombait toujours! et désespéré, je pris en tremblant une de ces roses qui jonchaient l'église et je la serrai contre ma bouche en regardant mon père, ce que voyant, ma mère découvrit la femme voilée et.. . [Il s'arrête.)
ROSE. Et... après?
LÉOPOLD, avec feu. Rose ! je vous laisse voir que je vous aime ! Rose, m'aimez-vous?
ROSE, efjrayée et se levant. Moi! moi!
vous me demandez?...
LÉOPOLD, p/ws /br^. M'aimez-vous?
ROSE. Je ne dois pas. .. je ne sais pas.. .
LÉOPOLD. Ah I vous m'aimez.
ROSE. Non, monsieur Léopold, je ne peux pas vous aimer !... {Elle baisse la tête et retombe assise.)
LÉOPOLD, avec désespoir. Oh I pourquoi donc, alors, éiait-ce vous, cette femme dont ma mère souleva le voile dans mon rêve menteur?