‹ La chapelle du Grand Séminaire de Montréal [microforme]Chapitre 2 sur 2 · LL · texte numérisé non relu

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Et maintenant voyons l'oeuvre.

L'architecte ne pouvait évidemaient nous donner une basilique majeure: il ne pouvait mème songer à reproasire, ici, toutes les dispositions qui les caractérisent, parce qu'elles sont essentiellement des églises épiscopales, Tout, en effet, y converge moins vers l'autel que vers le trône de l'Evèque, au fond de l'abside: il est tout dans l'église, et prêtres et diacres n'existent ct n'agissent au'avec lui et par lui. C'est autour de sa cathedra que s'arrondissent les bancs du presbyterium; c'est de là qu'il prononce l'Homélie,

Fronte sub adversa gradibus sublime tribunal Tollitur, antistes praedicat unde Deum.

C'est là qu'il préside à l'avant-messe, avant de se rendre à l'autel recevoir les offrandes et célébrer tourné vers le peuple, usage juste et universel autrefois, et qui n'est guère conservé aujourd'hui qu'aux fonctions papales. Notre sanctuaire est plus restreint: il n'y a ni cathedra, ni presbyterium, mais seul-ment l'autel. I parait un peu maigre: c'est qu'il attend son complément néces *, un ciborium. C'est une voûte d'abri portée sur quatre colonnes, entre les les étaient suspendus des rideaux d'étoffes précieuses, ou courtines, que l'on fe ait au moment de la consécration. Pas de basilique sans ciborium. Pon: lu, rien n'était trop riche: marbre, albâtre, on!) mosaique, orfèvrerie Materiam superabat opus”, tout y était prodigué. Celui de l'ancien Saint-Pierr: “levé en 600 par suint Grégoire, était tout recouvert de lames d'ar re. A cette coûte, on suspendait dans une boite de métal précieux, souvent eu me de coicmbe, et manoeuvrée par une poulie, la réserve eucharistique. Autrefois, en effei, jamais on ne la conservait sur l'autel, qui ne portait qu'une croix et deux chandeliers; aussi n'est-ce qu'au début du XVIle siècle que l'on trouve des tabernacles faisant corps avec lui. Le tabernacle qui le surmonte est done un anachronisme. Plus tard, nous aurons un ciborium qui viendra meubler notre sanctuaire aujourd'hui trop vide. L'architecte en a dessiné un d’un beau modèle.

Il n'en manque pas à Rome et vous pourrez en voir d'une forme simple et élégante sur une des gravures de nos corridors, reproduisant la fausse Donation de Constantin d’après, non pas Raphaël d'Urbin, comme le porte à tort l'étiquette, mais Raphaël del Calle, (ce n'est pas la même chose).

Sur cette même gravure, vous verrez, car le peintre s'y est inspiré de l'ancien Saint-Pierre, un tref, ou poutre, “trabes doxalis”, qui traverse à mi-hauteur l'arc triomphal; elle y est supportée par les célèbres colonnes d'albâtre oriental, dites “vitineae”, à cause des pampres de vigne, où se jouaient les amours, qui s'entrelacent dans leurs torsades. Elles existent encore, seul reste de l'ancienne basilique, elles encadrent aujourd'hui les niches ouvertes dans les grands piliers de la

coupole. Elles ont aussi inspiré à Bernin le dessin des immenses colonnes torses du baldaquin actuel. Le tref de Saint-Pierre était en argent massif, portait cinquante chandeliers et soutenait trente-six lampes. Nous n'avons pas de tref; mais, des deux côtés du monumental escalier qui monte au sanctuaire, se dressent les deux superbes candélabres, chef-d'oeuvre de l'orfèvre parisien Poussielgue- Rusand. Nous n'avons pas de “eancelli”, ou chancel, petit choeur fermé par des barrières de marbre, souvent en forme de croix de saint André, “eancellare”, où Se tenaient la Schola Cantorum, sous-diacres et lecteurs, et qui contenait, (outre deux ambons ou tribunes pour lire l'Epitre. l'Evangile ou lPEcriture), l'élégante colonnette de marbre du cierge Pascal. Nous n'avons surtout, (c'eût été un luxe royal où papal), ni mosaïque à l'abside, ni mosaique à l'arc triomphal, ni mosaique aux murs latéraux. La mosaique, c'était le vrai luxe des basiliques antiques: ‘Aula Dei ciaris radiat speciosa metallis”, que ne connurent pas ou bien peu, les églises romanes et surtout gothiques: auprès duquel me semblent palir les feux, si variés, Si vifs cependant de leurs verrières et de leurs roses. Qu'elles sont belles, ces anciennes basiliques, dans leurs parures d'or et de couleur, “in vestitu deaurato, cireumdata varietate"! (Apocalypse) M où on ne les a pas détruites, pour les remplacer par quoi! soit que, comme à Sainte-Praxède, elles fassent briller la Jérusalem céleste, “urbs Jerscalem beata, dicta pacis visio, quae construitur in coelis, vivis ex lapidibus"; soit que, comme à Saint-Jean-de-Latran, elles entourent le Christ d'un vol d'anges en adoration, et, sous lui, dressent la croix sur un saonticule d'où s'échappent quatre fleuves: "Vidi supra montem agnum stanten, de sub cujus pede fons vivus emanat”; deux cerfs S'y désaltérent: autour sont disposées de colossales figures de la Vierge et des saints: plus bas, entre les fenêtres, les apôtres au milieu de palmiers, l'inscription, et tout un revétement de marbres incrustés, oeuvre de l'art tout romain des “marmorari; Soit que, comme à Sainte-Marie-du-Transtévère, au-dessus d'une zone où des deux côtés de l'agneau se rangent douze brebis, les douze apôtres, elles nous montrent Innocent IE au milieu d'un cortège de saints présentant sa basilique à la Vierge, assise sur le trône de son fils. Et, de l'abside, la coulée d'or, de pourpre et d'azur, “la gloire”, gagnait l'arc triomphal, comme aujourd'hui encore à Sainte- Marie-Majeure, et souvent mème, débordant de l'arc triomphal, se répandait, comme deux fleuves, “totis vomit aedibus undam”, sur les murs latéraux qu'elle couvrait, comme à Saint-Paul, des portraits des Souverains Pontifes, comme à Saint- Apollinaire-le-Neuf, d'une de ces longues théories de saints que, à Paris, Flandrin à ranimées sur les murs de Saint-Vincent-de-Paul. Nous devrons nous contenter, nous, d'une décoration absidale moins somptueuse, un peu terne, un peu sombre, dont le sujet nous est cher, mais qui a l'inconvénient de se moins prèter à cette disposition symétrique des personnages qui est de règle dans ces compositions, et les accorde avec les lignes de l'édifice. Nous pouvons du moins, à l'éclat de celle de l'autel, nous imaginer ce qu'eût été celle de Fabside.

S'il v a tant de choses que nous n'avons pas, que nous reste-t-il? Messieurs, nous n'avons pas à nous plaindre,

Nous avons une nef élevée, longue sans ètre étroite, à qui il ne manque que d'ètre portée sur des colonnes et flanquée d'autres nefs, pour être une magnifique nef centrale de basilique. Elle est recouverte et, quoi qu'on en dise, ne pouvait, et ne devait ètre recouverte, que par cette charpente, dont les ors nous font penser :1 cette basilique de Pavie, qu'on appelait “in coelo aureo”, et surtout à San-Miniato, vieille basilique à mi-côte des côteaux qui font à Florence son incomparable ceinture: l'architecte ne pouvait mieux faire que de nous l'en descendre, Nos murs ne resplendissent pas de mosaïques: ils ne sont ni de travertin, ni de marbre, mais ils sont revètus de cette belle pierre de Caën, d'une couleur si pure, d'un grain si fin, si tendre à l'outil, si souple sous le ciseau, si dure quand elle vieillit. ne faut pas s'étonner qu'elle soit venue à Montréal: n'avait-elle pas déjà passé la mer avec les Normands, qui, après avoir tiré de cette inépuisable carrière qu'est le sous-sol de la plaine de Caën, les belles églises de Normandie, n'ont pu s'en passer après la conquête, et en ont bâti la Tour de Londres, les cathédrales du sud de l'Angleterre,

62 lei j'aurais dû insister sur influence de l'Apocalypse dans cette utilisation de Ia mosaique.

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particulièrement Cantorbéry? Le marbre, d'ailleurs, ne nous fait pas complètement défaut: où trouver plus belles colonnes que celles qui portent l'arc triomphal, et même que celles qui supportent la tribune formant un vestibule qui peut nous rappeler le narthex des basiliques? Enfin le pavement: qui n'a admiré, dès qu'il les a vues, les souples lignes qui s'enroulent autour des croix? ce tapis éclatant et inusable, qu'avec des cubes rouges, jaunes, noirs ou verts à disposé une ingénieuse géométrie, et dont on dirait qu'il fut dessiné par le mosaïste de Saint-Clément ou de la Sixtine. Me trompé-je, en pensant que plusieurs, bien à tort, du moins à mon avis, aimeront mieux regarder à leurs pieds que “sublime tueri, et erectos ad sidera tollere vultus”? Les anciennes basiliques n'avaient pas de stalles, mais ce développement des cancelli nous était nécessaire, et leurs boiseries de chène massif ne détonnent pas dans l'ensemble. Et sur le tout enfin, vous savez quel jour, doucement coloré, versent nos vitraux.

Notre chapelle est done une vraie et belle basilique, et on l'apprécie d'autant plus qu'on sait mieux ce qu'une basilique peut être.

Pour la louer dignement, il faut mieux que la prose; :! faut, aux belles oeuvres, les beaux vers: j'aurais pu en trouver dans les langues modernes; en tout cas, ils abondent dans celle de l'Eglise.

Au jour où la paix fut donnée à l'Eglise, où l'on vit Constantin céder au pape l'antique demeure des Laterani, et même, dit-on, enlever des fondations de Saint- Pierre douze paniers de serre, en l'honneur des douze apôtres, si bien qu'ils étaient vrais, à la lettre, ces vers de l'arc triomphal:

Quod, duce te, mundus surrexil in astra triumphans, Hanc, Constantinus victor, tibi condidit aulam,

ce fut, aux IVe, Ve et Vle siècles, à qui, entre les évèques, se bâtirait la plus somptueuse basilique. Et, vraiment, on peut appliquer à ces temps aussi bien qu'au lendemain de l'an mille, le célèbre passage de Raoul Glaber: “on eût dit que le monde, secouant ses vieux haillons, voulait partout revêtir la blanche robe des églises.” Trop peu sont encore debout. D'autres vivent du moins dans les vers de ces “vates sacri”, “‘sacer interpresque Deorum”, les Prudence, les Sidoine, les Fortunat, les ’aulin de Nole. L'oeuvre n'était pas complète si lon n'avait obtenu de quelque maitre en cette langue divine des vers, et des vers latins, une de ces prières de circonstance, inscription, dédicaces, plus durables souvent que la pierre et que Flairain:

“Exegi monumentum aere perennis!”

Il nous en reste de nombreuses. Plusieurs des seize poèmes du Peristephanon de Prudence, après avoir célébré le martyre du saint, se terminent par la description de Ia basilique qui s'élève sur sa confession. Voici quelques vers sur celle de Saint-Hippolyte, dont M, de Rossi, en 1881, retrouvait les ruines sur la voie Tiburtine: c'est la description de notre nef.

Parietibus celsum sublimibus, atque superba Majestate potens, muneribusque opulens.

Ordo columnarum geminus, laquearia tecti Sustinet, auratis suppositus trabibus.

Adduntur graciles, teclo breviore, recessus Quae laterum serium jugiter exsinuent.

At medios aperit tractus via latior, alti Culminis exurgens ediliori apice.

En voici, d'autre mètre, sur la basilique de la martyre espagnole Eulalie, et charmants de précieuse recherche:

Tecta corusca super, rutilant De laquearibus aureolis :

Saxaque caesa solum variant, Floribus ut rosulenta putes Prata rubescere multimodis.

N'est-ce pas notre charpente et notre mosaique?r C'est Sidoine Apollinaire qui écrit d'une basilique que Févéque Patiens, (un beau nom d'évéque et de père), a batie à Lyon:

Acdes celsa nilet

latus lux mical, atque bracteatum

Sol sie sollicitalur ad lacunar,

Fulvo ut concolor erret in metallo.

Distinctum vario nilore marmor

Percurrit cameram, solum, fenestrus,

le, sub versicoloribus figuris (ee Sont nos vitraux) Vernans herbida erista, s“pphiratos

Flectit per prasinum vitrum lapillos.

C'est Fortunat, qui a presque tout un livre de ces dédicaces d'églises :

Quo super effusum rulilans intermical aurum Et spargunt radios pura metalla suos :

Ingenio perfecta novo. Tabulata coruscant. (toujours notre

charpente!) Et ailleurs:

Splendid marmoreis attollitur aula columunis, Et quia pura manel, gratiu major inest.

Prima capit radios, vitreis oculata fenestris, Artificisque manus elausit in arce diem.

Cursibus aurorac vaga lux laquearia complet, Ataque suis radiis et sine sole micat.

C'est surtout eet homme et ce poète si aimable, Paulin de Nole, le dévoué gardien etle somptueux restaurateur de la basilique du martyr Félix, à qui j'emprunte ces vers, où brillent déja les mille lumières de nos lampes électriques :

Clara coronantur densis altaria lychnis: Lumina ceratis adolentur odora papyris, Nocte dicque micant: sie nox splendore diei Fulget. et ipsa dies, celesti ilustris honore Plus nilel, innumeris lucem geminata lucernis.

N'est-ce pas notre basilique, resplendissante de jeunesse et de fraicheur, qu'ils semblent tous chanter?

Et vraiment, Messieurs, quand, splendeur des murs, couleur des peintures, éclat des lumières, parfum de l'encens, or des vêtements, mouvements des cérémonies, mélodies du chant, harmonie des orgues, tenue des assistants, un jour de Pàques, Mieux encore à une messe de mipuit, surtout si elle était précédée de Matines et suivie de Laudes, tout S'unira dans Ia plus religieuse harmonie, ne serons-nous pas transportés, sans trop de peine, dans ces vieilles basiliques de Fortunat et de Paulin, je dirai presque, (car enfin elles en sont l'image, et tout l'art du monde serait vain qui ne nous \ transporterait pas), dans celle mème du ciel?

Ai-je compris la pensée de l'architecte, l'âme de son oeuvre? N'ai-je rien retranché: n'ai-je pas, peut-étre, ajouté? Mors ce serait son mérite: les belles ocuvres vont toujours plus loin, ont toujours plus de sens que leurs auteurs n'ont, parfois, voulu en mettre. C'est la cause de leur éternelle jeunesse, et la preuve même que je n'ai rien ajouté.

Puissent ces quelques paroles, Si elles ont pu faire comprendre et faire aimer, ouvrir les sources du coeur d'où S'épanche la prière, “sacros recludere fontes”: avoir semé le désir d'acquérir ce goût, ce sens de la liturgie, qui ne peut être sans une connaissance profonde de Fart et de l'histoire,

o février 1907.

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