‹ La charité aux premiers siècles du christianismeChapitre 1 sur 8 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

LX CHAIIITÉ ET l'aSSISTANCE DANS LE MONDE A3iTIQU«

Les E^)£)licns et les Juifs. — • La Grâce et Home.

S'il est un fait plus étonnant que la rapide dirTusion de l'austère doctrine chrétienne dans la société dissolue de l'Empire romain, c'est la révolution qui s'opéra aussitôt dans l'esprit humain en ce qui concerne la conception des rapports des hommes les uns avec les autres. Du jour au lendemain, dès la première génération chrétienne, nait la cliarité. Elle naît, ou plutôt elle règne. Sans doute, il y eut de tout temps des êtres de douceur qui pouvaient dire, comme l'Anlifçone de Sophocle : « Mon cœur est fait pour l'amour et non pour la haine. » Mais ces ûmes ont été peu nombreuses, sont demeurées isolées, jamais elles ne se concertèrent pour associer leurs eftbrls.

Chez les peuples païens, nous ne voyons qu'une na tien où l'idée de charité ait véritablement pris corps, où la pitié pour le pauvre, le secours à l'indigent, aient été formulés comme d'impérieux devoirs : C'est l'Egypte, berceau de la sagesse humaine, a J'ai donné des pains à ceux qui avaient faim, des vêtements à ceux qui étaient nus, à boire à qui avait soif, » (i) dit une épitaphe égyptienne contemporaine de la VI' dynastie. Et la bienfaisance est expressément recomman déeparle Livre des morts, ainsi que par les moralistes Néanmoins, elle paraît être restée même, chez ce peuple moralement si haut placé, à l'état de vertu individuelle.

Il n'en est pas tout à fait de même chez les Israélites. Quelle que fût la dureté de ce peuple, ses principes du moins portent en eux le germe de toutes les vertus que propagera le christianisme, avec combien plus de largeur et de générosité !

L'organisation originale du peuple Juif, outre cette année jubilaire qui tous les cinquante ans rétablissait une sorte d'égalité entre les fortunes, prévoit légalement l'assistance, règle les salaires, fixe les devoirs des employeurs, met tout en œuvre pour prévenir la misère et la mendicité. Au moment de la récolte, de la vendange, à certaines fêtes, chaque septième et chaque cinquantième année, une part est réservée à 1 indigent (2). De plus la charité individuelle, la charité en tant que vertu, est une des prescriptions essentielles de la loi mosaïque. Elle est sans cesse rappelée dans tous les livres de la Bible. Non seulement la veuve et l'orphelin y sont souvent mentionnés, mais le pauvre, quel qu'il soit, est

(i) Amelïneau. Essai sur révolution des idées morales dans V Egypte ancienne, p. 221. On trouvera un excellent exposé de la question du paupérisme et de l'assistance en Egypte au tome I*'', de VHistoire de la Charité par L. Lallemand, p. 29- ^4- Le premier volume, paru en 1902, ne porte que sur l'antiquitc païenne et le peuple juif.

(2) Lévit., XXV, 12; Jos., xiii.

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à chaque page recommande aux soins de ses frères. La charité est liée à la religion. Il y avait un tronc à la

f)ortc du temple de Jérusalem, et c'est là que Jésus vit a pauvre veuve déposer le denier, aumône plus précieuse au divin cœur que les plus larges oiîrandes de^^ riches. Toutefois, il y a une grande différence entre la loi juive et la loi chrétienne, par où la première se rattache aux civilisations antiques de même date. La bienfaisance juive vise particulièrement le juif. Pour elle, le frère, c'est l'homme de même race, et surtout celui de la même cité. Quelques prescriptions seulement, remarquables d'ailleurs pour l'époque, assurent à l'étranger un traitement plus humain que chez les nations païennes.

Il en est de même du régime de l'esclavage (i). La loi mosaïque n'étend-elle pas sa sollicitude jusque sur les animaux, ces humbles collaborateurs de travail de l'homme? Mais le chrétien ne fait aucune distinction entre le compatriote et l'étranger, entre l'homme libre et l'esclave. 11 n'y a pour lui qu'une famille et qu'un Père. Aux yeux du chrétien, le frère, c'est l'homme, quel qu'il soit. Et voilà comment se justifie le mot de révolution que j'employais en commençant. A la parole de Jésus, comme Jadis au son de la trompette de Jéricho, les murailles des cités se sont effondrées. A la cité antique s'est substituée la cité de Dieu.

Moralement, la même différence se retrouve. Chez le juif, le pécheur est retranché des privilèges de la charité : il est interdit de lui donner. Le chrétien an contraire oublie momentanément la misère morale du pécheur qui a besoin d'un secours immédiat. Il est le disciple de Celui qui a dit : je ne suis pas venu pou; les justes, mais pour les pécheurs.

On peut donc dire que, s'il n'y a pas un abîme entre la conception juive des relations humaines et la con-

(i) Lévit., XIX, Q, 10 : Dc'jt.y xxiv, 19, aa; Exode, xiiii^ II ; Lévit., xxTi, ô, 11, ai-aa.

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ception chrétienne, du moins existe-t-il une profonde diirérence (i).

Ainsi dans ces deux nations, malgré les préjuges à vaincre, et l'on sait s'ils étaient tenaces chez les Juiis,et pour quels motifs historiques, malgré le particularisme invétéré des anciens Egyptiens, cependant les cœurs étaient en une certaine mesure préparés à recevoir la semence de cette charité élargie et renouvelée.

Mais il ne faut pas l'oublier, ces deux peuples n'occupaient après tout qu'une assez petite place dans le vaste champ que prétendait conquérir la propagande de l'Evangile. Ses premières frontières n'étaient autres que celles de PEmpire romain. Il n'est donc pas inutile de jeter un coup d'œil sur le monde gréco-romain et de nous rendre compte jusqu'à quel point il était préparé à accueillir l'idée de charité (a).

Certes, loin de nous la pensée de méconnaître la grandeur de la société antique. Ce que nous devons au Christianisme ne doit pas nous faire oublier ce dont nous sommes redevables à la pensée et à la beauté grecques, à la sagesse et la fermeté romaines. Mais cela dit, il faut reconnaître que cette société est une bien misérable chose en ce qui concerne les relations

(i) L'esclave hébreu recouvre sa liberté au bout de 5«ix ans, à moins qu'il ne préfère demeurer dans la servitude. Mxod, xxn, 3; xxi, 5, 6; Deat., xv, 17. La servitude de l'esclave étranger est perpétuelle et même héréditaire. Mais la loi oblige le maître à la douceur, sous peine d"émancif)ation de l'esclave mailraité. Lévil.» xxv, 44, 46 ; Exod , xii, a6, 27.

La terre de Judée est lieu d'asile pour les esclaves étrangers fugitifs. Deut., xiiii, i5, 16.

(2) C/., les prescriptions de saint Paul sur le travail et la charité et celles du Talmud.

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