L ENSEIGNEMENT POPULAIRE
Reproches adressés à l'Église. — Mission charitable de l'Église dans l'enseignement primaire. — Conception chrétienne et caractère de cet enseignement. — Existence générale des écoles populaires. — Fondation et entretien de ces écoles par les évêques, les monastères, l'autorité royale, les communes, les simples particuliers, les écoles rurales. — Le personnel enseignant : curés, vicaires, maîtres laïques; condition de ces derniers. — Matières d'enseignement. — Régime des petites écoles. — Organisation intérieure : aspect d'une école, récompenses et punitions , congés et fêtes. — Instruction des filles. — État de l'enseignement populaire; goût pour cet enseignement. — Nombre des écoles à chaque époque : dans les provinces, à Paris. — Statistique des conjoints. — Changement profond dans le personnel enseignant, à la fin du xvne siècle. — Création de congrégations enseignantes , spécialement pour les filles. — Précurseurs du Bienheureux de la Salle : le P. Barré , le Bienheureux de Montfort, l'abbé Démia, M. Bourdoise. — Le Bienheureux Jean-Baptiste de la Salle. — Caractères et opportunité de son œuvre. — Création et débuts de l'Institut des Frères des écoles chrétiennes. — Épreuves et difficultés. — Premières écoles. — L'Institut à Paris. — Perfectionnement de l'enseignement primaire. — Méthodes et idées nouvelles. — Résultats. Diffusion des Frères; extension de l'œuvre. — Services rendus - pai l'Institut. — Conclusion.
Instruire les ignorants, c'était l'œuvre de miséricorde spirituelle par excellence. L'Église avait reçu de son divin fondateur la mission d'enseigner toutes les nations, tous les hommes. Elle n'y a point failli. Loin de là, elle l'a remplie, pendant le cours des siècles, avec une sollicitude toute maternelle. Tandis que dans ses hospices, ses asiles, ses fondations charitables de toutes sortes, elle donnait aux malheureux les soins et le pain du corps, dans les monastères, à l'ombre des palais épiscopaux, elle réunissait les enfants, pauvres ou riches, vilains ou nobles, pour leur donner le pain de l'intelligence.
Il n'y a pas longtemps encore , il était de mode de dire que l'instruction primaire datait de la Révolution, et qu'il avait fallu attendre 1789 pour voir s'ouvrir les premières écoles destinées à l'enseignement du peuple1.
1 Un des maîtres de l'Université actuelle, M. Michel Bréal, ne craignait pas de reprocher à l'Église cette prétendue absence d'écoles populaires : « La foi catholique, disait-il, a dominé pendant de longs siècles, chez nous, sans songer à fonder l'enseignement primaire. <> (Quelques mots sur l'Instruction publique en France.)
3o8 LA CHARITÉ CATHOLIQUE EN FRANCE
On a fait justice de ces accusations contre l'Eglise1. L'ignorance du peuple sous l'ancien régime est un mensonge insoutenable. 11 faut plutôt s'étonner du prodigieux développement de l'instruction à tous les âges, et au lieu de se demander s'il y avait des écoles en France autrefois, on chercherait plutôt le coin de terre ignoré qui pouvait en être privé.
Dès l'établissement même du christianisme, une des premières préoccupations des papes comme des évèques fut la fondation et l'entretien d'écoles destinées aux enfants du peuple. Le but était évidemment avant tout de répandre la foi chrétienne au moyen de l'instruction, mais il était aussi d'exercer envers ces écoliers un véritable ministère de charité, en éclairant leur intelligence et en leur donnant les moyens de cultiver ces dons de Dieu d'une façon conforme à leur condition.
Le christianisme, à ne prendre que son côté temporel, travaille plus efficacement qu'aucune autre doctrine au complet développement de l'homme, car il donne à l'instruction, même la plus élémentaire, un caractère qui la relève et l'ennoblit. Pour l'Église, l'éducation de l'enfance n'est pas un but, mais un moyen : elle se sert de l'instruction comme d'un auxiliaire puissant pour préparer les enfants à bien remplir plus tard leurs devoirs de chrétiens et d'hommes. Conçu de cette façon , l'enseignement populaire se relève grandement de son humilité : il ne s'agit plus d'apprendre aux enfants un peu de grammaire , d'arithmétique , d'histoire ; il s'agit de les mettre en état, par une éducation sérieuse et chrétienne, de se subvenir plus tard et d'être de bons ouvriers, de bons citoyens en même temps que de vrais chrétiens.
C'est à cette grande et noble mission d'éducatrice du peuple que l'Église a toujours travaillé, particulièrement en France. On a reconnu que ce sont les évèques qui ont fait la France ; et ils l'ont faite surtout en préparant, dans les écoles fondées par eux, ces générations fortes, sensées et chrétiennes qui ont illustré en particulier le xme et le xviic siècle.
Toutes proportions gardées, l'instruction populaire et gratuite était plus florissante et plus répandue, aux siècles où l'Église la dirigeait, que dans les temps modernes, où l'État s'est attribué le droit de réglementer seul l'enseignement. Elle avait surtout un caractère plus familial, plus paternel, qui en faisait la haute moralité.
Il en a été de l'instruction comme du reste ; du jour où elle
1 La question a été étudiée , dans l'ensemble , par de savants ouvrages , tels que ceux de l'abbé Allain * ou du R. P. Bernard **; dans le détail, par une foule de chercheurs qui ont écrit l'histoire pédagogique de leur département ou de leur province.
" L'Intruction primaire en France avant la Révolution.
" De l'Enseignement élémentaire en France au xr et XH° siècle.
est devenue un service publie, elle est tombée au même rang que le service des ponts et chaussées ou de la voirie. Ce n'est plus qu'une des innombrables ramifications de cette organisation savamment centralisatrice qui enserre actuellement la France : il y manque l'esprit
de dévouement, de bienveillance, de charité que l'Église seule pouvait donner et sans lequel l'âme tendre des enfants ne peut pas se développer ni leur cœur se former.
Avant d'être accaparé par les pouvoirs publics, l'enseignement populaire n'a pas été donné en France d'une façon uniforme. Sans doute l'esprit chrétien, l'esprit charitable anime toute cette grande œuvre; mais si l'on descend aux détails, on constate la plus grande diversité. Tantôt les écoles sont placées sous la surveillance d'un évêque, tantôt sous la dépendance d'un monastère, tantôt sous l'autorité d'un haut dignitaire ecclésiastique, comme le grand chantre de Notre-Dame cà Paris, ou laïque, comme le chancelier de l'université à Rouen. Pour les fondations, même variété : ici l'école a été établie par l'autorité diocésaine, là elle appartient au seigneur du lieu; ailleurs, elle doit son origine au legs d'un bourgeois généreux; à certaines époques, comme sous Charlemagne, c'est le pouvoir royal qui se charge du premier établissement. Mais la plus grande différence se marque surtout entre l'enseignement tel qu'il fut organisé jusqu'au milieu du xvne siècle, et l'enseignement de la période suivante jusqu'au temps actuel.
Un changement très important s'est produit en effet, vers la fin du xvn° siècle, dans la composition du personnel enseignant. C'est à ce moment que se place la fondation de l'Institut des Frères des écoles chrétiennes, par un chanoine de Reims, Jean-Baptiste de la Salle, aujourd'hui déclaré bienheureux par l'Église. Jusqu'alors l'enseignement avait été donné par toutes sortes de personnes : on n'exigeait du maître que deux conditions, instruction suffisante et vertu irréprochable. Par ailleurs, il pouvait être prêtre ou laïque, religieux ou simple clerc tonsuré, la qualité n'avait aucune importance, et jusqu'au xvnc siècle l'idée n'était pas venue de faire de l'enseignement l'occupation unique d'une congrégation exclusivement fondée pour celle fonction. Aussi ce changement si complet dans le personnel enseignant permet d'établir, dans l'histoire de l'instruction en France, deux époques naturellement séparées et distinctes à plus d'un égard.
Aussi loin que l'on peul remonter dans l'histoire chrétienne de la France, on constate que l'instruction élémentaire a été, dès l'origine, donnée largement aux enfants et spécialement aux enfants des pauvres. Ce serait une erreur de croire que l'Eglise ne s'occupait
que des enfants ayant le désir d'entrer dans les ordres, que des clercs en un mot; elle voulait, au contraire, que tous les enfants reçussent également ce que l'on appellerait aujourd'hui l'instruction primaire.
Et ce n'est pas seulement dans les villes ou dans les agglomérations importantes qu'il existait des écoles. Les villes, sans doute, ont été plus favorisées : il en est de même encore maintenant, mais les villages, voire les simples hameaux, avaient souvent une école, soit dans le pays même, soit dans quelque gros bourg voisin. Les écoles rurales existaient dès le moyen âge.
Mais qui se chargeait de fonder et d'entretenir ces écoles de ville ou de campagne? La plupart du temps les évêques ; d'autres fois, les monastères ; souvent aussi les communes elles-mêmes ou de simples particuliers. Le pouvoir royal, lui, n'intervenait guère que pour favoriser ces écoles, et, par des ordonnances sagement pressantes, inviter les parents à y envoyer leurs enfants. En bien des endroits, en effet, nous voyons l'instruction primaire rendue obligatoire, sinon de par la loi, du moins par des exhortations du pouvoir royal ou épiscopal tellement instantes, qu'elles ressemblent à des ordres. Instruction populaire, également donnée dans les villes et les campagnes, gratuite, obligatoire ou peu s'en faut, voilà ce que la charité chrétienne avait su inventer pour le bien du peuple, six cents ans et plus avant 1789 !
Le droit de fonder et de surveiller les écoles a beaucoup varié suivant les lieux et les époques : cependant on peut dire, en règle générale, qu'il appartient avant tout à l'autorité ecclésiastique et spécialement aux évêques.
Au ive siècle, la Gaule possède encore les écoles fondées par les Romains, mais elles disparaissent bientôt dans le grand bouleversement qui suit l'invasion des Barbares. C'est alors que l'Église se met à l'œuvre, encouragée dès le début par la royauté mérovingienne. Dès 529 , le concile de Vaison donne les instructions que voici : « Il nous plaît que tous les prêtres de la campagne reçoivent chez eux des jeunes gens non mariés, pour les élever et nourrir spirituellement, leur faisant apprendre les psaumes, lire les divines Ecritures, et les instruisant dans la loi du Seigneur, afin de se préparer dans ces jeunes élèves de dignes successeurs, et de recevoir pour cette bonne œuvre une récompense éternelle. Lorsque ces jeunes gens seront parvenus à l'âge parfait, si quelqu'un veut se marier, on ne lui en ôtera pas le pouvoir. » Ce qui prouve que ces écoles n'étaient pas uniquement destinées à préparer des prêtres.
Deux cent cinquante ans plus tard, nous entendons l'évêque d'Orléans, Théodulphe, prescrire les mesures suivantes aux curés de
son diocèse : « Que les prêtres établissent des écoles dans les villages et dans les bourgs, et si quelques-uns de leurs paroissiens veulent leur confier leurs enfants pour leur apprendre les lettres, qu'ils ne 1rs refusent pas, mais qu'ils accomplissent cette tâche avec une grande charité. » De nombreux évèques, trouvant la prescription bonne, la font leur et enjoignent à leur clergé de la suivre.
Pendant ce temps, les conciles et les papes ne cessent pas de travailler à donner une impulsion vigoureuse à cet enseignement populaire. A Mayence, qui faisait alors partie de la Gaule, les évèques réunis en 813 menacent de peines sévères les parents qui n'enverraient pas leurs enfants aux écoles. Le but charitable apparaît bien dans cette conclusion du pape Léon IV : « Comment pourrait-on être capable de bien servir Dieu, quand on n'a pas été convenablement instruit? »
Les invasions normandes ne ralentissent qu'un instant ce zèle. Les conciles de Meaux (845), de Paris (846), de Valence ordonnent la réouverture des écoles, et ce dernier le fait avant tout pour chasser l'ignorance, « cette rouille des esprits. »
Vers le même temps, nous voyons Hébrard, archevêque de Tours, Gauthier, évèque d'Orléans, Hincmar, évèque de Reims, exiger que chaque curé ait « un clerc qui puisse tenir école ».
Le mouvement immense du réveil chrétien qui se produisit au lendemain de l'an 1000 ne resta pas sans atteindre les petites écoles elles-mêmes. C'est l'époque où les fondations apparaissent les plus nombreuses. Par ordre des évèques, des écoles se fondent à Chartres, Laon, Metz, Toul, Cambrai, Angers, Tours, Orléans, comme le prouvent les documents du temps. Du reste, c'est une époque de développement par excellence : c'est l'âge des cathédrales, c'est l'ère de la chevalerie et des croisades, c'est le temps des Universités. Depuis le xie siècle jusqu'au xme, c'est une période de merveilleuse activité chrétienne. Comment croire que l'instruction du peuple aurait seule été laissée de côté? Les contemporains eux-mêmes constatent avec étonnement cette diffusion de l'enseignement. Guibert de Nogent écrit, au xne siècle : « Voyant que de tout côté on se livre avec fureur à l'étude de la grammaire, et que le nombre toujours croissant des écoles en rend l'accès facile aux hommes les plus grossiers, nous aurions honte de ne pas raconter cette gloire de notre temps. »
En même temps, nous voyons reparaître les ordonnances des évèques. En 1297, Pierre de la Chapelle, évèque de Carcassonnc, oblige les curés et vicaires « d'enseigner gratuitement à lire aux enfants de quatre à huit ans ». En 1441, Pévêquc d'Amiens, Bernard de Chevenon, donne des ordres semblables.
Nous voici arrivés au xvie siècle : bientôt le vent destructeur de la Réforme va souffler, et le protestantisme ne laissera sur son passage que des ruines. Les petites écoles disparaîtront comme le reste dans la tourmente. Avec une vigueur toujours nouvelle, l'Église reprend sa tâche, une fois la tempête passée : c'est en vain que les protestants, pour recruter des adhérents, ont tenté d'organiser l'enseignement. L'exemple des deux principales villes protestantes est frappant. À la Rochelle et à Montauban , les écoles sont fermées. <( La jeunesse, dit le syndic de Montauban, est tellement desbauchée par les guerres civiles, qu'elle est entièrement desbordée et ne s'adonne qu'à la dissolution, sans aucunement vacquer à l'étude des bonnes lettres, dont aussi les moyens sont oustés en cette ville, puisqu'il n'y a ni escoles ni collièges. »
Le concile de Trente donne le premier signal. A sa voix, les évèques reprennent partout l'œuvre des écoles , car ils ont décidé à la fois de ne laisser aucun pauvre sans secours , et aucune paroisse sans maître. Les synodes de Poitiers (1544), d'Auxerre (1552), d'Arras (1570), de Resançon (1573), d'Évreux (1576), de Lyon (1577), de Rouen (1581); les conciles provinciaux de Rourges (1528), de Meaux (1579), de Tours (1583), se préoccupent tous des petites écoles, ne voulant pas cesser d'accomplir cette œuvre de charité, instruire les pauvres et les ignorants. On pourrait citer de même Chartres (1526), Cambrai (1565), qui sont pourvues d'écoles par le zèle de leurs évèques. L'instruction, grâce h leurs efforts, se répand tellement que Michel Giustiniano , ambassadeur de Venise auprès de François Ier, peut, en 1535, écrire au doge : « En France, il n'est personne, si pauvre qu'il soit, qui n'apprenne à lire et à écrire. »
Au xvne siècle, les prescriptions épiscopales apparaissent plus rarement : la raison en est simple. L'enseignement, sérieusement organisé partout, n'a plus besoin de l'impulsion des évèques. Au xvme siècle, la nécessité de l'instruction se fait plus vivement sentir, en présence des doctrines dangereuses qui commencent à se répandre. Un évêque de Grenoble écrit : « Nous exhortons les curés de s'appliquer à l'établissement des petites écoles dans les paroisses, par toutes les voies que la charité leur inspirera. » L'évêque de Boulogne donne les mêmes conseils; celui de Dijon est plus ferme encore, ce sont des ordres qu'il envoie : « S'il se trouve dans votre diocèse quelques paroisses qui soient sans recteur d'école, nous ordonnons aux curés et vicaires desdites paroisses de veiller à ce qu'il y en soit établi. »
On pourrait multiplier ces citations pour montrer quelle influence décisive les évèques ont eue sur la diffusion de l'enseignement
populaire. Pourtant, de même qu'ils n'étaient pas les seuls à posséder le véritable esprit chrétien, de même aussi ils n'ont pas été les seuls à exercer leur charité envers les ignorants. Quoique tenant, comme il convient, la première place, ils ont eu au-dessous d'eux de nombreux auxiliaires ou imitateurs. Sans parler des curés, qui ne se contentaient pas de recevoir les ordres de leurs évêqu'es, mais qui mettaient tout leur dévouement à les accomplir, on doit encore citer, sans sortir de l'Église, les ordres religieux.
On se figure malaisément de nos jours ce que pouvait être autrefois un couvent. Nous sommes habitués à appeler ainsi quelque pauvre et étroite maison contenant à peine une dizaine de religieux. L'aspect d'un monastère était tout autre aux belles époques de la foi chrétienne. Les bâtiments couvraient la superficie d'un village, les terrains représentaient d'immenses domaines; c'était par centaines que pouvaient se compter les moines. Il était donc facile de recevoir les petits paysans des environs pour leur donner l'instruction : ce n'étaient ni les maîtres ni les ressources qui manquaient pour cela.
C'est ainsi que nous voyons saint Benoit imposer à ses moines l'obligation rigoureuse d'instruire la jeunesse, qu'elle se destine ou non à la vie monastique. Saint Maur, fondant les communautés bénédictines, veut que chaque couvent abrite une école. Les enfants d'ailleurs ne manquent pas : il y en a de toutes classes, des riches et des pauvres. On leur donne a tous, indistinctement, l'instruction, et s'il y a une préférence, c'est pour les derniers, car les bons moines s'arrangent pour leur trouver le repas que les parents ne sont pas toujours en mesure de leur donner. L'abbaye de Jumièges, par exemple, nourrit ses écoliers pauvres. A Saint-Benoîtsur- Loire, on instruit jusqu'à cinq mille enfants de la campagne. Tout monastère bénédictin a ses deux écoles : l'une pour les moines, l'autre réservée aux laïques. C'est le « scolastique » qui dirige l'une et l'autre, et c'est un homme de grand savoir, dont les connaissances s'étendent jusqu'à l'astronomie. De ces écoles monastiques, on en trouve partout : Tours, Poitiers, Lérins, Saint- Victor, Fontenelle, Condat, Saint-Médard de Soissons, Sithien, Issoire, Ligugé, Saint- Germain d'Auxerre, Solignac, Grandval , Saint-Taurin d'Evreux, Moutiers-la-Cclle, Micy, Agauvc, Corbie, Luxeuil, sont autant de foyers d'instruction. Et cette activité dure pendant tout le moyen âge, c'est-à-dire tant que les ordres religieux, indépendants et riches, sont libres d'exercer leur charitable mission. L'enseignement donné par les moines ne cesse qu'avec les moines eux-mêmes; et ces dévoués éducateurs, si parfaitement appropriés à leur rôle
par leur vie d'austérité et de renoncement, n'auraient jamais cessé d'instruire les enfants, si les malheurs des temps n'étaient venus les arracher à leurs emplois.
De nos jours, l'enseignement est un monopole dont l'État s'est réservé l'exercice à peu près exclusif. L'Église n'a jamais songé à restreindre à ses seuls prêtres ou moines le droit de fonder, de surveiller ou de diriger des écoles. Les fondations dues à de simples laïques, à des seigneurs généreux, à des communes, ne sont pas rares au moyen âge. Chose curieuse, ce qu'on voit apparaître le moins souvent, c'est l'autorité royale. Le fait d'ailleurs s'explique sans peine. La royauté , n'ayant jamais cessé d'être chrétienne depuis Clovis jusqu'à Louis XVI, trouvait que l'Église, mieux qu'aucun autre pouvoir, était dans sa mission en se chargeant de l'instruction populaire : d'autre part, les soins du gouvernement, la guerre, les malheurs publics, tels que l'invasion anglaise ou les troubles du protestantisme, ne laissaient guère aux rois le loisir de s'occuper des écoles. Si parfois nous les voyons intervenir, c'est pour encourager les évêques, les prêtres, et les aider dans leur tâche. Pourtant il serait injuste d'accuser le pouvoir royal d'indifférence. L'omnipotence de l'État est un principe moderne; la centralisation à outrance ne date que de Napoléon Ier. On ne se fait pas bien l'idée, aujourd'hui, de la vie provinciale au moyen âge : c'était une quasi-indépendance, et nul ne songeait à attendre l'intervention du roi pour organiser les différents services de la province. Au contraire, c'eût élé une surprise, un mécontentement général, si l'autorité royale s'était mêlée de choses ne rentrant aucunement dans ses attributions : l'instruction populaire était de ce nombre.
Il est possible, cependant, de relever plus d'une preuve de la sollicitude chrétienne et charitable de nos rois pour les enfants du peuple. Dociles à la voix de l'Église, ils s'empressent d'approuver ses décisions. Chilpéric, roi d'Austrasie, par exemple, ordonne, pour obéir aux instructions du concile de Vaison, que « les garçons, dans toutes les villes, apprendront à écrire avec les lettres latines ». Qui n'a pas lu l'anecdote de Charlemagne examinant lui-même les enfants des écoles et les récompensant suivant leurs mérites?
L'empereur, qui en même temps qu'un grand monarque fut un saint, n'eut pas de désir plus cher, durant toute sa vie, que de répandre les bienfaits de la civilisation chrétienne. C'est dire qu'il ne négligea pas l'instruction élémentaire.
En 789 , il écrit : « Que chaque monastère et chaque abbaye entretiennent une école où les enfants puissent apprendre la lecture, le psautier, le comput (calcul), le chant et l'écriture. Ne
possédez que des livres purgés de toute faute, et veillez à ce que les enfants ne les altèrent pas en lisant ou en écrivant. »
Charleinagne ne s'en Lient pas à des prescriptions : ses missi dominici sillonnent sans cesse l'empire et surveillent spécialement les écoles. Sous l'heureuse influence d'Alcuin, son collaborateur, l'instruction se répand rapidement. Dans le palais impérial même, il existe une sorte d'académie ouverte aux enfants de toute condition. « Au retour d'une expédition, dit le moine de Saint-Gall, l'empereur se fit amener les écoliers qu'il avait confiés à Clément l'Irlandais. Après avoir placé les studieux à sa droite , et les paresseux à sa gauche, il promit aux premiers des évêchés et des abbayes, et menaça les autres de sa disgrâce; or il paraît que ceux de droite étaient d'origine obscure, et ceux de gauche de famille noble. »
Aussitôt après les invasions normandes , au cours desquelles ont disparu les écoles fondées par Charlemagne , Louis le Pieux tente de relever l'œuvre du grand empereur. Plus tard, c'est à la prière même de Lothaire que le concile de Valence s'occupe de la restauration des écoles de la région. Dans les siècles qui suivent, et jusqu'à la Réforme, l'enseignement est si bien organisé par l'Eglise, que les rois n'ont aucune raison d'intervenir, sinon pour enregistrer purement et simplement les décisions des conciles et des évêques, dont ils n'ont jamais cessé de reconnaître la souveraine autorité en matière d'enseignement populaire.
Ainsi, le 20 janvier 15G0, sous François II, parait une ordonnance connue, celle d'Orléans. Quel est son but? Simplement incorporer dans cet édit les résolutions synodales et conciliaires prises à la suite du concile de Trente. Cet accord entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique se maintient pendant tout le xvne siècle, car des deux côtés le résultat cherché est le même : il s'agit de donner l'enseignement aux pauvres et d'en faire de bons chrétiens. Les lettres de Louis XIII et de Louis XIV montrent bien comment ils avaient compris ce grand devoir de charité et quel respect ils professaient pour l'autorité épiscopale. En somme, le rôle du pouvoir royal est surtout de protéger et d'encourager les efforts particuliers sans se mêler aucunement de la fondation ou de l'entretien des écoles. Et à cela il y avait un double avantage : d'abord l'enseignement, soumis à une surveillance constante de l'Eglise, ne cessa jamais d'être rigoureusement chrétien; et, d'autre part, les petites écoles, bien que répandues par milliers sur tout le territoire, ne coûtaient pas un centime au Trésor. Le budget de rinslruction publique est, comme celui de l'assistance publique, une invention moderne; il ne paraît pas cpie ni l'une ni l'autre y aient gagné,
tandis qu'on voit très clairement ce que les contribuables y perdent au point de vue pécuniaire comme au point de vue religieux.
En dehors du rôle de ces grandes autorités, le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir royal , il reste encore une large part laissée à l'initiative privée : communes, assemblées ou simples particuliers. Les communes tenaient généralement à leur droit d'entretenir et de surveiller les écoles.
Une transaction passée, en 1412, entre l'évêque de Lisieux et les habitants d'une paroisse rurale de basse Normandie, montre combien était apprécié ce droit d'avoir une école. « Il y avait alors, écrit M. Prévost, dans la paroisse de Saint-Martin-de-Villers, un siège d'escolle tenu par messire Thomas des Camps, prestre. Un jour l'évêque de Lisieux l'assigna en justice, soutenant et donneur d'icelles escolles, il [et] ses successeurs pour le temps advenir. » Mais qu'allait devenir messire Thomas des Camps? On n'oublia pas ses services ni son rôle au procès. Johan de Villers et Guillaume du Val demandèrent à l'évêque de vouloir bien user, en sa faveur, du droit de présentation, qui venait de lui être reconnu. Celui-ci y consentit, après qu'il lui « ouït esté tesmoigné icelui « messire Thomas habille estre et suffisant ».
« Cet acte est précieux pour l'histoire de l'instruction élémentaire dans les campagnes. On y voit un village en possession de nommer lui-même son maître d'école, sans doute parce que la communauté lui avait assuré un local et des avantages. Cette école est dirigée par un prêtre. Les habitants tiennent à leur école, donc ils en apprécient l'importance et les avantages. Somme toute, ils parviennent à la conserver, mais en perdant, il est vrai, leur droit de présentation. »
De semblables exemples pourraient être facilement multipliés. On remarquera que jamais l'école ne perd son caractère chrétien et charitable, et qu'en fin de compte, bien qu'appartenant à la commune, elle relève toujours, directement ou non, de l'autorité diocésaine.
Voici d'autres détails, relatifs ceux-là au xvme siècle. « A défaut de la sollicitude des pouvoirs publics, les habitants même des campagnes connaissent déjà les bienfaits de l'instruction, et savent fort bien mener eux seuls leurs petites affaires. « On voit, dans la Correspondance des contrôleurs généraux , que l'un des premiers soins d'une humble commune, déchargée de ses dettes et libre désormais de sa petite fortune, est de se procurer un maître d'école ou de traiter avec quelqu'une des grandes congrégations enseignantes, oratoriens et jésuites '. »
1 Brunelière , Revue des Deux Mondes.
Il existe encore de nombreux exemplaires de contrats passés enlre une commune et un maître d'école : on y relève une foule de détails curieux concernant les obligations réciproques des deux parties, la question des fonctions supplémentaires du magister, telles que celles de sacristain, de sonneur, le règlement des honoraires qui lui sont alloués. Souvent aussi, on fait passer une sorte d'examen au candidat, en insistant particulièrement sur les garanties qu'il offre au point de vue religieux et moral ; car il est considéré dans la paroisse comme l'auxiliaire respecté du curé , qu'il supplée même dans plusieurs fonctions où le caractère sacerdotal n'est point exigé. Ceci prouve également le soin tout particulier donné par les communes à l'entretien et à la direction de leurs écoles.
Au-dessus des communes il y a les assemblées provinciales. Certains Etats se préoccupèrent de l'enseignement populaire au point d'en imposer l'obligation, au moins en théorie; car en pratique on se heurtait à la volonté et aux droits des pères de famille, qui, à ces époques, comptaient pour quelque chose, et n'étaient pas violés continuellement par un pouvoir tyrannique. En 1560, par exemple, les états d'Orléans réclament l'école non seulement gratuite , mais obligatoire. Aux états de Blois, en 4576 et en 1588, le corps de la noblesse propose de contraindre, sous peine d'amende, les pères à envoyer leurs enfants aux écoles. Et cette insistance s'explique, car il s'agissait alors d'arracher, à tout prix, l'âme des pauvres aux doctrines protestantes.
L'ardeur des particuliers n'est pas moins grande pour fonder des écoles et en assurer l'existence. Ces fondations sont au rane des bonnes œuvres, et l'on voit, par exemple, de pieuses personnes créer une école dans le but de plaire à Dieu et de soulager ainsi l'âme d'un parent ou d'un ami défunt : tant est profondément enracinée dans les esprits cette idée que procurer l'instruction aux enfants pauvres, c'est faire le bien dans ce qu'il y a de plus élevé. « Inspirez, disent les statuts synodaux de Toul et de Châlons en parlant des écoles, inspirez à ceux qui veulent faire des fondations au profit de l'Église de les attribuer à cette bonne œuvre. » Les chrétiens, nobles ou bourgeois, répondent avec empressement à ces appels.
Ainsi, pour la Haute-Marne, M. Fayet a prouvé qu'avant 1780 il y avait eu quatre-vingts maisons affectées à l'établissement des écoles, et vingt- huit mille deux cent quatre -vingt- une livres de rentes, représentant un capital de cinq cent soixante-cinq mille six cent vingt livres destinées à leur entrelien. Dans le Maine, M. Bellée a relevé cent quatre- vingt-une donations ou legs faits aux écoles. On trouve, pour le Maine-et-Loire, la preuve de soixante-
dix-sept fondations en faveur des petites écoles. Il en est de même de l'Eure-et-Loir , où l'on rencontre de nombreuses fondations faites en faveur du diocèse de Chartres, pour l'instruction des enfants. En Bretagne, terre classique de religion et de charité, les fondations apparaissent extrêmement nombreuses : elles se font généralement sous forme d'établissement de chapellenies , avec obligation pour le desservant de donner aux enfants l'instruction élémentaire. M. de Beaurepaire a fait une liste des plus détaillée pour le diocèse de Rouen : les dons et legs y sont fréquents et importants. Dans le Nord, pour le seul arrondissement de Lille, M. de Resbecq signale soixante-onze fondations scolaires. 11 cite, par exemple, Louis de Croix, écuyer, seigneur de Gourguemez, qui donne un capital de vingt- huit mille florins pour l'instruction de « douze pauvres orphelins » ; ailleurs, c'est une simple bourgeoise, « Jeanne Ramery, veuve du sieur Beaudoin Sturtellaghem , en son vivant marchand, » qui laisse une rente avec une maison, dans laquelle « trois filles dévotes et craignant Dieu seront tenues de recevoir les pauvres honnêtes filles n'ayant moyen de payer écolage jusqu'au nombre de cent cinquante ».
On le voit, les fidèles savent quelle est l'importance d'une instruction primaire sérieuse et chrétienne, et ils donnent, comme savaient donner nos ancêtres, se souvenant du devoir qu'ils ont à remplir envers les pauvres , devoir éloquemment exprimé par l'évèque d'Arras en 4678 : « La plus grande charité qu'on puisse exercer envers les pauvres est de leur procurer les moyens de se faire instruire. »
Les petites écoles, avons-nous vu, ne se trouvaient pas seulement dans les villes ou les centres importants. Les documents prouvent que les campagnes n'en étaient pas dépourvues, et que chaque village, ou peut s'en faut, possédait la sienne. Mille traits curieux attestent l'existence et le fonctionnement de ces écoles rurales. Il suffit de compulser les archives des paroisses de campagne , de parcourir les anciens comptes de fabriques, et en général tous les actes publics ou privés du moyen âge et des siècles suivants pour s'assurer que la charité chrétienne avait multiplié partout les écoles. Souvent aussi c'est un mot, un trait relevé par hasard, qui fait connaître une école dont on ignorait jusqu'à l'existence. Témoin l'anecdote suivante : « Un jour, à Saint-Laurent-de-Brédevent, dans la Seine-Inférieure, on est obligé d'ouvrir une enquête à propos de dîmes. Parmi les témoins se trouve un vieillard de soixante-dix ans, qui reconnaît sur un papier qu'on lui présente l'écriture et la signature de son ancien maître. » Ailleurs, à Auxonne, en 1491, à propos d'une autre enquête, Jean Delisle déclare « qu'à l'âge de neuf ans, en se rendant à l'école, il a vu des bois là où sont des terres ».
Une autre source de preuves, ce sont les contrats d'apprentissage : il y est, en effet, souvent stipulé que l'enfant devra continuer de fréquenter l'école, ce qui montre qu'il en existait partout. Voici deux de ces contrats : en 1393, un artisan de Saint- Claude- le-Jeune, « baillant à un maître mirouer, de Toucques, son jeune fils, Perrin, pour neuf ans, l'oblige à tenir son apprenti à l'escole pendant les trois premières années, à lui trouver les livres nécessaires, à lui payer son escolage... » En 1:308, nous voyons que J. Miles, « baillant pour six ans à J. Louvel, de la paroisse de Royville, son fi. s Colinet comme serviteur, exige que le maître fournira l'enfant de toutes ses nécessités de livre, mangier, (haussier et tenir à l'escole. » Preuves nouvelles qui montrent que l'autorité paroissiale ne négligeait nulle part la fondation des écoles. On constate même avec étonnement que les plus humbles bourgades, aujourd'hui à peine sections de communes, sont pourvues (Tune école Fréquentée par les enfants dès l'âge de cinq ans.
M. Ch. de Beaurepaire , dans ses Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de Rouen avant 1789, constate qu'au xie siècle un grand nombre de petites localités possédaient des écoles gratuites et ouvertes indistinctement aux enfants de toutes les conditions , même aux serfs. Des travaux spéciaux étendent au reste de la France les observations de M. de Beaurepaire pour la Normandie.
Les Vies de Saints du moyen âge montrent souvent avec quelle ardeur les enfants cherchaient à apprendre et combien ils sentaient les bienfaits de l'instruction. « Parmi les saints du moyen âge, un très grand nombre appartient non seulement aux familles de la bourgeoisie ou du peuple, mais encore aux classes rurales. Or, souvent, on voit formellement ou qu'ils ont pu se procurer, dans les campagnes mêmes, les premiers éléments de l'instruction, ou qu'ils la désiraient avec une ardeur extrême '. »
L'instruction élémentaire mise à la portée de tous était beaucoup plus répandue qu'on ne le supposait. M. Siméon Luce cite le cas d'un « povre varlet de laboureur de bras » qui était chargé de la comptabilité de la fabrique dans sa paroisse de Solers, près Tournon. Celle fonction honorable et relativement importante prouve que l'instruction du « povre varlet » avait déjà une certaine étendue1.
La plupart du temps, on l'a vu, l'école dépendait directement de l'autorité paroissiale ou épiscopale. Il n'y a donc rien d'étonnant à voir, dans un bon nombre de cas, le curé se charger lui-même ou charger un de ses vicaires du soin de faire la classe. Pourlanl nos
1 Prévost, op. cit., p. 149.
2 Histoire de Bertrand du Guesclin, t. I. p. 66.
ancêtres, malgré leur grand esprit de religion, admettaient parfaitement qu'un laïque reçût la mission d'instruire les enfants quand il se montrait sufiisamment instruit et surtout pieux et vertueux : on passait parfois sur la première condition; sur la seconde, on se montrait intraitable. Cela ne veut pas dire pourtant que l'instruction proprement dite fût négligée, mais on s'occupait d'abord de l'éducation. Les enfants, moins farcis de connaissances accessoires, connaissaient mieux leurs devoirs de toute nature. D'ailleurs, quel que fût le caractère du maître, l'école demeurait toujours soumise à l'autorité et au contrôle de l'Église.
Le mode de nomination du maître d'école varie suivant les lieux. Tantôt il est proposé (car c'est l'évèque qui ratifie le choix et qui examine lui-même ou fait examiner le postulant) par le seigneur de l'endroit, tantôt par le curé et ses paroissiens, quelquefois par ces derniers seuls.
Quand l'école est trop importante pour être dirigée par un seul maître, il s'adjoint un sous-maître. Il existe encore bon nombre de ces contrats passés par-devant un tabellion , et où se trouvent énoncées les conditions que le maître et le sous-maître s'imposaient réciproquement. Ils sont intéressants à étudier: dans certains cas, c'est le maître qui concède certains avantages et un certain traitement à son auxiliaire; dans d'autres, au contraire, c'est ce dernier qui paye au maître une redevance plus ou moins forte moyennant laquelle il aura le droit de prendre pour lui tout ou partie des présents faits par les élèves et prélever quelque chose sur la petite rétribution que payent les plus aisés d'entre eux. Le sous- maître aussi se réserve parfois quelques semaines de vacances pour aller chez lui faire la moisson ou la vendange. Ces contrats contiennent aussi d'autres détails curieux; par exemple, qu'en certains endroits le maître, moyennant pension , recevait chez lui des élèves auxquels il donnait le logement et la nourriture.
La situation de maître d'école n'avait rien de misérable. Outre la considération et l'estime dont il jouissait, en plus des petits présents et cadeaux faits par les élèves ou leurs parents, il avait un traitement fort honnête. Le sous -maître lui-même était très raisonnablement rétribué.
« En juin 4397, le recteur des écoles de Vittel prend à ses gages, comme sous-maître un clerc de Besançon ; il le nourrira , le logera et lui donnera quinze francs d'or, » somme équivalente à plus de huit cents francs d'aujourd'hui *. »
Le programme d'enseignement, pour employer l'expression rao-
1 Prévost, op. cit.. p. 155.
derne, n'était pas chargé, mais il était solide. La liste presque invariable des matières enseignées était: le catéchisme, l'Évangile, souvent les psaumes et l'office du dimanche, puis la lecture, l'écriture, le calcul, appelé alors « comput », parfois même quelques notions de latin et de grammaire de l'une et l'autre langue. On ne s'étonnera pas de voir l'orthographe absente, si l'on se rappelle que, même au xvne siècle, c'était encore le domaine de l'arbitraire et que chacun orthographiait comme il l'entendait. Pour enseigner, les livres étaient raies et généralement coûteux; pourtant chaque école avait ceux qui lui étaient nécessaires, au moins pour apprendre à lire. Pour apprendre à écrire, il fallait ménager le parchemin; aussi commençait-on par faire faire aux enfants leurs premiers exercices sur des tablettes de cire, qu'ils barbouillaient tout à leur aise au moyen de « styles » ou poinçons.
Voilà l'ensemble des connaissances que le maître inculquait à ses élèves de toute catégorie; l'enseignement était le même pour tous, il n'y avait qu'une seule division, et les enfants étaient confondus dans la plus parfaite égalité chrétienne, cette bonne égalité qui rapproche les rangs sans les confondre et qui fait disparaître les différences des classes sans faire cesser pour cela le respect. C'est ainsi que M. Siméon Luce rapporte que du Guesclin allait à l'école avec ses vassaux; il est probable que c'était à la sortie que se livraient ces fameuses batailles, bien propres à resserrer les liens de fraternité et d'où le preux chevalier revenait parfois notablement endommagé. Et ce n'est pas là un exemple isolé : il en était de même dans toutes les écoles, où l'on voyait assis côte à côte le fils du seigneur, le gars du riche paysan et l'enfant de l'humble serf, auxquels l'Église prodiguait également l'instruction et l'éducation.
A mesure que les siècles s'écoulent, nous voyons le système d'enseignement se perfectionner. Au xvne siècle apparaissent les premiers manuels d'éducation. Claude Josly, grand chantre à Paris, écrivit le Traité historique des écoles épiscopaks et ecclésiastiques , puis ensuite les Avis chrétiens et moraux pour t institution des enfants. A la même époque à peu près paraît YEscole paroissiale ou la manière de bien instruire les enfants dans les petites écoles; ce livre curieux prouve une fois de plus avec quelle ingéniosité la charité chrétienne avait su organiser renseignement.
L'organisation intérieure de la classe ne différait pas sensiblement de ce qu'elle est de nos jours ; nous y retrouvons le même matériel de bancs, de tables, les mêmes dispositions, les mêmes accessoires, les mêmes récompenses, mais pas les mêmes punitions, car nos écoliers efféminés et leurs parents trop faibles ne supporteraient pas les solides corrections que nos ancêtres enduraient vail-
lamment, ne les trouvant pas superflues et sachant parfaitement que c'était pour leur bien.
Voici les curieux détails donnés sur nos vieilles écoles par M. Prévost : « Si nous pouvions pénétrer dans ces écoles du moyen âge, je crois que nous y trouverions des traits frappants de ressemblance avec les nôtres. Les livres coûtaient très cher alors; pour y suppléer il y avait, dit un vieil écrivain, des peaux pendues aux murs, sur lesquelles étaient représentées, en forme d'arbre, les histoires et les généalogies de l'Ancien Testament, et le catalogue des vertus et des vices. Pierre de Poitiers, chancelier de Notre-Dame de Paris, est loué dans un nécrologe pour avoir inventé ces espèces d'estampes à l'usage des pauvres étudiants. Sans doute l'invention du chancelier du xme siècle se répandit , et dans les écoles ou les presbytères de village des peaux ainsi tendues représentaient les caractères de l'alphabet, des modèles d'écriture et les éléments des premières connaissances. Ces écoles devaient avoir à peu près le même aspect que les nôtres avec leurs cartes géographiques et leur tableau du système métrique '. »
Telle était l'école au moyen âge, telle elle est encore au xvne siècle. Les enfants, à Paris, sont assis devant de grandes tables munies d'encriers àe plomb. Sur un des côtés de la salle se trouve une vaste cheminée « large de douze pieds au moins, et, s'il se peut faire, sans jambages afin que plusieurs se puissent chauffer à la fois » ; tout à côté il y a des bancs sur lesquels les enfants viennent s'asseoir à tour de rôle. Et, détail inattendu, deux cents ans avant notre époque, les écoles étaient chauffées. Aux murs se trouvent des portemanteaux et des tablettes pour les vêtements et les livres; plus loin se trouve le tableau noir, et à côté, quelques images représentant le Christ en croix, la sainte Vierge, saint Joseph et saint Nicolas , patron des écoliers. Dans un coin se trouve l'armoire du mailie, contenant tout ce qui est nécessaire à la classe : livres, papier, plumes et canifs pour les tailler, chapelets, médailles, images et autres menues récompenses au moyen desquelles on peut se racheter de certaines punitions. Parmi celles-ci l'on trouve les coups de baguette sur les mains, les verges tout à l'opposé, et même le traditionnel bonnet d'âne; la punition est même aggravée, car le coupable ainsi affublé est attaché par le bras à un râtelier plein de foin , qui se trouve dans l'angle le plus noir de la classe , et tous ont permission de le huer, ce qui s'exécute à merveille comme on peut le croire.
L'hvyiène est loin d'être nésliuée ; les classes sont vastes, claires
1 Prévost, op. cit.. p. 157.
et bien aérées. En voici une qui mesure vingt-six pieds de long, dixliuit de largeur et douze de hauteur, ce qui représente une surface de cinquante-deux mètres carrés el un cube d'air de deux cenl sept mètres. On trouve dans le Dictionnaire de Pédagogie , de Buisson, une requête d'un maître d'école de Foix, au XVe siècle, sollicitant des officiers municipaux l'assainissement du local occupé par les ('lèves.
La condition générale de ces écoliers est l'externat; pourtant les maîtres d'école et certains particuliers sont parfois autorisés à recevoir chez eux des pensionnaires.
Ne quittons pas ces gentils écoliers des temps passés sans dire un mot de leurs fêtes. Outre les fêtes religieuses, qui sont nombreuses et que l'on célèbre exactement, il y a aussi certains jours de réjouissances propres aux enfants des écoles. La plus connue de ces fêtes et la plus populaire est celle de saint Nicolas, si honoré autrefois en France. Bien entendu, tout l'après-midi du jeudi est donné comme congé; les enfants participent en outre aux fêtes de la ville, du royaume, ils célèbrent le saint du pays. Toute occasion leur est bonne pour solliciter un congé et se livrer à la joie : tantôt c'est la fête du roi, tantôt l'entrée d'un grand personnage, tantôt une victoire. Il y a naturellement des usages particuliers à certains endroits; ainsi, à Paris, les écoliers de la maîtrise de Notre- Dame fêtent solennellement le jour des saints Innocents et même, dans certaines fonctions, remplacent... les chanoines; au jour des Rogations, ce sont les fidèles qui, reconnaissants des efforts des jeunes choristes pour embellir de leurs chants les cérémonies religieuses, viennent les régaler de gâteaux. Ailleurs, d'autres usages apparaissent et nous montrent que chez nos ancêtres la gaieté et les fêtes étaient en grand honneur, sans que cela ait jamais paru nuire aux études. Au contraire, pendant ces jours i\r repos, si sagement institués par l'Église, les petits corps se fatiguaient, mais la délente se faisait dans ces jeunes cervelles, et le lendemain tous se retrouvaient frais et dispos pour retourner auprès de leur bon magister.
La charité de l'Eglise ne s'est pas occupée seulement de l'instruction des jeunes garçons; l'enseignement des filles est aussi ancien et à peu près aussi bien organisé que l'autre.
En l'an 889, Riculphe , évêque de Soissons, écrit dans ses statuts : « Nous avertissons les prêtres d'élever leurs écoliers dans la modestie, de les former aux bonnes mœurs. Ils ne devront jamais recevoir les jeunes filles dans leurs écoles pour les enseigner avec leurs écoliers. »
Ce qui nous montre que les jeunes filles cherchaient dès lors à
s'instruire, et que très évidemment, ne pouvant être reçues dans les écoles de garçons, elles devaient avoir des classes spéciales. Du reste, ce que les moines faisaient pour les garçons, les couvents de femmes le pratiquaient de leur côté pour les enfants de l'autre sexe. Les Bénédictines, en particulier, sont obligées par leur règle de tenir des écoles de filles. Au xme siècle, l'institut des Béguines s'adonnait spécialement à cet enseignement. Dans son beau livre de la Chevalerie, M. Léon Gautier nous représente la jeune fille de cette époque allant à l'école avec son alphabet pendu à la ceinture et ses tablettes d'ivoire à la main. Les romans de chevalerie sont pleins de traits qui montrent des filles de toute condition suffisamment instruites pour lire le français et même le latin. Les jeunes filles nobles ont une instruction beaucoup plus étendue.
Comme pour les écoles de garçons, ce sont des détails étrangers à la question qui nous révèlent l'existence d'un enseignement réserve aux filles. A. Paris, dans le rôle de la taille, pour l'an 1293, on voit figurer une dame Tiphaine, maîtresse d'école, résidant rue aux Ours. Moins d'un siècle après, le même document, pour l'année 1380, permet de constater la présence à Paris de vingt et une maîtresses d'école. Des écoles existent aussi dans les villages, quoique en nombre moins considérable que celles des garçons. Les registres paroissiaux, les documents notariés, en attestent l'existence et le fonctionnement. Une pièce, d'origine normande, mentionne en 1405 une maîtresse de village à laquelle on accorde une exemption d'impôt motivée par « l'excellence de ses fonctions ». Le trait suivant, emprunté à Thomas de Catimpré, nous montre, dans sa touchante simplicité , le goût de l'instruction répandu jusqu'au fond des campagnes :
« Une petite paysanne, dévorée de l'envie de savoir lire, conjurait sans cesse son père de lui acheter un psautier pour lui permettre d'apprendre.
« — Comment, répondit le père, pourrais-je t'acheter un psautier, c'est à peine si chaque jour je gagne de quoi t'acheter du pain? »
« La sainte Vierge apparut un jour en songe à l'enfant et lui conseilla d'aller, les jours de dimanches et de fêtes, se placer auprès de la maîtresse qui apprenait à lire aux demoiselles de la paroisse. Elle suivit ce conseil, et les riches écolières, touchées de son ardent désir de savoir, se cotisèrent et lui achetèrent le livre objet de ses vœux. »
Nous retrouvons , au xvne siècle , un trait semblable :
« Une pauvre bergère, Marguerite Naseau, avait été possédée toute jeune du désir de s'instruire. Seule, dans les champs, elle étudiait avec ardeur son alphabet, courant au-devant des passants qu'elle supposait instruits et leur demandant des indications sur la manière
de prononcer les lettres ou les mots. Plus tard elle sentit s'éveiller en elle le désir de communiquer à d'autres le peu qu'elle savait : elle se fit maîtresse d'école, allant de village en village, tournée en dérision par les rustres qui ne la comprenaient pas, manquant souvent du nécessaire. Elle continua ainsi celte vie de dévouement à la jeunesse jusqu'au jour où elle rencontra saint "Vincent de Paul, qui la fit entrer dans ses œuvres. »
Au même siècle, les écoles de filles, à Paris, sont extrêmement nombreuses; elles se divisent, comme celles des garçons, an petites écoles, placées directement sous l'autorité du grand chantre du chapitre de Notre-Dame, et en écoles de charité, créées par l'initiative privée et relevant plus particulièrement du curé de chaque paroisse; ces dernières sont, bien entendu, absolument gratuites. Les congrégations de femmes se distinguent par leur zèle : Ursulines, religieuses de l'Annonciation, filles de la communauté de Sainte- Geneviève, filles grises de Saint-Lazare, etc., rivalisent d'ardeur pour la création et l'entretien des écoles. Elles fournissent le plus grand nombre des maîtresses. Pourtant la charité des particuliers ne se laisse pas devancer non plus. Nous voyons ainsi dans la paroisse Saint-Eustache, en 1642, Louise Bellanger, veuve de François Parvison, obtenir du grand chantre la permission d'être « maîtresse de quarante filles de la paroisse, qu'elle entreprend d'enseigner sans en tirer d'autre émolument que les gages que les gouverneurs et administrateurs de la confrérie de Notre-Dame-de-Bon-Secours lui doivent donner ».
Dans une autre occasion, c'est la femme d'un procureur du Parlement, dame Gabrielle Danson, qui est autorisée par son mari à établir une école pour les filles pauvres de la paroisse Saint- Nicolas du Chardonnet. Ailleurs, une veuve, la dame Rousseau, établit, en 1657, dans sa propre demeure, une école et un ouvroir pour les petites filles pauvres.
Ainsi, dans les villes de province, dans les campagnes, à Paris spécialement, l'enseignement des filles est intelligemment organisé, grâce à la maternelle vigilance de l'Eglise, qui forme des chrétiennes fortes et sérieuses, bonnes épouses et bonnes mères.
De la quantité de documents prouvant l'existence des écoles depuis Charlemagne jusqu'à Louis XVI, il résulte que l'enseignement était donné dans la France entière. La statistique fournit à cet égard de précieuses indications pour chaque époque.
Au xme siècle, par exemple, les travaux de divers érudits ont permis de retrouver la trace de bon nombre d'écoles. M. de Beaurepaire, pour la Seine-Inférieure seule, en cite cinquante-huit;
M. Quantin en mentionne vingt-huit dans l'Yonne; M. Port, treize dans le Maine-et-Loire; M. de Resbeq, onze dans le Nord; M. Sérurier, dix dans les Pyrénées occidentales; M. Bellet, neuf dans la Sarthe; M. de Charmasse, huit dans le pays d'Autun; M. Babeau, sept dans l'Aube; M. Maître, six dans la région de Nantes; M. de Jussieu, cinq en Savoie. Encore n'avons -nous ici que celles dont l'existence est sûre; combien plus nombreuses apparaîtraient-elles si les documents prouvant leur existence n'avaient péri par milliers, grâce aux destructions des huguenots ou des révolutionnaires !
Le nombre des clercs à chaque siècle est également intéressant à connaître. Que sont les clercs? Tout simplement d'anciens élèves des petites écoles qui paraissent suffisamment instruits pour recevoir ce titre, accordé aussi bien à des hommes mariés qu'à des célibataires, à des nobles ou à de pauvres artisans. M. de Beaurepaire, d'après une charte ancienne, constate que, de la Saint-Michel 1458 à la Saint-Michel 44-65, l'archevêque de Rouen reçut treize cent cinq jeunes clercs. En une seule année, leur nombre s'élève jusqu'à trois mille neuf cent cinquante-quatre, et M. Babeau établit que, dans la banlieue de Troyes, on compte, à la fin du xve siècle, trente-quatre clercs sur trois cent vingt-cinq contribuables.
Au xvne siècle et au xvnr2 siècle, bien entendu, la proportion augmente notablement. Dans le diocèse de Rouen, les tournées pastorales de l'archevêque lui permettent de constater, de visu, l'existence des écoles; en 1683, sur trente -huit paroisses visitées, il y a vingt- deux écoles ; en 1687, il trouve quarante-deux écoles pour cinquante-six paroisses. Plus tard, entre 1710 et 1717, il y a onze cent cinquante -neuf paroisses visitées et onze cent soixante et une écoles. Certaines paroisses en ont donc deux, et sur le total il y en a trois cents exclusivement réservées aux filles. Pour le diocèse de Coutances, cruellement éprouvé par les guerres de religion, le nombre des écoles, en 1675, est tombé à cent trente -six pour quatre cent quatre-vingt-treize paroisses; il n'y en a que trente-deux de filles ; mais l'évêque , M9r de Loménie de Brienne , en crée à lui seul trois cent soixante-seize nouvelles, dont près d'une moitié pour les filles. M. de Resbeq montre que la province de Flandre, aussi riche que chrétienne, possède à la même époque plus de quatre cents écoles de campagne. Au cours de ses visites dans le diocèse de Châlons, M9r de Saulx-Tavannes note, dans ses procès-verbaux, l'existence de deux cent trente-cinq écoles dans trois cent dix-neuf paroisses rurales qu'il a visitées. Pour l'Aube, M. Babeau prouve qu'avant 1790 on pouvait compter jusqu'à quatre cent vingt écoles, réparties entre quatre cent quarante-six communes. Tout à côté, la Haute-Marne, au compte de M. Fayet, présente cinq cent cinquante-huit paroisses
dotées de cinq cent vingt- sept écoles. Le diocèse de Reims en renferme plus de six cents, répandues sur tout son territoire. A Nancy, c'est bien autre chose; des délégués viennent se plaindre à l'intendant de la trop grande diffusion de l'enseignement : « Il n'y a pas de hameau qui n'ait son grammairien, » disenl ces braves gens désolés. Et de fait, ils n'ont pas absolument tort, puisque le diocèse possède seulement sept cent cinquante -huit paroisses et neuf cent soixante-six écoles. Le Lyonnais est couvert d'écoles florissantes. Dans FArdèche, les Cévennes, le Béarn, elles ne manquent pas non plus. M. l'abbé Allain en compte cent quatre-vingt-quatre dans la Gironde, sur deux cent quatre-vingt-sept communes. Les provinces de Saintonge, d'Auvergne, ont également les leurs.
Paris est, comme il convient, exceptionnellement favorisé. Il a d'abord sa maîtrise de Notre-Dame, d'une antiquité vénérable, puisque sa fondation remonte au ive siècle, au moment où l'empereur romain, Julien l'Apostolat, résidait à Lutèce. Durant ses seize siècles d'existence, elle a fourni à l'Église, sa bienfaitrice, une quantité d'hommes illustres, parmi eux quatre papes et six personnages élevés aux honneurs des autels. Auprès d'elle existent toutes les écoles dépendant du grand chantre de Notre-Dame : il y en a deux par quartier, une de garçons et une de filles, ce qui en donne déjà cent quatrevingts au total. Si l'on ajoute à cela les écoles de charité et les écoles privées, extrêmement nombreuses, on arrive à un chiffre de plusieurs centaines, ce qui est fort remarquable eu égard à la population relativement faible du Paris d'alors.
La statistique des conjoints, autrement dit le relevé des époux, hommes et femmes, ayant signé leur acte de mariage, fournit aussi de curieuses données.
En Normandie, où l'instruction a toujours été en grand honneur, grâce à la méfiance normande, qui croit plus aux papiers qu'aux paroles, la proportion est très élevée. Le département de la Manche présente, au xvmc siècle, jusqu'à quatre-vingt-dix hommes sur cent qui ont signé correctement leur acte de mariage ; les femmes se sont trouvées quatre-vingt-dix-sept.
Un changement considérable s'opère dans le mode de recrutement des instituteurs vers la fin du xvne siècle.
Jusque-là l'enseignement populaire avait été donné par des maîtres d'origine très variée. Tantôt nous voyons le curé s'occuper d'instruire les enfants; tantôt c'est son vicaire; ailleurs ce sont des moines, autre part ce sont des clercs tonsurés; en certains endroits de pieux laïques célibataires, en d'autres des hommes mariés et pères de famille. Non seulement ces instituteurs sont de dix catégories diffé-
rentes, mais aucun d'eux, sauf peut-être les prêtres, n'a été préparé aux fonctions qu'il remplit. Ici, le magister occupe ses loisirs à l'exercice d'un métier; là il a les fonctions de sacristain, de chantre, fonctions qui, souvent, priment ses devoirs d'instituteur. Le premier venu peut enseigner, pourvu qu'il ait quelques connaissances et qu'il soit approuvé par l'autorité ecclésiastique; souvent, avant d'être maître d'école, il a fait autre chose. En somme, l'instituteur de profession, voué uniquement à l'enseignement populaire, spécialement formé dans ce but et exercé à ses futures fonctions dès sa jeunesse, est un type inconnu jusqu'au xvne siècle.
C'est encore à l'Église que revient l'honneur d'avoir créé cette classe nouvelle et si éminemment utile. C'est elle qui a songé à grouper des jeunes gens de bonne volonté, capables de dévouement et de sacrifices, à les unir les uns aux autres par des liens religieux en en formant une congrégation, en un mot à créer des écoles normales d'instituteurs ; mais d'instituteurs avant tout chrétiens et vertueux. C'est à cette grande œuvre que les P. Barré, les Jean-Baptiste de la Salle, les Grignon de Montfort, le P. Février et bien d'autres moins illustres, ont attaché leur nom.
Tandis que, pendant la période du moyen âge, l'instruction des filles, sans être négligée, a été pourtant inférieure à celle des garçons, les fondateurs du xvne siècle semblent, de préférence, lui donner leurs soins. De nombreuses congrégations s'attachent à l'enseignement des filles, alors que les garçons paraissent un peu délaissés. A cela il y a une raison. Jusqu'au moment où nous sommes, les garçons, pourvus de bons maîtres, fréquentant régulièrement l'école, ont pu se conserver à l'abri des funestes doctrines du protestantisme et des mœurs perverties nées du relâchement général qui suivit la Renaissance. Les filles, au contraire, ont été bien plus exposées aux dangers de toute sorte, car elles ont eu moins de ressources pour se préserver, pendant que, d'autre part, les adversaires les attaquaient de préférence, les sachant plus faibles et connaissant bien toute la puissance de l'influence féminine dans une famille , particulièrement en France. C'était donc de ce côté qu'il fallait d'abord porter le remède. « Il faut, disaient les Ursulines, renouveler par la jeunesse ce monde corrompu; les jeunes filles réformeront leurs familles, leurs familles réformeront leurs provinces, leurs provinces réformeront le monde. »
Parmi les premiers, le plus connu, sinon le plus ancien, fut le P. Barré, religieux de l'ordre des Minimes. L'année 1678 marque la date de sa première fondation : c'est à Paris, rue Saint-Maur, qu'il établit sa maison mère. Il avait été élevé au collège des Jésuites d'Amiens; sa piété l'avait porté à se faire prêtre et même à entrer dans l'ordre
des Minimes. Ayant eu l'occasion de venir à Rouen ponr y prêcher, il remarqua avec peine la négligence apportée à l'enseignement des jeunes filles, et fut surtout frappé des funestes conséquences de cet abandon. C'est alors que la Providence lui inspira la première idée de sa fondation et mit sur sa route la personne qui devait le seconder si efficacement, Mme de Maillefer. Jusqu'alors Rouen connaissait cette noble dame pour de toutes autres raisons que sa piété et son austérité.
C'était la mondaine la plus en vue de la ville, qu'elle étourdissait par son luxe et sa vanité. Elle rencontra le P. Barré. Touchée soudain par la grâce, elle se mit sous la direction du saint religieux. Elle entra complètement dans les vues du P. Barré, mettant à son service temps, dévouement et fortune. Ce fut de cette noble coopération que naquit l'institut du Saint-Enfant-Jésus, dont les religieuses sont connues, à Paris, sous le nom de Dames de Saint-Maur; à Toulouse, sous l'appellation de Dames des Feuillants; ailleurs, sous celle de Dames-Noires. La mission de la nouvelle congrégation était de fournir des maîtresses aux Écoles charitables fondées en même temps. L'œuvre ne tarda pas à prendre une grande extension. M. Roland, théologal de Notre-Dame à Reims, l'établit dans cette ville, et reçut du P. Barré la première supérieure. Dans le midi particulièrement les maisons se multiplient : le P. Barré en fonde une lui-même à Nîmes; d'autres se créent à Alais, au Vigan, à Saint- Jean-du-Gard, plus tard à Saint- Ambroix, à Uzès, car ce malheureux pays, qui forme aujourd'hui le département du Gard, est infesté par les erreurs protestantes contre lesquelles luttent victorieusement les pieuses maîtresses sorties des maisons de l'institut des Dames de Saint-Maur. Ce furent elles, en particulier, qui eurent l'honneur d'être appelées par Louis XIV pour diriger la maison de Saint-Cyr, sous la haute autorité de Mme de Maintenon.
Le P. Barré voulut également assurer aux garçons des maîtres capables et chrétiens ; mais cette fois le succès ne répondit pas à ses efforts, et il dut céder la place à l'abbé J.-B. de la Salle, dont l'œuvre était appelée à un si merveilleux développement. Du reste, en voyant son insuccès, le P. Barré, avec la modestie et le désintéressement d'un saint, tourna ses soins vers l'œuvre naissante des Frères des Ecoles chrétiennes, et seconda de ses conseils et de ses encouragements le pieux chanoine de Reims. C'était assez pour lui d'avoir fondé l'institut des Dames de Saint-Maur : il put de son vivant en constater la prospérité, et il mourut, le laissant en face d'un avenir plein d'espérances. Qui pourrait compter les milliers de jeunes filles instruites par ces pieuses religieuses, qui pourrait nombrer les âmes sauvées ou affermies par elles? Et l'auteur de tout cela n'est qu'un
humble prêtre, mais animé de cette charité chrétienne qui l'ail faire des prodiges.
A peu près au moment où le P. Barré établissait ses premières Écoles charitables, naissait un saint personnage, récemment déclaré bienheureux par l'Eglise, Grignon de Montfort, dont la vie courte (1673-1716), mais admirablement remplie par les bonnes œuvres, devait s'écouler tout entière au service des pauvres et des déshérités. Son but principal fut toujours l'évangélisation des villes et spécialement des campagnes, mais il considérait les écoles comme des auxiliaires indispensables de ses missions, s Partout où il faisait la mission, dit le P. Clarivière, un de ses principaux soins était de pourvoir les paroisses de bons maîtres et de bonnes maîtres-es d'école , disant que les écoles étaient les pépinières de l'Eglise. » C'est ainsi qu'à la Rochelle, demeurée malgré tout le boulevard du protestantisme, il fonde des écoles fixes; car jusqu'à présent il s'était contenté, faute de mieux, d'établir des écoles provisoires, durant seulement autant que la mission qu'il prêchait.
Comprenant que son œuvre serait inutile si elle n'était pas assurée du lendemain, voyant d'autre part que, lui parti, les écoles fondées ici ou là ne tarderaient pas à disparaître faute de bons maître-, il résolut de grouper autour de lui quelques hommes de bonne volonté pour continuer ce qu'il avait entrepris. Sans doute, en raison du but spécial que poursuivit le B. de Montfort, sa fondation principale ne concerna pas les écoles; mais à côté de missionnaires et dt'> frères auxiliaires du Saint-Esprit, il établit les frères de Saint- Georges, plus particulièrement voués à l'enseignement, quoique les premiers s'en soient aussi souvent occupés.
Le même P. Clarivière fournit ces détails sur un des premiers établissements du Bienheureux : « Les écoles des garçons (à la Rochelle) furent ouvertes les premières; M. de Montfort y établit trois maîtres, à la tète desquels il mit un prêtre qui devait veiller sur leur conduite, dire la messe aux enfants et les confesser au moins tous les mois. »
On ne peut douter qu'il n'y ait eu là une véritable communauté d'instituteurs sous la direction d'un prêtre, à la fois supérieur et aumônier.
Ce qui fut fait à la Rochelle se répéta sur bien des points de la France, en ce sens que le Bienheureux établit des écoles partout où il passait, mais sans pouvoir en général les doter des instituteurs modèles qu'il rêvait, car le nombre de ses premiers compagnons fut très limité. Pourtant l'existence de la congrégation est certaine et la tentative du Bienheureux aussi : « Des maîtres revêtus d'une soutanelle (c'était le costume prévu par la règle) pour inspirer
plus de respecl ; qui se soumettent à la discipline d'un supérieur ecclésiastique; qui enseignent gratuitement tous les enfants de leur école, se confiant à la Providence pour le pain de chaque jour; qui s'engagent, sous peine d'exclusion, à ne solliciter ni directement ni indirectement des parents aucun don, aucun secours; qui renoncent à tous les avantages temporels et embrassent le rude labeur de l'enseignement, ayant pour unique objectif la gloire de Dieu, le salut des âmes, leur propre perfection : voilà les maîtres tels que les formait Montfort, tels qu'il les plaçait à la tôte de ses écoles charitables. »
Dans l'Eglise catholique, la charité, l'amour du prochain ne sont pas l'apanage de quelques-uns; aussi les bienfaiteurs de l'enfance sont-ils nombreux. A côté du P. Barré, du B. Grignon de Montfort, soit parmi les prédécesseurs, soit parmi les contemporains, brillent les noms de Mme de Miramion, fondatrice des Filles de Sainte-Geneviève, qu'elle institue en 1636, « afin d'instruire les petites filles, de former des maîtresses d'école pour la campagne, et de recevoir et nourrir celles-ci pendant quelque temps » ; de M. Tronson, supérieur de Saint- Sulpice, qui inspire à Mlle Martel l'établissement des Demoiselles de l'Instruction, au Puy, en 4665; de M. Antonin de la Haye, curé de Saint- Amand de Rouen, fondateur des Sœurs de la Providence, dont les maisons couvrent actuellement la France; de Mmc Tulard, grâce à laquelle s'établissent à Evreux, en 1679, les Sœurs de la charité, qui comptaient avant la Révolution quatre-vingt-neuf établissements.
Cette glorieuse liste pourrait s'allonger si l'on voulait citer les noms de toutes les âmes chrétiennes dont les efforts ont tendu à arracher les enfants à l'ignorance et à l'erreur. Une place à part doit être encore réservée à trois hommes de bien que leurs mérites désignent particulièrement à notre reconnaissance. Le premier est le B. Pierre Fourrier de Mattaincourt. Il affirmait que « l'instruction élémentaire était la chose la plus nécessaire et propre au siècle » ; c'est lui qui établit la congrégation, devenue si florissante et si renommée, des Religieuses de Notre-Dame, en l'an 1600, au seuil même du xvne siècle.
Vers le milieu du siècle, un prêtre de Bourg, dans le Lyonnais, M. Démia, frappé de l'ignorance et de la dépravation des enfants de Lyon , arriva à force d'énergie à fonder dans cette ville des écoles gratuites pour les enfants pauvres. Là, le pieux fondateur applique certaines méthodes qu'il a imaginées et qui lui donnent d'excellents résultats, particulièrement l'enseignement mutuel et la surveillance des élèves les uns par les autres. Tout est soigneusement déterminé, et des règlements minutieux assurent le bon fonctionnement des
écoles. Mais les maîtres manquent. L'abbé Démia groupe autour de lui des hommes de bonne volonté, prêtres ou laïques ; il leur donne des instructions et des règlements, et les unit les uns aux autres par les liens de la piété. Peu à peu l'œuvre s'étend , se fait connaître et apprécier, et de tous côtés les demandes aflluent : des évêques même ne craignent pas de supplier le pieux fondateur de leur envoyer des maîtres pour leur diocèse. En 1672, il établit de ses propres deniers un séminaire lyonnais, destiné particulièrement à fournir des instituteurs ecclésiastiques. La mort de l'abbé Démia marqua malheureusement la fin de sa fondation : l'œuvre mourut avec lui.
L'idée d'où il était parti n'était pas juste : des prêtres ne conviennent pas pour la mission à laquelle il les destinait. Tôt ou tard, les fonctions d'instituteur primaire cèdent la place aux devoirs du prêtre : le maître d'école revient au latin, à la littérature, se transforme enfin en professeur d'enseignement secondaire. Pour les enfants du peuple, il fallait des maîtres spéciaux.
Un dernier nom mérite mention, c'est celui de M. Bourdoise, prêtre de Paris et ami de saint Vincent de Paul ; il mettait tant de zèle à l'œuvre des écoles, qu'il écrivait un jour à M. Olier : « Je mendierais volontiers de porte en porte, pour faire subsister un vrai maître d'école. » Il essaya également de fonder une association ayant pour but de soutenir les écoles, mais surtout par la prière. L'association fut placée sous le patronage de saint Joseph, et ses membres, au nombre de soixante -dix dès l'origine, et tous prêtres ou religieux, s'engageaient à prier et à travailler de toute leur âme pour donner aux enfants le bienfait de l'instruction, pour ouvrir partout cette école dont M. Bourdoise disait qu' « elle est le noviciat du christianisme, le séminaire des séminaires ».
Voilà les efforts qui avaient été tentés jusqu'à l'époque de Jean- Baptiste de la Salle. Beaucoup d'activité, beaucoup de zèle, beaucoup de charité surtout avaient été dépensés pour un résultat, en apparence , bien médiocre; des idées nouvelles avaient vu le jour; l'amour chrétien du prochain, toujours ingénieux et chercheur, avait fait trouver des méthodes, avait inspiré des règlements, avait donné naissance à des congrégations, mais l'œuvre était restée à l'état de formation. L'éducation primaire des filles était à peu près organisée, le recrutement de leurs maîtresses assuré; mais, pour les garçons, en dépit de quelques tentatives isolées, tout ou presque tout restait à faire. Pourtant les efforts faits çà et là n'avaient pas été perdus; le terrain se préparait lentement, mais la moisson devait être plus riche. Tandis que sous les inspirations du saint concile de Trente,
qui donne une vie nouvelle à l'Église, saint Vincent de Paul fonde les Filles de la charité et les prêtres de Saint-Lazare, que M. Olier établit le séminaire et la compagnie de Saint-Sulpice, que le P. Barré crée la congrégation des Sœurs de l'Enfant- Jésus , Dieu prépare la
grande œuvre que devra réaliser son serviteur Jean- Baptiste de la Salle.
Aucune époque n'exigeait plus que le xvnc siècle la réforme de l'enseignement populaire et la création d'un corps d'instituteurs à la fois savants et chrétiens.
Le siècle de Louis XIV se trouve compris entre deux périodes de ruines et de malheurs : le xvie siècle, par les erreurs protestantes et les guerres de religion, a mis le désordre dans les âmes comme dans le pays; les écoles, et surtout dans les villes, ont souffert les premières de ce terrible ébranlement. Les unes, ce sont les plus nombreuses, ont complètement disparu; les autres ont perdu le véritable esprit chrétien et laissent fort à désirer comme maîtres et comme enseignement. Malgré l'activité et le dévouement montrés par de saintes âmes au cours du xvir3 siècle, le relèvement matériel et moral des écoles populaires était trop lent, trop incomplet pour que l'enseignement primaire fût en état de résister aux épreuves du xvme siècle, où la guerre hypocrite d'abord, violente et sanglante ensuite, se déchaîne contre la religion et ses œuvres. Pour être sauvées, les écoles avaient besoin d'être restaurées sur les bases de la science et de la sainteté. Ce fut à ce moment que Dieu donna à la France le sauveur, le saint attendu; il lui envoya Jean-Baptiste de la Salle.
Quand il commença son œuvre, l'humble créateur des écoles de Reims et de Rouen ne songeait pas à fonder un institut universel pour l'instruction populaire ; il ne se croyait pas appelé à devenir le père de cette grande famille religieuse d'instituteurs qui couvre aujourd'hui la France et qui s'est propagée en Afrique, en Asie et en Amérique. Mais le modeste initiateur de l'instruction chrétienne, populaire comprit qu'il fallait pourvoir à la direction des petites écoles au moyen d'une institution destinée à leur fournir des maîtres convenablement formés et zélés, au lieu de tous ces maîtres isolés et improvisés qu'il y avait auparavant dans les diverses écoles locales.
Ce fut là sa conception de génie, ou plutôt l'inspiration providentielle qui lui vint d\'i\ haut. Il vit clairement que le succès des écoles populaires dépendait surtout de la formation des maîtres, et que la seule manière d'avoir, pour le présent et pour l'avenir, des instituteurs capables et animés de l'esprit de zèle et de dévouement nécessaires, était de réunir les sujets aptes à cette fonction en société, sous une règle, et de leur donner une discipline professionnelle.
Tout entier à l'exécution de son dessein, il entreprit résolument de faire ce qui eût paru alors impossible à tout autre. Il commença petitement, ne cherchant qu'à faire le bien qu'il pouvait autour de lui. On peut même dire qu'il se mit à l'œuvre comme à tâtons, ne voyant bien nettement que le but, et peu fixé d'abord sur le moyen d'y arriver. Sa conception était claire. Il comprenait parfaitement, avec cet instinct des besoins de l'avenir que Dieu avait mis en lui, qu'il fallait pour pourvoir à l'instruction populaire , non seulement clés maîtres dévoués, comme le clergé paroissial et les ordres religieux en avaient pu fournir autrefois pour les petites écoles, mais de véritables instituteurs spécialement formés pour leur emploi, et ayant reçu, avec l'esprit chrétien de dévouement et de zèle, une préparation pédagogique convenable.
Dans son humilité, ne songeant pas à devenir le fondateur d'une congrégation religieuse enseignante, établie selon ses vues, qui devait compter un jour jusqu'à quinze mille membres, il était préoccupé de créer des sortes d'écoles destinées à la formation des instituteurs primaires, comme il les voulait. Et c'était là pour lui le seul moyen d'étendre et de perpétuer le bien qu'il essayait de faire.
Cette idée d'écoles normales d'instituteurs était la vue la plus intelligente et la plus féconde qu'il y eût eu jusqu'alors pour assurer le développement de l'instruction primaire. Jean-Baptiste de la Salle l'avait mise d'abord en pratique, en réunissant autour de lui, dans sa propre maison, quelques hommes de bonne volonté, quelques jeunes gens bien doués, dont il voulait foire ses futurs instituteurs, en donnant à ces premiers disciples une règle et en s'appliquant à leur inculquer ses principes, et surtout son esprit de zèle et de foi. Il ne savait pas alors que cette petite communauté , formée sous sa direction et vivant de la vie religieuse, allait devenir la grande pépinière d'instituteurs pour les enfants du peuple, la grande école normale de l'avenir.
Après des essais contrariés par diverses difficultés, Jean-Baptiste de la Salle sentit que l'œuvre, humainement irréalisable, ne réussirait qu'autant qu'il prendrait lui-même la condition de ceux qu'il appelait à l'accomplir. Il renonça à sa dignité de chanoine; il se sépara du monde et de sa famille, vendant tous ses biens, dont il distribua le prix aux pauvres, se fit pauvre lui-même, embrassa la règle qu'il avait donnée à ses disciples, et devint le premier maître d'école de la petite congrégation. Il fut, avec son caractère de prêtre en plus, le religieux instituteur dont il avait conçu le type, pour le service de l'instruction populaire. Ainsi fut fondé l'institut nouveau des Frères des écoles chrétiennes.
Une œuvre aussi providentielle ne devait pas uniquement s'étendre
à Reims et à ses environs. Les circonstances conduisirent le Bienheureux à Paris : la première école dont se chargea M. de la Salle fut l'école de charité de la paroisse Saint-Sulpice ; il y installa ses frères dès le commencement de 1688. Le Bienheureux ne tarda pas à perfectionner son œuvre en fondant des écoles normales , pour la préparation de ses Frères.
Frappé des difficultés que rencontraient, pour faire ou achever leurs études primaires, les jeunes gens obligés au travail durant la journée , le Bienheureux établit les premières classes du soir, appelées depuis « cours d'adultes ». Une dernière idée de Jean- Baptiste de la Salle fut la création d'écoles professionnelles , destinées aux élèves se préparant à des carrières pour lesquelles la connaissance des langues anciennes était inutile. La merveilleuse charité du Bienheureux lui faisait trouver chaque jour quelque vue nouvelle et féconde d'où naissait bientôt une méthode, un perfectionnement de plus pour l'instruction des enfants qu'il aimait tant. Les systèmes connus aujourd'hui sous le nom d'enseignement mutuel et d'enseignement simultanés, et annoncés à grand fracas comme des découvertes modernes, sont nés des recherches de Jean- Baptiste de la Salle.
Grâce à ces efforts, grâce à ces créations et à ces procédés, grâce surtout aux bénédictions du Ciel, l'œuvre du Bienheureux prospéra, en dépit des obstacles et des traverses. A la mort de J.-B. de la Salle, survenue le 7 avril 4719, les écoles étaient au nombre de cent vingt-trois, desservies par deux cent quatre-vingt-un frères et fréquentées par neuf mille élèves. Six ans après, l'existence de l'Institut était également reconnue par lettres patentes, et des éloges publics lui étaient décernés pour ses services rendus.
En janvier 1880, la statistique des établissements des Frères constatait l'existence, pour la France seulement, de deux mille cent cinquante-sept écoles, comprenant sept mille sept cent sept classes, dans lesquelles se pressaient trois cent cinquante-cinq mille sept cent cinquante- deux élèves, dirigés et instruits par douze mille huit frères. L'étranger n'est pas moins bien partagé, puisque l'Institut y compte deux cent cinq maisons, répandues depuis les États-Unis jusqu'en Chine, en passant par l'Egypte et les Indes anglaises. L'enseignement, sauf en ce qui touche les langues anciennes, s'y donne à tous les degrés : chaque année, ces écoles sont brillamment représentées dans tous les concours , récompensées aux expositions dans tous les pays.
D'autres congrégations religieuses enseignantes se sont fondées sur le modèle de l'Institut de J.-B. de la Salle, et rivalisent avec lui de zèle et de succès.
La Révolu lion supprima le modeste Institut des Frères des Écoles chrétiennes et les autres congrégations. Au plus fort de la Terreur, un des disciples du B. de la Salle, le F. Martin, comparut devant le tribunal révolutionnaire d'Angers. Aux questions du président sur sa profession, il répondit : « Je suis un instituteur au service des enfants pauvres. Si vos protestations de fraternité sont sincères, mes fonctions me justifient et vous commandent la gratitude. » L'échafaud fut sa récompense. Pendant ce temps, le supérieur général , le F. Agathon, subissait dix-huit mois de détention, et ne devait son salut qu'a la réaction du 9 thermidor.
Quelques années avant , un des coryphées de l'athéisme , la Chalotais, écrivait dans son Essai d'éducation nationale : « Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations... Pour les gens du peuple, il n'est presque nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux que ces arts aident à vivre. » A quoi Voltaire lui répondait : « Je trouve toutes vos vues utiles. Je vous remercie de proscrire l'étude chez les laboureurs. Moi, qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés. Envovez-moi surtout des frères ignorantins pour conduire mes charrues et les atteler. » (Lettre du 28 février 1763.)
Une autre fois, le même philosophe écrivait : « Il me parait essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. » (Lettre du 1er août 17(56).
On ne peut mieux conclure que par ces lignes d'un écrivain peu suspect de sympathie pour les œuvres catholiques : « Une manufacture séculaire, construite, approvisionnée par vingt générations de bienfaiteurs, donnait gratis, ou bien au-dessous du cours, le premier pain de l'intelligence à plus de douze cent mille enfants. On l'a démolie; à sa place, quelques fabriques improvisées et misérables distribuent çà et là une mince ration de pain indigeste et moisi. » C'est ainsi que M. Taine terminait une étude sur l'état de l'enseignement en 4800. Celte comparaison pittoresque et vive fait ressortir l'action bienfaisante de l'Église en France, dans le domaine de l'instruction populaire, pendant les siècles qui ont précédé 1789.