‹ La charité catholique en France avant la RévolutionChapitre 15 sur 28 · OC · texte numérisé non relu

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donnait tout son revenu aux pauvres de sa paroisse, et il ne cessait de les encourager à lui demander librement les choses dont ils avaient besoin, leur disant toujours que son bien leur appartenait. Cependant, pour mettre de l'ordre dans ses charités, il les réunissait deux fois la semaine et leur distribuait du pain pour trois jours, en ayant soin d'en donner du plus blanc le dimanche, avec de la viande et du vin, selon les nécessités de chacun.

C'est à lui que l'on doit l'institution de la Bourse de saint Evre. Attentif à tous les besoins et ingénieux à les secourir, il ne se contentait pas de soutenir de ses avances les artisans et les marchands qui se trouvaient dans la gêne; il eut l'idée, pour relever ceux qui étaient tombés dans de mauvaises affaires, de fonder une caisse commune, qu'il appela la Bourse de saint Èvre , en mémoire du saint évèque de Toul de ce nom qui fut, au vne siècle, un des plus beaux modèles de charité. C'était une sorte d'association de

prévoyance et d'assistance mutuelle, destinée à procurer des fonds aux victimes de la mauvaise fortune. La bourse était alimentée par les cotisations de ses membres, par des dons volontaires, des legs pieux, le produit des amendes. Lorsqu'un artisan avait besoin d'une avance, lorsqu'un marchand se trouvait arriéré dans ses affaires, on leur prêtait une somme en rapport avec leurs besoins, pour permettre à chacun d'eux de continuer son travail, son négoce. Cet établissement réussit à merveille; la Bourse de saint Evre eut tant de succès, que de l'argent remboursé et recueilli par les dons et les legs on put constituer un fonds qui resta longtemps affecté à la même œuvre. Ainsi la charité d'un saint prêtre devançait, au commencement du xvne siècle, par une institution aussi ingénieuse que pratique, nos caisses d'épargne et nos compagnies d'assurance modernes.

Cette création du B. Pierre Fourrier ne resta pas isolée; elle inspira des fondations analogues dans plusieurs endroits. A une autre extrémité de la France, on voit un évèque de Montpellier, M'Jr de Pradel, établir dans son diocèse, sur la fin du xvnc siècle, une œuvre du même genre, le prêt gratuit et charitable. Cette création, soutenue par ses successeurs, est encore vivante à Montpellier depuis deux cents ans. En 1742, l'évèque Jean de Gaulet, frappé des services rendus par cette œuvre, l'inaugurait dans sa cité épiscopale de Grenoble, et, dit l'historien de la ville, « comme tous ses prédécesseurs, faisait bénir sa mémoire par les bienfaits de sa charité. »

Le prêt sur gages était une ressource toute trouvée en cas de gêne ou de détresse momentanée. Aussi a-t-il été pratiqué de tout temps, et de tout temps a-t-il donné lieu aux abus de l'usure. Pour y remédier, un moine italien, Barnabe de Terni, avait eu l'idée de fonder à Pérouse, au xve siècle, le premier Monl-de-piété. De là l'institution nouvelle s'était propagée rapidement en Italie ; mais, contrairement à l'intention du fondateur, qui avait voulu le prêt gratuit, un grand nombre de ces établissements, s'écartant de la pensée charitable primitive, exigeaient, malgré de nombreuses protestations de théologiens, un intérêt, il fallut l'intervention du pape pour réglementer l'institution des monts-de-piélé, de manière à leur permettre de trouver dans un modique intérêt, qui n'eût rien d'usuraire, les ressources nécessaires pour subsister avec les dons de la charité publique.

Mais, chose remarquable, les monts- de -piété tardèrent longtemps à passer d'Italie en France. Les tentatives faites pour les y implanter échouèrent, soit qu'ils y fussent moins utiles, soit que les répugnances pour le prêt à intérêt fussent plus vives de ce côté-ci des

Alpes que de l'autre. L'intervention du pouvoir royal eut de la peine à vaincre les résistances que les monts-de-piété rencontraient dans l'opinion. Par les lettres patentes du 9 décembre 1777, les administrateurs de l'hôpital général de Paris avaient été autorisés à en créer un eux-mêmes.

« L'archevêque d'alors, Christophe de Beaumont, se montra défavorable à l'institution. Comme on lui représentait que cet établissement procurerait, chaque année, cent cinquante mille livres à ses pauvres : « Eh bien, répondit-il, je m'oppose encore à cette usure publique, et je fournirai moi-même aux pauvres deux cent mille livres !. »

Celte charité toute spontanée valait mieux; mais à son défaut l'institution des monts -de -piété, sagement réglementée, était appelée à rendre des services dont la société moderne, avec son organisation plus égoïste, ne pouvait plus se passer.

Au xviiic siècle , le clergé a eu l'idée ou même a été l'initiateur de plusieurs des institutions de prévoyance et d'assistance publique dont on a fait honneur à notre temps.

Ce ne sont pas seulement les évêques qui étaient à la tête du mouvement pour l'amélioration du sort de la classe ouvrièie, au moyen de la création des ateliers de travail , des manufactures publiques, des bureaux de charité, des institutions de prêt charitable et de mutualité : on voit aussi de simples prêtres, des curés de campagne , donner un concours actif à ces diverses œuvres nouvelles d'assistance. Voilà, par exemple, deux prêtres normands, du diocèse de Baveux, dont les œuvres, par hasard, ont été remises en lumière. L'un d'eux, Jean-Louis Coulombet, fut curé de la paroisse de Saint- Denis- sur- Sarthon pendant trente ans. On le voit instituer successivement une œuvre de secours en pain , une manufacture de dentelles en faveur des pauvres, des prix aux ouvrières fileuses, participer à la fondation d'une société d'agriculture à Alençon, de concours agricoles, avec prix dans la région et d'écoles gratuites, établir l'œuvre du prêt charitable en blé de semence, créer un bureau de conciliation, pour prévenir et arrêter les procès. L'autre, Robert le Goux, curé de la Chapelle-Gautier, consacre une somme de six mille livres à diverses œuvres de bienfaisance , notamment à fonder plusieurs dots de deux cent cinquante livres pour des filles pauvres de la paroisse, de dix-sept à vingtsept ans, devant épouser de préférence des garçons de la Chapelle- Gautier2.

1 Sicard, o. c, p. 403.

2 Congrès des sociétés savantes à la Sorbonne, 1892.

« À celle époque, dit l'abbé Sicard en parlant des derniers siècles, où les évêques, par leur rôle religieux, politique et social, par une longue tradition de bienfaits, étaient encore véritablement les pères de leur peuple, leur sollicitude s'étendait sur tout le diocèse, et il n'était pas un progrès pouvant améliorer la condition matérielle ou morale de leurs ouailles, qu'ils ne fussent prêts à provoquer, à appuyer de leur crédit et de leur bourse.

« On ignore généralement que c'est à eux que l'on doit, sous l'ancien régime, le fonctionnement de nos assurances contre l'incendie, sous forme de contribution à une quête annuelle. Dans l'est, dans le nord, les maisons couvertes de chaume étaient fréquemment la proie des flammes. Les victimes de ces désastres faisaient des quêtes sans fin dans les diocèses. Pour parer à ces abus, les prélats établirent un bureau de secours pour les incendiés. »

Dans plusieurs diocèses il s'appelait la Caisse des incendiés. C'était une institution tout ecclésiastique, et que les intendants des provinces se bornaient à favoriser et à recommander.

Un mandement de Mor de la Luzerne, évêque de Langres, daté de 1774, explique le fonctionnement de cette institution. Les curés avaient ordre de choisir dans leur paroisse une ou plusieurs personnes, qui avaient mission de faire la quête pour les incendiés deux ou trois fois par an. Ils étaient eux-mêmes exhortés à les accompagner chez leurs paroissiens. Le curé inscrivait le produit de la quête sur un registre. Tous les curés versaient à leur doven les sommes reçues; les doyens, à leur tour, remettaient cet argent au trésorier général , qui était un chanoine de la cathédrale. Si quelques paroisses n'avaient pas contribué à cette quête générale, il leur était signifié qu'elles ne participeraient pas aux secours si elles ne prenaient point part aux charges. Les curés qui avaient ainsi réuni les fonds avaient mission de les répartir. En cas d'incendie, ils appelaient un ou deux experts pour connaître le dommage. Ils leur adjoignaient deux ou trois des principaux habitants, et des plus honnêtes gens, pour voir et estimer la perte du mobilier, bestiaux , grains, denrées. Tous devaient signer le certificat.

« Cette forme d'assurance, ajoute avec raison M. Sicard, ne valait -elle point la nôtre? Elle avait l'avantage d'enrôler tous les habitants d'un diocèse, alors qu'aujourd'hui encore c'est le petit nombre qui se prémunit contre le danger, de leur donner une sauvegarde par le versement d'une aumône modique, d'entretenir enfin un sentiment de fraternité en faisant concourir tout le monde à réparer le malheur de chacun. » La Caisse des incendiés fut établie en 1774 par Mo1' de Juigné, pour le diocèse de Lvon.

Ce fut une heureuse innovation du XVIIIe siècle, que cette initiative prise par les évèques pour établir une administration générale de secours contre l'incendie. Plusieurs d'entre eux, même, s'efforcèrent de supprimer la cause la plus générale des incendies à la campagne, en exhortant les paysans à remplacer leurs toits de chaume par des tuiles. L'archevêque de Reims, Talleyrand-Périgord, s'engagea à payer la différence du prix de la toiture; la Rochefoucauld, évèque de Saintes, offrit de fournir à ses frais le bois de charpente aux indigents. C'était de la meilleure charité pratique.

Sous l'impulsion des évèques, le bureau des incendies s'organisa partout où il y avait nécessité. L'institution s'était généralisée au moment de la Révolution. Comme tant d'autres choses, elle fut détruite à celte époque. Dans les départements quelques préfets essayèrent de rétablir l'ancienne organisation sous le nom de Caisse des incendies. 11 fallut attendre jusqu'en 1820 pour l'établissement des premières sociétés d'assurance. Mais ici il n'est plus question de charité. L'intérêt est tout, de part et d'autre, dans le contrat d'assurance contre l'incendie.

Mais avant que la charité chrétienne n'organisât cette forme d'assurance contre l'incendie, elle s'était déjà employée à porter secours contre le fléau. En France il n'y avait point, dans les villes, de corps de pompiers. C'étaient les religieux mendiants, à robe de bure, à pieds nus, capucins, récollets, cordeliers, observantins, jacobins, carmes, qui en remplissaient les fonctions, avec les a étouffeurs de feux » , charpentiers, maçons, couvreurs et autres ouvriers de bonne volonté. Plusieurs veillaient la nuit dans les couvents. Dès qu'un incendie était signalé par quelque guetteur, ils donnaient l'alarme. Les autres accouraient immédiatement sur le lieu du sinistre, munis de seaux, de cordes, de haches, de crampons et d'échelles. Les secours s'organisaient aussi bien que possible, avec l'insuffisance des moyens, à l'aide des voisins et des passants. Le feu du Palais de justice, en 4618, celui de l'Hôtel- Dieu , en 1643; l'incendie des Tuileries, de l'Opéra et plusieurs autres, au xviir3 siècle, montrèrent à l'œuvre le simple et admirable dévouement des pauvres religieux. Leur courage était légendaire.

Le souvenir en a été conservé pour l'incendie de l'Hôtel-Dieu, dans les Mémoires de Mme de Longueville. Les capucins, les carmes et les jacobins, au nombre de plus de deux cents, pénétrèrent dans les salles déjà envahies par les flammes, et chargèrent sur leurs épaules les malheureux malades, qui poussaient des hurlements effroyables. Le curé de Notre-Dame mit l'église à la disposition des victimes. Bientôt la nef, les bas -côtés et les chapelles s'encombrèrent de

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moribonds. Tous les malades furent ainsi sauvés, mais les moines payèrent le plus cruel tribut au fléau : plus de vingt succombèrent au milieu des plus affreux tourments '.

Mme de Sévigné signale aussi dans ses lettres le dévouement des capucins lors de l'incendie de l'hôtel de Guiraud. « Pleins de charité et d'adresse, ils travaillèrent si bien qu'ils coupèrent le feu. »

Même après la création des « gardes des pompes du roy », les bons religieux continuèrent de se charger d'éteindre, sous Louis XV, les feux. Ils faisaient même le service de pompiers dans les théâtres. Par deux fois, en 1763 et en 1781, l'Opéra fut sauvé par eux. Dans le premier incendie il en périt deux. Gela parut plaisant aux beaux esprits du temps. « On dit, écrit le comédien Favart dans ses Mémoires, qu'il a péri quinze personnes dans cet affreux désastre : cela n'est pas vrai, nous en sommes quittes pour un récollet et un capucin. » On ne disait même pas leur nom. C'est vers la fin du règne de Louis XVI seulement que fut organisé le corps des pompiers civils. La charité avait encore ici devancé l'administration.

A une époque où l'on ne parlait que de progrès et de réforme, on voit le clergé coopérer activement à toutes les œuvres sociales propres à améliorer la condition des ouvriers et des pauvres. Il encourage l'industrie et les travaux agricoles. Il favorise les institutions nouvelles de secours et de prévoyance. L'évêque de Pamiers, d'Agoult de Bonneval, inaugure les états généraux de Foix, qu'il présidait en 1788, par un discours dans lequel il expose les améliorations qui lui paraissent le plus désirable pour la contrée : ouverture de chemins, extension des prairies artificielles, établissement de manufactures. L'évêque de Coutances, Talane de Chalmazel , établit un atelier de blonde pour les ouvrières et une tissanderie pour les hommes. Mar de Luynes, évèque de Bayeux, crée une manufacture de dentelles, et Mar d'Autichamp, évêque de Tulle, une manufacture de serge.

C'est un prêtre, l'abbé Salignac de Fénelon, neveu de l'illustre archevêque de Cambrai , qui a créé l'industrie minière dans la région de Montceau-les-Mines. Bienfaiteur du pays, il développe les travaux d'exploitation de la houille, et en facilite le transport en perçant des voies de communication. Il tira ainsi de la misère une population pauvre et perdue au fond des bois.

Du Bellay, évèque du Mans, s'était appliqué avec ardeur à perfectionner le jardinage dans son diocèse; il faisait venir des arbres

1 0. Havard. le Monde. G juillet 1895.

de l'étranger. Un autre évêque du Mans, Ma1' de Goussans, achète du blé de semence pour les cultivateurs en détresse. A Embrun, l'évêque, M9r de Leyssin, établit un grenier public. Un prêtre, l'abbé Rosier, savant agronome, publie un Dictionnaire d'Agriculture des plus considérables et des plus utiles.

Dès 1755, de Barrai, évêque de Castres, propageait activement la culture de la pomme de terre. Pour détruire le double préjugé qui faisait considérer ce nouveau tubercule comme pouvant engendrer des fièvres pernicieuses et appauvrir à jamais par sa culture le terrain, il adresse de nombreuses instructions à ses prêtres sur les véritables propriétés de ce précieux végétal , et même leur en impose par mandement la culture comme un devoir sacré. Ainsi, un évêque avait devancé les efforts si louables de Parmentier pour la propagation d'une plante alimentaire, que l'on a appelée avec raison le « pain des pauvres ».

Le besoin général de réorganisation sociale et d'améliorations publiques qui possédait la société de la fin du xvnr3 siècle avait trouvé le clergé prêt à prendre toutes les initiatives généreuses, à seconder toutes les entreprises utiles. Avec son concours et l'appui de la royauté, une sage rénovation de la société aurait pu s'opérer pacifiquement, sans les destructions ni les violences du régime révolutionnaire.

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