DE PAR LE ROY, CHER ET BIEN AMÉ
Nous vous mandons et ordonnons de remettre au pouvoir de: l'officier qui vous rendra la présente le Sr abbé de Moncrif, moyennant quoi vous serez bien et valablement déchargé. Si n’y faites faute, car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le 7 août 1752.
Le P. Pécoul rend grâce au lieutenant de police : « Je ne puis trop vous témoigner ma vive reconnaissance, attendu que depuis son absence, la paix et la tranquillité règnent dans notre maison. » Et, trois semaines après, il expédie à la Bastille par le carrosse de Senlis, une valise et un paquet renfermant. les hardes, effets et papiers de Moncrif (4 perruques, un sac à
poudre, une écritoire, une paire de mouchettes, une montre d’argent, 10 volumes, etc. (1).
$ 2. La vie des pensionnaires de Demi-liberté
Les « Bâtiments de Demi-liberté » sont affectés aux aliénés calmes et inoffensifs, aux convalescents, aux correctionnaires à qui on a réussi « à inspirer l’horreur de leurs dérèglements ». Ces pensionnaires, qui forment environ la moitié du nombre total des hôtes de la maison de force, sont répartis dans trois bâtiments distincts.
Le premier bâtiment (34 mètres sur 6 m. 50) se trouve à l'extrémité du jardin, en bordure de la rue du Perrier (rue du Temple actuelle). Il a 16 chambres carrées (4 mètres de côté environ) ; 8 au rez-de-chaussée et 8 au premier étage. Ces chambres, toutes à cheminées, sont garnies d’un lit, d’une table et d’une chaise. L'une d’elles est, en 1780, « fournie par les meubles du pensionnaire qui l’occupe ». Les chambres donnent sur un corridor de 33 mètres environ de longueur sur ? mètres de largeur, qui sépare les chambres de la rue. Les fenêtres de celles-cis’ouvrent sur le jardin de Demi-liberté.
Le second bâtiment (24 mètres sur 9 mètres) donne sur la rue Sainte-Geneviève. Au rez-de-chaussée est l’infirmerie des pauvres malades. Le premier étage comporte 9 chambres de pensionnaires d’environ 2 m. 80 de hauteur.
Le troisième bâtiment est réservé aux officiers invalides « en démence ». « On a construit dans ce triennat (1777-1780) un bâtiment pour MM. les officiers invalides avec 11 lits répartis en 2 salles, de 7 et 4 lits, plus une chambre pour le garçon. Il ÿ a des séparations, de lit en lit, avec des rideaux de toile grise, des chaises, des tables et un poêle de fonte. Une salle commune est garnie de deux tables, d’un sofa de paille et de six chaises (2). »
Un quatrième bâtiment (12 mètres sur 8 mètres) est situé dans la Demi-liberté : c’est l’infirmerie des pensionnaires avec un
(1) Ravaisson, Arch. Basi., XVI, 264-266 ; Arsenal, ms. 11811 et Arch. Préfect. police, Carton Bastille, IV, f. 387-389.
‘: (2) Inventaire 1780 (Archives hosp. Senlis).
premier étage (« Salle des imbécilles ») (1). Notons encore, parmi les locaux de la Demi-liberté, la salle de billard, la bibliothèque, des lieux communs, enfin la tribune de Demi-liberté, à l’angle du chœur de SOU et de la salle des pauvres malades. De cette tribune, qui s'ouvre dans l’église par une large baïe, les pensionnaires assistent chaque jour aux offices.
La stricte observance de la règle, en usage à la Force, s’adoucit notablement à la Demi-liberté. Ces pensionnaires vivent en commun dans la journée et bénéficient de divers « allègements ». Certains ont même la clé de leur chambre. Ceux dont la chambre n’est pas chauffée obtiennent la faveur de prendre leurs repas avec d’autres qui ont une « chambre à feu » {2). Latude, qui a séjourné près de deux ans à Charenton (1775-1777), a laissé d’intéressants renseignements sur la vie de Demi-liberté.
D’autres [fous] n’éprouvent ces accès de fureur que périodiquement et à certaines époques de l’année ; pendant tout le restant du temps, ils jouissent de leur esprit et de leur raison, alors on leur laisse toute liberté dans la maison. On ne les enferme qu’à l'instant où ils sont prêts à tomber dans cet état fâcheux : d’autres enfin n’ont qu'une démence douce, ceux-là ont ordinairement la permission de sortir de leur chambre, de se voir, de se réunir, de se promener dans toute la maison (3).
Ces pensionnaires ont la « liberté des corridors et la liberté des cours » ; ils peuvent se promener dans l’enclos du couvent, «écrire, gérer leurs affaires », jouer à divers jeux, passer leur journée au jardin. « Il se trouve certains pensionnaires qui
nt la licence d’aller et de venir comme bon leur semble (4). » En 1757, « 20 pensionnaires (sur 45 environ) ont la jouissance d’un grand jardin pendant tout le jour ». On voit dans ce jardm, qui a environ 60 mètres sur 32 mètres, un « petit berceau avec un banc... qui peut servir en été de couvert contre les ardeurs du soleil à ceux qui veulent prendre l'air, un petit colombier
(1) Cf. chap. VI, Quartiers de classement.
(2) Latude obtint « de prendre ses repas dans Ja chambre d’un de ses compagnons, dans laquelle il y avait toujours du feu et nombreuse compagnie » (Mémoires, IX, p.31). Cf. l'observation de Latude in Sérieux et Libert, Les anormaux à la Bastille.
(3) Latude, Mémoires, Il, p. 18.
(4) Dossiers de la lieutenance de police, passim.
avec cinq paires de pigeons, un cadran solaire et un château-d’eau en forme de pavillon (1) ».
Les pensionnaires se réunissent par groupes : MM. les officiers invalides, blanchis sous l’uniforme, chevaliers de Saint-Louis, content, inlassablement, leurs souvenirs de campagne durant la guerre de Sept Ans. Il y a là, de 1771 à 1784, les sieurs Divory (M. Saint-Antoine), ancien capitaine au régiment de Navarre, officier invalide, insensé, Claude Malebranche de la Boulaye (M. Saint-Boniface), ancien garde du corps, « aliéné », Marc de Challemaison, ancien mousquetaire du Roi, « aliéné », Louis de Chevrigny (M. Saint-Germain), ancien garde du corps, « aliéné », et quelques autres officiers invalides, tous pensionnaires du Roi (2). Un ci-devant capitaine au régiment d'infanterie du Roi, Leclerc- Dufresne, qui vient de passer un mois à la Bastille, pour « discipline militaire », déclare : « Je ne connais que peu d'hommes qui. aient plus de talent que moi pour la guerre, mais la mauvaise fortune me persécute à tous égards (3). » B. de Longchamp, cy-devant garde de la marine, fait le récit de ses exploits en Amérique, alors qu’il commandait la Victoire contre les forbazs. Il narre ses démêlés avec les ministres, qui lui ont valu trois embastillements, il expose ses inventions innombrables, dont une seule, « son nouveau cabestan pour faciliter la levée des ancres, mériterait une pension de mille écus, le grade de lieutenant et six mois après celui de capitaine. Ii n’a reçu que des disgrâces de toutes ces productions de génie ;.. les talents, les services longs et pénibles des anciens officiers ne comptent plus (4) ».
Aiïlleurs se groupent les jeunes libertins «assagis » : MM. Saint- Pierre, Saint-Denis et Saint-Jean cabalent à l’écart ; dans leurs conversations reviennent sans doute les souvenirs des jours de vie joyeuse, les regrets de la liberté perdue, l'espoir de la sortie. ou de l’évasion. D’autres s'amusent à faire parler les « visionnaires », les « imaginaires remplis d’idées chimériques » ; ils
(1) Inveniaires de 1757, 1771, 1774 et 1780 (Arch. Senlis, F1).
(2) « Registre servant à inscrire les noms de MM. les pensionnaires » (Arch. Senlis).
(3) Lettre de Leclerc-Dufresne au lieutenant général, Arch. Préf. police, Cartons Bastille, 2 et 4, et Arsenal, ms. 11716, f. 92.
(4) Arsenal, ms. 11168 (Lettres et Mémoires de B. de Longchamp). Cf., chap. III.
raillent ceux qui, « couronnés de feuilles de papier, marchent avec l'air d’une majesté grotesque », ils se moquent des « fous devenus imbéciles », des « esprits faibles donnant des marques d’ineptie et d’enfance » (1). Certains correctionnaires, plus «sages » ou plus sournois et « jouant un personnage d’hypocrite » — cherchent à entrer dans les bonnes grâces du « Directeur des pensionnaires » qui, « escorté de plusieurs domestiques affidés », surveille la promenade : ils « affectent la dévotion », ils donnent des « marques de repentir de leurs désordres » ; lisent des livres de piété et de morale, demandent « à approcher souvent des sacrements (2) ».
Si le temps n’est pas favorable aux promenades, les pensionnaires ont d’autres « délassements » : ils fréquentent les chauffoirs, la bibliothèque, grande pièce de 8 mètres sur 4 mètres, où ils trouvent des livres instructifs ou divertissants (3), les journaux auxquels la maison est abonnée : la Gazelle de France et, pour les officiers invalides, le Journal militaire. D’autres se rendent dans une grande salle (8 mètres sur 5 mètres) « fournie de couvertures et d’un tapis. », où se trouve un billard « pour l’amusement de ces Messieurs ». Ils peuvent y jouer aussi aux dames, au loto, aux échecs, au tric-trac. Le tabac aide à passer le temps ; la moitié environ des pensionnaires fument ou prisent (4).
Périodiquement, ils prennent un bain de pieds, un grand
(1) « Un des plaisirs les plus piquants que nous connûssions, rapporte Latude ‘était la singularité de plusieurs fous aimables que nous avions admis parmi nous et dont plusieurs avaient les saillies les plus plaisantes » (II, p. 7, 8, 39). Les pensionnaires « laisseront absolument en repos ceux qui ont l'esprit faible et ne se moqueront jamais » (Règlement de Saint-Yon).
(2) Livres de piété et de morale de la bibliothèque des pensionnaires : L'année pastorale ; Morale chrétienne ; La défense de la foi de l'Église contre le livre intitulé « Apologie du jansénisme », par l'abbé Isaac Hubert ; Les exercices de la vertu et de la perfection chrétienne, par le R. P. Alphonse Rodrigue, jésuite ; Explication du Nouveau Testament, etc. (Inventaire de 1771, Arch. Senlis, ES).
(3) Histoire de France en 26 volumes ; quelques ouvrages de Voltaire ; Les Anecdoles anglaises, ecclésiastiques, espagnoles, musulmanes... , orientales. et des républiques chinoises, 15 vol. ; Les Fables de La Fontaine ; Les Causes célèbres, 23 vol. ; Les délices de la France ; Histoire générale ; Entretiens de physique amusante ; L'Homme de guerre ; Ouvrages d’ histoire, de jurisprudence, d'art et de science ; Auteurs classiques, etc. (Inventaire, 1777, ES).
(4) Sur «une feuille de tabac » du 1er avril 1772, on relève 22 noms sur environ 48 présents. Le tabac est aux frais des pensionnaires (Arch. Senlis, Inventaires de 1777 et 1780).
bain (1). Tous les huit jours le garçon chirurgien rase, accommode, pommade, frise, poudre et divertit par ses commérages MM. les pensionnaires. Dans le sac à poudre de l’un d’eux il glisse parfois une lettre venue de Paris qui échappera ainsi au contrôle des religieux (2). À dates fixes, c’est la visite du confesseur : il engage ses pénitents à se «convertir », à faire une « confession générale », à communier, il leur prodigue ses pieuses exhortations et ses c<onsolations.
Nombre de pensionnaires occupent leurs loisirs à écrire : « on ne leur refuse pas le papier, l’encre et les plumes, mais ils doivent rendre compte du nombre de feuilles de papier qu’ils ont reçu ». Les uns cherchent dans leurs lettres à attendrir leurs parents ; ils parlent de leurs « salutaires réflexions sur leur vie débordée » ; ils sont, à les en croire, à jamais « corrigés ». D'autres, les « visionnaires », rédigent des Mémoires sur les questions les plus diverses et maints projets de réformes ; ils adressent requêtes et suppliques au ministre, au lieutenant de police, à l’intendant. B. de Longchamp, graphomane infatigable, « homme à projets », à peine arrivé de la Bastille où il a été détenu pour la troisième fois, fait lettres sur lettres au lieutenant de police M. de Marville ; il se plaint de « gémir dans une dure et rigoureuse captivité ». Il adresse au ministre un Mémoire des jusles motifs que B. de Longchamp expose pour oblenir la délivrance de sa captivité : il y fait une longue énumération de ses inventions sans nombre et expose ses projets politiques, diplomatiques, financiers, militaires, religieux, etc. ; il rappelle « les productions de génie qu’il a mises au jour pour le service de la marine et dont il n’a reçu que des disgrâces.. Ces productions d’un esprit sain et droit ne doivent pas être confondues avec celles de tous ces visionnaires qui fatiguent sans cesse les ministres par leurs chimères (3) ». Un autre, Férouillat, rédige un
(1) Cf. chap. VI : « Il y a deux baignoires et une bassine de cuivre qui sert à MM. les Pensionnaires pour laver leurs pieds. »
(2) Arsenal, ms. 11941, f. 135-139 ; lettre de Patte, garçon-chirurgien, renvoyé de Senlis, en 1756, par le prieur Dugauguet, pour « trahison » et emprisonné pour ce fait à Bicêtre, sur l’ordre du ministre, « pour en imposer aux autres » : « Il faut que tu me rendes un service, écrit Patte à son remplaçant, c’est de faire tenir une lettre à M. Saint-Denis (le pensionnaire Dionis) ; tu peux lui mettre dans son sac à poudre en l’accomodant.….. »
(3) Arsenal, ms. 11168, années 1742, 1743.
Mémoire à nos Seigneurs: du Parlement, pour remplir auprès de vous la mission dont Dieu l’a chargé (27 mars 1753).
Moncrif, mis à la Demi-liberté parce qu’il est plus calme, n’a guère de loisirs : il ne quitte pas son écritoire et passe ses journées à écrire à toutes les autorités, à divers personnages en vue, au Roi lui-même : épîtres en prose et en vers, innombrables et interminables Mémoires justificatifs, requêtes, « réfutations des fausses impostures » des pièces de procédure, protestations, discussions historiques, théologiques, scientifiques, Juridiques, etc. Prodigieuse est l’activité de cet «esprit artificieux et processif » : il a toujours, éerit-il, « plusieurs petits ouvrages sur le métier ». Diverses lettres et une procuration, qu’il veut faire passer à l'insu des religieux, sont interceptées (1). Quelques pensionnaires, au lieu de remettre leurs lettres au prieur, qui doit «en prendre lecture et les cacheter de son cachet », cherchent à les faire passer clandestinement avec la complicité d’un domestique, d’un pensionnaire rendu à la liberté, ou même du confesseur (2) ».
En dépit des distractions : jeux, promenades, lecture, visites, correspondance, les jours s’écoulent lentement dans la monotonie d’une vie claustrale, réglée d'heure en heure avec exactitude. Rien ne peut faire oublier la Hberté perdue. Qu’elle est cruelle incertitude touchant la durée de la détention ! En attendant la sortie tant désirée, aliénés convalescents et correctionnaires « amendés » cherchent à obtenir un « adoucissement » à leur situation présente : passage de la Force à la Demi-liberté ou de la Demi-hiberté au Bâtiment de Liberté. A l’aide des documents de l’époque et de ce que nous savons de la vie des psychopathes dans nos asiles, on imagine aisément les conversations tenues au jardin, dans les « corridors » ou « les chauffoirs », les confidences des pensionnaires, leurs commentaires sur leurs compagnons, les critiques qu'ils font des religieux, leurs récriminations, leurs délations, leurs complots.. C’est un microcosme original que composent « insensés, visionnaires, extravagants, liber-
(1) Les écrits de Moncrif, qui remplissent le carton 11811 des archives de læ Bastille, à l Arsenal, sont les uns autographes, les autres admirablement calligraphiés ; prolixes et spécieux, ils témoignent d’une exaltation intellectuelle caractéristique, sans d’ailleurs aucun désordre dans les idées.
(2) Le vicaire des Capucins de Senlis, homme compatissant, veut bien se charger d’intercéder en leur faveur auprès de leurs parents (voir chap. IV).
tins, scélérats », dont les ordres du Roi ont purgé la société.
Mille faits, qui ne seraient ailleurs que des incidents banals, éveillent, dans le silence conventuel de la Charité, un long et retentissant écho. Par les visites des parents, par les religieux, par les « nouveaux arrivants », par le barbier, les domestiques, le confesseur, on apprend quelques nouvelles du monde extérieur et les événements, vrais ou faux, de la elôture. On ressasse les « bruits qui courent », on se passionne pour les moindres « historiettes » et racontars ; on s'intéresse aux divers incidents : transport à l’infirmerie d’un pensionnaire fiévreux, d’un mélancolique « triste et comme n'étant pas à luy, ayant des idées du couteau... obstiné à ne prendre aucune nourriture » ; mort d’un compagnon de captivité ; décès du prieur Simon Giraud (1760) qui est mhumé dans les caveaux de l’église ; punition d’un libertin « indocile » qui est « resserré » à la Force ; départ du sous-prieur qui vient d’être élu prieur de la Charité de Château-Thierry, arrivée d’un nouveau « Directeur des pensionnaires » venant de la maison de Charenton ; voyage du P. prieur Pécoul à Compiègne où il va cfaire:sa cour » au lieutenant général M. Berryer, se plaindre de l’abbé de Moncrif et supplier qu’on le débarrasse de cet hôte insupportable (1), etc. Chaque mois, c’est la réunion du Chapitre : « Les religieux sont assemblés par le son de Ia cloche pour traiter des affaires temporelles de la maison. » L'élection d’un nouveau prieur — tous les trois ans — est un événement d'importance : sera-t-il plus charitable, plus compatissant pour les infortunés dont la liberté dépend de ses « bons témoignages » ? En 1759, le prieur Dugauguet revient de Paris où il a assisté au « Chapitre Général » ou « Provincial » qui se tient à la « Maison du Noviciat », aux fêtes de la Pentecôte ; il annonce que le F. Simon Giraud a été, fait exceptionnel, élu prieur pour la cinquième fois. Les jours suivants, il est procédé, comme à chaque triennal, à l’inventaire général de la maison sous la surveillance du prieur sortant de charge et de son successeur.
On apprend avec curiosité, par les indiscrétions des pension- naires libres et des domestiques, les censures portées par le
(1) Ravaisson, Arch. Bastille, XVI, p. 264.
LQ
R. P. Provincial, au Chapitre Général, contre certains religieux qui « quittent leur habit régulier » : robe de bure noire avec scapulaire et capuce rond, ceinture de cuir noir, chapeau de Caudebec.
« L'introduction d'aucune singularité à la robe » a été de nouveau défendue par le P. Provincial. Sont interdits « les bas blancs ou fins, les collets de toile au col, les boucles jaunes aux souliers, les bijoux (montres de prix, tabatières d’or ou de fantaisie), le port des cheveux longs, l’usage de poudre pour les cheveux, à la façon des séculiers ».. Il est fait défense aux Frères de « se déguiser quand ils vont en campagne, de sortir sans compagnon, contrairement à la règle de saint Augustin, de sortir, en été, hors du couvent après le silence sonné, de se promener avec des personnes du différent sexe, d’aller boire ou manger en ville, de panser des femmes ou filles, de se tutoyer, de jouer à des jeux défendus par les Constitutions, de négliger le lavement des pieds, de faire entrer dans les lieux réguliers, dans leurs dortoirs et cellules des personnes du sexe féminin, et de leur donner l'hospitalité ou à manger dans l’intérieur de la clôture, à moins de cas extraordinaires et indispensables, limités aux Maisons de pensionnaires... de lire des ouvrages contre la religion, d'employer des femmes ou filles en qualité de cuisinière, blanchisseuse,.… innovations contraires à l’essence des antiques et saintes observances (1) ».
Toutes ces défenses suscitent sans doute des commentaires empreints de malignité, de même que les aventures scandaleuses des prêtres et des moines mis en pénitence à Senlis par leurs Supérieurs.
L’admiration des libertins devait naturellement aller aux plus « mauvais sujets », à ceux qui s’enorgueillissent de leurs « débordements », de leur vie « crapuleuse », de leurs dettes, de leur passion effrénée du jeu, des femmes, du vin (2), et surtout aux «insolents », aux «natures indomptables : crânesinflexibles … têtes de fer, énergiques comme Satan », qu’on doit menacer
(1) Règlement et Ordonnances de 1706, 1717, du 7 juillet 1726 ; de 1729, 1735, 1780, Arch. Nat., FF1$ 84 ; Arch. hosp. Selles-sur-Cher, E3, E4 ; Arch. hosp. Grainvillela-Teinlurière, chapitres provinciaux de 1717 et de 1756. Les Règlements provisoires faits par le chapitre général de l'Ordre en 1789, afin « de réformer les abus et de repousser les innovations », renouvellent encore ces « défenses ».
(2) On recommande aux pensionnaires des maisons de force « de ne point parler aucunement des péchés qu'ils ont commis dans le monde ». Défense « de parler à mots couverts et à double entente », défense « de parler latin » (cf. Règlement de Saint- Lazare, Vié). d
du cachot. Tel Lejeune, âgé de 29 ans, déjà détenu à Bicêtre, Charenton, Tanlay et Saint-Lazare et que les religieux et la police tiennent pour un « scélérat de premier ordre, un homme des plus violents et à craindre, une nature diabolique, insensible aux corrections et non susceptible d’amendement », Il se vante de terroriser tout le monde : « Je ne crains rien parce qu’il y a assez de preuves que j’ai été fou pour que l’on me regarde encore de même. » Lejeune devait passer la moitié de sa vie dans les maisons d’insénsés ; à Charenton il fut enfermé longtemps « dans une cage de fer comme un furieux ». A Senlis, après avoir fait enrager les religieux par ses insolences, il tombe dans un état de « langueur ». Ses parents demandent alors sa translation à Saint-Lazare (1).
Certains événements graves surexcitent les esprits : évasions, tentatives d'évasion et de révolte, agressions d’aliénés « en fureur » ou de « scélérats capables de tout entreprendre », transfèrements de «sujets qui mettent tout en combustion », arrivée de cavaliers de la maréchaussée pour empêcher une rébellion, etc. Les inspections solennelles de l’intendant de Paris, M. de Bertier de Sauvigny, les visites du ministre de la Guerre, M. d’Argenson, qui interroge plusieurs pensionnaires, suscitent une vive émotion et de grands espoirs. M. le subdélégué de Senlis vient plus fréquemment ; il fait « une visite exacte de tout ce qui concerne les personnes détenues ». C’est l’heure des plaintes, des SAR IqUes pour obtenir la liberté ou quelque « adoucissement »
De temps à autre, le lieutenant de maréchaussée Senlis vient, porteur d’un ordre de liberté ou pour procéder à une enquête au sujet d’une évasion, d’une trahison des domestiques, d’une sédition, etc. Le 7 août 1748, M. de la Braizière, « Écuyer subdélégué de l’intendant de Paris au département de la ville et élection de Senlis », se rend à la Force. C’est le prieur Simon Giraud qui est allé en personne lui demander de venir faire une information sur une affaire grave qui a mis la maison en émoi. Trois correctionnaires, Julye, « fabricateur de faux écrits », Paysac, renfermé pour vol, et Lenoir, ont fait signer à Beaumont, pensionnaire en démence, un billet de 10.000 livres. Le prieur
(1) Arsenal, Arch. Bastille, ms. 11396, f. 40, 43, 50.
déclare « que c’est à son insu que de pareilles pratiques se sont passées ». Le subdélégué lui donne acte de sa déclaration et fait comparaître les coupables. Son rapport est transmis au lieutenant de police (1).
L’inspection ou « visite personnelle et locale » du T. R. P. Provincial a lieu tous les deux ans environ. Ce supérieur, le R. P. Juste Vialard en 1765, vient s'installer pendant plusieurs jours avec son secrétaire à la Charité où, au deuxième étage du Bâtiment central, une chambre dite « du Provincial », avec un cabinet y attenant, et une autre chambre leur sont réservées, Le jour de la « visite générale », faite « avec toute l'exactitude et la diligence possible », la cloche sonne la retraite : chaque pensionnaire est «tenu de se retirer dans sa chambre et d'y demeurer enfermé jusqu’à ce que la visite soit entièrement fimie ». De même aucun religieux ne peut sortir sans la permission du R. P. Provincial (2).
En août 1765, un fait inattendu provoque un intérêt exceptionnel. Le lieutenant de police, M. de Sartine, envoie au prieur Théodose Brisson l’ordre de « donner connaissance aux pensionnaires du Règlement général pour toutes les Maisons de Force des Religieux de la Charilé ». De cette lecture, les pensionnaires ne retiennent, 1l va sans dire, que les devoirs des religieux et leurs propres droits : ils pourront ainsi contrôler les mesures « arbitraires » et se plaindre le cas échéant.
Le 1er octobre 1781, le comte de Balbi est amené à Senlis, en vertu d’une sentence d'interdiction, par M. Courtois, son curateur onéraire. Il est accompagné de deux laquais et d’un «homme de compagnie », Giraud, son ancien valet de chambre : tous trois resteront à la Charité avec lui. Ce personnage en vue, qui appartient à une illustre famille génoise, est marquis du Saint-Empire, colonel à la suite du régiment de Bourbon et franc-maçon. On raconte que sa femme, enviée pour son esprit, sa beauté, son élégance et pour les soins assidus que lui rend le comte de Provence, l’a fait interdire, puis enfermer pour se rendre libre. On répète les médisances reproduites par Bachau-
(1) Arsenal, ms. 11617, f. 374.
(2) Règlement, art. 14 et Ordonnances du ? février 1722 et de 1724 (Arch. Nat., FF15 84). |
mont dans ses Mémoires secrets (1). On envie les attentions exceptionnelles dont il bénéficie. Il est vrai qu’il paye une pension de 7.000 livres.
En 1754, trois prêtres, le P. Dupré, oratorien, âgé de 64 ans, l'abbé de Silly et l’abbé Le Flohe arrivent de la Bastille où ils étaient détenus depuis sept ans et plus. Ces prisonniers d’État évitent le contact des autres pensionnaires « pour n'être pas exposés aux écarts des insensés et des libertins » (2). Ce sont des pensionnaires du Roi, des jansénistes partisans des convulsionnaires, ces « fous de cabrioleurs » (Voltaire). Dans les papiers de l’un d’eux, le P. Laurent Dupré, on a trouvé une lettre d’une demoiselle Des Cantins, dont il était le Directeur, et « dont les convulsions consistent à contrefaire l’enfant » ; elle lui avoue qu’elle s’est fait donner le fouet par son oncle et qu’elle a eu la pensée de se faire donner ce nouveau genre de « secours » par lui, le P. Dupré (3). Par « les papiers et ustensiles servant aux convulsions qui furent saisis », on eut la preuve que Dupré était un convulsionnaire. Le prieur Simond Giraud, qui le tient pour « un homme d’esprit », mande au lieutenant général Berryer qu'il lui octroie « tous les adoucissements qui paraissent justes et raisonnables et qui s'accordent avec la sûreté de sa personne, la facilité des livres, une clef à sa chambre (dont on a le double), et toutes autres douceurs qui pourront dépendre des religieux (4) ».
(1) « I n’y à pas Tongtemps, écrit Bachaumont, en 1786, que Mme de Balby, qui passe pour ttrès galante, a été trouvée, suivant l’anecdote répandue parmi les courtisans, couchée avec un homme de la Cour, par son mari, qui a voulu tuer sa femme, un enfant de 18 mois et l’adultère : afin d'éviter les suites d’un pareil éclat, on a pris Je parti de supposer que cet époux infortuné était fou, de de saigner «en conséquence malgré lui et de le médicamenter comme tel. Cette mystification l’a outré, lui a même frappé réellement l'esprit » (Mémoires secrets pour servir ‘à l’histoire de la République des detres en France. Londres, 1786, t. XV, p. 253-4).
(2) Lettre du P. Dupré au lieutenant de police (avril 1754) (Ravaisson, Arch. Bast., XV, p. 371; cf. Placement d'office, chap. V).
(3) Lettre de la demoiselle Descantins au P. Dupré (Ravaisson, Arch. Bast., XVII, p. 287, et note de Duval, secrétaire de la lieutenance de police, 16, XV,
s (4) Après trois ans de séjour à Senlis, le P. Dupré eut « la permission de se retirer dans une maison de l’Oratoire ». L'abbé de Silly fut mis en liberté la même année (1758). Sur le mur de sa chambre de la Bastille, il avait écrit, peu après son arrivée : « l’horloge ne sonnera jamais pour moi l’heure de la liberté » (Mauclere, p. 134). La date de sortie de l’abbé Le Flohe, embastillé durant douze ans, n’est pas connue (Ravaisson, Arch. Bast., XV, p. 370-374 ; Arch. Senlis, F4; Arsenal, ms. 12493 et 11628).
La sortie d'un pensionnaire suscite, on le devine, un vif intérêt : on voudrait le charger de lettres clandestines, lui demander d’entreprendre des démarches en faveur de ses compagnons de captivité. Mais, par malheur, souvent les sortants reçoivent un ordre d’exil. De plus, par précaution, le prieur ne souffre pas que le libéré ait « aucune communication » avec les
autres pensionnaires :
Il prendra aussi les mesures les plus sages pour que ceux qui sortent de la maison de force n’emportent aucuns billets, ni obligations des autres prisonniers, soit qu’elles fussent contractées pour le jeu, soit pour toutes autres choses, et il empêchera qu’ils ne se chargent de lettres (1).
$ 3. La vie des pensionnaires de Liberté
Au « Bâtiment de liberté », au « côté de bonne volonté » sont les « pensionnaires libres », venus « volontairement » pour « se retirer des embarras du monde et ne plus penser qu’à leur salut ». À côté d’eux se trouvent aussi certains détenus qui « ont des lettres de cachet », si toutefois « les ordres du ministre le permettent » : « insensés dont la tête s’est remise », correctionnaires « amendés, revenus de leurs égarements », en un mot les « gens sages ». Tous ces privilégiés jouissent d’une liberté qui contraste avec la règle sévère de la Force. « A l’écart des fous et des libertins », débarrassés du triste habillement de la Maison, ils bénéficient de bien des « adoucissements ». Mais un pensionnaire « par lettre de cachet », s’il a obtenu du ministre ou du lieutenant de police l’autorisation de passer au bâtiment de Liberté, doit « faire sa soumission par écrit de ne point abuser de la facilité qu’on lui donne et de ne jamais sortir de la maison sans une permission expresse par écrit du ministre ou du lieutenant de police (2) ».
Les pensionnaires de Liberté vivent familièrement avec les religieux : les chambres des uns et des autres sont situées au deuxième et au troisième étages du « bâtiment de devant » ;
(1) Règlement, art. 5 : « Précautions pour les ordres de liberté. » (2) Arsenal, ms. 11628, f. 285.
elles « ont vue au midi sur le jardin et la campagne (1) ». Ils prennent leurs repas avec les Frères (2). De cette intimité quotidienne, ceux « qui ont des lettres de cachet » espèrent ce résultat que les religieux donneront sur eux de « bons témoignages » : leur sortie en dépend (3). Disposant de quelque argent pour leurs « menus plaisirs », ils peuvent s’approvisionner à la cantine « tenue au portail par un suisse », ou charger un domestique de faire quelques achats en ville (4).
Si les pensionnaires du « bâtiment de Liberté » sont enviés par tous, combien plus encore ceux qui obtiennent « la liberté du dehors, la liberté de la campagne des environs » à condition de ne pas « abuser de cette grâce et de ne pas découcher (5) ». C’est une faveur insigne, c’est aussi l’annonce de la liberté prochaine. Ils peuvent ainsi fréquenter la « promenade élevée, couverte d’arbres, les remparts garnis de plantations qui servent à embellir la ville », errer sur les bords de la Nonette et même « se promener à une lieue de la maison dans la forêt de Chantilly (6) ». Cependant cette faveur n’est pas toujours sans inconvénients. Certains pensionnaires par ordre du Roi abusent de
(1) Voici l'inventaire de la cinquième chambre des pensionnaires de liberté, au 2° étage : «une couchette, une paillasse, deux matelas, une couverture, une courtepointe, une couverture de lit de Damas cramoisy, un traversin, un oreiller, une paire de draps, une chaise-percée, une commode, une petite armoire, une table à tiroirs, un fauteuil à bras garni, une chaise garnie, deux chaises de paille, un chandelier argenté, un pot à l’eau, une cruche, pelle et pincettes, chenêts et garde-cendre, un petit miroir, six serviettes et un pot de chambre » (Inventaire, 1774; Arch. hosp. Senlis).
Certains pensionnaires disposent d’un appartement de deux pièces, « meublé convenablement », parfois avec leurs meubles personnels. Ils peuvent se faire servir leurs repas dans leur appartement.
(2) Il y a, pour les religieux, deux réfectoires au rez-de-chaussée de l’aile sud l’un d'hiver, de 6 mètres sur 5 mètres, avec une seule fenêtre ; l’autre, le « réfectoire d'été », de 8 mètres sur 8 mètres, avec six fenêtres donnant sur le jardin et la cour d'honneur.
(3) Ramet, entré le 13 septembre 1782 en vertu d'un Ordre du roi, passe au bâtiment de liberté le 9 décembre, et un mois après (12 janvier 1783), une lettre de cachet ordonne de le mettre en « pleine et entière liberté » (Arch. Senlis, F2).
(4) On vend à la cantine du tabac à priser et à fumer, des provisions, des « douceurs » et divers menus objets : tabatières de carton à deux livres (les tabatières d'argent ont été confisquées), etc. Latude y achète de la viande, des fruits, du sucre, du vin (Mém. authent., p. 145).
(5) Arsenal, ms. 11168.
(6) Un pensionnaire de la Charité de Pontorson écrit, en 1775, à l’intendant : « Ce cher prieur, qui me paraît un galant homme, me laisse la liberté d’aller aux environs me promener, pourvu que je me rende à l'heure des repas et surtout du souper » (Joly, p. 43).
« l’honnête liberté du dehors », s’enivrent dans les auberges, s’évadent et font un esclandre dans leur famille.
La femme de Navier se plaint au lieutenant de police Hérault que son mari «a non seulement la liberté de sortir, mais encore de faire un commerce de poisson. et qu’il se propose de venir à Paris au préjudice de l’ordre du Roi ». Le prieur fournit au lieutenant général des explications à ce sujet : « Il est sorti deux ou trois fois quelques heures de temps, en bonne et sûre garde, pour prendre l’air, accompagné de nos religieux et de quelques pensionnaires libres. » Et le P. Norbert Guillyn s’indigne contre cette « mauvaise femme » (1).
Les pensionnaires qui se comportent mal, ceux dont l’état mental s'aggrave sont réintégrés à la Demi-liberté (2). Nous avons sur la vie des pensionnaires de Liberté, chez les Frères de la Charité, en 1775-1777, le témoignage, non suspect de partialité, de Latude
Il y a [à Charenton] plusieurs salles communes, où tous les pensionnaires peuvent se réunir : dans l’une, il y a un billard, dans d’autres des tric-tracs, des cartes même, des gazettes et d’autres livres. On abandonne là tous les prisonniers à eux-mêmes ; ils jouissent, en général, lorsqu'il n’y a pas d’ordres particuliers, de la plus grande liberté. Il y a une chapelle où... on dit la messe, à laquelle ils peuvent ne pas assister ; on ne les force pas même à manger maigre les vendredis et samedis. Le matin on leur apporte à déjeuner dans leur chambre, en venant la leur ouvrir ; à onze heures ils y trouvent leur dîner, à six heures leur souper : un coup de cloche les avertit de ce moment ; un autre à neuf heures en été et à huit heures en hiver sonne la retraite ; il faut qu'ils se couchent alors.
Les pensionnaires se rendent des visites, donnent des concerts, travaillent, etc. (3). Ils peuvent même, par dérogation au Règlement, obtenir la faveur de prendre leurs repas en commun :
Chacun de nous, écrit Latude, était servi séparément dans sa chambre ; je proposai à mes compagnons de demander, et nous obtinmes
) Arsenal, ms. 10983, lettre du prieur à Hérault, avril 1729,
) Cf. chap. VI, Quartiers de classement, affaire d’Estournelles.
)} Vingt pensionnaires, rapporte Latude, armés de toutes sortes d'instruments, viennent tous les jours lui donner un concert pendant trois heures. D’autres font une « collection de gazettes » qu'ils lui envoient « dans sa chambre pour le désennuyer » (II, p. 16 et 23).
LA VIE DES PENSIONNAIRES 299 facilement la permission de nous réunir pour nos repas ; par ce moyen, ils étaient plus agréables. Nous avions formé une petite société...
Latude parle aussi de la « liberté de la campagne » et des autres « faveurs » :
Quelques-uns même obtiennent celle [la permission] d’en sortir (de la maison] pendant le jour. Leur sort est d'autant plus doux qu'ils sont ordimairement très gais… (1). « Les religieux... étaient très satisfaits de moi »; ils regrettaient de ne pouvoir, dès son arrivée, lui « accorder la liberté de toute la maison », mais il put, « faveur... que je n’avais obtenu que de la compassion des Frères », prendre ses repas dans la chambre d’un autre pensionnaire « dans laquelle il y avait toujours du feu et nombreuse compagnie. Souvent quelques-uns des religieux venaient causer avec nous. Je cherchais à les intéresser. pour obtenir toujours quelques faveurs nouvelles. J’ose me vanter de m'être attiré particulièrement la compassion de tous les religieux. Je passe dans l'esprit de tous pour un homme raisonnable. Si je venais à dire que je suis ensorcelé, tous ne diraient jamais plus une seule parole en ma faveur (2) ».
Le prieur de Charenton écrit au lieutenant de police au sujet J d'un « aliéné par intervalles » :
Lorsqu'il n’y a rien à craindre des fureurs où le met sa maladie, le pauvre garçon jouit de la liberté entière de la maison de force et même on le promène souvent dans les grands jardins que vous connaissez.. Il ne manque de rien (3).
(1) Le ministre Ponchartrain, en 1710, se plaint « que la maison de Charenton est une maison ouverte », où un pensionnaire « reçoit des visites et écrit sans qu'il fût possible de l'en empêcher » (Arsenal, ms. 12475).
(2) Latude, Mémoires, édit. 1835, t. IL, p. 30 à 38. Le récit de son séjour à Charenton, p. 5-56, est un tableau intéressant de la vie chez les Frères de la Charité ; de même le récit, encore plus sincère, des Mémoires authentiques (p. 150), rédigés à Charenton et publiés par Funck-Brentano. Cf. Funck-Brentano, Légendes el Archives…., J.-J. Dumoret et Sérieux et Libert.
(3) Ravaisson, Arch. Bast., XVIII, p. 448, lettre du P. Juste Vialard (26 oct. 1764) à M. de Sartine.
A la Charité de Château-Thierry, les « gens sages » étaient aussi logés dans le «Corridor des religieux ». Le subdélégué écrit à l’intendant, en 1785, au sujet de l’un d'eux : « Il jouit dans l’enceinte de la maison de toute sa liberté et vit continuellement avec les personnes à qui les causes de leur détention ou leur tranquillité actuelle permet d’habiter la partie libre, et avec les religieux, à la table desquels il est mêm admis » (Arch. Aisne, C. 688).
Des fenêtres de leurs chambres, qui donnent sur la cour d'honneur, ou du banc de pierre situé devant l’apothicairerie, les pensionnaires libres se distraient aux allées et venues des hôtes de la maison, aux scènes diverses qui accompagnent l'entrée ou la sortie des pensionnaires. C’est en général l’aprèsmidi qu’on voit arriver, par la belle route royale de Paris à Lille, les chaises de poste qui amènent à la Charité un insensé ou un correctionnaire. Les uns sont accompagnés par leurs parents ; d’autres sont conduits par un exempt de la Prévôté de l'Isle de France ou par un inspecteur de police en uniforme (1) : le sieur de Brown est « conduit par M. le chevalier de Belmont, souslieutenant de la maréchaussée de Charenton »; le sieur J.-L. Pissot est amené « par le sieur Dutrouchet, inspecteur de police » (1784) ; le 8 octobre 1756, un jeune libertin, Dionis du Séjour, est conduit à Senlis par le sieur Marion, commandant la maréchaussée de Charenton. Souvent arrivent des officiers de l’Hôtel des Invalides dont « la tête est dérangée » : tel le sieur Margouttier, qu’accompagnent « le sieur de La Faye, aide-major de la prévôté à l’Hôtel [des Invalides] et le sieur Bouyer, sous-lieutenant » (1786). Le sieur Daillebout, lieutenant en second des troupes de Cayenne, aliéné, est conduit par le sieur Lelong, archer de la Prévôté de la marine à Rochefort (1787) ; M. J.-B. Richard par le s' Puillet, inspecteur de police (1784), etc. (2).
Tantôt ce sont des évadés que reconduisent à la Charité des cavaliers de la maréchaussée ou des gens du voisinage qui les ont reconnus à leur accoutrement (pantoufles et absence de chapeau). Tantôt c’est le subdélégué qui vient notifier au prieur et à un pensionnaire un ordre de liberté. Un jour, c’est un malade ou un blessé qu’on porte à l’infirmerie des pauvres ; l’autre, c’est un homme mordu par un chien enragé : les religieux de la Charité sont en effet réputés pour le traitement des personnes suspectes de rage, et le subdélégué de Senlis, ainsi que
(1) L’exempt, vêtu de bleu, coifté d’un feutre noir, porte un bâton d'ébène garni d'ivoire aux deux extrémités. L'inspecteur de police, en habit de drap écarlate avec ceinturon de buffle blanc, a un bâton de commandement long d’un pied, à pomme d'or gravée aux armes du roi (Funck-Brentano, Leltres de cachet, p: 81 ; Marc Chassaigne, p. 197, 269). 1
(2) Registre des entrées. Arch. hosp. Senlis.
les syndics des paroisses du Valois, les envoient à l'hôpital des Frères (1).
Souvent arrivent, du camp de Verberie, distant de quatre lieues, des soldats, conduits par un sergent : atteints des « maladies infâmes que produit ordinairement la débauche », on les hospitalise à l’« infirmerie des militaires vénériens », dans la grande salle (11 mètres sur 11 mètres) du rez-de-chaussée de l’aile nord où sont 12 lits ou dans les deux salles hautes du premier étage. Là on les traitera par les « dragées antivénériennes de Keyser », médicament en vogue, que le ministre Terray a fait envoyer en 1772 aux intendants (2).
Parfois les pensionnaires prennent congé d’un Frère qui quitte par obédience la Charité pour aller demeurer dans une autre maison de l’Ordre. Il est fait défense aux religieux de « se mettre en voyage sans robe ni scapulaire, de se vêtir d’une redingote, comme il est arrivé », sous peine de « pénitence publique ». Avant son départ, le P. prieur lui donne son « viatique » (12 livres pour se rendre à la Charité de Roye en Picardie) (3), et fait « l'inventaire de ses malles, cassettes et porte-manteaux » dont le poids ne doit pas dépasser cent livres (4).
De temps à autre, « l'officier commandant la maréchaussée », le sieur Caron ou le sieur de la Balme, ou le brigadier de la maréchaussée, le sieur Lerouge, viennent, accompagnés d’un cavalier, pour capturer et conduire à Bicêtre, ou à la prison de Senlis, en vertu d’un ordre du Roi, un domestique coupable
(1) On lit dans l'inventaire de 1780 (Arch. hospit. Senlis) : « Il est dû par M. l’intendant pour les bourgeois traités à l'hôpital pour morsures de chiens enragés : 320 livres. » |
En 1780, Andry (Recherches sur la rage) parle du « traitement fait à Senlis à quinze personnes mordues par un chien enragé ». A Paris, c'est toujours à l'hôpital de la Charité que sont traités les malades atteints de rage. Administrateurs (le lieutenant de police Lenoir et les intendants) et médecins s’intéressaient vivement au traitement de la rage. L’intendant de Paris, Bertier de Sauvigny « désire qu’on mette la plus grande précaution, et même la plus scrupuleuse, dans le traitement », prescrit par le Dr Portal, professeur au Collège de France (lettre de son subdélégué du 13 janvier 1781, D: Roger Goulard, Sur quaire cas de rage traités par Antoine Portal, Soc. hist. de la médecine, février 1914).
(2) Lettre du Contrôleur général des Finances Terray, du 15 avril 1772 (Archiv. Aisne, C. 703).
(3) Arch. hosp. Roye.
(4) Ordonnances du P. Provincial de 1756 et 1762 (Arch. hosp. Selles, E3 et Af).
de « trahison » : tels Patte (1756), Jean Donon (17957), Pinson (1760). Ils y demeureront quelques semaines.
Quelquefois pénètre dans la cour d'honneur « le carrosse de remise » de la police, venant de la Bastille ou du donjon de Vincennes : c’est le lieutenant du guet, M. de Saint-Marc ou les lieutenants de robe-courte, les sieurs Vanneroux et d'Hémery, qui conduisent les prisonniers transférés pour « aliénation d’esprit » (1). Le 8 août 17952, l’inspecteur d’Advenel arrive de Paris dans un « fiacre de la police » : il est chargé de transférer de Senlis à la Bastille Moncrif, en vertu des ordres du Roi.
En janvier 1748, un « prisonnier sans nom » est transféré de la Bastille, sans doute comme insensé. Quelle consigne rigoureuse avait donnée le ministre de la Guerre ! C’est un « prisonnier d’État de la plus grande importance, que Sa Majesté ordonne être gardé avec toute la sûreté et le secret imaginables ». Dans la nuit du 27 au 28 janvier, le s° Caron, lieutenant de maréchaussée de Senlis, vient, accompagné de deux de ses cavaliers, pour le « conduire avec toute la sûreté et le seeret requis », dans une chaise de poste à deux places, au fort du Randouillet, près de Briançon, où « l’oiseau sera bien, sûrement et terriblement gardé » (2).
Certains nouveaux arrivants devaient piquer la curiosité en raison de quelques particularités : un « fou furieux » est conduit par deux inspecteurs de police, « lié et garrotté avec des cordes ». C’est ainsi qu'il lui a fallu faire, durant einq heures, le voyage de Paris à Senlis. Un correctionnaire, Fabbé Monnet- Desportes, « fléau de sa famille », déjà détenu à la Charité vingt
(1) Lettres de M. de Marville, p. x1 ; cf. transfèrement de Ferouillat, B. de Longchamps, Chéreau, de Kerouartz, etc.
(2) Les instructions du ministre au commandant du fort sont les suivantes : « Placer cet important prisonnier., dont vous devenez responsable..., dans la chambre voûtée la plus isolée et la mieux grillée qu’il y aura..., observant qu'il y ait une cheminée..., avec une garde non moindre d’un sergent et de huit hommes, qui fournira de jour et de nuit deux sentinelles, la baïonnette au bout du fusil, en dehors de Ia porte de la chambre... L’intention du roi est qu’il ne communique avec qui que ce soit, qu’il ne manque de rien pour la vie, qu’il soit bien traité en tout genre... bien nourri... avec du feu..., un bon lit, une table, quelques chaises, une chaise percée. » Toutes les lettres écrites par lui devaient être envoyées sous double enveloppe, « pour lui seul », à M. d’Argenson, ministre de la Guerre. L'identité et l’histoire de ce prisonnier sont toujours demeurées plus mystérieuses encore que ne le furent longtemps celles du Masque de fer (Ravaisson,, Archives Bast., XV, p. 397).
ans auparavant, arrive à Senlis, le 12 décembre 1751 : « L’exempt chargé de l’ordre du Roy, ayant tiré de sa poche une chaîne de bonne et suffisante longueur, [lui avait] enchaîné les pieds et les mains ainsi que le milieu du corps... acte de barbarie et de férocité », écrit l’abbé. « Les religieux surpris de me voir dans cette cruelle situation ont questionné mon conducteur (1). »
Le 11 janvier 1778, un capitaine d'infanterie, Delaville, « tombé en démence », arrive de l'Hôtel des Invalides, sous la garde d’un brigadier et d’un cavalier de maréchaussée ; mais « par ménagemént pour sa famille et pour lui rassurer la tête », le Gouverneur des Invalides leur a ordonné de se mettre « en habit bourgeois » (2). En décembre 1782, le curé de Pondron est amené en voiture à la Charité à une heure insolite, 7 heures du matin. On a apporté pour sa conduite, à la demande de l’évêque de Senlis, « les ménagements dus au ministère dont le curé est revêtu ». Afin d’« éviter tout scandale, l'officier a revêtu l’habit bourgeois et l’a capturé pendant la nuit à l’insu de ses paroissiens (3) ».
Les pensionnaires « du côté libre » ont accès au jardin réservé où les Frères prennent leur récréation. Ce vaste jardin (environ 50 mètres sur 47 mètres) « a été sablé »,.…. il y à « un canapé de verdure formé par un religieux ;.… on y a mis 10 caisses, dont 6 desquelles contiennent des arbrisseaux d’orangers, de grenade et autres... On a renouvelé certains arbres qui dépérissaient (4) ». Religieux et pensionnaires libres s’y délassent de compagnie. Dans leurs conversations « sous les charmilles et les arbres », parlent-ils des questions qui passionnent la Cour et la Ville, des audacieuses agressions du « parti philosophique » contre le « despotisme » et la religion, des Encyclopédistes, de la Francmaçonnerie ? On est en droit de Le penser, car nombre de membres du clergé sont partisans de la réforme de l’État. Le Chapitre Général de l’Ordre de Saint Jean de Dieu n’a-t-l pas dû « faire défense à tous religieux de se procurer ou lire aucun ouvrage
(1) Arsenal, ms. 12434 ; lettre de. Monnet-Desportes, du 23 avril 1773, racontant comment il a été « colloqué chez les religieux de Senlis ».
(2) Lettre du général d'Espagnac, gouverneur des Invalides, à M. de la Balme, officier commandant la maréchaussée à Senlis (Arch. hosp. Senlis, F5).
(3) Archiv. Aisne, C. 684. ;
(4) Inventaire 1771, Arch. hosp. Senlis, El, .
contre la religion, le Gouvernement ou les mœurs », et même charger le prieur « de visiter tous les mois leurs cellules (1) » ? Le P. prieur Aignan Palierne, élu en 1768 et, pour la seconde fois, en 1789, n’a-t-il pas dans sa bibliothèque personnelle une quinzaine de livres de J..J. Rousseau, malgré que M. l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, ait signé en 1762 un Mandement portant condamnation de l’« Émile » (2)? Et le P. Théodose Brisson, chirurgien de la Maison, élu prieur à quatre reprises (1760-1780), n'est-il pas lui aussi acquis aux idées des « réformistes » ? Il est en effet affilié, en 1779, à la Loge des Francs- Macçons de Compiègne (3). Enfin le religieux économe, le F. Procope, devenu, après la suppression de l’Ordre, le « citoyen Constant, économe de l’hospice de la Charité », n’a-t-1l pas
peut-être dû sa nomination comme « administrateur » aux
témoignages qu’on a rendus de son « civisme » (4) ? q
$ 4. Les pensionnaires des Charités au cours des dernières années de l’ancien régime (5)
Depuis le début du xvirre siècle, et surtout depuis 1750, l'esprit de réforme, le « réformisme », et l’esprit révolutionnaire menaient une campagne acharnée contre les lettres de cachet,
(1) Règlement provisoire fait au chapitre général de 1789, article 4 (Archiv. hospit. Selles, Ef).
(2) Inventaire de 1789 (Arch. hosp. Senlis).
(3) Gustave Bord, La conspiration révolutionnaire. p. 274. Sur 51 membres, la Loge de Compiègne comptait, en outre du P. prieur Brisson, 16 ecclésiastiques (3 curés, 5 bénédictins, 5 dominicains, 3 capucins, 1 cordelier), ainsi que le maire et subdélégué de Senlis, le sieur Scellier, qui fut plus tard le collègue de Fouquier- Tinville, etc.
: (4) Les religieux sécularisés de la Charité de Roye durent prêter le « serment civique ».
(5) On a tenté, dans les pages qui suivent, de restituer l'atmosphère des maisons des Frères de la Charité, entre 1780 et 1792, en utilisant des documents émanant de pensionnaires de Senlis (Moncrif, Lejeune, B. de Longchamp) et de Charenton (Latude, Le Prévot, Voidet). On a emprunté de nombreuses citations ou expressions à Mirabeau (Lettres de cachet, t. I, chap. XI). Cet ouvrage, écrit au cours de sa détention au donjon de Vincennes, fourmille d'attaques passionnées et éloquentes : il semble qu’on entende les clameurs et les imprécations du prisonnier. Son retentissement fut considérable ; il souleva l'opinion publique contre les maisons de force et les lettres de cachet. A défaut d’impartialité, Mirabeau avait une connaissance approfondie des maisons de Force, où il avait été interné à six reprises. Ajoutons que a Rene mère, sa sœur et sa maîtresse avaient, comme lui, été détenus par lettre
e cachet.
Ce chapitre — où nous donnerons la parole à des pensionnaires protestataires —
EE
les «ordres arbitraires de détention ou d’exil », le régime « tyrannique » des maisons de force. Quel en fut l’écho dans les pensionnats des Charités ? Est-il un seul des « prisonniers de famille » qui ne se considère comme la victime d’un « despotisme » odieux ? Le «libertinage », quel délit «vague et indéfini »! s’écrie un libertin de génie, Mirabeau. On imagine sans peine l'enthousiasme que soulevèrent, dans les âmes ulcérées des détenus, les attaques du parti philosophique, les Remontrances réitérées et insolentes des Parlements, celles de la Cour des Aides et surtout l'avènement au ministère de M. de Malesherbes (1775), qui « fit pâlir les geôliers d'État » (Mirabeau). La décision de çet « esprit républicain » est applaudie, qui signale « les prisonniers oubliés » dans les maisons de force et qui substitue aux lettres de cachet concernant les correctionnaires la sentence de « tribunaux de famille » (1). Mais ce qui « enflamma le public » ce sont des libelles, c’est l’affaire Latude, « la plus touchante victime du despotisme » (1783), ce sont les invectives de Mirabeau (1782), de Linguet (1783), de Latude (1787) ; c’est la détention d'hommes de lettres, tels que Voltaire, Brissot, Diderot, Marmontel, Linguet, Beaumarchais, et de tant d’autres victimes du « despostime paternel, ministériel ou sacerdotal ».
Quel « homme sensible », surtout s’il « gémit lui-même dans les fers », pourrait sans « frémir ni verser de larmes » lire sa propre histoire dans le récit de ces longues et « odieuses captivités » ? N’était-ce pas un précurseur que ce pensionnaire de Senlis (1741-1743), B. de Longchamp, dont la vivacité d’esprit faisait l'admiration de ses compagnons ? Embastillé trois fois pour libelles, on l’a transféré de la Bastille à cause de son « esprit
montrera leurs récriminations d'année en année plus véhémentes, plus mensongères et plus haineuses. Elles rappellent les attaques des publicistes du xx® siècle contre la loi de 1838 et les « Bastilles modernes ».
(1) Les Remontrances de la Cour des Aides (1770), inspirées par Malesherbes, son premier président, flétrissent l'arbitraire des lettres de cachet qui sont « à la disposition des ministres, de leurs conseils et de subalternes, de fermiers généraux, de commis de la ferme : il en résulte, Sire, qu'aucun citoyen, dans votre royaume, n’est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance ; car personne n’est assez grand pour être à l'abri de la haine d’un ministre, ni assez petit pour n’être pas digne de celle d’un commis des fermes ». Mais une fois ministre, Malesherbes, mieux informé, refuse leur liberté à la plupart des victimes de l'arbitraire, dont Latude. Il n’est plus alors, pour ce dernier, que le « complice des forfaits » des lieutenants de police (II, p. 5). Cf. Funck-Brentano, Leïtres de cachet à Paris, p. XXIV, XXXIV et XLI.
dérangé », de mille inventions chimériques, d’escroqueries, de revendications fantaisistes, de chantages. Cinquante ans avant le mouvement des années 1781-1783, il avait fait un mémoire au Roi contre les lettres de cachet :
Leurs malheureux effets sont les exils, les prisons, les cachots et, ce qui est plus odieux, l'interruption de la justice ordinaire, en un mot, le renversement de toutes les lois. Les lettres de cachet sont devenues beaucoup plus l'instrument des passions et des vengeances particulières de la plupart des ministres qui en sont dépositaires, que celui de la pure volonté de Votre Majesté (1).
Nombre de pensionnaires, aigris par « les contraintes, les humiliations, les assujettissements », ne cessent de protester contre le régime des maisons de la Charité. Tel l’abbé de Moncrif qui, le 20 juillet 1752, écrit de Senlis à son ami et protecteur, M. de Baculard d’Arnaud, conseiller de la légation à la Cour de Pologne, membre de l’Académie de Berlin, naguère enfermé lui-même à la Bastille et à Saint-Lazare :
Je suis précipité par mes proches et contre tous les droits de la nature, de la raison et de l’humanité même, dans un cachot de la plus honteuse prison, confondu pêle-mêle avec des prisonniers publiquement frappés d’infamie, avec des épileptiques et gens gâtés des plus vilaines maladies, avec 15 ou 20 fous dont plusieurs sont furieux ; il m'est bien plus affligeant encore d'apprendre par quelles voies odieuses on est parvenu à exercer contre moi des violences inouïes et à me faire les plus sanglants outrages et cela depuis 8 mois.
Dans un long mémoire adressé de Senlis, en 1752, à un correspondant inconnu, et qui a pour titre : Moyen à employer pour procurer à l'abbé de Moncrif sa liberté, Moncrif lui demande de solliciter « la suppression de sa lettre de cachet comme fausse, surprise, informe et invalide, ou sa révocation ». Il lui indique la procédure à suivre pour le contrôle des détentions par l’autorité judiciaire :
Il convient de « présenter une requête au Parlement à l'effet de commettre un commissaire pour faire visite de la maison de force de
(1) Arsenal, ms. 11496, 11168 ; année 1730, Quelques années après, en 1737, un pensionnaire de Saint-Lazare, le comte de Brancas, dans un mémoire au Parlement, remontre les « inconvénients terribles de laisser subsister plus longtemps la maison de force de Saint-Lazare et celles de même espèce dirigées par des prêtres et des moines » (Ph. Chatelin, p. 50).
Senlis, [ou d’adresser] une requête à M. le Procureur général, qui d'office pourrait ordonner à un de ses substituts de faire cette visite... qui demanderait le nombre des pensionnaires, se ferait représenter leurs lettres de cachet et leurs personnes ; et où on ne lui représenterait pas de lettre qui affectât la personne du Doyen d’Autun [Moncrif] par nom, état et qualité, il le mettrait en liberté d'office. et agirait de même à l'égard de tous autres prisonniers qui se trouveraient abusivement détenus ou sans titres valables et suffisants. Cette requête ne pourrait que procurer un bon effet pour la cause commune des pensionnaires, auxquels l'attention du Parlement serait très avantageuse ».…
À Vincennes, où il a été transféré, Moncrif apprend qu’on va le conduire à la Charité de Château-Thierry ; il se lamente auprès de M. Guyonnet, lieutenant de Roi au Donjon :
Encore à une maison de correction, gémit-il... Puis il me dépeignit, écrit Guyonnet, les traitements affreux qu'il avait essuyés à Senlis, chez les Frères de la Charité et prit pour cela à témoin M. l’intendant.… Il jeta un cri digne de compassion : « Je suis destiné, à Château-Thierry, à essuyer le même sort : c’est le même ordre de la Charité, même esprit chez tous ces gens-là, et ce sera bien pis aujourd’hui pour moi, après avoir écrit et déclamé contre eux. »
Moncrif écrit à M. Duval, « premier secrétaire général de la
police », la veille de son transfèrement à Château-Thierry :
Quelle douleur m’accable en ce moment où je vais mettre le pied dans le tombeau d’un hôpital ! Oh ! Monsieur, que n’y ai-je pas souffert à Senlis ! Faut-il, après avoir joui d’un peu de repos, que j'ose dire n'avais pas démérité, auprès de Messieurs de la Bastille pendant sept ans, tomber dans le trouble, la confusion, la tentation du désespoir, Je vois que je vais être enfermé, confondu de nouveau avec des fous, des libertins, privé de la facilité d'écrire, de faire tenir mes lettres, d’en recevoir et de tout ce qui peut faire la consolation d’un honeste homme. Je suis perdu si vous ne me tendez pas une main secourable contre ma fatale destinée (1)...
Mêmes récriminations de Bourges de Longchamp ; il écrit de Senlis au ministre, M. de Maurepas
Je gémis depuis deux ans dans une dure et rigoureuse captivité
(1) Arsenal, 11765, 11811, et Ravaisson, Arch. Basi., XVI, p. 269; lettre de M. Guyonnet au lieutenant de police, du 29 mai 1758.
sans la moindre consolation, ne voyant âme qui vive du dehors, pas même les religieux de cette maison, le prieur ne le permettant point, excepté celui qui a l'administration des prisonniers [le Directeur des pensionnaires] de passer de leur côté, où cependant je me vois confondu avec des fous entre lesquels il y en a de furieux, de manière qu’à tous moments je suis en risque d’en recevoir de dangereuses insultes (1).
Après son transfèrement de Senlis à Saint-Lazare, Lejeune écrit au lieutenant de police M. de Marville :
… Il serait absolument inutile, Mgr, de vous faire le détail de tout ce que j'ai souffert dans ces sépulchres où on enferme les vivants (2).
De Charenton, il « fait une lettre » au lieutenant général Berryer :
Mon père m'a fait enfermer de nouveau... Je gémis depuis trois ans dans le plus dur esclavage. Mes peines, mes chagrins continuels et même, si Je l’ose dire, le désespoir, m'ont réduit dans un état digne de pitié... Les fautes dont on m'’accuse, je le répète, Mgr, n’ont jamais existé que dans l'imagination de mes persécuteurs. Et il se plaint des religieux et du prieur, le F. Justin « l’homme du monde le plus vindicatif que j'ai connu ».….
En 1753, si sa famille ne le retire pas, « c’est par la faute au prieur et au F. Justin, l’homme du monde le plus préjudiciable qui jette sa fureur et sa vengeance sur lui Je suis dans un coupe-gorge où il n’y a ni justice ni équité de la part de ceux qui gouvernent la maison. Je suis nourri comme un chien. Le P. Prieur, non content de s’opposer à ma liberté, m'a envoyé menacer par trois de ses religieux que si je
(1) Lettre du 16 juillet 1743, Arsenal, ms. 11496.
(2) Lettre de juin 1745, Arsenal, ms. 11396.
Voidet, pensionnaire de Charenton, se plaint des religieux au lieutenant général : « Il faut les connaître pour ne point se laisser séduire. par l’extérieur de ces Frères zélés »; et il se lamente du « peu de soin qu'on a des prisonniers pour dérangement de conduite ou aliénation d’esprit..., de la mauvaise nourriture, de la cruauté et de la barbarie des moines... C’est le tombeau des vivants... Cette maison n’est bonne que pour des gens dont on a absolument déterminé la perte » (Arsenal, ms. 10903), Une note de l’état du lieutenant de police (26 sept. 1725) est ainsi conçue : « Voidet,, abbé, s’est donné entièrement à la débauche tant du vol, vin, que des femmes ; a voulu se détruire plusieurs fois dans cette maison, a avallé plusieurs araignées, de plus s’est donné cinq coups de couteau dans la poitrine pour se tuer, et n’est point
en état d’être dans le monde ; a mangé presque tout son bien avec les gueuses » (Arsenal, ms. 12687).
me plains de la nourriture à M. votre commissaire, il me fera mourir dans un cachot dont je ne sortirai que pour être enterré (1) ».…..
Les événements pénibles, souvent inévitables, que provoquent les hôtes, insensés ou pervers, des maisons de force, sont amplifiés, dénaturés par la malignité des uns et la crédulité des autres. Les pensionnaires qui ont été détenus antérieurement dans d’autres maisons ne se font pas faute de raconter leurs souffrances, les punitions qu'ils ont subies, et d’attiser ainsi les rancœurs et les haines contre la « barbarie des moines ». À Saint-Lazare, raconte-t-on, les lazaristes font fouetter les correctionnaires ; on les punit en les mettant au pain sec dans des cachots, on leur donne des coups de bâton ; la nuit, des dogues féroces sont lächés pour empêcher les évasions ; les insensés qui ont « quelque emportement sont chargés de chaînes, attachés comme des animaux sauvages », ou bien « calmés par des breuvages narcotiques, et en peu de temps ils deviennent stupides et perdent entièrement la raison » (2). À la Charité de Charenton « on trouve les moyens de contenir les enragés, les furieux » : cages, menottes, chaînes, catacombes, immersion dans l’eau froide et bains à la glace, « terrible correction ». Ils sont « déguisés, habillés d’une jupe de toile et d’un corset comme les femmes, jusqu’à leur mort » (3). « Les valets ne leur parlent [aux pensionnaires] qu’à coups de nerfs de bœuf ou à coups de bâton (4). » On enchaîne les mains de ceux qui veulent se tuer. On se plaint moins de la Bastille où MM. les officiers de l'état-major ont des attentions pour les prisonniers (5). Les
(1) Arsenal, ms. 11396, f. 61 et suiv. ; lettres de juillet 1751, de 1753 et 1754.
(2) Fosseyeux, Le quartier des déments à Saint-Lazare, et Vié, op. cit., p. 56 et 166. Cf. le tableau de la vie à Sairt-Lazare dans Manon Lescaut (1731).
(3) Le Prévot, Le Prisonnier d’État, p. 110. Colombier recommande le même costume : « Les insensés retenus dans leurs cases auront, au lieu de pantalon, une demijupe de toile, comme celle des brasseurs et des boulangers. Ce genre d’habillement, infiniment plus difficile à ôter que les autres, peut convenir à tous les insensés, et, avec une surveillance suffisante, on ne craindra pas qu'ils ne l’ôtent mal à propos, ni qu'ils le déchirent. »
(4) Lettre de Voidet au lieutenant de police, année 1725 ; Arsenal, ms. 10903.
(5) Cependant dans les dernières années le ton change. « Si la table est abondante à la Bastille », écrit Linguet (1782), cela « peut cacher des pièges bien redoutables. J’ai écrit cent fois au lieutenant de police, que l’on m’empoisonnait.…. ; je l’ai dit au médecin, au chirurgien, aux officiers de la maison eux-mêmes : un rire insultant est la seule réponse que j'aie jamais reçue » (p. 72).
cachots de Vincennes et ceux, souterrains, de Bicêtre, sont fort redoutés, ainsi que la « cage de fer » de Château-Thierry et son cachot qui ne «tire du jour que par une fenêtre au-dessus de la porte ». A Saint-Yon les révoltes ne sont pas rares : en 1774, les correctionnaires se sont jetés sur les Frères, les obligeant d'ouvrir les portes des chambres et des cachots ; ils ont allumé un incendie ; 38 d’entre eux se sont évadés ; on a dû réquisitionner un détachement de soldats pour rétablir l’ordre. Les chefs de l’'émeute ont été mis au cachot, puis transférés dans d’autres maisons (1).
Comment les « libertins » de Senlis se résigneraient-ils à leur sort rigoureux, alors que l'opinion publique est soulevée contre la «tyrannie » des maisons de force ? Que peuvent entendre des « moines » à l'ivresse des jeunes années, à cette « fièvre de la raison », à ce qu’ils appellent des « égarements » ? « Comment, disait Bossuet, accoutumer à la règle, à la solitude, à la discipline, cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement... » « Esprits étroits », ignorant tout de la vie, ils ne voient dans ces «jeunesses fougueuses » que des insensés ou des « mauvais sujets ». Ils regardent « tout sentiment ardent comme une folie dangereuse », tandis que « le feu des passions. créateur des grandes choses. décèle presque toujours celui du génie » (Mirabeau). Alors que tous les « philosophes » ne parlent que de sensibilité, de philanthropie, de liberté, ces « prétendus Frères de Charité » (Le Prévot) n’ont à la bouche que les mots de « pénitence », de « punitions ». Ils prétendent soumettre à une règle monacale des « êtres ardents » qui, « dans la solitude, chargés de fer,.… battus et nourris comme une bête féroce », voient « arriver à pas lents la stupidité, le désespoir et peut-être la démence (2) ».
(1) Arch. Seine-Inférieure, C. 13. Cf. le complot de quelques pensionnaires de Charenton « pour se procurer la liberté en tuant les religieux qui les servaient » (Rapports de d'Argenson, p. 349).
(2) Mirabeau, I, p. 248.
Les sentiments vindicatifs qui animaient alors maints pensionnaires à l'égard de « ces maudits Frères » se révèlent dans les imprécations de Le Prévot de Beaumont, enfermé à Charenton, « prison tyrannique », durant près d'un an (1784). IL dévoile « les abus intolérables et meurtriers des geôliers de Charenton, tyrans raffnés... despotes dévoués à la police, soi-disant Frères de Charité... qui sont tout à la fois fermiers, maîtres de pension, geôliers, gardiens, cuistres, gargotiers, économes, despotes, inquisiteurs, avares et tyrans. Il est révoltant que des gens qui font pro-
Les correctionnaires, « mélange de libertins et de scélérats », avoue Mirabeau, maudissent la « tyrannie des lettres de cachet », la barbarie de leurs parents : « la nature même [leur] défend d’être les bourreaux de leurs enfants... » crie un pensionnaire de Senlis, Lejeune. Ils ignorent le terme de leur dure captivité, « ensevelis tout vivants dans un tombeau » (Moncrif), dans « un lieu où la vie n’est qu’une succession de morts » (Linguet). « Là, les hommes sont livrés à tout l’ennui de la solitude, à toutes les horreurs de l'incertitude, le plus intolérable des tourments, privés de toute correspondance, detoute distraction... de tout exercice. » Ils deviennent « sombres, atroces, insensés.… La mort serait pour eux un bienfait (1) ».
Aussi quelle admiration pour ces esprits indomptables qui « excitent des soulèvements », et pour ceux dont l’ingéniosité et la hardiesse triomphent de tous les obstacles, qui s’évadent et que l’on punit injustement, en cas d'échec, « comme si tout, je dis TouT sans exception, s’écrie Mirabeau, n’était pas permis à l’homme pour rompre ses chaînes ». Un geôlier qui, à toute réclamation n’a que ces deux réponses : « C’est la règle » et « Ce n’est pas la règle », un geôlier, avec un despote et un marchand d'esclaves, sont, pour lui, « trois êtres dévoués par la nature et la justice au poignard de celui qu’ils tiennent dans leurs fers, s’il a le moindre espoir de les briser à ce prix (2) ».
Les « attentions et les politesses » des religieux ne sont
fession de charité, ne vivent que de la vie et de la liberté d’autrui » (p. 106-122). Le Prévot rédige, à Charenton, un mémoire pour « faire délivrer avec lui tous ses confrères. et faire interdire pour jamais l’infernale prison de Charenton ». Il est signalé par le prieur comme « un fanatique très dangereux » ; on redoute « relativement aux autres prisonniers, les effets des discours séditieux qu’il ne cesse de tenir » et on demande son transfèrement (lettre du lieutenant de police Lenoir au ministre (3 oct. 1784) (Le Prévot, p. 150). Cf. l’observation résumée de Le Prévot (Sérieux et Libert, Les anormaux constitulionnels à la Bastille..).
(1) « On sent, ajoute Mirabeau... que de jeunes gens entassés, aigris par la douleur et la persécution, agités par l’activité de leur âge, en raison de ce qu’elle est plus comprimée, doivent composer bientôt une vraie sentine » (I, p. 258, 261, 262, 269).
« Les mauvaises têtes, dit à Latude un pensionnaire de Charenton, à qui le feu des passions. a fait commettre des fautes qu’on punit comme des crimes, n’ont plus qu’un sentiment. : leurs passions fermentent et s’aigrissent, et assez généralement, ils ne sortent de ces lieux que vicieux et méchants » (II, p. 15).
(2) Mirabeau, I, p. 269 ; II, p. 32 et 63. Le vœu de Mirabeau ne devait pas tarder à être réalisé : le 1er nov. 1790, à Charenton, un religieux de la Charité fut tué d'un coup de poignard par un jeune pensionnaire (Rapp. des Commissaires de l’Assemblée Naït., Tuetey, I, p. 498).
Si LA CHARITÉ DE SENLIS
que comédie. Les « précautions » du Règlement apparaissent comme autant d’humiliations et de vexations odieuses : c’est le déshabiller, la fouille des vêtements et des paillasses, l’isolement ; c’est l’espionnage incessant, la délation des codétenus, c’est la privation d’argent, de couteau, de ciseaux, de chapeou, de souliers et de l’habillement ordinaire ; ce sont les lettres décachetées, le papier, toujours donné « en compte », les « chambres sans feu », le « supplice » des bains d'immersion, les « rigueurs » de la Force, les visites rares, les exercices de piété obligatoires, toutes les « angoisses d’une prison » où l’on ne « vit que pour la douleur. Nulle correspondance... nul éclaircissement de son sort, quelle mutilation de l’existence » ! (Mirabeau. Comment concilier les dogmes de la « bonté humaine », les « droits du citoyen », l'avènement du «siècle de la raison » avec ce renfermement illimité, ces « fers », ces « cachots », avec le « despotisme » du lieutenant de police et des religieux ?
Dans toutes les maisons des Frères de la Charité un vent d’insubordination et de révolte se lève. Les croyances traditionnelles, « l’autorité des lois », les droits du père de famille, sont bafoués, les anciennes maximes ne sont plus de saison. Les correctionnaires « ressentent toute la pesanteur de leurs chaînes », écrit Voidet (1). À Senlis, les « mauvaises têtes » qui ont succédé aux Lejeune, aux Moncrif, aux Bourge de Longchamp, ont-elles moins d’indignation contre les règles « tyranniques » de la Maison ? Exaspérés par leur « rude et ennuyeuse pénitence », comment les correctionnaires n’applaudiraient-ils pas au mouvement irrésistible qui va emporter les institutions séculaires de la monarchie, abolir les lettres de cachet, supprimer enfin ces maisons de force où demeurent ensevelis tant de prétendus
(1) À la Charité de Pontorson l’effervescence est vive. En 1771, l’intendant de Caen parle de la « fermentation, de l'esprit d’insubordination » des pensionnaires. Les révoltes sont assez fréquentes.
En 1778-1780, certains correctionnaires « tournent la religion en ridicule et en parlant du Roi, ne le font pas avec le respect dû à S. M. ». Le prieur demande qu’on les punisse. Il se plaint, en 1787, que six pensionnaires, sur vingt-six, « cabalent continuellement », etc. En raison de leurs révoltes, on propose de « condamner un prisonnier à un mois de la cage de discipline et de correction ». Mais l’intendant estime qu'il faut pour cela obtenir du ministre un ordre du roi.
Les pensionnaires se plaignent d’être « de vrais esclaves » ; ils rédigent, en 1771 et en 1787, un projet de règlement et le confient au subdélégué pour être transmi à l’intendant (Arch. Calvados, C. 460-464 et Et. Dupont, p. xL et 25)
insensés, tant de « têtes que le vulgaire appelle mauvaises, [mais qui] sont les bonnes, ou du moins les seules capables de le devenir, l’absence des passions rendant un homme à peu près inutile à la société (1) ».
Déjà les « distributeurs de lettres de cachet », les « bastilleurs », ne trouvent plus de défenseurs ; les ministres eux-mêmes n’osent plus expédier d'ordres d’incarcération. Une sensiblerie larmoyante devient à la mode. Tous les esprits fermentent. On invoque « les droits de Vhomme et du citoyen » (Mercier), la « liberté des citoyens » (Tenon) ; les religieux de la Charité ne sont plus que des « geôliers », des « tyrans » (Mercier, Le Prévot). À Senlis, les renfermés se plaignent de ne pas recevoir, comme à Charenton et à Saint-Lazare, les visites de la Commission du Parlement, du lieutenant de police, à qui ils pourraient « faire leurs plaintes ». Un conseiller au Parlement de Paris, Fréteau, dénonce à cette Cour, en 1783, des « maisons de santé » où sont enfermées « les victimes du despotisme des différents ministres ».
En mars 1784, la circulaire retentissante du ministre Breteuil, ce « grand réformateur », met « fin virtuellement au régime des lettres de cachet » (Funck-Brentano). Elle apporte la joie et l'espoir aux victimes de l'arbitraire paternel ou ministériel. Plus de détention illimitée des malheureux prisonniers de famille ! Une durée déterminée est fixée, ne dépassant pas un an, et, dans certains cas, deux ou trois ans. De plus, le ministre ordonne de « vérifier les détentions qu’il est à propos de faire cesser ». La même année, on ferme définitivement le Donjon de Vincennes et on parle de supprimer la Bastille. En 1788, les Parlements de Paris et de Bordeaux adressent, une fois de plus, leurs remontrances contre l’emploi des lettres de cachet.
L'année 1789 est décisive : l'opinion publique est déchaînée contre les « ordres arbitraires » ; les Cahiers des États Généraux, aussi bien ceux de la Noblesse et du Clergé que ceux du Tiers État, réclament, au cours des premiers mois, l’abolition, ou la réglementation, des lettres de cachet. Enfin le Roi lui-même, trois semaines avant la prise de la Bastille, accepte « l'abolition
(1) Mirabeau, I, p. 260.
des ordres connus sous le nom de lettres de cachet (1) ». Le nombre des pensionnaires de Senlis, de 79 en 1786, tombe à 60 en 1789 ; et 2 nouveaux pensionnaires seulement sont admis au cours de cette dernière année. Mais les événements se précipitent, événements inouïs, coups de tonnerre annonciateurs de la Révolution, dont l’écho retentit à la Charité de Senlis : le 13 juillet, l’hôtel du lieutenant de police est saccagé ; ce magistrat, M. de Crosne, est en fuite ; le même jour, la maison de Saint-Lazare, la fameuse prison d’insensés et de correctionnaires, est prise d'assaut par le peuple : les victimes des lettres de cachet sont enfin rendues à la liberté ; les lazaristes « geôliers » se sauvent, pendant que les émeutiers, aidés par les correctionnaires, mettent la maison de force à sac, brülent la bibliothèque et les archives. Ce que nous savons des sentiments qui animaient les pensionnaires de Senlis permet d’imaginer l’enthousiasme que déchaînent les nouvelles de Paris : aliénés lucides, correctionnaires exaltés et pervers, enivrés d’espoirs, peuvent-ils résister à l’esprit de sédition ? Quelles durent être alors les alarmes du P. prieur Aignan Palierne et du F. Gaétan Durieu, directeur des pensionnaires !
Le lendemain (14 juillet), nouvelle plus retentissante encore ! La Bastille, « l’infernale Bastille » est prise! On sait quelle explosion d’allégresse ce fut dans tout le royaume et dans toute l’Europe. Cette exaltation, qui grise les têtes les plus solides, comment ne bouleverserait-elle pas les têtes légères de la Charité ? Comment tous ne se sentiraient-ils pas vengés de leurs souffrances (2) ? Les officiers de l’état-major de la célèbre forteresse ont été massacrés ; les « Vainqueurs de la Bastille »
(1) Louis XVI, peu de temps après avoir déclaré, dans une lettre de jussion, qu’il « ne savait admettre que son Parlement attaquât une institution qui sauvegardait la tranquillité de l’État et l'honneur des familles », Louis XVI (art. 15 de la Déclaration des intentions du Roi, communiquées à la séance royale du 23 juin 1789), « désirant assurer la liberté personnelle de tous les citoyens d’une manière solide et durable », demande qu’on lui propose « les moyens les plus convenables de concilier l'abolition des ordres connus sous le nom de lettres de cachet avec le maintien de la sûreté publique et avec les précautions nécessaires pour ménager dans certains cas l'honneur des familles. » (Funck-Brentano, op. cit., p. xLv ; Piétri, p. 268).
(2) Le Prévot, transféré de Charenton dans une maison privée de Bercy, écrit : « Avec quel plaisir je voyais de ma fenêtre, avec une lunette d'approche, foudroyer la Bastille le 14 juillet 1789, annoncer sa prise le soir et celle du gouverneur, la démolition de cette forteresse les jours suivants » (op. cit. p. 137)
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ont porté en triomphe, à travers Paris, les prisonniers « oubliés » depuis des années dans leurs cachots, et l’on se hâte fiévreusement de démolir la prison d’État exécrée. Huit jours après, dans la matinée du 22 juillet, l'émotion est grande à la Charité de la cour d'honneur, les religieux et les pensionnaires libres voient une foule hurlante qui entoure un cabriolet où se trouve M. Bertier de Sauvigny, intendant de Paris depuis plus de vingt ans, avec qui plusieurs pensionnaires ont conversé au cours de ses inspections. Arrêté à Compiègne, il a pour escorte une bande de « déserteurs suisses et de gens ressemblant à des galériens » qui l’accablent d’outrages. On apprend le lendemain qu’à peine arrivé à Paris il a été massacré par la foule et « mis en morceaux (1) ».
Un mois plus tard, le 24 août, l’Assemblée nationale « manifeste le vœu pour que toute personne arrêtée sans être prévenue et sans avoir été décrétée fût mise en liberté ». Quelques jours après, la Déclaration des Droits de l’homme proclame que l’expédition des lettres de cachet « doit être punie » (2). On pressent qu’une ère nouvelle va s’ouvrir : ère de liberté et de justice. Mais qu’attend-on pour ouvrir les portes aux infortunés qui gémissent dans « les fers » de la geôle de Senlis et pour en chasser à jamais les religieux tortionnaires ? C’est seulement le 26 mars 1790 qu'’éclate la nouvelle impatiemment attendue : la loi abolit les lettres de cachet, elle révoque les ordres arbitraires. L'article 10 est ainsi conçu : « Les ordres arbitraires comportant exil et tous autres de la même nature, ainsi que toutes lettres de cachet sont abolis et il n’en sera plus donné à l'avenir. Ceux qui en ont été frappés sont libres de se transporter partout où ils le jugeront à propos (3). » Les portes de la maison
(1) Gustave Bord, p. 294; Mauclerc, p. 47.
(2) La « Déclaration des droits de l’homme el du citoyen », votée par la Constituante le 27 août 1789, stipule (art. 7) : « Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis. »
(3) Les lettres de cachet furent abolies par un décret voté par l’Assemblée Nationale dans la séance du 16 mars 1790, sanctionné par le Roi le 26 mars, et ayant pour but « d’anéantir les ordres arbitraires et de détruire les prisons illégales ». L'article premier ordonne : « Dans l’espace de six semaines après la publication du présent décret, toutes les personnes détenues dans... les maisons religieuses, maisons de force... par lettres de cachet ou par ordre des agents du pouvoir exécutif, à moins qu’elles
de Senlis s'ouvrent enfin devant les « prisonniers de famille par correction ». Une vingtaine de « détenus en conséquence des ordres du Roy » sont rendus à la liberté : en 1789 la Charité comptait 60 pensionnaires ; en juillet 1790, il n’en reste plus que 40. Quant « aux détenus pour cause de démence », ils vont être « interrogés par les juges et visités par des médecins, qui devaient ordonner leur élargissement ou leur maintien (1) ».
Quelle émotion dut soulever parmi les religieux et les pensionnaires, l’arrivée à la Charité, le 10 juillet 1790, des membres du ci-devant bailliage de Senlis, accompagnés des sieurs Bruslé, médecin, et Genest, chirurgien ! C’était la première fois que des magistrats pénétraient dans la maison de force, et ils étaient munis de pleins pouvoirs. Les juges font comparaître tous les pensionnaires, les interrogent, examinent les ordres en vertu desquels ils ont été renfermés et rendent leur jugement. Par sentences du 10 juillet et du 6 octobre « rendues au ci-devant bailliage de Senlis, sur les conclusions du ministère public et après interrogatoires et visites par médecin et chirurgien », 29 pensionnaires sur 40, « reconnus pour être malades », sont maintenus « pour être soignés suivant que leur état l’exige sous la surveillance du Directoire de Senlis » ; un pensionnaire reste en observation. Mais, pour les 10 autres, dont la durée de l’internement variait de deux à vingt et un ans, les Frères de la
ne soient légalement condamnées ou décrétées de prise de corps, qu'il y ait eu plainte en justice portée contre elles pour raison de crimes comportant peine afflictive, ou que leurs pères, mères, aïeuls ou aïeules, ou autres parents réunis n’aient sollicité et obtenu leur détention d’après des mémoires et demandes appuyés sur des faits graves, ou enfin qu’elles ne soient enfermées pour cause de folie, seront mises en liberté. »
L'Assemblée, en supprimant les lettres de cachet, légitimait cependant l’emploi qui en avait été fait dans certains cas. Elle s’opposait à la mise en liberté des aliénés et des internés dont la détention, réclamée par la famille, était motivée par des « faits graves » : « Vous ne forcerez pas les familles, avait déclaré le député Pétion, à recevoir dans leur sein des scélérats qui pourraient y apporter le trouble. » Mais la loi exigeait une sentence judiciaire pour autoriser leur maintien.
(1) Article 9 de la loi des 16-26 mars 1790 : « Les personnes retenues pour cause de démence seront, pendant l’espace de trois mois, à compter du jour de la publication du présent décret, à la diligence de nos procureurs, interrogées par les juges dans les formes usitées et, en vertu de leurs ordonnances, visitées par les médecins qui, sous la surveillance des directoires de district, s’expliqueront sur la véritable situation des malades, afin que d’après la sentence qui aura statué sur leur état, ils soient élargis ou soignés dans les hôpitaux qui seront indiqués à cet effet. »
Charité sont « contraints à les laisser sortir » en liberté (1).
En 1791, par suite de la mise en liberté des correctionnaires et des aliénés méconnus, il ne reste plus à la Charité que 30 pensionnaires. Le ministre de l'Intérieur prie, le 17 avril, « l’administration [de l’Oise] de donner les ordres les plus précis pour l’exécution sans délai des décrets de 1790 » ; et le Directoire de Senlis charge le Tribunal d'interroger et de faire visiter par un médecin 4 aliénés de la Charité. Les admissions se font de plus en plus rares et seulement pour les insensés. Le rôle d’élimination et de « correction » de la Charité est réduit à néant, Enfin, en août 1792, l'Ordre de Saint Jean de Dieu est aboli par la Législative. La vie se retire rapidement de la Charité de Senlis, naguère si florissante.
Les lettres de cachet, les maisons de force étaient anéanties : désormais aliénés et déséquilibrés antisociaux ont le champ libre. Les lettres de cachet ne devaient être rétablies qu’en 1803, par le Code civil, pour les correctionnaires de moins de 16 ans, et qu’en juin 1838 pour les aliénés : aux ordres du Roi, la loi sur les aliénés substituait les « arrêtés du préfet » (placement d'office). Quant au placement volontaire de la loi sur les aliénés, il n’est pas sans analogie avec les « ordres des parents », interdits comme arbitraires par l’ancien régime et dont il n’y a jamais eu d'exemple à Senlis.
(1) « Du dit jour 10 juillet 1790, jugement rendu au dit bailliage de Senlis sur les conclusions du ministère public et après visite par médecin et chirurgien et interrogatoire portant que [suivent les noms de sept pensionnaires], tous pensionnaires détenus en la maison des Frères de la Charité de Senlis, seront mis en liberté...
Du 6 octobre au dit an 1790, jugement du même siège portant que [trois détenus] seront mis en liberté. » On n’a guère de renseignements sur ces pensionnaires rendus à la liberté : l’un est noté : correctionnaire ; un autre : aliéné ; Collas, dont on a parlé à maintes reprises, est un débile pervers, interné plusieurs fois (Archiv. Oise, L’Y.).
C’est en vertu de la loi de 1790 que le marquis de Sade, renfermé à Charenton, fut rendu à la liberté.
I. — Le « climat » psychiatrique du xvirie siècle n’était pas tel qu’on le représente habituellement. On a prétendu que les aliénés n’étaient pas considérés comme des malades, ou qu’ils étaient tenus pour incurables ; on a affirmé qu'ils n'étaient pas traités, ou encore qu’ils étaient soumis à une thérapeutique barbare ou ridicule ; on a répété qu’insensés et correctionnaires étaient victimes de l’arbitraire « monstrueux » des lettres de cachet, etc. Tout cela est controuvé. En réalité, des services spéciaux sont consacrés au traitement des maladies mentales aiguës (Hôtel-Dieu de Paris, etc.) ; les médecins publient de nombreux travaux sur la folie et sa guérison ; les autorités, l'élite intellectuelle, l’opinion publique regardent les insensés comme des malades qui doivent être soignés, « médicamentés », et qui peuvent être guéris. De même pour les anormaux psychiques, que l’on entend « corriger ». Si le sort des aliénés chroniques, à Bicêtre et à la Salpétrière, est déplorable, le Gouvernement projette et réalise maintes réformes ; organisation des maisons d’aliénés, règles du traitement (Instruction de Colombier et Doublet), règlements, inspections, garanties de la liberté individuelle, etc.
II. — En 1670, les Frères de la Charité inaugurent, à Senlis, un hôpital destiné aux pauvres malades et blessés. Imitant l’œuvre de saint Vincent de Paul à Saint-Lazare, ils annexent à leur hôpital, avant 1675, une maison pour 90 pensionnaires aliénés et correctionnaires. La Révolution réduisit presque à néant le rôle de cette maison naguère prospère. La plupart des bâtiments de ce pensionnat subsistent encore actuellement.
III. — Ses hôtes appartiennent pour la plupart à la classe aisée (bourgeois, ecclésiastiques, officiers). Il n’y avait pas, sous l’ancien régime, la série d’établissements différenciés contemporains : la Charité sert ainsi d’asile à diverses catégories de sujets,
tous inadaptés au milieu social par leurs maladies ou leurs anoma-
lies mentales et qui portent atteinte à la sûreté des personnes, à leur propre sécurité, à l'honneur de leur famille ou à l’ordre public. Elle a pour but, tout en les retranchant de la société, le traitement des uns et l'amendement des autres. La Charité est donc à la fois maison d’aliénés, asile de sûreté, maison de correction, maison de pénitence, prison d’État et maison de santé ouverte.
Pensionnat d’aliénés : On y renferme les insensés pour « les traiter, les médicamenter et les guérir ».
Asile de sûreté : I1 « purge le public » des anormaux psychiques constitutionnels antisociaux, des « scélérats incorrigibles, fléaux de leur famille et de la société ».
Maison de correction pour jeunes libertins, qui mènent une « vie errante et déréglée », et que leurs parents, « pour l'honneur de la famille », veulent faire « corriger de leurs débordements et ramener dans le droit chemin ».
Maison de pénilence pour officiers et ecclésiastiques indisciplinés, qu’on y envoie « méditer sur leurs égarements ».
Maison de santé ouverte servant de retraite à ceux qui, fatigués ou malades, veulent « se retirer du monde ».
Prison d’État : son rôle a été des plus effacés.
L'examen des observations recueillies — aucune n’a été écartée — met en lumière le rôle véritable des lettres de cachet concernant aliénés et correctionnaires, ainsi que la nature véritable de la Charité et de ses hôtes. Au lieu des « victimes de l’arbitraire », ce sont des aliénés, des anormaux et des libertins avérés qui forment la presque totalité des « renfermés ». (Sur un total de 130 pensionnaires, on relève 86 aliénés, 34 correctionnaires, 7 pensionnaires libres et seulement 3 prisonniers d’État.)
IV. — L'Ordre de Saint Jean de Dieu a un caractère essentiellement hospitalier et médical. Les novices reçoivent à l'hôpital de la Charité de Paris l'instruction clinique et administrative nécessaire. Les religieux de Senlis sont au nombre de 7 : le prieur ou supérieur, le sous-prieur, le « directeur des pensionnaires », les religieux chirurgien, infirmier, économe et sacristain sont chargés des divers services : médical, chirurgical, pharmaceutique, administratif et économique. Tous sont soumis à la
surveillance du R. P. Provincial, supérieur général pour la « Province de France ». Leurs attributions sont définies par des Ordonnances et des Règlements. Un aumônier, un confesseur, un garçon-chirurgien, des domestiques les assistent. Par leur vie passée tout entière en contact intime avec les pensionnaires, les religieux ont une expérience pratique des aliénés et des correctionnaires.
V. — On peut envisager 5 modes divers de placement, mais une règle demeure inflexible : « On ne recevra qui que ce soit et sous quel prétexte que ce puisse être. que ceux qui y seront conduits par ordre du Roy ou de Justice. » Ainsi sont éliminés les détentions par ordre des parents ou des municipalités, par « ordre particulier » d’un magistrat, etc.
1° Le placement demandé par la famille, qu'il s'agisse d’aliénés ou de libertins, nécessite une procédure aux règles précises, dont certaines garanties font défaut dans le « Placement volontaire » actuel. La demande de placement doit être très détaillée quant aux faits allégués ; elle doit être signée par «les principaux parents », tant paternels que maternels. Ce placet est presque toujours contresigné par des colocataires, et souvent accompagné d’un certificat d’une personne de considération (curé de la paroisse, etc.) attestant l’exactitude des faits. Un ou deux commissaires procèdent alors à une « information exacte » : interrogatoire des parents, des voisins et du particulier dont on demande l’internement. Le lieutenant de police examine ensuite l’affaire, puis transmet le dossier, avec son avis, au ministre. Ce dernier propose au Roi, ou refuse, l’ordre de renfermer. Cet ordre, signé du Roi, contresigné du ministre responsable, c’est la lettre de cachet. La lettre de cachet apparaît ainsi — pour ce qui est des aliénés et des correctionnaires — comme une institution tutélaire, une garantie contre l’arbitraire.
20 La détention par l’autorité administrative, qui, mue par « la charité et la justice », prend l'initiative de renfermer ceux qui compromettent la sécurité publique, est analogue au placement d’oflice actuel.
39 Dans certains cas l’internement a lieu par « ordre de Justice » (sentence d’un tribunal, sentence d’interdiction). Ce mode de placement devait, conformément à la décision minis-
térielle de 1784, remplacer l’internement par lettre de cachet. Il est actuellement réclamé par nombre de législateurs.
49 Ces diverses procédures, par leurs longues formalités, mettent obstacle au placement immédiat. En cas d'urgence, un «ordre provisoire », délivré par le lieutenant de police — ou l'intendant — permet l’internement ; mais toujours il doit être confirmé par une lettre de cachet «en forme ». C’est le placement par « mesure. provisoire » de la loi de 1838.
50 La Charité reçoit enfin des « pensionnaires libres, de bonne volonté », entrés de leur propregré.Cen’est pour eux qu’une maison de retraite ; on ne peut.les y retenir.
VI. — Les religieux ne considèrent pas les aliénés, mi les correctionnaires, comme incurables. Ils connaissent au surplus les psychoses périodiques, alcooliques, épileptiques, les délires systématisés (« visionnaires, imaginaires »), les états démentiels (« imbécillité »}, ainsi que les déséquilibrés à réactions antifamiliales ou antisociales. Le traitement est exclusivement médical. D’exorcisme il n’est jamais question. Les méthodes de douceur sont recommandées ; on « traite les pensionnaires avec compassion, amour et charité ». Nous trouvons déjà appliquées nombre de nos règles de thérapeutique et d’assistance contemporaines. Le classement méthodique dans différents « bâtiments », spécialement aménagés, se fait comme de nos jours. Il y a sept quartiers distincts : la Force (deux divisions) : aliénés agités, violents et correctionnaires difficiles ; la Demi-liberté (trois bâtiments) : sujets calmes, lucides, assagis ; l’Infirmerte : affections intercurrentes et malades ayant besoin d’attentions particulières ; la Liberté : pensionnaires libres et pensionnaires internés, mais convalescents ou amendés.
Les hôtes de la Force sont plus ou moins isolés dans leurs chambres particulières ; ils prennent l’air dans les préaux. Ceux de Demi-liberté bénéficient d’ « adoucissements » et disposent d’un grand jardin. Les plus privilégiés, ceux de Liberté, vivent avec les religieux ; certains même sortent en ville (open-door). Une surveillance spéciale est instituée pour ceux qui ont besoin de soins particuliers. Les aliénés sont traités, médicamentés, baignés, saignés, suivant les méthodes en usage à l'Hôtel-Dieu.
Visites et contre-visites sont réglementées. On n'ignore pas:
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les ressources du traitement moral : « consolations » et « exhortations » individuelles, exercices de piété, etc. Les pensionnaires bénéficient de distractions (bibliothèque, salle de billard, jeux divers) ; ils peuvent lire les gazettes, écrire et recevoir des visites. L’isolement des sujets intraitables ne peut dépasser huit jours. Pas de punitions corporelles.
L'étude des règlements concernant le régime intérieur (vêture, nourriture, distractions, correspondance, visites) met en évidence leur analogie avec nos règlements actuels.
L'opinion, unanime, vante les soins des Frères, les guérisons qu’ils obtiennent chez les aliénés et leurs bons résultats dans l’amendement des libertins. La maison de Senlis s’est acquis un juste renom.
VII. — Les garanties au cours de la détention laissent à désirer : la Charité de Senlis, éloignée de la capitale, n’est pas soumise, comme la Charité de Charenton, aux inspections périodiques du lieutenant de police et du Parlement. Citons cependant comme analogues aux prescriptions actuelles : les Ordonnances du R. P. Provincial, les Règlements des Charités, approuvés par le ministre et dont on doit donner connaissance aux pensionnaires, les registres des entrées, avec mention des ordres, les élats semestriels dressés par le prieur, avec notes sur l’état mental des pensionnaires, les certificats de situation, etc. Des circulaires ministérielles se succèdent de 1743 à 1789, exigeant des intendants des inspections annuelles, puis semestrielles, et l’envoi délais dressés sur place, avec leurs propositions de sortie. Le lieutenant de police, à qui le prieur doit rendre compte de tous les événements de la maison, du « mieux de la maladie et de la conduite », exerce un contrôle permanent dont l'importance est capitale. Le supérieur général de l'Ordre, également informé de tous les incidents, fait, tous les deux ans environ, une inspection générale. Les pensionnaires peuvent adresser leurs plaintes à l’intendant ou à son subdélégué lors de leurs inspections, envoyer au ministre et au lieutenant de police leurs réclamations : celles-ci provoquent des enquêtes qui, maintes fois, donnent satisfactions aux plaignants. La durée du renfermement est rarement spécifiée ; mais en 1784, des règles fixes sont établies : la détention des correc-
tionnaires ne doit pas dépasser un an ; dans certains MAS deux ou trois ans. |
VIII. — Les formalités de la sortie sont TT à celles ‘en usage aujourd’hui. La famille, ou l’interné, adresse un placet au lieutenant de police. L'enquête est-elle favorable, une lettre de cachet ordonne de mettre le pensionnaire « en pleine et entière liberté ». L’ « ordre de liberté » est rarement refusé quand les parents le sollicitent, (analogie avec le placement volontaire actuel). En cas d'urgence, la sortie peut avoir lieu en vertu d’un «ordre provisoire » du lieutenant de police. Comme actuellement, l’autorité met parfois des conditions à la sortie : changement de milieu, surveillance de la famille, obligation de résidence, etc. Un secours est accordé aux sortants nécessiteux. Une lettre de cachet, délivrée après enquête, est nécessaire pour Jes transfèrements. Les évasions, souvent collectives, ne sont pas rares.
IX. — La pension moyenne est de 500 à 600 livres par an; mais il y a des pensionnaires hors classe. Par son taux modéré, Ja Charité correspond aux pénsionnats de nos asiles départementaux. On distingue des pensionnaires au compte des familles et des pensionnaires du Roi — nos boursiers actuels. Les livres de Recettes et Dépenses, les inventaires triennaux font connaître le fonctionnement des services économiques.
X. — La reconstitution de la vie des pensionnaires de la Force, de la Demi-liberté et de la Liberté, vie si peu connue, n’est pas sans intérêt. Les divers incidents de l’existence des aliénés et des correctionnaires, les mille difficultés de la tâche ingrate des religieux composent un tableau caractéristique qué reconnaîtront ceux qui sont familiarisés avec la vie de nos asiles actuels. |
Au cours des dernières années du xvine, les campagnes contre les « ordres arbitraires » aboutissent à l’abolition des lettres de cachet (1790) et de l'Ordre de Saint Jean de Dieu (1792) : correctionnaires et aliénés méconnus sont rendus. à la liberté ; les maisons des Frères font retour à la Nation ; l’organisation de l’ancien régime s'effondre non sans graves conséquences du point de vue de l’ordre public. Cette organisation devait être restaurée dix ans après, pour les correctionnaires
ÉCEs
(Code civil, 1803) et un demi-siècle plus tard pour les aliénés : c’est la loi de 1838.
Telles sont les constatations qui ressortent des divers chapitres de notre monographie. Elles mettent en évidence les fonctions multiples et d’éminente importance qu’a remplies, au point de vue familial, social et médical, pendant près de cent vingt-cinq années, la Charité de Senlis : traitement des aliénés, amendement des correctionnaires, renfermement des anormaux psychiques antisociaux, prophylaxie de la criminalité.
Mais il nous semble qu’on peut encore tirer de cette reconstitution de la vie d’une maison d’aliénés et de correctionnaires des conclusions plus générales plus importantes aussi. L'histoire de la Charité de Senlis nous apparaît en effet comme particulièrement révélatrice : il résulte de nos recherches que les idées, traditionnellement admises au x1x® siècle sur les origines de l’assistance et du traitement des aliénés et correctionnaires, sont loin d’être vérifiées. Notre travail — et c’est ce qui nous semble lui donner sa portée du point de vue historique —-, notre travail montre le rôle véritable de certaines institutions de l’ancien régime (procédure d’internement, lettre de cachet, etc.) Il révèle l’existence de garanties efficaces, sans cesse renforcées ‘au cours du siècle : véritable statut légal, dont les anslogies avec les lois actuelles sont saisissantes. Les faits apparaissent ainsi la vivante antithèse des légendes propagées par la plupart des historiens. Il convient de rendre justice à l’œuvre méconnue ‘des précurseurs du xvur1e siècle : administrateurs (ministres, lieutenants de police, intendants), médecins, comme les Colombier, les Doublet, les Tenon ; philanthropes, comme saint Vincent de Paul ; enfin religieux anonÿmes, comme les Frères de la Charité, les Lazaristes et tant d’autres. C’est au cours du xvirie siècle, sous l’ancien régime, et non au xix®, que doivent être situées les origines de la procédure d’internement et d'interdiction, celles des garanties nécessaires, celles aussi de l’assistance et du traitement des aliénés et des correctionnaires.
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