‹ La Charité de SenlisChapitre 6 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il existait sous l’ancien régime, à peu de distance de Paris, un établissement dirigé par les Frères de Saint Jean de Dieu, qui, au cours des règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, servit à la fois d’asile d’aliénés, de maison de réforme pour correctionnaires, de maison de force pour anormaux constitutionnels antisociaux et, enfin, de maison de retraite pour pensionnaires libres. Ce pensionnat ne le cédait guère en ancienneté, en importance et en réputation qu’à la Charité de Charenton et à la maison de Saint-Lazare : c’est la Charité de Senlis.

Ses vastes bâtiments sont demeurés presque intacts jusqu’en 1914. Mais rien n’avait été révélé de sa longue et intéressante histoire. MM. Sérieux et Laibert l’ont tirée de l’oubli où elle demeurait ensevelie. Notre intention est de donner des organes, des fonctions et de la vie de la Charité de Senlis, une description aussi complète que possible, d'essayer de la ressusciter à l’aide de documents inédits pour la plupart et d'observations cliniques empruntées aux archives. Mais il nous a semblé que notre sujet dépassait le cadre d’une monographie, d’une étude érudite de détail. Sa portée générale du point de vue historique, sa valeur exemplaire nous ont retenu. Nos investigations confirment en effet une donnée de particulière importance, établie par M. P. Sérieux, concernant les origines de l’assistance psychiatrique et de la procédure d’internement : le régime des aliénés et des correctionnaires — qu’on affirme l’œuvre de la civilisation contemporaine — fut en réalité organisé par le xvirie siècle, avec des règles précises et d’efficaces garanties.

Le plan de notre étude est le suivant : le premier chapitre donne une brève esquisse du Climat psychiatrique, du milieu dans lequel a fonctionné la Charité de Senlis. Ensuite vient l'Histoire du pensionnat, du XVIIe siècle à nos jours, chap. II. Les deux

chapitres suivants sont consacrés aux hôtes de la Charité : Les Pensionnaires, chap. III, et Le Personnel, chap. IV. Puis, suivant pour ainsi dire les étapes successives que parcouraient les pensionnaires : admission à la Charité, séjour, sortie, viennent les chapitres : V, Admission ; VI, Trailement; VII, Garanlies (au cours du séjour); VIII, Sortie. Le chapitre IX traite du Régime économique. Enfin, au chapitre X, Vie des pensionnaires, on a essayé de tracer un tableau d'ensemble de l’existence que menaient à la Charité de Senlis les pensionnaires des trois grandes divisions : Force, Demi-liberté et Liberté. Chaque chapitre est uniquement un exposé de faits. On trouvera dans nos Conclusions une vue d’ensemble de notre étude et un aperçu de l’enseignement qu’on en peut tirer.

Est-il besoin de spécifier que les très nombreux documents trouvés au cours de nos recherches ont, tous, été utilisés par nous et qu’ils n’ont été l’objet d’aucune sélection ? On s’est attaché à ne rien avancer qui ne pût être prouvé par des textes d’origine très diverse : correspondance administrative, rapports des religieux, règlements, circulaires ministérielles, lettres des pensionnaires et de leurs parents, etc.

Pour abréger, on s’est souvent abstenu de faire remarquer l’analogie — parfois l’identité complète — entre les errements de l’ancien régime et l’état de choses actuel. Il eût fallu le faire à chaque page.

Quant aux références bibliographiques, la plupart, sauf celles qui se rapportent aux sources manuscrites, n’ont été indiquées en note que d’une façon sommaire. On trouvera dans la Bibliographie toutes les précisions désirables (1).

(1) Afin de faciliter la lecture des documents, on ne s’est pas cru obligé de toujours en respecter l'orthographe et la ponctuation.

« Un fou est.un malade dont le cerveau pâtit, »

4 VoLrTaIRE (1764):

$ 1. — La thérapeutique des maladies mentales

Avant d'aborder l’étude de la Charité de Senlis, et afin de la . situer dans son milieu, nous examinerons rapidement quelle fut, au xvitie siècle, l’œuvre des précurseurs de Pinel. Les auteurs qui, au xix® siècle, ont exposé les origines du traitement et de l'assistance des aliénés et des anormaux psychiques, ont, presque tous, propagé maintes erreurs. La plupart prétendent que les aliénés étaient considérés non comme des « malades », mais, comme des criminels, qu’ils demeuraient enchaïînés, « exactemerit traités comme les pires des malfaiteurs ». Pour d’autres, on les tenait bien pour des malades, mais pour des malades incurables. Enfin certains avouent que les aliénés étaient traités : mais quelle thérapeutique barbare ou ridicule ! Quant à la procédure de l’internement, un mot la résume : la lettre de cachet, c’est-à-dire un arbitraire odieux.

Un parlementaire, le D' Dubief, auteur d’une Proposition de loi sur le régime des aliénés (1896), se fait ainsi l'interprète. de l’opinion généralement admise :

Avant la Révolution... les aliénés. étaient réduits chez nous à la condition la plus misérable. Accusés de tous les malheurs publics, traqués comme des fauves, enfermés dans des prisons, regardés

(1) Nous avons fait dans ce chapitre de larges emprunts aux travaux du Pr Laignel- Lavastine, des Dr Paul Sérieux, Semelaigne, Lévy-Valensi, Jean Vinchon, Carrette (cf. Bibliographie).

comme des malades incurables, frappés d’un fléau incompréhensible, rendus furieux par la chaîne qui les rivait à la pierre d’étroits et noirs cabanons, ils ne trouvaient d’autre terme à leurs maux que dans la mort... Il faut arriver à Pinel pour voir l’aliéné élevé à la dignité de malade.

Autant d’assertions inexactes. Dans cet aperçu, on laissera de côté l’exposé des multiples défectuosités des établissements consacrés aux aliénés, et en particulier l’état déplorable de Bicêtre et de la Salpêtrière. Et cela, non pour jeter un voile sur de graves lacunes, mais parce que celles-ci ont déjà été maintes fois exposées et non sans prédilection. Il a paru intéressant d’insister sur la contre-partie, trop méconnue, d’un tableau pénible, mais incomplet, et de mettre en lumière les réformes poursuivies au cours du xvirie siècle.

Nous ne trouvons pas, à cette époque, « d'ouvrage traitant de l’ensemble de la médecine mentale. Les connaissances étaient éparses » (Laignel-Lavastine et J. Vinchon) ; mais très nombreuses furent les publications concernant la psychiatrie. Pour une seule année, prise au hasard (1770), on ne compte pas moins de cent dix travaux de psychiatrie et de neurologie (Laehr). Nombreux aussi furent les médecins s'intéressant aux « malades de l'esprit ». Ce n’étaient point, il est vrai, des spécialistes, mais des praticiens réputés pour leur savoir en médecine générale. Afin de limiter un trop vaste sujet, on se bornera à citer, parmi ces médecins, uniquement ceux de langue française et, parmi eux, seulement ceux du xvitIe siècle, période correspondant à l’apogée de la Charité de Senlis. On laissera aussi de côté ce qui a trait aux descriptions cliniques, pour insister sur la thérapeutique et l’assistance.

En 1710, Dionis, chirurgien de la Cour, dans sa Dissertation. sur la calalepsie, qu’il distingue de la mélancolie et de l’extase, prône les purgations et les saignées. En 1726, paraissent les Réflexions sur l'usage de l’opium, de Philippe Hecquet, qui en recommande l’emploi. Son étude sur Le Naturalisme des convulsions (1733) « est la première enquête scientifique sur une épidémie de contagion mentale » (Laignel-Lavastine et Vinchon). Mesnardière publie en 1735 son Traité de la mélancolie. Deux ans

plus tard paraît le Trailé du vertige avec la description d’une catalepsie hystérique, d'Offray de La Mettrie. On y trouve l’observation d’une caleptique guérie « à la suite d’un régime humectant et de légers purgatifs ». La Mettrie traduit et commente Bœrhaave, qui conseille, dans la manie, l’immersion brusque dans l’eau.

En 1747, paraît la traduction d’un important article d’un médecin anglais, James, sur la folie maniaque-dépressive : l’auteur insiste longuement sur le traitement (M. Briand et Azémar).

« Dès 1750, les médecins français commencent à prendre, en face du problème de la folie, une attitude nettement scientifique » (Laignel-Lavastine et Vinchon). En 1753, paraît La médecine de l'esprit (2 vol.) de Le Camus : il préconise les purgatifs, les diurétiques, les bains chauds. Raulin, en 1758, publie son Traité des affeclions vaporeuses du sexe avec la méthode de les guérir (440 pages). Pomme, médecin du Roi, fait paraître, en 1760, son fameux Trailé des affections vaporeuses des deux sexes, ou maladies nerveuses. Cet ouvrage, traduit en anglais, en italien et en espagnol, eut cinq éditions, dont une imprimée par ordre du Gouvernement à l’Imprimerie royale (1782). Pomme conseille le traitement moral ; il donne à la balnéothérapie une place importante : bains simples ou composés, tièdes ou froids, prolongés durant 8, 10, 12 et même 22 heures. « Personne, écrit Tissot, n’a porté l’usage des bains aussi loin que M. Pomme qui s’est frayé dans leur emploi une route qu’aucun de ses devanciers ne lui avait apprise. » |

En 1761, dans son Précis de médecine pratique, Lieutaud, médecin du roi, étudie la manie, curable quand elle est récente, la mélancolie, et leur traitement. Pour combattre les épidémies d’hystérie, il recommande l’intimidation. Critiquant l’abus des médicaments, il conseille les saignées, les délayants, le lait d’ânesse, le petit-lait, la trépanation, les bains, les applications réfrigérantes, etc. (Trélat).

Lorry donne, en 1765, sa monographie, traduite en allemand : De melancholia (2 vol.). Pour lui, il y a « peu de différence entre la mélancolie et la manie... Comme la mélancolie, dont elle est parfois l’effet, la manie est continue ou intermittente ». Il recommande : purgatifs, saignées, bains froids, diurétiques,

petit-lait, quinquina, fer, ellébore, narcotiques légers (Fodéré).

En 1767, paraît le traité de Lebègue de Presle : Les Vapeurs el maladies nerveuses, hypochondriaques ou hyslériques (2 vol.). Planchon publie, en 1768, une observation de Manie puerpérale. Marquet (1769) et d’autres font connaître la Manière de guérir la mélancolie par la musique (J. Vinchon). C’est surtout par son traité de la Nymphomanie qu’est connu Bienville (1771). Ce livre eut un grand succès ; il fut traduit en anglais et en allemand. Bienville prescrit des remèdes pour adoucir et délayer le sang : saignées, purgations, demi-bains tièdes, bains entiers et froids (Semelaigne).

Boissier de Sauvages de La Croix, dans sa Nosologie méthodique (2 vol., 1770-1771), définit les qualités du médecin chargé de traiter les aliénés : il doit être instruit, doux, patient et s’efforcer de gagner la confiance du malade. Pour les alcooliques, chez lesquels le sevrage a fait apparaître des symptômes inquiétants, l’auteur conseille l’alcool. Il étudie l’épilepsie traumatique et l’épilepsie syphilitique, qui « procède d’un virus vénérien et se guérit par une administration méthodique du mercure » (Semelaigne).

Pour Dufour (Essai sur les opérations de l’entendement humain ei [leurs] maladies, 1770, traduit en allemand), ce n’est pas dans le cerveau qu’on doit communément chercher la véritable cause de la folie : « C’est dans les plexus nerveux qui environnent les troncs des vaisseaux de l’estomac, du foie, de la rate, du médiastin, du cœur... ».« C’est là, dit Semelaigne, la théorie de l’origine sympathique du délire. » Dans la mélancolie il ordonne les bains, soir et matin, les narcotiques, le séné. « Des livres comme ceux de Dufour et de Le Camus ont déjà la même armature qu'un traité de psychiatrie d’aujourd’hui » (Laignel-Lavastine et Vinchon).

Tissot publie, en 1770, son Trailé de l'épilepsie. Il proscrit l'abondance de la nourriture, véritable poison pour l’épileptique. « Le régime qu'il recommande vaut, écrit Maurice de Fleury, d’être reproduit ; …..il ne diffère pas énormément de celui que nous estimons aujourd’hui le plus rationnel. » Dans son Traité des nerfs el de leurs maladies (1780), Tissot s'élève contre les saignées répétées et recommande : régime végétarien, bainstièdes,

longs et fréquents, long sommeil, quinquina, frictions. Il se rallie « à la méthode relâchante de Pomme qui a opéré de si belles cures » (Sérieux).

Citons encore les Recherches sur la mélancolie (1782-1783) d’'Andry, auquel on doit « une excellente description de cet état. Il signale la tristesse, le monoidéisme, l’anxiété, les tendances au suicide, la sitiophobie » (Carrette) ; il conseille : surveillance continue, changement d’habitation et de milieu, voyages à cheval ou en voiture conduite par le malade, ou encore à pied, mais toujours en compagnie ; musique, occupations sérieuses et variées, mais sans fatigue... ; saignées, vomitifs et purgatifs s’il existe une indication spéciale ; bains, lavements émollients » (Semelaigne).

Dans les Comptes rendus de l’Académie royale des Sciences, on note diverses communications sur la guérison de la folie : Sur une folie causée par la chaleur et les excès de liqueurs spirilueuses, quérie par de fréquentes saignées et des bains à la glace, par Michelotti (1734) ; Un cas de folie guérie par le camphre, par Triewald (1772) ; Effeis du camphre dans la manie, par Avenbrugger (1776), etc. (Sérieux). Vers la même époque, on traduit les travaux de Stœrk (1762), médecin de la Cour de Vienne, qui traite avec succès l’épilepsie par la jusquiame. Il étudie l’usage du datura « qui, capable de jeter dans la confusion un cerveau sain, doit amener le résultat inverse chez le malade atteint de convulsions et de délire et le ramener à la santé » (Laignel- Lavastine et Vinchon).

Nous ne pouvons relater ici les nombreuses publications vantant les heureux résultats obtenus par divers traitements : saignées copieuses et répétées, sangsues, transfusion du sang, bains à la glace, bains de surprise, bains de mer, douches sur la tête, «moyens perturbateurs » : révulsifs (vésicatoires et cautères), électricité, castration, trépanation, sédatifs (valériane, etc.) antispasmodiques, narcotiques (opium et sirop de pavot), ammoniacaux, bouillons d’herbes rafraîchissantes, mucilagineux, mercure, émétique et mille drogues diverses (P. Sérieux).

En 1785, huit ans avant l’arrivée de Pinel, les méthodes de douceur sont inaugurées à Bicêtre. Pussin, « gouverneur » du quartier des aliénés, « y faisait des observations sur chacun de ses

fous ; il les soignait lui-même ; il s’aperçut qu'avec du calme, de la tranquillité... il obtenait souvent la guérison des insensés » et que «les fous les plus agités sont ceux où il ÿ a le plus d’espèrance de guérison (1) ». À ce même moment Pinel commence ses travaux. En 1785, il traduit les œuvres de l’aliéniste écossais Cullen, qui conseille de laisser aux malades la plus grande liberté possible. C’est en 1785 également que deux médecins réputés, Colombier et Doublet, inspecteurs des hôpitaux et des maisons de force, sont chargés par le Gouvernement de tracer le plan des améliorations à apporter dans l’organisation de l'assistance et du traitement des aliénés. Leur mémoire souligne, dans son titre même, l'importance du traitement : « Instruction sur la manière de gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les asiles qui leur sont destinés, imprimée par ordre et aux frais du Gouvernement. » La première partie, œuvre de Colombier, traite de l'assistance aux aliénés ; elle sera exposée plus loin. La seconde, due à Doublet : Traitement qu'il faut administrer dans les différentes espèces de folie, sera résumée au chapitre VI Traitement (2). « Le bref et schématique exposé de Doublet.… offre un intérêt de premier ordre. Il aurait pu être le bréviaire de tous les praticiens de l’époque. Notons qu'il est publié à un moment où aucune vue d'ensemble sur les maladies mentales traitées à l’asile, n’avait été publiée en France » (Carrette). Cette rapide nomenclature montre qu’on s’intéressait, au xvirie siècle, au traitement des maladies mentales. Aussi bien il importe de noter, d’après P. Sérieux, un point capital : «Ce que reproche Pinel à ses prédécesseurs, ce n’est pas leur « quiétisme »

(1) Souvenirs de Bicëtre, du P. Richard et Papiers inédits de Tenon. En 1790, il n’y avait à Bicêtre que 10 aliénés enchaïînés sur 270 (La Rochefoucauld).

(2) Le texte suivant prouve l'importance attachée par le Gouvernement à l’{nstruction de Colombier et Doublet. Le ministre, M. de Calonne, en l’expédiant aux intendants, le 15 juillet 1785, spécifie que « l'intention du Roi, est que l’on s’y conforme » :

« J’ai l'honneur de vous envoyer, Monsieur, cinquante exemplaires d’une Instruction imprimée par ordre et aux frais du Gouvernement sur la manière de gouverner ot de traiter les insensés dans les hôpitaux et maisons de force du Royaume ; je vous prie de les répandre dans les établissements de ce genre qui sont dans votre généralité et de faire connaître aux administrateurs de ces établissements que l'intention du Roy est que l’on s’y conforme autant que les lieux et les circonstances le permettent. Vous voudrez bien m'informer de tout ce qui pourra concerner l'exécution de cette Instruction, me faire part des observations que vous pourriez recevoir à ce sujet, et me marquer, en même temps, ce que vous en penserez. » (Archiv. Orne, C. 275, cité par Sérieux et Libert.)

thérapeutique, mais au contraire leur foi excessive dans les ressources du traitement des psychoses. Il parle avec ironie « des médicaments sans nombre de ces thérapeutes... Rien ne semblait plus facile, d’après leurs belles et doctes explications, que de guérir la folie. » En réalité, nombre de ces médications ressemblent singulièrement à celles mises en œuvre actuellement (changement de milieu, isolement, repos, traitement moral, balnéation, purgations.….). « Les thérapeutes avaient déjà entrevu les grandes indications qui ne devaient être précisées que de nos jours » (Laignel-Lavastine et Vinchon.) D'ailleurs, « que les conceptions de l’époque fussent vraies ou fausses, il n'importe. Un point reste acquis : l’intérêt que porte le monde médical au traitement de la folie. Le préjugé de l’incurabilité ne semble pas plus répandu que de nos jours, et les aliénés, qui, à en croire la légende, n’auraient pas encore été « élevés à la dignité de malades » sont au contraire soumis à des médications variées. La foi en l'efficacité « des remèdes » était certes plus grande qu’à l'heure actuelle » (Sérieux).

$ 2. — L'opinion publique et le traitement des maladies mentales

L'élite éclairée, « les philosophes », les administrateurs, le grand public ont des notions assez exactes sur l’aliénation mentale et sa curabilité (1). Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique (1764), écrit (article Folie) :

Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser et d’agir comme les autres. Ne pouvant gérer son bien, on l’interdit ; ne pouvant avoir des idées convenables à la société, on l’en exclut. S'il est dangereux, on l’enferme ; s’il est furieux, on le lie. Quelquefois on le guérit par les bains, par la saignée, par le régime. Un fou est un malade dont le cerveau pâtit, comme le goutteux est un malade qui souffre aux pieds.

A l’article Démoniaques (1771), Voltaire oppose le traitement médical « des maladies du cerveau » à l’exorcisme des « possédés du démon. Ce n’est pas ainsi que nous guérissons aujourd’hui les démoniaques.

(1) «On trouve des moyens, écrivait déjà La Rochefoucauld en 1665, pour guérir de la folie. »

Nous les saignons, nous les baignons, nous les purgeons doucement, nous leur donnons des émollients ; voilà comme M. Pomme les traite ; et il a opéré plus de cures que les prêtres d’Isis ou de Diane, ou autres, n’ont jamais fait de miracles.

En 1765, les auteurs de l'Encyclopédie insistent sur la curabilité et les divers traitements des psychoses (articles « Démence, Folie, Hypocondrie, Manie, Mélancolie, Phrénésie ») ; ils veulent «qu’on ne refuse pas aux aliénés les secours que toute infirmité réclame ». Ces articles « peuvent encore être lus avec intérêt par l’aliéniste moderne » (Laignel-Lavastine et Vinchon).

Cette croyance à la curabilité de la folie et à l'efficacité des remèdes, nous la retrouvons dans la correspondance des ministres, des intendants, des supérieurs des maisons d’aliénés, et aussi dans les demandes de placement rédigées par les particuliers. Dans de nombreux textes, on recommande d’ « administrer aux aliénés les remèdes nécessaires pour les guérir », de les « guérir de la folie dont ils sont attaqués », de les « remettre en bonne santé », « de les traiter et de les médicamenter », de les soumettre «à un traitement suivi », « aux remèdes capables d'empêcher les progrès de la maladie », etc. (1). Au sujet d’un diacre « atteint de démence », un intendant écrit au ministre : « Étant placé dans cette maison, l’on pourrait lui administrer les remèdes indiqués par le Gouvernement [dans l’Instruction de Colombier] et lui procurer le rétablissement de sa tête. » Le ministre répond : «Vous aurez soin de veiller à ce qu’on lui administre les remèdes nécessaires. (2) ». D’une jeune fille qui a souffert d’une « mélancolie noire » on écrit : « Le traitement doux qu’on lui a fait éprouver parait avoir rappelé sa raison et la douceur de son Caractère. Rien ne s’oppose à ce qu’elle soit rendue à sa famille (3). » Le lieutenant de police d’'Argenson en proposant au ministre l’internement d’une aliénée mystique, écrit : « Je ne doute pas [qu’on] ne rétablisse en peu de mois son esprit

(1) Ravaisson, Archives de la Bastille, t. X, p. 170-172; XI, p. 203 ; XIII, p. 37 et 133 ; XVII, p. 100 ; XIV, p. 342; XVI, p. 107-112 ; XIX, p. 250, etc. Bibliothèque de l’Arsenal, Archiv. de la Bastille, mss. 12.442, f. 106 ; 10566 ; 11237, f. 157 ; 11300, f. 80; 12442, f. 106, etc.

(2) Arch. Seine-Infér., G. 32 et C. 19, 17 février 1788.

(3) Arch. Aisne, C. 690, année 1785.

dérangé (1). » Pour un autre aliéné, il juge « qu’il est absolument nécessaire de le mettre dans les remèdes ».

En 1714, le ministre écrit à d’Argenson au sujet d’un aliéné placé à Charenton : « L’y laisser et tâcher de le guérir (2). » En 1759, le lieutenant de police propose au ministre d'envoyer un mélancolique à Charenton pour « l’y médicamenter et le soigner ». Sur un aliéné du château de Nantes, on lit : «Il a besoin de remèdes », et on est d’avis de « le transférer chez les Cordeliers de Montjean qui peuvent le guérir (3) ».

Les familles aussi ont foi en la curabilité de la folie. Une mère espère que « les remèdes qui seront donnés à son fils pendant quelques mois pourront opérer la guérison (4) ». En 1736, la femme d’un aliéné de Bicêtre demande qu’on le transfère « dans une maison privée, où elle le fera traiter et médicamenter pour tâcher de guérir son esprit (5) ». Les parents d’un autre aliéné demandent qu’il soit placé à Charenton « pour que les bains et les remèdes nécessaires à sa guérison lui soient donnés (1738) ». Et Latude, qui a été renfermé deux ans à Charenton (1775-1777), fait part de l’expérience qu’il a acquise, en ces termes : « La folie n’est pas une maladie incurable. »

$ 3. — Les maisons d’aliénés et de correctionnaires

Ces malades dont on attendait la guérison, où les plaçait-on ? « On a multiplié, écrit Colombier, les asiles pour ces malheureux, soit par des fondations particulières, soit aux frais du Gouvernement. » Si ces maisons étaient en effet nombreuses, leur population ne dépassait guère une trentaine de malades ; beaucoup n’en avaient qu’une dizaine. Cette dispersion des aliénés en un grand nombre de petits services ne permettait ni leur classement méthodique, ni la formation de médecins compétents. Pour quelques asiles le nombre des internés variait entre 40 et 100 (Saint-Lazare, Senlis, Hôtel-Dieu de Paris, Petites-Maisons).

(1) Notes de R. d’Argenson, p. 7, année 1699.

(2) Ravaisson, Archiv. de la Bastille, XIII, p. 23 et 133.

(3) Arch. Ille-et-Vilaine, C. 159, état du 25 mai 1757.

(4) Bibl. Arsenal, ms. 11300, f. 80, année 1735.

(5) Bibl. Arsenal, ms. 11346, dossier Audot, pensionnaire de Senlis.

Il dépassait parfois 100 (Charenton, Saint-Yon, Beaulieu). Mais rares étaient les maisons ayant plusieurs centaines de lits (Bicêtre, Salpêtrière).

Les intendants, les évêques, le clergé régulier comme le séculier, les municipalités s'intéressent de plus en plus aux établissements destinés aux insensés. Dans la seconde moitié du siècle surtout, un mouvement de réforme se manifeste sur lequel M. Sérieux a insisté.

Les maisons d’aliénés peuvent être classées en plusieurs catégories :

1° Les hôpilaux pour maladies mentales, ou services spécialisés des hôpitaux. À Paris, dès le Moyen âge, les aliénés sont traités dans un service spécial de l’Hôtel-Dieu. « On y reçoit, écrit Tenon, les fous susceptibles de traitement... Les maniaques curables sont conduits aux hôpitaux de malades ; les incurables renfermés dans des hôpitaux... ou dans des maisons particulières autorisées par le Gouvernement... » Ce service d’aliénés joue le rôle de nos services de traitement des maladies mentales aiguës. À ses deux salles sont annexées des cabinets pourvus de baignoires. « En tout, il y avait soixante-quatorze places : eu égard à la population de Paris au xvrrie siècle, le nombre d’hospitalisés dans ce service de traitement correspondrait de nos jours à une population de cinq cents malades. » (Sérieux.) Le traitement (bains, douches, saignées, purgations, médicaments divers, vésicatoires) est de six semaines (1). Quand il échoue, on en recommence un autre ; les malades non guéris après le deuxième traitement sont transférés à Bicêtre, à la Salpêtrière ou aux Petites-Maisons : ces trois asiles ne sont donc que des services de chroniques. Un écrivain du xvirre siècle, Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, parle ainsi de ce service :

C'est à l’'Hôtel-Dieu de Paris que le traitement des insensés a obtenu les succès les moins équivoques ; là on attaque... toutes les espèces de folies ; les cures se soutiennent. L'expérience prouve que lorsque la maladie commence, elle est susceptible de guérison. Le

a 1) Le Formulaire de l'Hôtel-Dieu (1753), donne des indications précises sur les médicaments prescrits. Cf. P. Sérieux, P. Carrette et chap. VI, Traitement.

meilleur traitement de la frénésie est à l'Hôtel-Dieu de Paris : il peut encore être perfectionné : l’ellébore noir, les bains et les douches font un bon effet ; les applications fortes sur la tête sont excellentes. l’opium est très bon...

D’autres hôpitaux, en province, reçoivent des aliénés l’'Hôtel-Dieu de Lyon, les hôpitaux de Quimper, de Niort, de Marseille, de Montélimar, de Carcassonne, d'Albi, etc. A l’hôpital d'Avignon ç on n’a jamais rien oublié pour leur faire administrer [aux insensés] tous les remèdes nécessaires pour leur guérison, ce qui a ouvertement produit des succès non équivoques. Cet hôpital jouit de la plus grande réputation (1) ». Colombier déclare « que le département des fous et des folles de Montpellier est un des meilleurs qu’on connaisse » (Lallemand). Les Petites- Maisons reçoivent, depuis le xvre siècle, et sur certificat médical, « les femmes atteintes de mal caduc, les aliénés de biens et d'esprit » (Lévy-Valensi). Le règlement de cette maison prescrit : « Le chapelain visitera soigneusement tous les jours les insensés, et 1l leur procurera tous les secours et les consolations qu'ils ont droit d’attendre de son zèle. (2) »

20 Les hôpitaux-généraux, fondés en 1657, comprennent des quartiers spéciaux destinés aux aliénés. À Paris c’est Bicêtre pour les hommes, la Salpêtrière pour les femmes. Les « aliénés d'esprit » y sont admis sur le vu d’un certificat d’incurabilité, lorsque le traitement de l’Hôtel-Dieu n’a point réussi. Cette incurabilité officiellement reconnue devait par suite faire négliger le traitement. « On a souvent reproché aux médecins de l’Hôpital- Général de n’avoir pas traité les fous enfermés dans leurs maisons, mais il faut dire pour leur décharge, qu’on ne leur envoyait que les sujets réputés incurables, et qui devaient déjà avoir subi un traitement » (Dr Marthe Henry). « On n’est reçu à la Salpétrière, à Bicêtre et aux Petites-Maisons, écrit Tenon, que sur un ordre du ministre. On ne l’obtient qu’en prouvant que ceux pour lesquels on le sollicite on£ été traités et que le succès n’a pas répondu aux espérances qu’on avait de les guérir. » Un

(1) Papiers de Tenon, Bibl. Nation., 22137, f. 248, et Fodéré, p. 169. (2) Règlement du 12 sept. 1781, art. XXII, Bibl. Nation., Coll. Joly de Fleury, 1303, f. 39.

12 LA CHARITÉ DE SENLIS grand nombre de villes possèdent des Hôpitaux généraux : Rouen, Clermont-Ferrand, Lisieux, Saintes, Bayeux, etc.

39 Enfin, à partir de 1768, on crée 80 Dépôts de mendicilé ; dans nombre d’entre eux (Soissons, Beaulieu, etc.) un quartier spécial est réservé aux aliénés : ceux-ci y sont traités. « Déjà un grand nombre d’asiles se prépare pour leur soulagement [des insensés], écrit Colombier, par l’établissement d’un département uniquement destiné pour eux dans chaque dépôt de mendicité. » Le directeur du dépôt de Soissons s’élève contre le préjugé de l’incurabilité : « On ne prend pas assez garde, écrit-l, dans les maisons de charité, au traitement des fous. » Il insiste sur la nécessité de « traitements particuliers. Le chirurgien de la maison a secondé ses vues et a obtenu quelque succès : on a adouci par les bains ou d’autres remèdes l’état déplorable » de certains malades. Le ministre exige, dans le Règlement général des Dépôts (1785), que les aliénés soient traités conformément à l’Instruction de Colombier (1).

40 Des maisons religieuses sont destinées aux aliénés et aux correctionnaires payants. Une des plus anciennes est la maison de Saint-Lazare, fondée, en 1632, à Paris, par saint Vincent de Paul et dirigée par les « prêtres de la Mission », ou lazaristes. Son rôle fut capital : elle a servi de modèle aux établissements analogues et a donné l’exemple de « la charité, de la tendresse et de l’amour » pour les psychopathes. «M. Vincent », véritable initiateur, insiste pour qu’on y soigne les « aliénés d’esprit » pour les guérir « comme le faisait Jésus-Christ avec grande bonté ». «C’est le prototype de la maison de santé, basée sur une indication thérapeutique, sur la foi en la possibilité d'améliorer les maladies et les anomalies mentales » (Vié). Cette «innovation » du grand réformateur prouva qu’il était possible de « corriger » certains libertins, de les « faire revenir de leurs égarements » ; pour les incorrigibles, elle mettait leur famille et la société à l’abri de leurs réactions dangereuses ou déshonorantes.

À l’exemple de saint Vincent, de nombreuses maisons sont fondées aux xvire et xvirIe siècles pour les aliénés et les correctionnaires. Les pensionnats dirigés par les religieux de l'Ordre

(1) P. Sérieux, Le Quartier d'aliénés du Dépôt de Soissons.

de Saint Jean de Dieu sont au nombre de 10, parmi lesquels la Charité de Charenton et celle de Senlis. Citons encore les maisons des Franciscains (Lille, Saint-Venant), des Cordeliers (Tanlay, Vailly) des Frères des Écoles chrétiennes (Saint-Yon, 1735, Maréville, 1749), des Mauristes (Mont-Saint-Michel), etc. (1). Quant aux femmes aliénées ou correctionnaires, elles sont reçues dans des couvents : maisons du Bon-Pasteur, des Ursulines, de Sainte-Pélagie, des Madelonnettes, des Pénitentes, etc.

50 Les prisons d’État (Bastille, Vincennes, etc.) servent aussi au renfermement de certains aliénés et anormaux psychiques constitutionnels. On s’y occupe de la guérison des aliénés Latude parle de l’emploi des bains comme un des moyens de traitement employés à la Bastille : « En 1755, M. Berryer [lieutenant de police] faisait dépouiller une femme de force et tenir dans un bain pour lui rendre son bon sens (2). »

69 Enfin il existe à Paris 18 maisons de santé privées.

Les règlements de ces asiles, approuvés ou édictés par le roi, le ministre, le lieutenant de police ou l’intendant, montrent que maintes conceptions médicales, maintes règles administratives qu’on range parmi les réformes du xix® siècle sont d'application courante au xvirie (3). Certes, dans nombre de ces maisons, le régime laissait beaucoup à désirer. Les critiques de Tenon, de Mirabeau, de La Rochefoucauld-Liancourt sur l’'Hôtel-Dieu, Bicêtre et la Salpétrière, sont justifiées (4). De plus il n’y avait pas de médecins aliénistes spécialisés. Nous n’insisterons pas sur ces graves lacunes qui sont bien connues.

(1) Mirabeau fait l'éloge du Supérieur du couvent de l’Observance, à Manosque, le P. Poution, « qui guérit les fols ». Ce religieux prohibait l'usage des chaînes qu'il jugeait inutiles. Il s’adressait à la raison des insensés et recommandait la promenade et le grand air. « Les bains sont, pour lui, d’une grande ressource avec les furieux, mais il ne faut jamais les faire prendre à contre-cœur. Un remède qu'on ordonne comme une punition, produit rarement un bon effet. » (Sérieux, Carrette.)

(2) Cf. les travaux de P. Sérieux et L. Libert qui ont fait connaître le rôle des prisons d’État comme maisons d’aliénés et d’anormaux.

(3) Règlements de l'hôpital des insensés de Marseille (1669 et 1729) ; des Bons-Fils de Saint-Venant (1750); de Saint-Yon (1760); du quartier d’aliénés d’Albi (1763) ; des Maisons de la Charité (1765 et 1783); de Saint-Lazare (1769); du Mont-Saint- Michel (1772); des Petites-Maisons (1781); des Dépôts de mendicité (1785), etc. (Sérieux et Libert.)

(4) A la Salpêtrière, écrit La Rochefoucauld, « nulle douceur, nulle consolation, nuls remèdes ».

Mais le grand mouvement de philantrophie qui se manifeste dès 1750, n’a pas oublié les aliénés : il s’est attaché à leur traitement et à l'amélioration de leur sort.

$ 4. — Les réformes

Dans son « Instruction sur la manière de placer, garder et diriger les insensés », Colombier insiste sur leur curabilité : on «obtient quelquefois une parfaite guérison », surtout « lorsque la folie est commençante ». Les malades doivent être classés par catégories dans quatre quartiers séparés. Il réclame des salles de bains, des latrines à eau courante, etc. ; enfin il exige une visite médicale quotidienne. L’étude de Colombier, programme bien conçu des réformes nécessaires, est le premier travail paru en France sur la question de l’assistance aux aliénés et sur l’organisation des asiles (2).

Tenon, chirurgien de la Salpêtrière, chargé d’une mission en Angleterre, y visite les asiles d’aliénés ; il adresse, en 1788, à l’Académie des Sciences, un Mémoire sur les hôpitaux de Paris, imprimé par ordre du roi; il propose une réforme totale et la création de 20 asiles d’aliénés. « L’état déplorable des fous furieux a depuis longtemps fixé les regards du Gouvernement », écrit Tenon, et il rend compte « des soins paternels du Gouvernement à l’égard de l’insensé », qui « réclame un traitemenf suffisant. On ne saurait se dispenser de le loger dans des bâtiments convenables à sa situation ». Il propose d’édifier sur l’emplacement de l'hôpital Sainte-Anne (où s'élève aujourd’hui l'asile Sainte-Anne), un vaste hôpital auquel serait annexé un pavillon pour 200 aliénés curables (80 hommes et 120 femmes). Ce service, composé essentiellement de « loges », ou chambres particulières, devait posséder ce qui manquait à l’Hôtel-Dieu : réfectoire, chaufloir, infirmerie, promenoirs couverts et découverts, récuroirs, etc. « Il faut que le fou, durant le traitement, ne soit point contrarié, qu'il puisse, dans les moments où il est surveillé, sortir de sa loge, parcourir sa galerie, se rendre

(2) L’Instruction de Colombier a été publiée in extenso par Sérieux et Libert,

au promenoir, faire un exercice qui le dissipe et que la nature lui commande » (P. Sérieux, P. Carrette).

L'abbé Robin, chapelain du roi, traduit, en 1787, une publication sur l’asile anglais de Bedlam. Cet écrit « fixa l’attention publique sur les aliénés et produisit quelque bien » (Esquirol). En 1788, paraît la traduction de l’État des prisons, des hôpitaux el des maisons de force (1783) de Howard. Ce philantrophe anglais avait parcouru l'Europe pour étudier le régime des prisonniers, des malades et des aliénés. «Il donna, dit Esquirol, une grande impulsion aux idées philantropiques, et aux sentiments d'humanité... Le Gouvernement de nos rois, qui ne resta jamais en arrière pour tout ce qui était utilité, seconda ces idées de bienfaisance. »

De 1772 à 1789, c’est pour l’assistance aux aliénés, une ère de réorganisation, de projets de nouveaux établissements, de suppression de vieilles geôles. En 1772, l'Hôtel-Dieu de Paris doit être transformé : Viel, architecte de l'Hôpital général, en dresse le plan. En 1777, des lettres patentes prescrivent l’établissement à Paris d’un nouvel hôpital destiné à recevoir insensés et épileptiques. Le projet de réorganisation de l’Hôtel-Dieu, de 1780, prévoit 1.000 lits à une seule place, dont un certain nombre sera réservé aux « fols » (Fosseyeux). En 1786, Louis XVI ordonne la destruction des cellules insalubres de la Salpêtrière et décide la construction d’une section d’aliénées avec loges. « Nous voulons, dit le roi, que l’administration fasse élever à la Salpêtrière les loges nécessaires pour que les infortunées dont l’esprit est aliéné n’y soient plus exposés aux injures de l’air » (Lallemand). Viel fut chargé, écrit Esquirol, « de cette grande entreprise, nouvelle en France, dont il n’existait nulle part de modèle. Cet habile architecte devina en quelque sorte ce qui convenait à une maison d’aliénés (bâtiments isolés, à rez-dechaussée, petits dortoirs, etc.) ». En 1786, on lui confie la construction à la Salpétrière d’un bâtiment de 200 places pour les épileptiques. Mais la Révolution mit obstacle à l’exécution de ce projet.

Ainsi loin de méconnaître le traitement des aliénés, le xviIe siècle s’est intéressé à l’assistance et à la thérapeutique de « l’aliénation d’esprit ». « Aucune génération, écrit Rambaud,

ne fut plus éprise de justice, de philanthropie, de bienfaisance ; aucune ne ressentit plus vivement l'insuffisance de l’assistance publique. » La charité cherche à soulager toute misère, toute souffrance : enfants trouvés, sourds-muets, femmes en couche, filles repenties, aveugles, malades, indigents, prisonniers, mendiants, vagabonds, vénériens, aliénés enfin et correction-

naires sont assistés ou traités.

Les indications qui précèdent peuvent, bien que sommaires, préciser le milieu médical dans lequel il faut situer la Charité de Senlis. Un fait apparaît incontestable : toujours les aliénés sont considérés comme des malades, et toujours comme des malades qu’il faut traiter et qu’on peut guérir. Jamais, dans les textes de l’époque, nous n’avons pu trouver une allusion à la possession diabolique, aux exorcismes. Enfin, dans la seconde moitié du xvi1e siècle, des réformes sont jugées indispensables : certaines sont déjà appliquées, d’autres sont étudiées et à la veille d’être mises à exécution quand survint la Révolution (1).

(1) Dans le tableau qui précède, on n’a rien dit de la règlementation de l’internement des aliénés et des correctionnaires, ni des réformes importantes accomplies, de 1743 à 1789, par les ministres Saint-Florentin, Maupeou, Amelot, Malesherbes, Vergennes, Breteuil, en vue de garantir la liberté individuelle, Pour ces questions, nous renvoyons aux chap. V, VII, et X, ainsi qu'aux travaux du Dr P. Sérieux : Internement par ordre de Justice, etc.

Page 1