CHAPITRE II
$ 1. La Charité de 1668 à 1792
L’ « hôpital de la Charité de Senlis (1) », fondé en 1668, par les « Frères de la Charité », ou « religieux de l’Ordre de Saint Jean de Dieu », ou encore « Charitains », fut inauguré en 1670, vers le milieu du règne de Louis XIV (2). L'Ordre, créé vers 1537-1540, par saint Jean de Dieu, qui fonda son premier hôpital à Grenade, avait été établi en France en 1601 sous le patronage de la reine Marie de Médicis. Il présentait cette particularité d’être un ordre uniquement « hospitalier ». Ses couvents ne sont que des hôpitaux. Expressément institués pour donner des soins aux « pauvres malades ou blessés », les Frères de la Charité fondèrent en 1603, à Paris, quai Malaquais, leur premier hôpital. Transféré, en 1608, rue des Saints-Pères, cet hôpital, auquel Henri IV donna le nom d’hôpital de la Charité, devint, au cours des xviie et xvirie siècles, le plus réputé de la capitale. La Charité a fermé ses portes en avril 1935 et a été démolie au début de 1956 (5).
(1) Senlis, vieille cité épiscopale du Valois, chef-lieu de l’Élection de Senlis, « au gouvernement général de l’Ile-de-France » siège d’un Présidial, faisait partie de l’'Intendance et Généralité de Paris. Située à environ dix lieues au nord-est de la capitale, cette ville relevait du Parlement de Paris. La population en était de quatre à cinq mille habitants. « L’aisance y était générale et la plus grande propreté régnait par toute la ville » (Duval).
(2) L'ouverture de l'hôpital n’eut lieu qu’en 1670 mais les formalités de l’établissement des religieux à Senlis furent faites en 1668. Et c’est cette dernière date qui est donnée par les archives comme l’année de la fondation de la Charité.
(3) Le Dr P. Sérieux doit à l’obligeance du R. P. Raphaël Meyer, ancien supérieur général de l’Ordre de Saint Jean de Dieu, communication de deux gravures représentant les armes de l'Ordre : « d’azur à une grenade d’or surmontée d’une croix de même, l’écu timbré d’une couronne » (Hélyot). Aux armes des religieux de la « Province
Au cours du xviie siècle ces Religieux établirent dans les diverses provinces du royaume 27 hôpitaux dits Charilés. Ils poursuivirent leur œuvre d’assistance durant le xvirre siècle, et fondèrent nombre d’autres établissements hospitaliers, soit en France, soit aux colonies. En 1790, les Frères de la Charité, au nombre de 355 en France, y possédaient 32 hôpitaux et 7 aux colonies françaises d'Amérique. L'organisation de leurs hôpitaux, tant civils que militaires, de leurs maisons pour « pensionnaires en démence ou en correction », avait réalisé un progrès considérable. Ce qui ajoutait encore à leur juste réputation, c’est que nombre de ces religieux s'étaient fait connaître comme médecins et chirurgiens. Nous n’insisterons pas sur le rôle important qu’ont joué les Frères de la Charité dans l’histoire de l'assistance aux xviie et xvirie siècles. La question a été traitée par Gillet, Fosseyeux, Lallemand, P. Sérieux et Libert.
Les Frères de Saint Jean de Dieu, imitant l'exemple donné par saint Vincent de Paul, qui avait consacré Saint-Lazare au traitement des aliénés et des correctionnaires, annexèrent à leurs hôpitaux, à partir de la seconde moitié du xvire siècle, des maisons de force pour pensionnaires payants « en démence ou en correction ». Les plus connus et les plus importants de ces 10 pensionnats, qui subvenaient à l’entretien de leurs hôpitaux, étaient la Maison annexée à l’hôpital de la Charité de Charenton et le pensionnat de la Charité de Senlis (1). Voici quelques détails sur la fondation de la Charité de Senlis :
Les religieux de la Charité doivent leur établissement en la ville de Senlis au zèle, à la piété et à la charité de Messire Jacques Joly, natif dudit Senlis, prêtre prieur de la Chapelle de la Reine, avocat
de France » furent ajoutées en 1631, par privilège de Louis XIII, trois fleurs de lys qui encadrent l’écu et la devise : REGES COELI ET TERRAE DEDERUNT. En 1717, on trouve la devise Deus CHarirAS Esr. (P. Raphaël Meyer, Relation, etc., p. 33.) Nous donnons une reproduction de ces armes au début de notre ouvrage.
(1) Ces maisons de force sont les suivantes : Cadillac (fondée, en Guyenne, en 1617); Poitiers (Poitou, 1620) ; Efliat (Auvergne, 1632) ; Vezins (Poitou, 1636) ; Pontorson (Normandie, 1644); Charenton (1645); Château-Thierry (Généralité de Soissons, 1654) ; Senlis (1668) ; Romans (Dauphiné, 1669) ; Grainville-la-Teinturière (Normandie, 1704). La date de la fondation des pensionnats est plus ou moins postérieure à celle de la création de la Charité.
Les pensionnats des Charités ont été l'objet des travaux d’Esquirol (Charenton), de Wahl (Pontorson), de Monguet (Cadillac), de Sérieux et Libert (Senlis et Château- Thierry), de l’abbé Cavillon (Senlis).
en Parlement, docteur en droit civil et canon, Chevalier de Jérusalem, scavant en langues grecque et hébraïque, trois fois recteur de l’Université de Paris, lequel. employant le revenu de son prieuré à la décoration des églises, légua le reste de ses biens aux religieux de la Charité de l’Ordre de Saint Jean de Dieu pour fonder un hôpital du même ordre en la dite ville de Senlis, pour y recevoir, panser, nourrir les pauvres malades de la dite ville et faubourgs, et après avoir passé le reste de ses jours au service des pauvres malades de la Charité de Paris, il y est, décédé le 29e jour d’octobre 1652, âgé de 76 ans. Son corps y fut inhumé dans l’église et la mémoire de ses bienfaits demeure en celui-ci (1).
Le contrat de donation avait été passé le 3 janvier 1647. Joly léguait à l'hôpital projeté deux maisons sises à Paris et plusieurs rentes et arrérages. Les religieux adressèrent en 1653 une requête au bailli pour s'installer à Senlis ; mais ce n’est qu’en janvier 1668 que, s'étant présentés devant l’évêque de Senlis, ils en reçurent l’autorisation de se réunir en communauté, avec l’agrément du gouverneur de la ville (2). Le 15 mars 1668, « le R. P. Barnabé, provincial et vicaire général des Religieux de la Charité de l’Ordre du Bienheureux Jean de Dieu, et le F. Ange Papillon, assistant, viennent exprès à Senlis pour pourvoir à leur établissement, au désir du testament de feu Joly ». Le gouverneur leur permet d’acheter plusieurs maisons, rue Sainte-Geneviève, « sur lequel terrain ils font construire l’hôpital, les offices et les lieux réguliers » (actuellement les écoles communales (3). Le 7 février 1669 « le P. Alexandre Gérard, l’un des religieux de la Charité de Paris, nommé supérieur de l’hôpital futur de la Charité de Senlis, a pris possession de deux grandes maisons. acquises par les religieux pour y faire construire cet hôpital ». Le 20 mars 1670, l’évêque procéda à la bénédiction de la chapelle sous l’invocation de saint Denys l’Aréopagite. Le 27 octobre de la même année, on fit l’ouverture solennelle du « Couvent ct hôpital Saint-Denis et Saint-Firmin de la Charité », où les religieux ont la charge, de par la volonté du donataire, « de recevoir, panser et médicamenter les pauvres
(1) Archives de l'Hôpital général de Senlis, D'7; Afforty, Chronig. manuscrile t. V, p. 2659 ; et Muller, Monographie... Le
(2) Afforty, t. VII, p. 3859, Permission accordée aux Pères de la Charité...
(3) Ibid., p. 3994, Lettres patentes de Sa Majesté du 28 nov. 1668.
malades du sexe masculin. les malades ou blessés de quelque pays et de quelque religion qu'ils fussent (1) ». Les Frères annexèrent à leur hôpital, avant 1675, comme ils l’avaient fait à la Charité de Charenton, une maison de force pour «les fous, les libertins et autres que le Gouvernement du roi faisait enfermer ». Les bénéfices fournis par ce pensionnat devaient servir à entretenir l’ « hôpital des pauvres malades ».
Les inventaires triennaux de la Charité (2) permettent de suivre de 1675 à 1789 le développement de la maison et du pensionnat. Celui-ci compte 4 pensionnaires, en 1675. A la fin du xvurre siècle, il y en avait 80. En 1675 et en 1678, il existe dans la « Cour des pensionnaires 4 bois de lit collés dans la muraille dont un avec paillasse, les autres avec matelas ». En 1681, il y a 3 petites chambres avec couchette, matelas, et une sans matelas ; on construit 2 chambres de pensionnaires au-dessus de la boulangerie. à
En 1684, la « Cour des pensionnaires » comporte 5 chambres :
Dans quatre desquelles sont des couchettes de bois de charpente, scellées en terre et dans la muraille, sur lesquelles il y a paillasse, matelas, etc. ; dans la cinquième, une petite couchette de bois blanc, garnie de paille et couvertures, et dans chacune chambre est un vase pour leurs commodités, plus un bahut pour mettre le linge des pensionnaires.
En 1690, la « Cour des pensionnaires » s'agrandit :
On construit « un petit logis où sont neuf chambres, huit desquelles sont garnies de couchettes, couvertures, oreiller ou traversin de paille et de plume ; la neuvième est boisée et sert à mettre la paille. Lesquelles chambres sont occupées par huit pensionnaires, et dans une desquelles il n’y a que de la paille sur la couchette avec les couvertures ».
Le 13 mars 1706, l’évêque de Senlis, M. de Chamillart, pose la première pierre de l’église de la Charité, achevée en 1707 ; « ses armes, nom et qualités sont gravés sur la dite pierre ». Le 26 juillet 1706, est posée la première pierre de la « Nouvelle
Q SR hospital. de Senlis, EH; Comité archéologique de Senlis, 1878, IV, P. -143.
(2) Inventaires, Arch. hospit. Senlis, EU, Ets.
Infirmerie » (encore existante aujourd’hui) : «les maire, échevins et procureur du Roy dressent contre le mur de l’Infirmerie une pierre de marbre où leurs noms sont écrits ». Au rez-de-chaussée était la « salle des pauvres malades » avec 18 lits ; au premier étage le dortoir des religieux. Le 3 avril 1707, « bénédiction d’un cimetière derrière le chœur de l’église et des caveaux sous la voûte d’ycelle pour la sépulture des religieux ». En 1712, l’église, menaçant ruine, est réédifiée par les soins d’un religieux de l'Ordre et consacrée le 7 septembre 1715 par l’évêque de Senlis, M. Firmin Trudaine.
C'est dans la seconde moitié du xvirie siècle que le pensionnat atteint son plein développement. En 1752, on construit le grand « Bâtiment de la Force » (1). Dans une lettre à M. Berryer, lieutenant de police, du 12 août 1752, le prieur lui demande
lhonneur de [sa] protection et bienveillance dont nous avons un très grand besoin, en égard à un bâtiment très considérable que nous venons de faire faire pour les personnes détenues par l’ordre du Roy... (2).
Un plan de 1753 donne une idée exacte de la Charité après la construction de la Force et avant la construction du « Bâtiment neuf ». El!e formait alors un quadrilatère comprenant : au nord, sur la rue Sainte-Geneviève, la façade de l’Église, l’infirmerie des pauvres malades, et l’entrée du couvent, à l’angle N.-0., non loin de l’entrée actuelle des écoles. A l’est, limités par la rue de la Poterne : l’église et le Bâtiment de la Force, avec ses deux Cours des Pensionnaires. Au sud, en bordure de la rue du Palais (ou rue du Perrier) : la Galerie des Religieux et la boulangerie. A l’ouest, des jardins, appartenant à des particuliers, séparent divers bâtiments (cuisine, écurie, basse-cour, bûcher) de la
(1) On a trouvé récemment, dans les décombres de l’ancienne sous-préfecture, une plaque de bronze placée entre deux pierres de taille lors de la construction de ce bâtiment. Elle porte la date du 27 mars 1752, «le R. P. Pécoul étant prieur ». Bulletin Soc. historig. de Senlis, 14 avril 1932.
(2) Arsenal, ms. 11811.
Vers 1743 les religieux avaient obtenu la permission de faire un cimetière dans l’enclos du couvent, à la Poterne. Ce cimetière fut désaffecté lors de la construction de la Force (Comité archéolog. de Senlis, 1878, t. IV, p. 139-143).
desquels ils ont été emprisonnés ». Le 6 mars 1790, les officiers municipaux de Senlis envoient à la Constituante « un état certifié par le prieur contenant les noms de 39 personnes renfermées en vertu d'ordres arbitraires ». Le décret des 16-26 mars 1790 ordonne la mise en liberté des personnes détenues par lettre de cachet, « à moins qu’elles ne soient enfermées pour cause de folie ». Les aliénés internés devront (art. 9) être examinés par des médecins, interrogés par des juges, pour être ensuite élargis ou maintenus en vertu d’une sentence. Le tribunal de Senlis, appelé à se prononcer sur le sort des détenus, après expertise médicale, rend à la liberté, par sentences du 10 juillet et du 6 octobre 1790, 10 pensionnaires et en maintient 30 en traitement.
Le premier jugement (juillet 1790) ordonne que sept pensionnaires « seront mis en liberté, à les laisser sortir les frères de la Charité contraints, quoy faisant déchargés, sauf à eux à se pourvoir ainsi qu’il en appartiendra pour pension, nourriture s’il en est dû..., 25 détenus en la maison de la Charité continueront sur la surveillance du directoire de cette ville, de rester dans la dite maison. pour y être soignés suivant que leur état l’exige ». Le jugement du 6 octobre 1790 met trois détenus en liberté et porte : «il sera plus amplement informé tant par un nouvel interrogatoire que par enquête [sur d’autres pensionnaires |... ; les sieurs Bruslé, médecin, et Genest, chirurgien, constateront de nouveau l’état du sieur Leroux, pensionnaire » (1).
Le 6 juin 1791, le prieur et le procureur de la Charité dressent un état détaillé des pensionnaires avec la copie des sentences rendues au bailliage de Senlis, pour « satisfaire à une lettre de MM. de l’Administration du département de l'Oise ». Le 6 juillet de la même année, le tribunal est de nouveau chargé d'interroger et de faire visiter par des médecins 4 pensionnaires (2).
Au début de l’année 1792, les Frères espéraient encore conserver la propriété de leur maison ainsi qu’en témoigne un mémoire adressé par eux aux autorités :
Plusieurs personnes pieuses ont fait d’autres fondations de lits, et ils sont aujourd’hui au nombre de quinze.…., mais comme une partie
(1) Archiv. départ. Oise, L1Y.
(2) Les « administrateurs composant le Directoire du district de Senlis » adressent le 6 juillet 1791, à MM. du Directoire de l'Oise un état des pensionnaires où il est dit : « Le Bailliage n’ayant point prononcé sur le sort du sieur Leroux nous allons
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HISTOIRE DE LA CHARITÉ DE SENLIS 2h
de ces fondations étaient placées sur le Roy, les rentes ont été réduites à plus de moitié, et plusieurs lits sont à la charge des religieux. Cependant les religieux ont toujours laissé subsister le même nombre, sans demander aucune réduction... Ils se proposent de continuer, tant qu'ils resteront à Senlis, à pourvoir au soulagement des pauvres et leur entretien, quoique demandant n'être obligé de rendre compte que du bien de l’hôpital dont ils sont les administrateurs, et l’autre partie dépendant de leur industrie leur appartient en propre, tant qu'ils existeront à Senlis. Ce sont eux qui sont les véritables fondateurs de leur maison, n’ayant reçu aucun fond, ni emplacement en pur don de la ville de Senlis (1).
Enfin le 18 août 1792, un décret de l’Assemblée Législative supprime l'Ordre des Frères de Saint Jean de Dieu, ainsi que les autres congrégations (2). C’est en vain que les religieux ont fait valoir que leurs maisons « sont chargées des fous, imbéciles, épileptiques, et servent d’asiles à certains êtres qui troubleraient la société ou en deviendraient le fardeau ». Les biens de l’Ordre deviennent « biens nationaux » ; les « ci-devant Frères de la Charité » sont tenus d’évacuer le « Couvent et hôpital de la Charité », qu'ils avaient fondé, où ils «exerçaient charitablement envers les pauvres malades leur pieux institut de l’hospitalité » et qu’ils « devaient posséder pleinement, paisiblement et perpé-
charger le tribunal du district de faire une nouvelle enquête et de le faire visiter de nouveau par médecin et chirurgien. Quant aux trois détenus en vertu de sentences d'interdiction, nous sommes certains que deux, les sieurs de Balby et Villers sont dans un état de démence qui ne permet point de les rendre à la société ; néanmoins pour satisfaire à l’article 9 de la loi du 26 mars 1790, nous allons charger le tribunal de les interroger et de les faire visiter, ainsi que le sieur de Grandchamp » (Archives Oise, L1Y).
(1) « Réflexions du Père procureur », Archives de Senlis, F1.
(2) «A dater du 1er octobre 1792, toutes les maisons encore actuellement occupées par des... religieux seront évacuées par les dits religieux et seront mises en vente à la diligence des corps administratifs » (Décret de la Législative).
« La suppression de ces ordres [religieux], écrit Tenon, qui se livraient à de pareils soins [« pensionnats à l’usage du riche »] fera disparaître ce genre de secours » (Carrette, D 19)
« Le aliénés furent spécialement et gravement atteints par le décret... qui supprimait.… les congrégations habituées à les soigner, et par celui du 24 vendémiaire an IT (1794) qui, par son article 7, consacrait leur internement dans les maisons de répression ; ils le furent enfin par celui du 12 messidor an III (1795), qui ordonnait la fermeture de Charenton, rouvert en l’an V. [Les rédacteurs] des décrets qui parurent jusqu’à l’an 1800... «n’ont compris l’aliéné que comme un être nuisible ou comme un mineur, et non comme un malade » (Rapport général à M. le ministre de l'Intérieur sur le service des aliénés en 1874, par les inspecteurs généraux du service, les Ds Constant, Lunier et Dumesnil). Paris, Imprimerie Nationale, 1878, p. 18.
tuellement ». Ce pensionnat réputé, qu'ils dirigeaient depuis cent vingt-cinq ans, il leur faut l’abandonner. Leur œuvre d'assistance et de traitement des aliénés, de réforme morale des libertins, d'élimination des éléments antisociaux, cette œuvre ingrate et difficile, poursuivie avec « douceur, charité et amour », est anéantie, et méconnus les services éminents qu'ils avaient rendus aux aliénés, aux déséquilibrés, à la famille et à la société. Les « maisons de l'Ordre sont abandonnées, les districts s’en emparent ; la plus grande partie des religieux se retirent et vivent dans le monde comme séculiers ». Les 10 pensionnats d’aliénés et de correctionnaires des Frères, leurs 39 hôpitaux font tous «retour à la Nation », comme l'avait demandé un ancien pensionnaire de la Charité de Charenton, Le Prévot (1).
Les religieux de Senlis étaient alors au nombre de 7. Trois se retirèrent ; les 4 autres, sécularisés, restèrent en fonctions à la Charité laïcisée, jusqu’à leur mort. L'administration de la maison fut confiée au ci-devant prieur, le F. Aignan, qui mourut . quelques semaines après, puis à l’ancien économe, le F. Procope, qui devint « le citoyen Constant, économe de l’hospice de la Charité ». Le contrat de la pension du citoyen Juppeaux, «détenu pour cause de démence », est signé par deux ci-devant religieux, Leloup et Constant, administrateur de l’hospice de la Charité, l’an IIIe de la République française, une et indivisible (2) ».
$ 2. La Charité de 1792 à 1840
Pendant la Révolution et l’Empire, la Charité continua d’hospitaliser les aliénés maintenus en traitement par le tribunal et ceux qui étaient internés par l'autorité administrative ou judiciaire. Le 7 octobre 1792, le ci-devant F. Procope, devenu «le principal administrateur de la Charité », délivre un certificat de situation sur un pensionnaire :
Nous soussigné, principal administrateur de l’hôpital de la Charité de Senlis, certifions que le sieur de Vernon y est détenu depuis le 12 nov. 1774 pour cause de démence et de folie, qu’il n’a jamais varié
(1) Le 13 septembre 1792 on enlève l'argent, l'argenterie et les assignats que possédait l'hôpital de Senlis (Taine, Origines de la France contemporaine, VI, p. 19) (2) Archiv. hospital. Senlis.
HISTOIRE DE LA CHARITÉ DE SENLIS rl
depuis cette époque malgré les remèdes. Une sentence rendue au présidial de Senlis, sous la conclusion du ministère public, en date du dix juillet 1790, dit que de Vernon continuera sous la surveillance du Directoire de cette ville de rester dans la Charité. pour y être soigné suivant que son état l’exige ; en foi de quoi nous avons signé le présent (1).
Par suite de l’abolition des lettres de cachet, la Charité ne fait plus que végéter. Il n’y a plus de renfermement de correctionnaires, ét les admissions « pour cause de démence » se font de plus en plus rares (2). Depuis la Révolution jusqu’en 1814, on ne note que 6 entrées de pensionnaires civils, et, de 1795 à 1801, 20 entrées d'officiers ou soldats invalides. Il est intéressant de relever que 2? pensionnaires seulement sont admis en vertu d'une sentence judiciaire. Les autres sont internés « par ordre du ministre », « par ordre du Gouvernement », comme on l'était naguère « par ordre du roi ». C’est la lettre de cachet révolutionnaire, identique aux « ordres arbitraires » de l’ancien régime (3).
En 1800 (thermidor an VIII) les aliénés militaires de Senlis sont transférés à Charenton (4). La même année meurt Constant, économe de la Charité, l’ancien sous-prieur. En 1807, il n’y a plus que 10 « pensionnaires en démence ». Au cours des années
(1) Archiv. hospit. de Senlis.
(2) L'Assemblée Constituante avait pu supprimer les lettres de cachet ; elle ne les avait pas remplacées. Seuls certains aliénés demeurent encore renfermés. Mais les aliénés lucides, les anormaux et pervers avaient vu s'ouvrir devant eux les portes des maisons de force. De plus, les éléments antisociaux, dont les lettres de cachet purgeaient auparavant la Société, ne furent plus régulièrement éliminés. Tous vont, dans les désordres et les difficultés du régime, donner libre cours à leurs instincts malfaisants. — Bientôt, devant le danger que faisaient courir les aliénés en liberté, on dut prendre des sanctions contre ceux qui laisseront « divaguer des insensés ou furieux ou des animaux malfaisants ou féroces » (Lois des 16-24 août 1790 et des 19 et 22 juillet 1791) et transférer (loi d'octobre 1793) les insensés des dépôts de mendicité « dans les maisons de répression », avec les repris de justice. (P. Sérieux, /niernement par Ordre de justice. et Durieu et Roche, Répertoire des établissements de bienfaisance, Paris, 1842.)
(3) Voici un exemple d’internement par « ordre du ministre » : « Joseph Davrainville, caporal-fourier de l’Hôtel des Invalides, conduit en cette maison, par ordre du minisire de la Guerre du 25 Floréal, an V [1797], le citoyen Urbain Clément, pensionnaire pour cause de démence, âgé de 60 ans ; … sa pension fixée par an 650 livres. » Le placement suivant a lieu par ordre de justice : « Jean-Pierre Guérin, entré le 5 juin 1792, par sentence rendue au tribunal du ?° arrondissement du département de Paris, le 4 juin 1792. » (Archives de Senlis).
(4) C’est donc à cette date, sous le Consulat, que la Maison de Charenton, héritant de la tradition de la Maison de Senlis, commença d’hospitaliser les militaires atteints de troubles mentaux, tradition qui subsiste encore actuellement.
qui suivent on continue à recevoir quelques pensionnaires. Le 23 juin 1815, un aliéné est interné « sur l’ordre du ministre de l'Intérieur ». Sous le règne de Louis-Philippe, la Charité devient un hôpital-hospice, à la fois civil et militaire. En 1835, l'hôpital recoit de 130 à 150 malades des deux sexes ; il ny a, à la Force, que 5 aliénés, dont un seul pensionnaire (1).
Cette même année, l’architecte du département de l'Oise dresse un plan pour le Projel de l'établissement de la sous-préfecture, du Tribunal civil el de la Maison d’arrêt dans les bâtiments de l’ancienne Charité (2). Le 30 novembre 1838 est dressé l’acte de vente par les hospices de Senlis au département de l’Oise et à la ville de Senlis des bâtiments de la Charité. C’est en 1840 que la Charité a cessé d’exister en tant qu’hôpital. Les services hospitaliers, les archives et la bibliothèque des Frères furent transférés à l'hôpital Saint-Lazare qui devint l'hôpital général.
$ 3. État actuel de la Charité (1914-1935)
En 1914, tous les bâtiments de l’ancienne Charité subsistaient intacts, sauf quelques remaniements. En les visitant, tout son passé semblait renaître : le sombre bâtiment de la Force, les divers bâtiments de Demi-hberté, le « Bâtiment neuf », les jardins des pensionnaires et des religieux évoquaient avec précision la vie tantôt familiale, tantôt « resserrée », que menaient à Senlis « MM. les Pensionnaires » de Liberté, de Demi-liberté et de la Force. La Charité de Charenton ayant complètement disparu, la Charité de Senlis, dont seul le « bâtiment de liberté » a été détruit, demeure un document d’une valeur exceptionnelle pour l’histoire de l’organisation et de l’aménagement des pensionnats d’aliénés au xvirie siècle (3). La Charité, située au centre de la ville, forme un quadrilatère délimité par 4 rues :
(1) Archiv. hospil. Senlis, F.
(2) Archives Oise, Plan général de la Charité dans son état actuel, 1835 ; Projet d'établissement de la sous-préfecture, de la Maison d'arrêt, 20 mai 1835. Les bâtiments n'étaient pas entretenus et « demandaient de grandes réparations » (Rapport du sous-préfet de Senlis au ministre de l’Intérieur, décembre 1835).
(3) MM. Sérieux et Libert ont pu, en 1913, visiter la maison d'arrêt, les écoles et les divers services installés dans l’ancienne Charité. Nous ferons de nombreux emprunts à la description de P. Sérieux (Le Traitement des maladies mentales au XVIII siècle et papiers inédits) et aux visites des divers bâtiments de la Charité que nous avons faites en 1935.
Cour d'honneur et « Bâtiment Neuf » ou « de Liberté » de la Charité de Senlis (1773) avant l'incendie de septembre 1914
rue de la République (ancienne rue Royale), rue Sainte-Geneviève (ancienne rue de Meaux), rue de la Poterne (rue des Vignes), et rue du Temple (rue du Perrier). La destination de ses divers bâtiments était, en 1914, et depuis 1840, la suivante : Palais de Justice, sous-préfecture, écoles primaire et maternelle, Musée municipal (1887), Maison d’arrêt. Nous les décrirons en prenant pour bases les 3 grandes divisions de l’ancienne Charité: I. Le Bâtiment neuf; Il/Les Bâtiments de Demi-liberté; III. La Force (1).
I. — BATIMENT NEUF (2). — De la rue de la République, on entre par une porte monumentale, à fronton, dans la vaste cour d'honneur, pavée, de 26 mètres de longueur sur 22 mètres de largeur. De chaque côté de la porte, 2 bancs de pierre. La face du fronton donnant sur la cour est encore ornée d’une banderole avec cette date : 1773. Les bâtiments entourant la cour d'honneur formaient un ensemble assez sévère, d’une noble ordonnance. À main droite, en entrant, l’ancienne « loge du Suisse ». Dans l’angle S.-E. de cette cour, une fontaine; à l'extrémité de l’aile nord, un cadran solaire. Le « Bâtiment neuf », ou « de Liberté », occupé par les religieux, les pensionnaires libres et divers services, se composait de 3 corps de bâtiments en pierre de taille : le bâtiment central, ou « de l’horloge », de 22 mètres de longueur, orienté vers l’ouest, était flanqué de ? ailes (nord et sud) en retour d’angle, de 21 mètres de longueur, qui possédaient 5 fenêtres à chaque étage, et dans les combles, 5 grandes lucarnes à fronton circulaire.
Bütiment central. — Le rez-de-chaussée, les premier et deuxième étages avaient 7 fenêtres, celles du rez-de-chaussée et du premier étage plus hautes que celles du second. Dans les combles, 4 grandes lucarnes à fronton circulaire, correspondant à 4 chambres ; au-dessus du fronton ? lucarnes en œil-de-bœuf. Au-dessus de la porte d’entrée, un élégant balcon en fer forgé ; entre le premier et le second étage de l’avant-corps, une inscription moderne : Palais de Justice. La corniche de l’avant-corps était surmontée d’un grand fronton surbaïissé, dont le tympan, décoré dans le goût du xvirie, était orné d’un motif allégorique
(1) Voir le plan de la Charité de 1773.
(2) Nous insisterons sur la description du Bâtiment neuf détruit en 1914.
(pélican nourrissant ses petits), surmonté d’un cadran d'horloge ; le tout entouré des rayons d’un soleil. A la partie médiane de la toiture, un modeste campanile.
Le rez-de-chaussée comportait un vestibule (10 mètres sur 8 mètres) qui donnait accès, autrefois, à droite au salon de réception des Frères (7 mètres sur 7 mètres), meublé de 12 fauteuils. Cette pièce, faisait, en 1914, partie des locaux affectés à la sous-préfecture. À gauche, le vestibule ouvrait sur la salle d'audience du Tribunal civil qui avait englobé l’ancienne apothicairerie et 2? « passages ». Au premier élage étaient l’appartement du prieur, les chambres des religieux chirurgien et dépensier, et 2 autres chambres. Au deuxième étage, 2? « chambres d'hôte » : l’une, avec un cabinet y attenant, dite « du provincial » réservée au supérieur général quand il venait faire sa « visite » ; l’autre dite « du secrétaire » [du provincial]. Les 3e et 4e chambres étaient occupées par des religieux. Les 5€ et 6€ chambres étaient affectées à des pensionnaires. Au froisième étage, 4 chambres pour pensionnaires libres.
Aile nord. — Le rez-de-chaussée comportait jadis les locaux suivants : 2 cabinets d’aisance, passage avec escalier, salle des vénériens, remises, écuries, courelte. Au premier étage : 2 salles de vénériens, affectées jusqu’en 1914, à des dépendances du Tribunal et du Parquet.
Aile sud. — Le rez-de-chaussée comprenait, en se dirigeant du bâtiment principal vers la porte d’entrée de la Charité, un large escalier, un corridor dont les fenêtres ouvraient sur la cour, et sur lequel donnaient le logement du portier des bâtiments de Force, la salle à manger d'hiver des Frères et la Dépense (2 pièces). Plus loin était la salle à manger d'élé. Sous cette aile, la cuisine, le fournil, la dépense. Au premier étage, un dortoir de religieux. Dans cette aile Sud étaient en 1914 les bureaux de la Sous-préfecture et l'appartement du Sous-préfet.
Un escalier de 8 marches conduit à un grand jardin. Réservé jadis aux religieux et aux pensionnaires libres, ce jardin était en 1914 une dépendance de la Sous-préfecture.
IT. — BATIMENTS DE DEMI-LIBERTÉ. — Le « premier bâtiment de la Demi-liberlé », à l'extrémité du jardin, en bordure de la rue du Temple, possédait 16 chambres pour pensionnaires,
HISTOIRE DE LA CHARITÉ DE SENLIS ul
réparties au rez-de-chaussée et au premier étage. Il a subi des remariements.
Le « second bâliment » est séparé de la rue Sainte-Geneviève (ancienne rue de Meaux) par une cour, ancien « jardin des pauvres malades ». Le premier étage (ancien dortoir des religieux), affecté, en 1773, aux pensionnaires, sert de logement au personnel des écoles. Le rez-de-chaussée était « l’infirmerie des pauvres malades », vaste salle (23 mètres de longueur sur 8 mètres de largeur et 6 mètres environ de hauteur), actuellement segmentée en 3 locaux servant de classes pour l’école primaire des filles. Les solives massives du plafond sont encore visibles. La façade, donnant sur la rue Sainte-Geneviève, porte l'inscription Charitas ; il y a 7 fenêtres à chaque étage. A l’extrémité Est du toit de ce bâtiment se dresse un clocheton hexagonal avec abat-sons, surmonté d’une croix. Deux portes, percées dans le mur longeant la rue Sainte-Geneviève, donnent accès dans la cour (1).
Le « troisième bâtiment de Demi-liberlé » (réfectoire des religieux, jusqu’en 1773, puis infirmerie des pensionnaires) est actuellement l’école maternelle ; 4 baies modernes en ont transformé l’aspect. Celle-ci comprend ? classes, dont la première correspond à l’infirmerie des pensionnaires, la seconde, à l’ancienne salle de billard. Le quatrième bâtiment de Demi-liberté n’a pu être identifié. Le « grand jardin » de Demi-liberté a été utilisé en partie comme cour de récréation de l’école. On y voit encore les traces de l’ancienne tribune de Demi-liberté à l’angle du chœur de l’église et de la salle des pauvres malades.
III. — Force. — Bordée par la rue de la Poterne, et comprenant un premier étage sur rez-de-chaussée, surmonté de vastes greniers, est la Force, transformée en Maison d’arrêt. Malgré quelques remaniements (2), la Force est demeurée à peu près telle que l’ont laissée les Frères. Sa description sera donnée au chapitre X. A l’intérieur de la Maison d’arrêt, gravée sur la facade du bâtiment dominant le préau, une date : 1752, rappelle la construction de la Force.
(1) Bibliothèg. Nationale, Estampes ; vue de la façade du second bâtiment de Demi-liberté. |
(2) Parmi les remaniements nécessités par la transformation de la Force en Maison d'arrêt, citons l'ouverture d’une porte et de fenêtres sur la rue de la Poterne, l’aménagement d’une chapelle, du logement du gardien-chef, d’un parloir, la construction d’un bâtiment cellulaire à un étage avec deux cachots souterrains, la segmentation
L'église, actuellement « Musée de la Vénerie », est à l'angle N.-E. de la Charité. Sa façade est sobrement décorée dans le style du xvrre. De chaque côté du portail, une niche surmontée d’une inscription, à gauche : Construction, 1706 ; à droite : Réparation, 1841. L'intérieur (30 mètres sur 10 mètres) ne présente rien à noter. Les ? fribunes des pensionnaires de la Force et de la Demi-liberté, qui s’ouvraient à gauche et à droite du chœur, au rez-de-chaussée, ont disparu. Dans le bras gauche du transept, une chapelle donne accès à la sacristie. Du côté droit, en face de cette chapelle, une baïe, actuellement murée, faisait jadis communiquer l’église avec la salle des pauvres malades et permettait à ceux-ci d'assister de leur lit aux offices.
Depuis deux siècles et demi, la Charité avait échappé aux outrages des révolutions et des invasions. Le 2 septembre 1914, elle fut incendiée sur l’ordre du commandant des troupes allemandes, après avoir été inondée de pétrole (1). Fort heureusement les bâtiments les plus curieux pour l’archéologie psychiatrique, la Force, ainsi que l’infirmerie des pauvres malades et les principaux corps de logis de la Demi-liberté, furent épargnés. Mais la partie la plus intéressante, du point de vue architectural, le « Bâtiment neuf », édifié en 1773, fut presque anéantie. « Cet exquis modèle de l’architecture du temps de Gabriel et de Louis n’est plus, écrivait M. Émile Henriot au lendemain de l’incendie. Comme pour attester quelle perte c’est, la façade seule est encore debout, et découpe sur le ciel clair sa structure aux proportions si justes, où des ouvertures régulières montrent la place des fenêtres et des portes. Le reste est écroulé, cette façade même ne tient plus que par miracle (2). »
Aujourd’hui (1935), la perte du « Bâtiment neuf » est irrémédiable. La façade qui subsistait après l'incendie s’est abattue. Et la cour d'honneur, jonchée de débris de pierre, est envahie par la végétation des ruines.
des deux préaux primitifs en cinq promenoirs. Un chemin de ronde entre deux murs de 5 mètres de hauteur isole la Maison d'arrêt de l’ancienne Sous-préfecture et des écoles.
(1) André de Maricourt, Lecture pour tous, décembre 1914.
(2) La Guerre infernale, (Illustration, 26 sept. 1914).
$ 1. Siatistiques
La Charité de Senlis était à la fois un hôpital pour le traitement des « personnes en démence », une maison de force pour le renfermement des « scélérats incorrigibles », une maison de correction pour l’amendement des libertins, et une maison de retraite. Il n'existait pas, à cette époque, d'établissements nettement différenciés pour les diverses catégories de sujets inadaptés au milieu social. « De quel éléments, écrit M. P. Sérieux, se composait exactement la population de cette Charité ? Quelle était la proportion des « aliénés d’esprit », celle des prisonniers d’État, celle des libertins en « correction », celle des « scélérats » ? Quelles catégories diverses englobait-on sous ces étiquettes ? Dans quels milieux sociaux se recrutaient les pensionnaires ? Quels services a rendus la Charité comme maison d’aliénés, maison de correction et asile de sûreté ? Ces diverses questions ne peuvent être résolues que par une statistique, aussi complète que possible, de tous les pensionnaires, sans exception, avec un résumé de chaque cas au point de vue mental. » L'histoire de l’assistance aux aliénés et aux anormaux psychiques peut trouver d’utiles documents dans une statistique intégrale portant sur un nombre important de cas (130) ainsi que dans une série d’ «observations » cliniques : c’est le seul moyen de révéler quelles furent les fonctions si diverses des maisons de force de l’ancien régime (1).
La maison de force de Senlis ne recevait que des pension-
(1) Si les règles critiques et rigoureuses du travail historique sont indispensables pour l'étude de la procédure d’internement, de sortie, etc., des aliénés et des correctionnaires, les enseignements de la discipline psychiatrique ne sont pas moins nécessaires pour l'interprétation du rôle des maisons de force, du comportement et de l’état
naires payants ; mais il y avait de nombreux boursiers dont la pension était payée par le roi, l'Hôtel des Invalides, un évêque, etc. (Cf. chap. IX, Pension.) Examinons dans quels milieux sociaux se recrutaient les pensionnaires. Un fait frappe d'emblée : c’est la forte proportion d’officiers et d’ecclésiastiques. Sur 206 pensionnaires on trouve 35 membres des clergés régulier et séculier, et 46 militaires dont 27 officiers de l'Hôtel des Invalides, soit un total de 81 personnes appartenant à l’armée ou au clergé. Comment expliquer la proportion considérable de ces deux catégories ? Le nombre élevé de militaires, surtout d'officiers «en démence » transférés de l'Hôtel des Invalides, tient à l’estime que témoignaient aux Frères le ministre de la Guerre et le gouverneur des Invalides : elle leur faisait désigner de préférence la maison de Senlis pour le traitement des officiers atteints de troubles mentaux (1). Parmi les 46 militaires, on relève des lieutenants en premier et en second, des capitaines, un capitaine de la Grande-Fauconnerie, un ancien capitaine en second de la marine, un lieutenantcolonel, un colonel, un volontaire des hussards bretons, ? anciens gardes du corps, un porte-drapeau du régiment de Roussillon, un cadet du régiment de Piémont, un officier des gendarmes écossais, un ancien maréchal des logis des mousquetaires noirs, chevalier de Saint-Louis, un ci-devant lieutenant du régiment de Richelieu, etc. (2). Il y avait, en 1781 « 15 officiers invalides au compte de l’Hôtel [des Invalides] détenus en la maison de Senlis ». En une seule année (1784), 4 officiers invalides sont conduits à la Charité pour troubles mentaux.
Des raisons analogues expliquent en partie le chiffre élevé
mental, souvent méconnu, de leurs hôtes. Nous nous sommes inspirés de la méthode à la fois historique et clinique (statistiques complètes et biographies des pensionnaires) qui a présidé aux recherches de M. P. Sérieux et de ses élèves, les Drs L. Libert, Ph. Chatelin, Marthe Henry, Charles Boyer, Vié, dans leurs études sur les pensionnaires de la Bastille, de Senlis, de Château-Thierry, de Vincennes, de la Salpêtrière, de Carcassonne et de Saint-Lazare.
(1) Voir la lettre du gouverneur des Invalides, chap. VI, Les Religieux de la Charité el l'opinion.
(2) Voici les noms et dates d'entrée de quelques officiers : de Balon, ancien capitaine au régiment de Royal-Vaisseau, « visionnaire » (1756) ; Divory, ancien capitaine au régiment de Navarre, « aliéné » (1767) ; Rossignol, officier invalide, « aliéné » (1773) ; de Berneval, officier invalide, « imbécile » (1774) ; Durand, officier invalide, « imaginaire » (1774); Cloizelle, officier invalide, « correctionnaire » (1774); Daillebout, lieutenant des troupes de Cayenne, aliéné (1787), etc.
des « gens d’'Église » (35). L'autorité diocésaine envoyait à Senlis les prêtres atteints de maladies mentales, et ceux qu’elle voulait « corriger », assurée qu’elle était des bons soins qu'ils y recevaient. Mais une autre cause doit aussi être invoquée. Paris était alors le refuge où venaient, de tout le royaume, les ecclésiastiques « extravagants », frappés de l’interdit, chassés de leur diocèse, les moines « fugitifs de leur couvent, apostats » ou « vagabonds, qui ne peuvent que déshonorer l’Église », et à qui on voulait éviter le tribunal diocésain de l’officialité : tel ce bénédictin «mauvais sujet qui met tout le diocèse en combustion par ses intrigues et son esprit séditieux ». Ces dévoyés, ces déséquilibrés dont la vocation sacerdotale était douteuse « espéraient cacher leur désordre à Paris ». Le lieutenant de police se voyait obligé de sévir contre eux « pour l’ordre public du royaume et l'honneur de la religion » (d’Argenson). (Cf. Placement d'office, chap. V.) On trouve encore 3 prêtres arrêtés pour participation aux « assemblées de convulsionnaires » (V. plus loin, Prisonniers d’État). Parmi les membres du clergé régulier, on note plusieurs bénédictins, des oratoriens, un génovéfain, un ex-jésuite, 2? bernardins, un Père camaldule, un religieux de Cîteaux, un récollet, un prêtre des missions étrangères, etc. Le clergé séculier fournit plusieurs chanoines, plusieurs curés, un clerc tonsuré, des prêtres, etc. (1).
La majorité des pensionnaires appartenait à la classe moyenne, bien qu'on y trouve cependant des « hommes de condition », des gentilshommes (noblesse d’épée et de robe) : le comte de Balbi, marquis du Saint-Empire, le vicomte de Buzelet, le marquis de Rose-Provenchère, le marquis de Kerouartz, un de Calonne, le marquis de Beauchamp, les chevaliers de Beaulieu, de Paysac, de La Motte, etc. D’autres appartiennent à des familles de fonctionnaires (« officiers royaux, gens de loi, gens de finance »), à la bourgeoisie, au commerce, etc. On relève : «le premier valet de chambre de M. de Ségur », le mari d’une
(1) Parmi les aliénés citons, avec la date de leur placement : Jourdain du Mongé, curé d’Anet (1766); Pausin, missionnaire (1757) ; Bellegarde, ci-devant jésuite, «visionnaire » (1771); Witte, prêtre du diocèse de Saint-Omer (1773); Delaporte, clerc tonsuré, « visionnaire » (1773); Juppeaux, chanoine honoraire de Chartres, « démence, imbécile » (1777); Gasselin, curé de Clichy, « insensé » (1778); Dubreuil, ex-chanoine d’'Uzerche, « en démence » (1786), etc.
« ancienne femme de chambre de Madame », un commis du dépôt de la guerre, un notaire, un secrétaire d’ambassade, un « intéressé dans les fermes du roi », un caïssier, ancien maître clerc, le Principal du collège de Roye, le « secrétaire bibliothécaire et gardien du Trésor des princes de Condé », un «marchand, bourgeois de Paris », un « ci-devant receveur des tailles », un « bourgeois de Paris, ancien domestique d’un prêtre », un cidevant page du roi, un page du chevalier d'Orléans, un comédien, un négociant de Lyon, un ancien commis du bureau de la Chancellerie, un huissier de la Chambre, un ancien président. Les artisans sont peu nombreux : un orfèvre, un maréchal-ferrant.
Au point de vue des professions exercées par les parents, on relève, parmi les pensionnaires, les fils d’un docteur agrégé de la Faculté de Droit, d’un «trésorier de France », du lieutenant criminel de Laon, de l’intendant des bâtiments de la maison de Condé, d’un « ancien officier du roi », d’un « lecteur du roi, avocat au Parlement », d’un « marchand cartier » (papetier), d’un marchand drapier, d’un « marchand, ancien consul », d’un entreposeur de tabac, du « garde des archives de la Chambre des Comptes » ; les frères d’un « négociant de Paris », d’un notaire ; le neveu d’un conseiller à la Cour des aides, le gendre d’un agrégé de la Faculté de Droit de Paris; les parents d’un procureur de Paris, d’un directeur des Fermes du roi, d’un receveur des rentes, d’un « lieutenant des maréchaux de France au Présidiai de Laon », d’un marchand de bois, etc.
Quant à leur lieu d’origine, un grand nombre de pensionnaires viennent de Paris ; d’autres sont natifs des provinces (Picardie, Auvergne, Hainaut, Languedoc, Provence, Bretagne, etc.). On relève quelques étrangers, presque tous officiers des « régiments étrangers » (« Saint-Saturnin, S' Richard Élliot, lieutenant au régiment irlandais », etc.)
Les sources qui ont servi à élaborer notre statistique et à classer les hôtes de Senlis au point de vue clinique, sont nombreuses (1). Elles nous ont permis de dresser une liste globale
(1) Publications diverses de P. Sérieux et Libert. Cf. P. Sérieux, Liste des pensionnaires de la Charité de Senlis.
Registres, lettres de cachet, correspondance, ete., des Archives hospitalières de Senlis (1715-1792) ;
LES PENSIONNAIRES DE LA CHARITÉ o4
qui comprend 225 pensionnaires entrés, au cours de soixantequinze années, de 1715 à 1789 (1). De ce total il faut éliminer, pour le classement des catégories, 95 sujets dont on n’a que le nom, les dates d’entrée et de sortie, la mention de l'Ordre du roi, sans autre détail. Le nombre des pensionnaires restants, sur lesquels nous avons trouvé des indications, parfois sommaires, parfois très circonstanciées, est de 130 : chiffre élevé qui donne à notre statistique une certaine valeur. Si on réunit tous les internés atteints de maladies mentales en une seule catégorie, et si, d’autre part, on fait de même pour les libertins, les «prisonniers de famille détenus par correction », les dégénérés antisociaux, les disciplinaires et les délinquants, en les groupant tous, provisoirement, sous l’étiquette de « correctiohnaires », on obtient, en ajoutant les pensionnaires libres et les prisonniers d’État, le tableau ci-dessous :
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Sur ces 130 pensionnaires, il en est 55 dont nos recherches, complétant celles de Sérieux et Libert, ont permis de reconstituer l’histoire, souvent dans tous ses détails, et même parfois de faire un diagnostic rétrospectif. Notons qu'il a été tenu compte de tous les dossiers, sans exception, qui se sont présentés à nous au cours de nos investigations ; aucun n’a été écarté. Ces 55 pensionnaires peuvent être sommairement classés ainsi : « Personnes
Etat des personnes détenues d'ordre du Roi dans la maison des Frères de la Charité de Senlis. Archiv. Préfecture de police (86 pensionnaires) ;
Copie des sentences rendues au bailliage de Senlis, 1790 (39 pensionnaires), Arch. départ. Oise, L1Y.
Archives de la Lieutenance de police (Biblioth. Arsenal) : une cinquantaine de dossiers ;
Ravaisson, Archives de la Basiille ;
Archives de la Charité de Charenton (Archiv. Nation.) ;
Archives départementales : Orne, Aisne, Seine-Inférieure, etc.
(1) Nous n’avons trouvé aucun document sur les pensionnaires entrés de 1675 à 1715, et très peu de 1715 à 1730.
en démence » : 30 ; « personnes en correction » : 22 ; prisonniers d'taberon().
Avant d'aborder l'examen des aliénés et des correctionnaires, on dira quelques mots des pensionnaires libres et des prisonniers d'État. Nous avons relevé 7 « pensionnaires de bonne volonté » : on n’a guère de renseignements sur eux, puisqu'ils échappent au contrôle administratif (voir chap. V). Il est intéressant de constater qu’on ne trouve, sur 225 admissions, que 3 prisonniers d'État et peu de criminels (2). On ne note aucun détenu pour conspiration, espionnage, trahison, lèse-majesté, régicide, sodomie, avortements, comme il en est tant dans les prisons d’État. On n’y rencontre pas davantage de gens de lettres, de gazetiers, de pamphlétaires politiques, d’empoisonneurs, de «faux-sorciers », de proxénètes, d’aventuriers imposteurs (mythomanes), d’écrivains pornographiques, de financiers prévaricateurs, de libraires clandestins, ni de « ministres de la religion prétendue réformée » (protestants), comme il y en avait à la Bastille et même à Saint- Lazare. Les 3 prisonniers d’État sont des prêtres, embastillés comme « partisans des convulsionnaires » (3). Ils furent transférés à Senlis en 1754 après plusieurs années de détention à la Bastille. Ce sont : l’abbé de Silly « pour jansénisme et participation aux assemblées de convulsionnaires », le P. L. Dupré, oratorien, «convulsionnaire et partisan des convulsions » et l’abbé Le Flohe, « zélé convulsionnaire de la secte augustiniste (4) ». « La cause
(1) Sur les 86 pensionnaires mentionnés dans «l’état » des Archives de la lieutenance de police, 62 noms (1750-1776) sont suivis de renseignements au point de vue des motifs du renfermement. — Ces pensionnaires, qui ont été englobés dans notre statistique, sont ainsi répartis : « aliénés ou insensés » : 27 ; « visionnaires ou imaginaires » : 14 ; «imbéciles » : 6 ; « correctionnaires » : 13 ; « pensionnaire libre » : 1 ; « cas douteux »: 1. Remarquons qu'on distinguait d'avec les « insensés » les « visionnaires et les imaginaires » (aliénés lucides, raisonnants, à délire systématisé, revendicateurs, interprétateurs, etc.). Si on réunit aux aliénés les visionnaires et les imbéciles, on trouve 47 sujets internés pour troubles mentaux, 13 correctionnaires et 2 non-aliéné et douteux.
(2) Nous adoptons, pour évaluer la proportion des prisonniers d'État, le chiffre global de 225 pensionnaires, car pour cette catégorie la cause de la détention ne peut rester ignorée ; il n’est pas vraisemblable qu’un prisonnier d'État ait pu figurer parmi les 95 cas sur lesquels on n’a pas de renseignements.
(3) Ravaisson, Archiv. Bastille, XV, p. 352, 370 et suiv.
(4) La « maladie épidémique » (Voltaire) des convulsionnaires dont « les extravagances déshonorent la raison et font tort à la religion », fut d’abord « abandonnée à elle-même par le Gouvernement ». Mais le mal empirant, le roi, pour mettre fin aux «extravagances » de ces «insensés », de ces «espèces de fanatiques » et éviter la contagion mentale, les fit emprisonner. (Siècle de Louis XIV, chap. XXXWVIL.)
de la longue captivité du P. Dupré… un des chefs du parti. fut d’avoir été arrêté dans une assemblée de convulsionnaires. Il était le directeur d’une demoiselle qui, lorsqu’elle éprouvait des convulsions, venait dans sa chambre. et il dissipait la convulsion de sa pénitente en lui donnant le fouet (1). »
Les 7 pensionnaires libres et les 3 prisonniers d’État une fois éliminés du chiffre total (130), on reste en présence de 120 internés : 86 « personnes en démence » et 34 « personnes en correction ». Notre statistique intégrale et surtout l'étude des 55 «observations » reconstituées mettront en évidence le rôle de la Charité dans l’élimination de ces divers éléments antisociaux (2).
$ 2. Les aliénés
Les religieux ne donnent parfois que des indications imprécises sur l’état mental de leurs malades : « Aliénation d’esprit »,… « démence »,… « dérangement d'esprit »,…. « esprit aliéné »,… « espèce de fol »,…. « insensé »,… « ivrogne »,… « tombé en démence »,…...« faiblesse d’esprit »,…. « tête fêlée,… timbrée..… dérangée,.. renversée », etc. Mais, pour nombre d’entre eux, les certificats de situation, les états, les rapports, les propositions de sortie ou de maintien, présentent les marques d’une expérience clinique, d’une connaissance pratique, bien que purement empirique, des formes diverses de la fôlie. Les « diagnostics », parfois pittoresques, révèlent alors avec précision l’état mental : les états démentiels (paralysie générale, démence précoce), les psychoses périodiques, systématisées, toxiques, épileptiques, les folies raisonnantes, etc., ne sont pas méconnues. Dans la liste qui suit, nous mettrons en regard de la terminologie moderne les appellations en usage dans les Charités.
Démence sénile : « Vieillards en enfance, en démence. »
(1) Arsenal, ms. 11628, cf. chap. VI, 1 et X, 2.
(2) Le marquis de Mirabeau [le père du tribun] énumère ainsi les différentes catégories des hôtes des maisons de force : « Quelques prisonniers d’État... dont les crimes ne doivent pas être révélés ; quantité de scélérats qui n’attendent que la liberté de se faire pendre, et des libertins..., des insensés..., des vieillards qui sont heureux d’y trouver un asile ». (L’Ami des hommes, 1756.)
La population de la Charité de Senlis se rapproche sensiblement de celle de nos asiles actuels qui, à côté des aliénés proprement dits, renferment des anormaux constitutionnels, des correctionnaires et des vieillards en enfance.
États démentiels (paralysie générale, démence précoce, démences vésaniques) ; « Fous devenus imbéciles »; — Autrefois fol, à présent esprit faible et imbécile » ; —« Autrefois violent, à présent. faible d’esprit »; — « Imbécile parlant toujours, se disant empereur des Turcs et pape »; — Entière imbécillité sans fureurs »; — « Folie approchant fort d’une imbécillité habituelle » ; — « Imbécillité incurable »; — « Imbécillité absolue et sans ressource » ; — « De temps en temps accès de fureur qui servent d'intervalle à son imbécillité habituelle »; — Tête absolument perdue, sans aucun instant de raison. Sa folie n’est pas dangereuse » ; — « Fou rendu furieux par le mercure. »
Démence épileplique : « Imbécillité habituelle causée par une épilepsie » ; — « Maladie épileptique qui dégénère en imbécillité » ; — « Épileptique et complètement imbécile. »
Démence organique : « Imbécillité causée par une paralysie qui l'empêche même de parler ; quelquefois des emportements violents. » ;
Démence alcoolique : « Imbécile à force d’ivrognerie »; — « Imbécile par d’horribles débauches de vin. »
Psychoses alcooliques : « Esprit très violent dans le vin »; — « Homme terrible, abruti par le vin » ; — « Homme fort dangereux quand il a bu, et qui boit tous les jours » ; — « Grand ivrogne vivant crapuleusement »; — « Ivrogne renfermé pour la quatrième fois » ; — « Faible d'esprit, grand ivrogne. »
Psychose périodique : « Aliéné par intervalles » ; — « Folie furieuse par intervalles marqués ou non; le dernier accès a duré dix-huit mois » ; — « Folie furieuse par intervalles, avec accès non réguliers »; — « Il ira mieux dans huit jours, et dans quinze il retombera. C’est une roue qui tourne au plus mal » ; — « Tombe souvent dans une mélancolie noire et affreuse. »
États maniaques : « Folie maniaque » ; — « Maniaque dangereux » ; — « Frénésie ardente » ; — « Folie à outrance » ; — « Fol furieux menaçant de tout tuer » ; — « Homme fort fougueux » ; — « Fou turbulent » ; — « Fou colère à fureurs dangereuses » ; — € Insensé qui extravague beaucoup »; — « Esprit dans une continuelle fermentation » ; — « Homme qui passe les nuits et les jours à étourdir les autres personnes par ses chansons »,…
« à proférer les blasphèmes les plus horribles » ; — « Fou dangereux, insolent et qui n’a jamais la tête à lui » ; — « Indocilité et emportements. »
États mélancoliques : « Mélancolie noire » ; — « Désespoir et mélancolie affreuse » ; — « Esprit inquiet, chagrin et bourru » ; — « Esprit dérangé voulant se défaire [se suicider] »; — « Homme dont la tête s’échauffe ».… — « Qui vit dans des transes et inquié-
tudes continuelles.. » ; — Qui « croit qu’on va venir le chercher pour le faire mourir » ; — « Homme obstiné à ne prendre aucune nourriture »; — « Pauvre malheureux en proie aux idées les plus folles et les plus crucifiantes » ; — « Esprit aliéné croyant toujours qu’on veut le mener en justice. »
Délires syslématisés : « Visionnaire » ; — « Particulier poursuivi par des gens qui veulent le tuer » ; — « Homme électrisé continuellement et à qui on transmet les idées d'autrui »; — « Esprit aliéné croyant toujours qu’on veut l’empoisonner » ; — « Esprit dérangé se croyant poursuivi par des exempts »; — « Esprit très violent croyant toujours que l’on parle contre lui » ; — « Persécution intérieure par des esprits malins. »
Délires d'interprétation, de revendication, de fabulation : « Imaginaire »; — « Esprit dérangé, inquiet, rempli d'idées chimériques, d’extravagances » ; — « Plaideur opiniâtre » ; — « Homme le plus processif » ; — « Distributeur de libelles diffamatoires »; — « Afficheur de placards »; — « Homme très méchant et chicaneur »; — « Faiseur de projets à la tête fêlée»; — « Homme à systèmes » ; — « Homme à imagination qui prétend avoir inventé des machines de guerre » ; — « Grand menteur » ; — « Esprit entêté de ses chimères » ; — « Homme à démence douce occasionnée par une seule idée et, à tout autre égard, à l'esprit. net et présent » ; — « Espèce de fol qui veut présenter des mémoires au Parlement. »
Délire épileptique : « Maladie épileptique qui occasionne des accès de folie » ; — « Épilepsie avec par intervalles des accès de fureur dangereux » ; — « À des moments très fougueux, tombe du mal caduc tous les mois 3 ou 4 fois. »
Délire hypocondriaque : « Esprit de temps en temps dérangé, se croyant toujours malade » ; — « Imbécile qui se croit attaqué de maux qu'il n’a pas. »
Délire mystique : « Prophète » ; — «Illuminé à révélations » ; ae « Espèce de fanatique et extravagant »; — « Homme dont la dévotion a été cause du dérangement d'esprit »; — « Esprit altéré sous prétexte de dévotion outrée »; — « Esprit dérangé, se faisant une religion à sa mode » ; — « Grand visionnaire s’imaginant avoir été dans le purgatoire » ; — « Visionnaire s’imaginant avoir des apparitions célestes. »
Imbécillité et débililé mentale : « Faiblesse d’esprit »; —
« Imbécillité » ; — « Esprit sans état et sans aptitude »; — « Débilité d'esprit » ; — « Homme donnant des marques d’ineptie et d'enfance » ; — « Homme hors d’état de se gouverner luimême ».
Nous avons essayé de porter, sur les 86 pensionnaires de Senlis à « l’esprit aliéné », un diagnostic plus ou moins précis en les classant dans les catégories suivantes : Psychose périodique ;
— démence précoce ; — états maniaques ; — délires systématisés ; — délire de revendication ; — psychoses alcooliques ; — imbécillité ; — démence organique et sénile.
Psychose périodique : L’abbé de Moncrif est le type de l’hypomaniaque. Il séjourna depuis l’âge de 40 jusqu’à 60 ans dans diverses maisons de force. Ses réactions sont caractéristiques : accès d’excitation, amoralité, revendication, prodigalité, processivité, graphomanie, etc. C’est un « libertin à la cervelle entièrement tournée. toutes ses actions ne sont que des extravagances. » Sujet à « des accès de folie », il est renfermé chez les Cordeliers de Tanlay par ordre du Roi, sur la demande de ses parents. Les religieux supplient qu’on les en débarrasse, après huit ans de séjour, tant il «les fait enrager par ses violences, ses intrigues et manœuvres ». Renfermé à Senlis pour avoir débauché deux jeunes filles, « il met tout en combustion dans la maison... C’est l’homme du monde le plus dangereux... capable, par son intrigue, de révolter tout un royaume ». On le transfère à la Bastille, puis à Vincennes, enfin à la Charité de Château-Thierry, d’où il est mis en liberté et relégué à son prieuré. Un an après, il est embastillé, pour « rupture d’exil », durant deux mois. Il répand alors sur sa famille les plus noires calomnies et la traîne devant les tribunaux.
CHARLES-PIERRE DE Moncrir, doyen et chanoine de l’église cathédrale d’Autun, avait été nommé en 1729, à 30 ans, premier théologal à La Rochelle, « Il indispose contre lui son Chapitre et son évêque. » Frappé de l’interdit en 1733 pour ses extravagances, il se lance dans la procédure et assigne son Chapitre « sur son appel comme d’abus ». Il fait imprimer en 1736 un Mémoire contre le Chapitre de La Rochelle, in-4° de 30 pages (1). Il expose que ses succès lui attirèrent des ennuis ; « on se rend maître contre lui de l’esprit de son évêque, d’un ami : railleries piquantes, chansons indécentes, insultes publiques », rien ne lui est épargné. « Les chaires même deviennent complices de la fureur de ses ennemis. »
Un placet, en date du 5 juin 1741, signé du père, Garde des archives de la Chambre des Comptes, de la mère et de M. de Romieu, secrétaire général de la Marine, beau-frère de Moncrif, expose « les faits principaux, les folies et vices de Charles de Moncrif ». D'un caractère « vif, violent, entesté et emporté, hault, ambitieux, orgueilleux et fastueux, il veut faussement se faire croire de condition... ». Grâce aux sacrifices de son père, il est devenu docteur en Droit et en Théologie, « mais sa science n’est que superficielle. Dans toutes les écoles où il a passé, il n’a que trop justifié son ignorance, a causé le trouble, s’est toujours fait mépriser et haïr, et n’a pu se faire aucun ami ». Théologal, « il s’est fait mépriser et chasser pour sa turbulence et ses brouilleries ». Plus tard, « il s’est fait débouter honteusement d’une dignité qu’il convoitait… Il voulait parvenir à la Prélature ». Sa prodigalité est effrénée : «il possède vingt-cinq soutanes, dont il se pare chez lui selon ses caprices. Pour l’usage de sa personne sensuelle, il s’est toujours distingué par ce qu’il a trouvé de plus beau... Il est très somptueux en carrosses, chevaux, repas, billets de loterie, bâtiments, ce qui lui a fait contracter pour 70.000 livres de dettes ». Peu avant sa sortie de Sorbonne, il fait « pour plus de 4.000 livres de dépenses dans la salle d’assemblée, tant en maçonnerie, marbrerie et peinture par lui payées, qu’en menuiserie et sculpture estimée 2.860 livres, pour le paiement desquelles il a été poursuivi et condamné ». Depuis longtemps «il a la fureur de bâtir et de construire... Il aime beaucoup le confessionnal et passionnément la direction des femmes jusqu’au point de causer du soupçon à quelques maris ». Pour se procurer des ressources, «il abuse de sa figure prenante et trompeuse, de sa facilité d’insinuer, de ses expressions séduisantes, soutenues de peu de sincérité, et de la confiance de son état ». Il a détourné à la jeune veuve, faible et crédule, d’un officier de judicature, qu’il avait assisté au moment de sa mort, 27.600 livres. Cette femme est totalement ruinée. « Il s’est fait, aux dépens d’autrui, un cabinet de babioles et de curiosités imutiles qui lui revenaient, selon lui, à plus de 20.000 livres. Il est l’homme
(1) Bibl. Nation., F3-420-9353.
le plus processif ; il a différents procureurs dans tous les tribunaux ; il intente continuellement des procès mal soutenus, ne consultant que lui-même, et il y succombe toujours... Il ne sera rien expliqué de quantité de cartes de généalogies à son avantage, de plans de bastiments, d’impressions de taille-douce à sa gloire, d’armoiries, et de tout ce qu’il à fait dessiner, buriner, graver et imprimer follement. On ne finirait pas s’il fallait détailler la multitude de toutes ses actions particulières. En voilà malheureusement trop pour manifester le dérangement général de son esprit, qu’il a la cervelle entièrement tournée, que toutes ses actions ne sont plus que des extravagances, et que par ses folles dissipations sans nombre, il est noyé de dettes, sans pouvoir jamais en rien acquitter, et qu’il est grandement temps d’y remédier pour son salut, pour le bien de l’Église, pour le repos du public et pour l'honneur de sa famille... »
Malgré les faits allégués (escroqueries, stellionat, etc.), le ministre n'intervient pas. C’est qu’il a reçu la visite de l’abbé : « cet insensé a eu la témérité de paraître en faux dévot et se vante de l’avoir prévenu ». Son père adresse alors une supplique au Premier ministre, le Cardinal de Fleury (26 juin) : il lui rappelle qu'il lui a soumis un placet pour « tâcher de remédier par une lettre de cachet à l'extrême folie, à la dissipation continuelle et au dérangement total de la conduite de son malheureux fils. Je me suis imaginé que V. Ém. avait renvoyé ce placet pour se faire assurer de la vérité. Je ne puis que réitérer ma très humble sollicitation, dans la crainte des inconvénients fâcheux ; et, si elle a le malheur de ne produire aucun effet... je croirai m'être acquitté de mes devoirs, n’avoir plus rien à me reprocher et ne point rester responsable envers Dieu ni envers les hommes de tout le mal qui en résultera infailliblement.. » Ce n’est que deux mois plus tard, le 18 août, qu'une lettre de cachet est expédiée, « parce qu'il avait l'esprit dérangé, qu'il était libertin, dissipateur ». Moncrif, alors âgé de 42 ans, est renfermé dans la maison de force des Cordeliers de Tanlay, près Tonnerre. Le ministre donne l’ordre de ne faire passer qu’à lui seul les lettres qu'il écrira. L'abbé se plaint, aussitôt son arrivée, de la rigueur de sa détention. Il écrit lettres sur lettres aux ministres, au lieutenant de police, réclamant sa liberté ou une enquête et des juges ; il demande qu’un commissaire soit nommé pour l’entendre dans son «cachot ». Il rédige nombre de volumineux mémoires dont les «observations essentielles » réfutent les assertions de son père. Voici le titre de l’un d'eux : Second mémoire pour M. Pierre Charles de Moncrif, doyen de l'Eglise Cathédrale d’Autun, où il est prouvé que le sieur de Moncrif père s’est chargé de l’acquiltement des dettes du sieur doyen son fils, el par conséquent qu'elles ne peuvent être un prélexte raisonnable, capable de couvrir la manœuvre secrète qui retient le sieur doyen chez les Cordeliers de Tanlay, lui interdit toutes relations et toutes communicalions de ses propres affaires. Il y soutient que « les ordres
du Roy sont simples, et c'est sans aucun droit que, par des recommandations secrètes, on veut lui ôter les moyens de se défendre et de confondre l'injustice qui l’opprime ». |
Ces Mémoires ne suffisant pas, Moncrif fait des faux. Il forge de toutes pièces et envoie au Roi un factum signé d’un certain de Moncrif, âgé de 88 ans, et de sept autres prétendus membres de sa famille, pour demander la liberté de l’abbé de Moncrif et n'avoir « aucun égard aux poursuites atroces et énormes de son père ». Le 12 octobre, il adresse au Roi un autre faux pour obtenir sa liberté. Le ministre écrit alors une lettre sévère au Supérieur, lui reprochant « qu’au lieu d’être au secret et d’avoir une chambre particulière où il puisse être sûrement gardé, Moncrif en ait une dans le corridor [des religieux], qu'il ait pleine liberté d’aller, de venir, de voir qui il lui plaît et même de dire tous les jours la messe, ce qui est un scandale pour ceux qui le connaissent ». Moncrif trouve le moyen de faire «écrire à sa famille des lettres anonymes très singulières ». Le ministre ne se montre pas surpris qu'il a corrompu tout le monde, car « c’est l’homme du monde le plus capable de séduire tous ceux qui ne le connaissent pas à fond ». Le 19 octobre, troisième Mémoire à M. de Marville, lieutenant de police, avec « des observations essentielles à sa défense ». Le Supérieur demande des ordres précis qu’il fera exécuter : « Il y a des lettres de cachet dans lesquelles il est spécifié qu'il est obligé de garder un tel à vue et d’en répondre ; dans une autre, qu’il ne doit pas laisser sortir un tel hors l’enclos du couvent ; mais dans celle de M. de Moncrif, il y a seulement que « S. M. ordonne de le recevoir dans le couvent jusqu’à nouvel ordre ». Le dit pensionnaire a eu la précaution de se faire donner une copie de sa lettre de cachet, et, lorsqu'on voudra le conduire comme le ministre l’a marqué, il saura fort bien répondre que le Roi ne l’empêche ni d'écrire, ni de se promener, ni de gérer ses affaires. » A la suite de ces nouvelles mesures, Moncrif se plaint amèrement de son sort. Il finit par attendrir son père qui, par un placet (7 décembre 1742) demande le transfèrement de son fils, « car, à Tanlay, le Gardien [le Supérieur] essaie de le violenter de toutes façons ; 1l n’y a plus de règle en cette maison remplie de fols, et où règne la confusion et la débauche, le prisonnier est dans un cachot marécageux... ». On retrouve les diatribes du fils dans les récriminations du père. En 1743, il est plus calme : on consent à lui donner plus de liberté « à condition toutefois qu’il ne découchera pas et n’en abusera pas, sans quoi il sera resserré plus étroitement que jamais ». Il écrit à plusieurs reprises au lieutenant de police pour lui souhaiter la bonne année ou pour le féliciter, et M. de Marville lui répond en le remerciant.
En 1747, il s’excite à nouveau : il importune de ses placets les gens en place. Son père était mort en 1745 ; mais sa détention n'ayant point cessé, Moncrif accuse son beau-frère de le faire retenir pour l'empêcher de toucher sa part d’héritage. Cela est faux : Moncrif a été représenté
à la succession par son fondé de pouvoir ; les comptes, communiqués au ministre, sont rigoureusement exacts. Il sollicite sa liberté afin de défendre ses intérêts. Elle lui est refusée parce que « sa tête n’est pas mieux rangée ». Un ami s’entremet pour faire transférer Moncrif à Charenton. Celui-ci proteste avec véhémence contre cette « humiliation ». Il préfère rester à Tanlay : « M. de Marville a eu la bonté de me procurer des aisances qui me font vivre dans l’exil avec des distinctions qui ne me font rien perdre dans l'esprit du public de ma province, je vis en mon particulier avec mon domestique... J’ai la liberté d’aller où je veux au dehors, en néanmoins ne découchant point... » Et Moncrif joint à cette lettre un certificat que, dans une période de calme, il a eu l'adresse de se faire délivrer par le « Gardien » des Cordeliers. Ce certificat atteste « la solidité de son esprit. sa réputation constante d'homme de science et de savoir.., etc. ». Sa santé s'étant altérée, on lui avait accordé « l’espace d’une lieue ou environ pour prendre l'air » ; il a usé de cette faveur pour faire 4.000 livres de dettes.
En avril 1748, nouvel accès d’excitation : Moncrif, «très incommode», met le désordre dans la maison, dont il occupe la moitié, élevant une « quantité de volailles » ; il suscite « des divisions et fait des cabales, de sorte que personne ne veut y demeurer ». « Esprit artificieux », il contracte de nouvelles dettes. Les religieux supplient qu’on les débarrasse de Moncrif, qui demande la permission de se loger où il voudra à Tanlay, en ne sortant pas du pays. Le ministre met en marge de sa supplique : « Rien à répondre. » En avril 1749, les Cordeliers se plaignent qu'il « répand des mémoires calomnieux contre la maison, il se sert de la permission qu’on lui a accordée de sortir quelquefois, pour courir dans les villages voisins, desservir les cures en l’absence des curés. Il fait continuellement des insultes et les fait enrager en tout genre ». Enfin par ordre du 1er juin 1749, après huit ans d’internement, «il fut mis en liberté purement et simplement sur la demande des religieux qui ne voulaient pas le garder à cause de ses violences, de ses intrigues et manœuvres pour faire évader les autres prisonniers, et sa famille fut forcée de consentir à sa liberté » (1).
Moncrif, malgré la défense qui lui en est faite, se rend à Paris où il cause du scandale. Il débauche deux filles de condition « que leurs père et mère, résidant à Autun, lui avaient confiées pour exercer la charité à leur égard. La cadette a eu un enfant de son séducteur ». Leurs parents font appuyer leur plainte par le substitut du procureur général et par l’évêque d’Autun qui écrit : « Il y avait lieu d'espérer que [sa première détention] serait pour lui une raison de se gouverner avec plus de sagesse à l’avenir, mais puisqu'il persévère dans son désordre el qu’il y ajoute même des fautes plus graves encore, dont je ne l'aurais jamais cru capable, je ne puis que louer le dessein
(1) Rapport du ministre, M. d’Argenson.
où est sa famille d’arresler un pareil scandale... » Sa mère obtient alors un ordre (26 septembre 1751) pour le conduire à la Charité de Senlis. L’inspecteur d’Advenel, chargé de sa capture, va chez « une fille de mauvaise vie » pour l'arrêter. Il y trouve un particulier et un abbé à table, « plein de vin ». Il emmène l’abbé pour le conduire au For- L'Evêque. Chemin faisant, le prisonnier déclare : « Vous croyez donc arrêter l'abbé de Moncrif, je vous en f..., il est bien loin. » Et il avoue la supercherie : il est le frère de l’abbé, et en a revêtu les habits. Le commissaire revient sur ses pas, mais Moncrif reste introuvable. Enfin, « malgré ses ruses et finesses, après bien des perquisitions », il est arrêté le 13 novembre et conduit à Senlis.
Dès son arrivée, il proteste avec véhémence : il a été, dit-il, « indécemment conduit par quatre quidams guenilleux, sans chef à leur tête, en la maison de Senlis ». Il se plaint « d’être détenu au secret. le plus étroitement... La lettre de cachet sur laquelle il a été arrêté vise, écrit-il, Charles de Moncrif, curé d’Esbly, ou Charles de Montcrif, capitaine d'infanterie. Son nom principal est Pierre, son surnom Moncrif et non Monrcrir. Son état et sa qualité de doyen ne sont pas indiqués sur la lettre de cachet. De plus d'Advenel, inspecteur de police, a constamment refusé de lui montrer son ordre : 1° D’Advenel se dit porteur d'ordres et n’en justifie pas ; 2° Il exécute contre Pierre des ordres qui sont donnés contre Charles, prévarication grave et bévue insigne, qui peuvent avoir l’une et l’autre des suites également funestes au repos des sujets du Roy ; 3° D’autre part, on a refusé à Senlis de lui montrer les ordres qui lui ôtent toute liberté d’écrire, de recevoir des lettres. On a voulu ainsi lui ôter toute connaissance de la prévarication et tous moyens de réclamer contre une telle suite de violences et d’injustices. En vain il a représenté que, dans le fond, la lettre de cachet ne porte ny son nom, ny sa qualité et qu’elle regarde tout autre que lui ; que, dans sa forme, la lettre est simple, n’ordonne qu'une simple commensalité et ne porte aucune injonction de garder à vue ou sous bonne et sûre garde Charles de Monticrif, au lieu duquel on le subrogeait, que par conséquent cette lettre ne le mettait en aucune façon dans le cas d’être emprisonné dans la maison de force et de perdre encore la liberté d'écrire, de recevoir des lettres et de gérer ses affaires. Toutes ces représentations ont été inutiles, et les ordres du Roy, signés : Louis et plus bas : DE VOYER D’ARGENSON, sont demeurés exécutés contre luy, nonobstant leur fond qui ne le regarde pas. ». Il se plaint d’être « arraché au procès essentiel qu'il suivait depuis deux ans à Paris ; … et pareillement à deux autres procès, d’une conséquence infinie pour luy, qui sont sur le point de se juger au Parlement. ».
Il rédige de nombreux Mémoires juslificatifs pour différents ministres. Il en adresse un de 8 pages in-folio, le 24 décembre 1751,
à M. d’Argenson. En même temps, il travaille à divers ouvrages : Le Droit des églises cathédrales ; L'Histoire, en particulier de celle d’Autun ; Mémoires pour servir à celle de La Rochelle; Mémoires sur l'hisloire naturelle ; Divers essais de physique; Système du Fluide igné solaire par lequel s'expliquent aisément les plus rares phénomènes de la Nature; Les Mystères de la Religion démontrés possibles aux yeux de la Raison ; Pensées diverses, etc.
Il semble que Moncrif ait, en 1752, bénéficié d’ « adoucissements » : il recommence à gérer ses intérêts ; il obtient d'écrire à son Chapitre ; il fait passer au ministre une série de gros mémoires. C’est d’abord le Mémoire des griefs, puis le Mémoire qui réfute les impostures mises dans la bouche de N... ; ensuite le Mémoire dit de la justification préliminaire, de 24 pages (22 mai), subdivisé en plusieurs chapitres : « Ma conduite, mes mœurs et ma doctrine. — Mes affaires. — Mes dépenses. — Les Valances [les deux sœurs à lui confiées]. — Plaintes à M. Berryer. — Habillement laïc ou Déguisement. » Pour se laver des accusations portées contre lui, il rédige un quatrième mémoire de 20 pages infolio, intitulé : Leltres et pièces justificatives contre le rapt et enlèvement et ses prétendues suites. Pour lui, « c’est une imposture ; c’est faux, supposé et calomnieux. On le retient depuis six mois dans une espèce d’oubliette. Ses lettres et celles qu’on lui écrit sont violées…. [dans] ce séjour d’horreur... »
Le 19 mai, Moncrif mande au lieutenant de police Berryer « qu'il se trouve dépositaire d’un secret concernant la personne du Roi; mais le sceau sacré sous lequel il lui a été donné ne lui permet de le communiquer qu’à Sa Majesté en personne ». Il écrit en même temps au roi et supplie S. M. de l’entendre. L’intendant, puis le ministre, M. d’Argenson, vont l’interroger à la Charité : peine perdue, ce n’est qu’au roi lui-même qu'il dira son secret. Moncrif ne tarde pas à lasser les Frères. Il n’est pas possible de le retenir : il soulève tous les pensionnaires et les excite à se révolter lorsqu'on veut le tenir renfermé dans sa chambre. L’intendant lui ayant donné la liberté d'écrire sans aucun contrôle, il fournit du papier à des correctionnaires, fait passer leurs lettres avec les siennes ; il écrit même en leur faveur. Le prieur demande, le 20 juin 1752, au lieutenant de police, des ordres par éerit pour « tenir enfermé cet ecclésiastique qui, par son incrigue, serait capable de révolter tout un royaume, ou de vouloir bien nous en débarrasser en le faisant transférer à notre maison de Charenton... ». Moncrif proteste : 1l est « victime du mensonge et de la calomnie ; … le prieur, irrité d’avoir été blâmé par l’intendant pour les excès dont il [Moncrif] s'était plaint, lui read sa captivité encore plus odieuse ». Il réclame avec insistance sa liberté. En même temps il écrit à Baeulard d’Arnaud, conseiller de légation à la Cour de Pologne : il se plaint « des violences inouïes exercées contre lui et des sanglants outrages qu’il subit. Il veut sa liberté pour justifier invinciblement toute son inno-
cence ». Il envoie au roi de Pologne un poème où il se félicite de la naissance du Duc de Bourgogne. Il ajoute :
Par un ordre absolu, comme un second Virgile, Je me vois arraché de mon cher domicile,
Privé de tous mes biens, accablé sous le poids D'une noire imposture, et délaissé des lois.
Apollon, qui redoule un affreux esclavage, M'abandonnant aussi, je n’ai plus pour partage Que’l’amère douleur de me voir abaltu,
Proscrit, chargé de fers, sans être convaincu.
Mais bientôt, pour délivrer Moncrif que l’on tient renfermé dans sa chambre, quelques correctionnaires préparent une évasion (Cf. chap. X, Vie des pensionnaires de la Force). Trahis par un pensionnaire, ils sont surpris, pendant qu'ils ouvrent les portes avec un rossignol, par trois cavaliers de la maréchaussée mandés par le prieur. Moncrif, que le P. Pécoul qualifie « d'homme du monde le plus dangereux », est isolé : on lui enlève tout ce qu’il a dans sa chambre. Irrité de se voir resserré étroitement, il déclare qu’ « il est surpris qu’on méprise le secret qu’il a à déclarer au roi, qui ne tend pas moins qu’à sa vie, et pour faire voir la vérité de ce qu’il dit et que la vie du roi lui est plus précieuse que la sienne, il se laissera plutôt mourir, et ne mangera pas jusqu’à ce qu’il ait pu parvenir à déclarer son secret au roi ». En effet, il refuse de manger, et reste étendu comme un homme mort. C’est une feinte. Pendant trois jours il refuse toute nourriture. Le 9 août 1792, il est enfin transféré à la Bastille, après un an de séjour à Senlis. Il n’y séjourne que quelques mois : on le transfère à Vincennes, le 17 décembre. Le lieutenant de police recommande de «ne point lui donner de papier, à moins que ce ne soit pour m'écrire et encore en petite quantité et qu’il y ait quelqu'un de présent quand il écrira ». Mais Moncrif continue à écrire des Mémoires, à se plaindre aux autorités, à soutenir des procès. Il demande des livres d’histoire, du tabac, des pantoufles, une robe de chambre, etc. ; on lui donne satisfaction. Il reçoit, chaque fois qu'il le demande, la visite du confesseur et de son avocat. Il lui remet en 1754 un mémoire de 58 pages, divisé en 62 paragraphes, et intitulé : Sur ses affaires dont il est absent. Les années passent en conférences avec son avocat, en réclamations, en demandes d’audience à M. d’Argenson, qui vient le voir. Moncrif est toujours en procès. En 1755, il demande sa grâce, se repent, jure qu'on ne parlera plus de lui, qu’il donnera toutes les sûretés.
Le 27 mai 1758, après cinq ans et demi de séjour à Vincennes, ordre est donné de le transférer à la Charité de Château-Thierry. L'abbé reçoit fort mal la nouvelle ; il s’écrie : « encore à une maison de correction » ; et il donne au lieutenant de roi les raisons qui lui
font redouter sa nouvelle résidence. Au moment de quitter Vincennes, il écrit au lieutenant de police et lui dépeint les « traitements affreux » subis à Senlis. Une fois à Château-Thierry, Moncrif se plaint de la ‘chambre qu’on lui a donnée. Le lieutenant de police ordonne au prieur qu'il soit changé de chambre et traité avec plus d'égards (C£. chap. VII). Quatre mois après, Moncrif est mis en liberté et relégué à son prieuré de Villenauxe-en-Brie. À peine sorti, il fait imprimer (1758) un Mémoire contre le sieur Langlois, chanoine de la cathédrale de Troyes, prétendant droit au prieuré de Sainte-Marie-Magdeleinelès-Villenauxe (in-40, 24 p.) et une Addition de 16 pages in-40 (1).
En octobre 1759, il revient à Paris malgré les ordres du Roi : le 5 du même mois, il est mis à la Bastille pour rupture d’exil. Mais sa mère intercède pour lui, alléguant qu’il est seulement coupable d’être venu sans permission et qu'il vient de la soigner avec dévouement. Le 12 décembre suivant, il est relégué, d’abord au séminaire d’Autun, puis à Villenauxe. Il ne cesse pas d’écrire aux ministres. À M. de Saint- Florentin il envoie une épître de 4 pages en vers : L’Innocence protégée. Il demande « la révocation de l’ordre d’exil ; il veut venir à Paris se faire rendre son prieuré qu’on lui a envahi quand il a été en captivité ». En 1762, il sollicite l’autorisation de séjourner à Paris durant trois mois pour consulter un oculiste, sa vue s'étant affaiblie au point qu'il a peine à se conduire. L’enquête démontre que c’est un stratagème, car il dit sa messe et continue à écrire beaucoup. Sa mère meurt en 1766. Moncrif plaide alors contre son frère, ses beaux-frères et ses sœurs. Il fait imprimer et distribuer un mémoire où il attaque leur réputation par les calomnies les plus noires. Il les compare aux frères de Joseph qui avaient formé le dessein de le faire périr. (Plaidoyer pour le sieur Abbé de Moncrif contre M. Delanoue [son frère], etce., factum de 50 pages in-4°) ; il accuse son beau-frère d’avoir fait arranger pour lui à Tanlay une « chambre en forme de cage, investie de grilles et de verroux », projet qui a avorté. Son internement à Senlis est dû aux « calomnies les plus atroces »; on veut le faire disparaître (2).
En 1770, âgé de 71 ans, « cet esprit vif, inquiet, turbulent, qui a été prisonnier dix-huit ans », continue à faire imprimer et lance un factum (3) : Requéle à Nos Seigneurs des Requêtes du Palais, pour s’opposer à ce que le curé de l’église collégiale d’Autun ait entrée aux Etats de
Bourgogne. À partir de cette date, nous ignorons ce qu'est devenu Moncrif (4). |
J.-L. Audot était vraisemblablement atteint de psychose
(1} Bibl. Nation., F3 963, 22115 ; 22116.
(2) Bibl. Nation., F3 963 ; 22117.
(3) Zbid., 420 ; 9352.
(4) Arsenal, ms. 11765, 11811, 12010; Ravaisson, Arch. Bast., XNI, p.258: Archiv. Seine ; Arch. préfect. de police, IV, 387. Cf. chap. V, VII et X.
périodique. Il fut traité pendant trois mois dans une maison de santé particulière. Six moïs’plus tard, nouvel accès. Il guérit une seconde fois, après un séjour de neuf mois à Senlis.
JEAN-Louis AuDpor est « conduit à Bicêtre par ordre du roi (juillet 1736) à cause des extravagances qu'il a faites à la Cour, à Compiègne ». Sa femme supplie qu'il soit transféré dans une maison de santé privée du faubourg Saint-Marcel, chez la dame Saint-Amour, «où elle paiera sa pension et le fera traiter en médicaments ». L'exempt Vanneroux transfère ce « particulier qui a l’esprit aliéné » en vertu d’un Ordre du roi précisant qu’il doit « y être traité et médicamenté ». Là, Audot adresse une supplique en vers au lieutenant de police pour obtenir sa sortie. Trois mois après, sa femme assure « que son esprit est bien rétabli » ; il est mis en liberté.
Mais l’année suivante de nouveau éclatent des troubles mentaux. Sa famille adresse un placet (février 1737) au lieutenant de police. Le commissaire fait une enquête qui confirme les allégations des parents. L’exempt conduit Audot, le 2 mars 1737, au For-L'Évêque, puis à Senlis. Audot guérit de ce second accès ; sa femme demande sa liberté par un placet (décembre 1737). Sa sortie est immédiatement ordonnée (1).
Les deux pensionnaires suivants semblent eux aussi relever de la psychose périodique.
PIERRE CAPITAINE avait déjà été interné à trois reprises à Saint- Lazare et à Charenton. Une note d’un état de la lieutenance générale est ainsi conçue : « Capitaine, 59 ans, entré le 26 juin 1734, par ordre du Roy, contresigné Maurepas, esprit dérangé par le vin, d’une très mauvaise conduite et renfermé pour la deuxième fois. » Il est renfermé à Senlis pour un quatrième accès, le 6 septembre 1738. Le placet, signé de sa femme et du curé de la paroisse, le dit « atteint de démence d’esprit et fureur. » Une apostille de la lieutenance de police porte : « Le sieur de La Jaynière l’a déjà arrêté trois fois. » Capitaine est conduit à Senlis « en vertu d’un ordre du roi, à cause du dérangement de son esprit ». Deux ans après, sa femme adresse un placet pour sa sortie, « cette détention l’ayant rendu plus tranquille » (2).
BruNo BaziRE est renfermé à Senlis le 9 mars 1770 : « visionnaire et folie à outrance ». On lui « administra les remèdes convenables à finir sa guérison » qui survint en 1785. Rendu à la liberté en 1790,
(1) Arsenal, ms. 10032, 11307, f. 199-205 ; ms. 11346, f. 178-188. Cf. chap. V, Place, et chap. VIII, Procédure de la sortie. (2) Arsenal, ms. 11382, 11003, 11246, 12687. Cf. chap. V, Placet.
il s’adonne à l’ivrognerie, fait des fugues, vend ses vêtements pour subvenir à ses goûts crapuleux. Il est réintégré à Senlis en 1791 par sentence du tribunal. Son état s'était amélioré en 1792. Décédé à la Charité en 1818, après quarante-huit ans de séjour (1).
États maniaques : VriN MÉNAGER est interné pour un accès d’agitation maniaque. Les voisins attestent qu’il est « fol furieux » : levé toute la nuit, « il fait des tapages terribles, menaçant de tout tuer ».
C’est « un homme des plus furieux... ayant son épée à la main, en donnant dans ses meubles et les perçant tous avec ». Sa famille, tous les voisins, le propriétaire, qui est médecin, demandent au Cardinal de Fleury son internement « pour éviter les suites funestes qui pourraient provenir du dérangement de son esprit ». Le vicairé de Saint- Nicolas-des-Champs affirme, à la suite « d’informations exactement faites, qu’il est fol ». L’exempt chargé de « vérifier avec soin cette affaire », déclare : « tous les voisins ont peur qu’il ne mette le feu dans la maison où il fait des tapages terribles ». Le lieutenant de police, dans son rapport au ministre, résume les faits, les témoignages et conclut : « Je pense qu'il [l’ordre d’internement] est juste. » Le ministre écrit en marge du rapport : BON POUR UN ORDRE, et Vrin Ménager est mis à Senlis comme « fol furieux », en vertu d’un ordre du roi (2).
Le malade suivant est encore atteint d’agitation maniaque.
CHÉREAU (MarcouL), âgé de 48 ans, « cy-devant domestique d’un prêtre de Saint-Sulpice, présentement bourgeois de Paris, fut arrêté par le guet, dans un cabaret, rue de la Harpe, le 8 août 1754. Il disait à haute voix et avec emportement que tout le Parlement était un J... F.., depuis le premier jusqu’au dernier, que c'était des rebelles et des traîtres au Roy, qu'ils voulaient détruire la religion et introduire le calvinisme dans le Royaume... ». Le commissaire l’interroge, lui demande «s’il n’a jamais eu de maladies qui ayent pu lui occasionner des distractions », et il rend compte au lieutenant de police : « Il ne m'a point paru pris de boisson et je ne sais s’il n’aurait pas l’esprit dérangé... » Conduit « pour tapage » au For-L'Évêque, il est transféré quelques jours après au Donjon de Vincennes. Là, il se montre agité, violent. Le 9 mars 1755, le lieutenant de Roi écrit : « Il y a bien du temps que M. Chéreau m’a paru avoir la tête dérangée. Mais aujour-
(1) Archiv, hosp. Senlis, Arch. Oise. Rapport de l'administrateur de la Charité du 7 oct. 1792, Cf. chap. IV, Aütributions du prieur.
(2) Arsenal, ms. 11366, f. 51, 3 nov. 1737; cf. chap. V, Placet et Enquête.
d’hui son dérangement de cerveau m’a paru total... » Et il supplie le ministre de le faire transférer dans une maison d’aliénés. Le 16 mars une lettre de cachet ordonne sa translation à Senlis. D’après une note de 1757, Chéreau « est devenu tout à fait fou à Senlis». Il y meurt le 17 février 1772, après un internement de dix-huit années (1).
DüpPré, page du Chevalier d'Orléans, « à l'esprit entièrement dérangé », est renfermé en mai 1741. Il sort quatre mois après, guéri apparemment, puisqu'il part, quelques jours après, pour les colonies où le chevalier d'Orléans lui a obtenu un emploi (2). 3
DE PÉHu est renfermé à Senlis par ordre du roi le 10 oct. 1787, pour un accès d’excitation maniaque au cours duquel il a fait des tentatives de viol, et a jeté les meubles de sa chambre par la fenêtre. Il fut maintenu par sentence du Directoire de Senlis du 10 juillet 1790 « pour être soigné » (3).
Démence précoce (désignée à l’époque du mot « imbécillité ») : L'observation suivante résumée (4) est celle d’un dément hébéphrénique, le comte de Balbi. Le début de la psychose est marqué par une période d’excitation et un délire polymorphe mystique et de grandeur. Il a été longtemps considéré comme la victime d’une détention arbitraire : sa femme, affirmait-on, voulait se débarrasser de lui. En réalité, c’est sur la demande de ses parents, tant du côté paternel que maternel, qu’il a été interdit par sentence du Châtelet, puis interné à Senlis où il demeura cinquante-quatre ans. La procédure d'interdiction, les dépositions des parents, les rapports des médecins, les lettres du malade ne laissent aucun doute sur son état mental.
FRANÇoIs-MARIE-ARMAND DE BaALBi, d’une famille génoise illustre, comte et marquis du Saint-Empire, colonel à la suite du régiment de Bourbon, fut atteint, à 28 ans, d’un accès délirant passager, pour lequel on consulta les D'S Régents Bouvard et Maloet. Une fois rétabli (juin 1780), il quitte la France « pour n'y plus revenir ». À Gênes (décembre), ses oncles paternels « ont connu qu’il a donné divers signes et actes de démence ». On le ramène à Paris ; le voyage est marqué de traits de folie. Dès son retour, Balbi est « dans des états de frénésie dont il est impossible de donner le détail. Il lui passe continuellement par la tête toutes sortes de délires ». Puis ce sont « des
(1) Arsenal, Arch. Bastille, 11854, 11925.
(2) Arsenal, ms. 11489, f. 247, 250, cf. chap. V et VIII.
(3) Arch. Aisne, C 693, cf. chap. V, Ordre de Justice.
(4) Sérieux et Trénel, Internement des aliénés par voie judiciaire...
accès de fureur terribles ». Le 13 janvier 1781, le lieutenant de police, M. Lenoir, écrit : « Suivant beaucoup de rapports dignes de foi, Balbi se trouve dans un état de démence » et donne « des preuves multiples de son égarement ». Balbi entretient Boileau, chirurgien, « d’un système aussi obscur qu’extraordinaire, prétendant que tous les hommes sont animés de deux principes opposés. Il croit avoir le don d’écarter le mauvais principe des personnes avec lesquelles il se trouve, en leur donnant un coup sur le front ; il arrive de là que dans le premier moment qu’il voit une personne, il la prend quelquefois pour le mauvais principe de la même personne, et lui crie de se retirer, mais qu’au même instant, quand il lui a donné un coup sur le front, il lui fait mille amitiés ». Un jour, s’imaginant voir un diable dans les yeux de l’un de ses domestiques, il le prend à la gorge. Le 21 janvier, le chirurgien l’a trouvé « échevelé » ; Balbi lui a fait boire à la santé du Souverain Pontife et lui a dit qu'il avait un grand secret à lui communiquer. « Le lendemain, il l’a fait mettre à genoux, ainsi que luy, pour faire la prière. » Il veut aller en Perse pour prêcher aux infidèles, avec dix jésuites. Jésus-Christ lui est apparu deux fois pour lui ordonner d’entreprendre cette mission. Il se met en fureur sans motif, quittant la table sans manger, et se retirant dans sa chambre où il se barricade. À la messe, il se prosterne pour baiser la terre, parce qu'il a vu le démon dire la messe. On veut l’empêcher de sortir ; il s'échappe pendant la nuit. Ramené par la maréchaussée, il est gardé à vue. Il donne des traits « de la folie la plus caractérisée ». Il faut six personnes pour le tenir quand on le saigne au pied et pour lui faire prendre le premier bain. Isolé dans une maison particulière, il passe par des alternatives de « déraison, d’emportement et de fureur terrible ». Mécontent des potions qu’on lui fait prendre, il casse les bouteilles et se blesse à la main. Il attache sa couverture au balcon et descend par la fenêtre, vêtu seulement d’une veste.
C’est un réformateur : il fait un ouvrage qui a pour titre : Plan du meilleur gouvernement possible (6 février). Au Pape, il veut envoyer une déclaration revêtue de sa signature et de celle de ses domestiques ; il lui écrit : « J’ai l'honneur de vous faire passer une découverte que j'ai faite. C’est pour détruire l’effort du vice qui lutte perpétuellement pour nous faire pécher. » Une demande-d'’interdiction est alors introduite par ses parents (voir chap. V, Ordres de justice), et le malade, après une expertise médicale, est interdit et renfermé à Senlis en vertu de la sentence d'interdiction (1er oct. 1781).
En 1782, il exige « des soins et un assujettissement continuel » de la part du personnel. Puis survient la Révolution. Le Tribunal de Senlis, en 1790, met en liberté plusieurs internés, mais il n’intervient pas pour Balbi « détenu par sentence d'interdiction, fou et gardé à vue ». Le 6 juillet 1791, les « administrateurs composant le Directoire du district de Senlis » écrivent : « Balbi est dans un état de démence
qui ne permet point de le rendre à la Société ; néanmoins... nous allons charger le tribunal de l’interroger.. » Balbi, reconnu aliéné, est maintenu à la Charité. En 1797, son fils demande main-levée de l’interdiction, provoque une nouvelle enquête et fait procéder par le juge de paix à plusieurs interrogatoires. Le conseil de famille décide de maintenir l’interdiction. Balbi avait d’ailleurs déclaré qu’il se trouvait très bien à la Charité. Il y mourut le 18 juillet 1835, à l’âge de 82 ans.
Les malades suivants paraissent eux aussi avoir été atteints de démence précoce :
MARGUETTE DE ViLLers entre le 19 juillet 1776 par ordre du Roy : « Démence. Imaginaire. Fou et gardé à vue. » Il semble qu’il n’ait été interdit que postérieurement à son entrée. Il se trouvait encore à la Charité en 1807, soit trente et un ans après son entrée (1).
CHASsEPOT DE BEAUMONT entre le 25 août 1745, par ordre du roi, pour « dissipation notoire et une sorte de démence », En 1750, il est renfermé à Charenton « par sentence du Châtelet pour folie ». Il y était encore en 1770, après vingt-cinq ans d’internement (2).
DE VERNON, ancien page du roi, entré en 1774. « Démence et folie. Imbécile. » Son état (note de 1790), « n’a jamais varié depuis cette époque malgré les remèdes ». Interdiction. Mort en 1809, après trente-cinq ans d’internement.
DE LA FRENAYE D’ESTOURNELLES, entré le 13 avril 1766 sur ordre du roi. Interdit après son entrée. «Se porte souvent à des extravagances et fureurs. » Était encore à Senlis, vingt-trois ans après, en 1789 (3).
Délires syslématisés à thèmes mystique, de persécution, de filiation, de grandeur, de revendication, ele. : Parmi les pensionnaires de Senlis « dont les fictions tiennent du délire » (Mirabeau), on trouve des délirants mystiques investis d’une mission, des persécutés, des « visionnaires et imaginaires, des hommes à imagination », des revendicateurs, des inventeurs et réformateurs, « hommes à projets », « grands chicaneurs » dont « l'amour du procès est la plus violente de [leurs] passions » (4), qui rédigent force libelles », présentent aux ministres des Mémoires pour le Roy, etc. Plusieurs, avant d’être renfermés à Senlis, ont été embastillés. Tel est Bourges de Longchamp, revendicateur,
(1) Arch. Senlis et Arch. Oise, FIY.
(2) Arsenal, Arch. Bastille, ms. 11617, f. 378. (3) Arch. Senlis et Arch. Oise, F1Y.
(4) Rapports de d'Argenson, p. 229,
inventeur, philanthrope ; escroc aussi et maître-chanteur. Innombrables, et d’une diversité extrême, sont ses projets. C’est un de ces réformateurs « dont le cerveau mal organisé prétend à réorganiser la Société (1) ». Embastillé à deux reprises durant une vingtaine de jours, il n’en continue pas moins à harceler les ministres de ses réclamations, de ses libelles. Interné à la Bastille une troisième fois pour chantage, il est transféré à Senlis, d’où il sort après deux ans de séjour, étant « digne de pitié » dit le Prieur.
Louis BourRGEs DE LoNGcHAMP est le type accompli de ce que, sous l’Ancien Régime, on appelait « un homme à projets ». Souslieutenant dans le régiment d’ Anjou, puis garde de la marine, il fait campagne, pendant plusieurs années, aux « Isles d'Amérique ». En 1708, il est embastillé pendant trois semaines pour « abus dans les enrôlements ». En 1710, il poursuit les corsaires ; en 1712, il est au Canada ; en 1718, capitaine en second sur la Victoire, il fait campagne contre les forbans. En 1725, il commence d’importuner « les gens en place » avec les différentes inventions qui le préoccupent depuis vingt ans. Il avise le ministre Maurepas qu'il a inventé une machine dont il veut lui faire voir le modèle, et il envoie un mémoire «pour relever le flot de la Garonne ». Il vient à Fontainebleau, en 1726, fatiguer de ses sollicitations Maurepas qui, après lui avoir accordé audience, le prie de ne pas lui faire perdre son temps. Nonobstant, il présente, en 1727, des mémoires pour l’établissement d’un cabestan et pour des systèmes de pompes. L'ordre est donné d’en faire l’épreuve au Havre : Bourges n’y va pas. Le même ordre est donné pour Rochefort, où il ne se rend point. Le ministre veut bien néanmoins lui accorder une gratification. Bourges affirme qu'il a inventé : « 19 Un expédient pour transporter les canons par des chemins défoncés ; 20 Une brimbale pour faire jouer à la fois les 4 pompes d’autour du grand mât, quand le navire a une voie d’eau ; 3° Des expédients pour mettre les ports de mer hors des insultes du canon ; 4° Pour relever les vaisseaux coulés à la mer ; 5° Pour empêcher que les bâtiments ne coulent bas ; 6° Pour la manœuvre d'un navire qui refuse de venir au vent ; 70 Pour empêcher les vaisseaux lorsqu” ils sont dans les ports, de se défigurer et par là devenir mauvais voiliers ; 80 Pour attaquer les accidents lors du lancement d’un bâtiment ; 9° Enfin, un expédient
(1) C’est aussi le cas du marquis Rose de Provenchère, embastillé durant 5 mois, en 1733, pour espionnage, et interné à Senlis en 1753 après avoir présenté un mémoire au roi et pour « d’autres circonstances » que nous ignorons. (Arsenal, ms. 11839, f. 225 et Ravaisson, Arch. Bast., XIV, p. 363.)
sur des ruses de guerre qui, à la mer, peuvent faire remporter de grands avantages sur l’ennemi. »
Il attribue l’insuccès de ses démarches à des collègues « jaloux et malintentionnés » et continue à présenter de nombreux mémoires au Roi et aux ministres. Point de questions auxquelles il n’apporte sa solution : « Un sujet, dit-il, ne doit point enfouir une idée qui peut devenir utile à sa patrie. » En politique extérieure, il soumet des projets d’alliance offensive et défensive entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande. Il veut aussi la paix intérieure, témoin son mémoire : Réflexion touchant les moyens de procurer, sans le secours de la théologie, la paix dans l'Église de France. La situation financière ne le préoccupe pas moins. Il traite de la question du papier-monnaie dans son Mémoire pour procurer à l’Élat un secours de finances très prompt et très considérable. Il s'occupe de la Réduction des rentes viagères, dont l’État est trop chargé. Un gros mémoire est celui touchant la taille. Il soumet encore au roi un Projet de loterie pour le remboursement des actions de la Compagnie des Indes ; un Mémoire pour réduire les deltes de l’État; et un Mémoire touchant l'établissement d’une caisse d'emprunts publics sur gage. Les lettres de cachet sont violemment prisés à partie par lui (1730, cf. chap. X, Vie des pensionnaires, $ 4).
Bourges dénonce au Roi les injustices dans la marine : « Jamais, Sire, les lois de la Justice n’ont été violées avec moins de pudeur et avec plus de mépris pour le service de Votre Majesté... L’injustice la plus odieuse et la plus inouïe s’étale dans les dernières promotions d'officiers, où tous les cadets ont été préférés aux anciens qui, après avoir versé leur sang pour la défense de l’État attendaient depuis nombre d’années leur avancement. » L'organisation militaire n'échappe pas à ses projets de réforme : Mémoire touchant les précautions qu'on peut prendre pour empêcher la désertion ; Mémoire touchant les invalides mililaires ; Mémoire pour lever la milice plus utilement que l’on a fait jusqu'ici : « Tout le monde s'aperçoit de la désertion des villages, causée par cette manière de lever la milice. Il faudrait modifier le recrutement par le tirage au sort, car ce dernier tombe souvent sur ceux qui sont absolument nécessaires à la subsistance de toute la famille. » Enfin le philanthrope apparaît dans un Mémoire touchant un établissement d’Invalides pour les gens de toules sortes de professions mécaniques, el empêcher par ce moyen qu’il n'y ait aucun mendiant dans le royaume. Il importune les ministres pour avoir des audiences : «Il ne peut communiquer l'affaire dont il désire avoir l’honneur d’entretenir Mgr, à qui que ce soit, qu’à lui seul. Ce sera au jour et à l’heure qu’il plaira à mon dit Seigneur. » Enfin il rassemble la plupart de ses projets, surtout financiers, dans un Projet de remonirances au Roy par le Parlement, mémoire de 28 pages in-folio, où il proteste contre des édits récents. Il adresse son mémoire au Premier Président et lui demande une audience : ce dernier lui dit « qu’il fallait qu'il fût fol
pour l'avoir composé ». Il présente un mémoire au Roi contre le Premier ministre, le Cardinal de Fleury, qui « manœuvre pitoyablement dans le ministère... ». Il se plaint aussi de l'insuffisance du contrôleur des finances et du ministre de la Marine, qui « trahissent la confiance du Roi ». Ce « faiseur de projets, mécontent d’en avoir fait infructueusement » est embastillé le 5 février 1731 pour « libelles ». Interrogé par le lieutenant de police Hérault, Bourges affirme n’avoir eu d’autre but que de « rendre service à $. M. et à l'État ». Après vingt jours de détention, il sort de la Bastille avec un exil en Picardie, son pays. En août 1741, il se livre à une tentative de chantage : il écrit à la maréchale de Villars une lettre signée : Saint-Brice, où il dit qu’un des fidèles de ce prétendu prêtre « veut se porter à la malheureuse extrémité de venger sur M. le duc de Villars un traitement outrageant, injuste et ruineux qu’un de ses parents a reçu de feu son illustre époux... fl veut faire imprimer le manuscrit dont la copie est ci-jointe, pour le répandre dans tous les lieux publics, après qu'il l’aura fait travailler par une plume plus au fait de l’art oratoire que la sienne », Toutefois, il consentira à renoncer à son projet contre 50.000 livres en or ; « sans quoi Mme de Villars et son fils ne sont point en sûreté ». Quelques jours après, il envoie chez l’intendant de la maréchale un Savoyard qui demande si on n’a rien à lui faire remettre. Bourges, alors âgé de 60 ans, est arrêté le 28 août et renfermé, pour la troisième fois, à la Bastille. Interrogé, il déclare que « la misère extrême dans laquelle il se trouve, lui et sa famille, l’a réduit à prendre ce parti... ». « Ce particulier, écrit le lieutenant de police au ministre, ayant l’esprit dérangé et rempli d'idées chimériques, étant réduit dans la misère, je pense qu'il doit être transféré chez les Frères de la Charité de Senlis, où le Roi voudra bien payer sa pension. » Il y entre le 15 sept. 1741, en vertu d’une lettre de cachet. Bourges harcèle de ses protestations le lieutenant de police et le ministre : toutes ses disgrâces «n’ont d'autre principe que celui du cuisant chagrin que luy a causé l’infructuosité de ses découvertes, jugées cependant des plus authentiquement très utiles et très nécessaires à la manœuvre des vaisseaux... Il ne s'attache point à étaler les services essentiels qu'il a rendus dans les différens commandemens qu’il a eus... Il se contentera de rapporter seulement les productions de génie qu’il a mises au jour ». On arrête les lettres qu'il écrit à sa femme, parce qu'il lui conseille d’aller tourmenter la maréchale. En mai 1742, il importune encore M. de Marville avec un projet qu’il avait déjà soumis au ministre des Affaires étrangères, et dont ce dernier « avait senti l'importance ». Il s’agit « d’un projet de négociation qu’il a imaginé pour prévenir sûrement, à l’avantage et à la plus grande gloire de la France, la guerre qui paraît prochaine ». B. de Longchamp se plaint amèrement au lieutenant de police de son séjour à la Force et demande à passer dans le bâtiment des religieux. Le prieur, consulté, répond qu’en effet, «il est digne de pitié,
tourmenté nuit et jour par six fols. » et qu’il « serait mieux dans quelque citadelle ». M. de Marville, lieutenant de police, sur l’ordre du ministre, convoque sa femme pour avoir son avis. Un ordre de liberté et un ordre d'exil dans son pays sont signés. Le 6 octobre 1743, Bourges est remis à sa femme, pour le conduire à Orvillé. La femme, chargée de cinq enfants, reçoit un secours de 24 livres.
En 1747, le commissaire Poussot, chargé d’enquêter sur la plainte d’un fruitier, déclare que Bourges, « depuis le temps de sa liberté, n’a cessé de vivre en escrocq sur le pavé de Paris. Il a fait faire un mariage sous de faux baptistaires ». Arrêté pour infraction à son ordre d’exil (13 décembre 1747), il est détenu au Grand-Châtelet, d’où il sort le 10 janvier 1748. Il demande qu’on lui laisse le temps de se rétablir, car il est «si faible qu’il a de la peine à se soutenir ». On décide de le « tolérer » jusqu’au 1€ février. Finalement, il'est arrêté à nouveau le 13 février 1748. Il reste 18 mois au Châtelet et à la Conciergerie et fait 25 jours de cachot. Relâché en août 1749, il est encore arrêté, le 19 septembre 1750, pour fabrication de fausses lettres de change. Détenu au For-Lévêque, il est envoyé à Bicêtre comme «esprit dérangé » malgré l’intervention en sa faveur du duc de Béthune, « la justice et le bon ordre devant marcher avant la charité ».
B. de Longchamp est mort, sans doute à Bicêtre, en 1751. Son fils, « un des plus grands libertins de Paris », a été emprisonné au For-Lévêque, en 1750, puis exilé à 50 lieues de Paris (1).
FÉROUILLAT, « espèce de fol qui demande à être écouté au Parlement, les Chambres assemblées », a des entretiens avec Jésus-Christ ; il manifeste aussi des idées de grandeur, de persécution et de filiation imaginaire : il est investi par Dieu de la mission de sauver la France ; et il annonce en public que les jésuites sont cause du malheur du royaume. Enfermé à la Bastille « par suite de l’aliénation de son esprit », 1l est transféré à Senlis. Était-ce un interprétateur ou un dément paranoïde ? Il est malaisé d’en décider.
Férouillat, après avoir terminé ses études au collège des Quatre- Nations, fait différentes places comme second maître clerc et caissier. En 1750, à 34 ans, il forme « la résolution de se consacrer à Dieu ». Il se retire chez les Oratoriens, puis dans une abbaye de Bénédictins, enfin à la Trappe. En février 1752, il se rend à Paris, pour demander
(1) Arch. préfect. police, Bastille4; Arsenal, ms. 11168, 11496; Ravaisson, XI, p. 432 et XIV, p. 274. Cf. chap. V, Enirée par transfèrement ; VII, Réclamations.
au Procureur général d’assembler les Chambres de Nos Seigneurs : il veut faire une déclaration ayant pour objet « la conservation de la personne sacrée du Roy, la vie de ses sujets et la tranquillité de cet État ». Ayant rencontré deux Jésuites, « il leur tourna le dos pour annoncer que leur Société était le principe du malheur qu'il souffrait, lui et ses concitoyens ». Deux jours après, il est conduit à la Bastille (22 février 1753). Cet homme, âgé de 37 ans, avait, dit un rapport, « l'esprit dérangé depuis plusieurs années... la dévotion et la haine des Jésuites lui avaient tourné la tête. Il demandait d’être écouté au Parlement, sur des avis importants ». Le commissaire Rochebrune, chargé de l’interroger, déclare dans son procès-verbal : « C’est un homme qui a la teste félée et dont la dévotion a été cause du dérangement de son esprit. »
La famille demande sa translation à Senlis « par rapport au dérangement de son cerveau », disant « qu’il y avait peu d’apparence qu'il revienne sitôt dans son bon sens ». Le lieutenant de police rend compte qu’ «en effet c’est par suite de l’aliénation de son esprit que le ministre s’est déterminé à donner des ordres pour le mettre à la Bastille. J’estime que la demande {de translation] peut être accordée » (mars 1752). A Senlis, Férouillat adresse, le 27 mars 1793, à « Nos Seigneurs du Parlement » une supplique : « Le suppliant vous prie. d’ordonner son élargissement afin qu’il puisse remplir auprès de vous la mission dont Dieu l’a chargé. » Il déclare n'être pas en réalité le fils du sieur Férouiilat : Qil a été élevé dans une famille de négociants de Lyon ; le chef de cette famille Férouillat l’a traité comme son fils, et en a porté jusqu'à présent le nom... Le Seigneur a fait pour lui des prodiges avant qu'il vit le jour ». « Homme à projets », il établit «les moyens, les conséquences et la nécessité de réduire les charges de notaire à 60.000 livres. » Le père du malade réclame, en 1754, le transfèrement de son fils à Charenton « pour être plus à portée de le voir et de le faire interdire ». Férouillat meurt à Senlis le 25 novembre 1758 (1).
Un prêtre de la Mission, PAUSIN, fut enfermé à Senlis pour délire de persécution.
Cet homme, écrit Duval, premier commis de la lieutenance générale de police, allait passer à Pondichéry, en qualité de procureur des missions étrangères. En partant par le coche, il s’imagina que des personnes qui y étaient aussi étaient des voleurs, et pendant qu'il allait porter ses soupçons chez le prévôt de la maréchaussée, il manqua le carrosse. Étant parti par le suivant, il s’imagina que ceux qui y étaient le poursuivaient et voulaient le tuer, ce qui fit qu’il quitta le
(1) Ravaisson, Arch. Bastille, XVI, p. 276; Arsenal, ms. 12493, 11895, f. 132 Arch. préfecl. police, Carton Bastille, 4..
carrosse, se sauva chez des paysans disant que des soldats le poursuivaient.… Enfin cet homme ayant fait diverses extravagances et tenant des discours sur l'attentat commis sur la personne du Roi, la maréchaussée le conduisit dans la prison d’où il fut transféré à la Bastille sur ordre contresigné Saint-Florentin. On l'y interrogea et voyant que cet homme avait la tête dérangée..., il fut transféré à l’abbaye d'Hyvernaux (20 février 1797). Le supérieur de cette maison s'étant plaint que « la tête de Pausin était trop dérangée pour qu'il puisse le garder », le malade fut transféré à Senlis, le 7 mars. Il en sortit le 29 sept.’1758 (1).
Psychoses alcooliques : Des alcooliques invétérés, « grands ivrognes vivant crapuleusement », à réactions violentes, furent renfermés à Senlis. Témoins les 4 observations qui suivent. J. Bouquet maltraite sa femme et menace de lui couper la gorge. Interné en vertu d’un ordre du Roi, il sort après trois mois de séjour.
JosePH BOUQUET, maréchal-ferrant du faubourg Montmartre, est un alcoolique à réactions dangereuses. En février 1738, sa femme vient déclarer à un commissaire au Châtelet que, depuis deux ans, son mari est chaque jour « rempli de vin ». Il « casse tout, la maltraite, la traite de gueuse et autres invectives et sottises qui ne peuvent se réciter ». Elle montre son corps couvert de contusions. En mai 1739, nouvelle plainte à un conseiller du Roï. « Son mari est continuellement ivre, et, dans cet état, la maltraite tant par injures que voies de fait. Les voisins doivent intervenir pour la défendre. Journellement il menace de l’assommer, de lui couper la gorge ; avant de se coucher, il laisse un couteau à côté de leur lit. Il maltraite aussi son fils. » Sur l'avis du Conseiller, la femme présente à M. Hérault, lieutenant de police, un placet pour la détention de son mari à Senlis. Le placet porte les attestations de personnes dignes de foi, des voisins et d’un vicaire de la paroisse qui certifie « que Bouquet mène une vie très scandaleuse causée par les excès continuels et journaliers de vin et d’eau-de-vie.. Il est nécessaire de le mettre en lieu où, étant éloigné de toute occasion de tomber dans de pareils excès, il puisse revenir à lui... ». L’exempt, chargé de « vérifier avec soin cet exposé et d’en rendre compte », rapporte qu’il est exact : « Bouquet est un homme des plus terribles, abruty par le vin. Sa femme court risque de perdre la vie tous les jours. » L'ordre du Roi est accordé le ? juillet 1739. Bouquet sort de Senlis, le 28 septembre de la même année, sur la demande de sa femme et de ses proches (2).
(1) Ravaisson, Archiv. Bastille, XVI, p. 443-461 ; Arsenal, ms. 11972 et 12567 (2) Arsenal, ms. 11419. Cf. chap. V, Placel.
C’est un homme également adonné à la boisson que le sieur Drouin, comédien, libertin ayant des antécédents judiciaires. Renfermé à Senlis, il en sort deux ans après avec un ordre de relégation.
Le placet de ses enfants remontre « qu’ils ont déjà retiré de prison leur père et beau-père, qui est extrêmement dérangé, et n’ont cessé de luy procurer des secours pour le tirer du libertinage où 1l est plongé ; que, nonobstant tous ces secours, il continue toujours dans ses débauches et dérangements ». L'enquête démontre qu'il a quitté sa femme « pour vivre avec une gueuse, qu'il est criblé de dettes, qu’il a abandonné l'honneur et les sentiments, et qu'il est à craindre qu'il ne se livre à quelques extrémités qui déshonorent sa famille ». En Flandre, où il jouait la comédie, il était « mauvais sujet et fort dérangé ». Le commissaire au Châtelet, chargé de vérifier les faits allégués, déclare « s’être assuré du libertinage et de la mauvaise conduite de cet homme... Je le connais même pour un homme fort dangereux quand il a bu et comme il boit tous les jours, il est continuellement à la veille de faire des sottises ». Drouin est conduit à Senlis le 18 mars 1753. En février 1755, sa famille demande sa sortie, « sa pénitence » ayant été de deux ans ; mais elle sollicite une lettre d’exil hors du royaume ; on lui fera une pension. Par ordre du 23 février 1755, Drouin sort de Senlis, avec un exil en Avignon (1).
NaAVIiER, marchand, est encore un alcoolique
Très violent, blasphémateur, impie, adonné à toutes sortes de vices, il a poussé la débauche au point d’avoir voulu forcer sa fille, maltraite sa femme avec cruauté et l’a ruinée. Enfermé à Bicêtre, le 4 octobre 1718, il en sort en juin 1719. En 1724, il est chassé de Versailles pour sa vie scandaleuse. Après un séjour au For-Lévêque, il est à nouveau renfermé à Bicêtre, le 7 mars 1726, pour « débauche la plus outrée ». Il est transféré à Senlis le 15 mars 1727. Après trois ans de captivité, 1l convient de son dérangement, et paraît très amendé. « Comme il paraît assez puni », on lui accorde sa sortie (2).
CHARLES DESsisLes, « prêtre et religieux profès de l’abbaye de Guistres, diocèse de Bordeaux », est atteint de démence alcoolique
« Par d’horribles débauches de vin, remontre sa mère dans son
(1) Arsenal, Archiv. Bastille, ms. 11823. Cf. chap. V, Enquête.
(2) Arsenal, ms. 10646, 10708, 10939, 10983. Cf. chap. VII, Réclamations, et chap. VIIT, Procédure de la sortie.
Lo rt
placet, il est devenu imbécile, après avoir resté à Bordeaux dans les cabarets, où il a apostasié et causé du scandale... » Un certificat’ du prieur de Senlis, où il a été « renfermé en exécution de l’ordre du Roi », constate « qu’il est tout abruty par rapport à des débauches et du tabac... et hors d'état même de réciter son bréviaire » (1).
Imbécillité : Dans le cas suivant, il s’agit d’un arriéré à mauvais instincts, « esprit faible, sans état et sans aptitude », déjà placé durant plusieurs années dans diverses maisons et de qui les parents se voient obligés de demander la détention à Senlis.
Le père et les quatre frères et sœurs du jeune CoLLas adressent, en 1780, un placet au ministre afin de le faire renfermer pour une « faiblesse d’esprit due à différentes maladies de l’enfance ». Ils exposent que son père a été obligé de le retirer de pension par suite des railleries. de ses camarades. Collas n’a pu apprendre un métier ; «il hante les soldats avec lesquels il boit, s'occupe à faire de l’artifice avec de la poudre, au risque de mettre le feu à la maison ». On le place deux ans à Saint-Yon : il en sort « toujours incapable de remplir aucun état dans le monde ». Placé chez les Minimes, puis chez les Grands-Augustins, on refuse de le garder. On l’envoie alors chez les Cordeliers de la Garde, près de Clermont-en-Beauvaisis (comme pensionnaire libre). Il y reste trois ans, pendant lesquels il s’enivrait tous les jours avec les gens les plus crapuleux. Enfin il fait une fugue à Paris, vendant pour subsister son couvert d’argent et ses hardes. Le Supérieur écrit à son frère : « Si je n'avais eu de la considération pour vous, il y a longtemps que je vous aurais prié de l’ôter de chez nous : j'avoue que c'est un fléau pour une famille, fléau même pour ceux qui s’en chargeront.… Je ne suis pas d'humeur de le recevoir désormais dans notre maison. » Le père, « jugeant que la liberté pourrait devenir un présent funeste pour son fils et voulant éviter le déshonneur dont sa famille était menacée », sollicite une lettre de cachet pour le renfermer.
Le ministre, en communiquant le mémoire des parents à l’intendant de Soissons, lui demande « de prendre les éclaircissements nécessaires et de faire part du résultat ainsi que de son avis » Le subdélégué de La Fère, chargé de l’enquête, expose : « Collas a toujours été pour ses parents une très grande charge.., il a toujours eu une très grande ineptie pour tout ce que l’on a voulu lui montrer et a donné des marques d’enfance et même de démence. » Suit l'exposé des faits cités plus haut « qui, certainement, serait prouvé par une enquête ».
{1} Arsenal, ms. 10620, année 1715. Cf. chap. IV, Aüribuiions du prieur.
L'Ordre pour Sénlis est expédié le 23 décembre 1780. Collas est sorti de Senlis le 25 février 1791 par sentence du tribunal (1).
Affaiblissement intellectuel sénile. Démence organique : Néret est un affaibli intellectuel dont « l’esprit et la conduite sont dérangés ». Le ministre refuse d’abord de faire expédier une lettre de cachet ; il n’y consent qu'après vérifications réitérées.
Anpré NÉRET est l’objet d’une demande de placement au lieutenant de police, de la part de quatre parents (frère, sœurs et beauxfrères). Ce placet n'ayant pas reçu une suite favorable, la famille s'adresse alors au ministre Maurepas : elle représente que Néret « continue avec le même excès son jeu et ses débauches ; il emprunte de tout côté, par force ou par adresse, pour fournir à ses dépenses excessives, sans espérance de pouvoir jamais rendre, ayant vendu tout son bien. Il a usé de menaces et violences chez M. Fricot qui ne voulait point lui prêter d’argent et qui ne l’a pas fait arrêter par estime pour la famille.…., il est plongé dans des débauches les plus outrées, on donnera même des preuves que son esprit est dérangé ». Néret avait vendu ses habits pour se livrer à la débauche. L’enquête est menée avec grand soin, le ministre estimant « qu’il n’y en a pas assez pour donner un ordre contre un homme de 79 ans ». Enfin, après de nouvelles vérifications et l’avis favorable du curé de la paroisse, l’ordre est signé (25 sept. 1740). Après trois ans d’internement à Senlis, Néret demande d’être transféré, pour raison de santé. On le transfère à Charenton d’où il sort quatre ans après (2).
Le père d’un pensionnaire, FÉROUILLAT, dont il a déjà été parlé, a eu « plusieurs attaques d’apoplexie qui l’avaient privé des facultés de s’énoncer ».
Il a été renfermé, le 20 août 1757, à Senlis, quatre ans après l’internement de son fils à la Charité, « pour calomnie et faiblesse d'esprit », sur la demande de sa famille «gens de considération ». C’est «un homme d’un caractère violent, turbulent et superstitieux, en outre grand menteur et calomniateur ». Deux ans auparavant, il s'était plaint au lieutenant de police : « Les manœuvres que l’on a pratiquées pour parvenir à réduire mon fils dans l'oppression sous le poids de laquelle il gémit depuis plus de deux ans [à Senlis], ne vous sont pas moins
(1) Archiv. Aisne, C. 681-687 ; cf. chap. V, Rapport du subdélégué, et VII, États annuels.
(2) Arsenal, ms. 11472, f. 28-45. Cf. chap. V, Décision du ministre, et VII, Réclamalions.
connues que les mouvements que je me suis donnés soit pour avoir la permission de le voir, soit pour obtenir sa liberté. » ; il demande que le placet présenté au lieutenant général pour la détention de son fils et le procès-verbal du commissaire fait en conséquence lui soit communiqués (1).
MATHIEU LuLLIÉ, âgé de 72 ans, interdit, a été interné deux fois à Bicêtre, puis transféré à Senlis par ordre du 6 nov. 1731. Il a « l'esprit totalement dérangé ». A la Charité il proteste contre les « vexations » de son beau-père, réclame 50 écus pour son entretien, se plaint d’être dénué de tout et récrimine auprès des autorités (2).
LErFÈVRE DE LA FALUÈRE, entré en 1787, est peut-être atteint de démence organique (syphilis cérébrale ?) : il a la « tête dérangée par le mercure et devient furieux s’il est contrarié ». Transféré à Notre-Dame de La Garde en 1788, il y était encore en 1789 (3).
Pour les aliénés suivants, nous ne possédons pas de renseignements sur la nature de leur maladie.
Le marquis DE KEROUARTZ, aliéné dangereux, qui avait tué son Suisse et qui était « toujours armé de pistolets de poche », fut transféré de Vincennes à Senlis, le 30 juin 1742, « pour qu’on püût lui faire tous les remèdes nécessaires ». L'ordre du Roi pour l’internement à Vincennes avait été expédié le 19 avril précédent, sur la demande du maréchal de Montmorency, son parent, « qui a dit et prouvé des faits qui ne permettent pas de le laisser en liberté ». Il était fort violent et on avait dû prendre des précautions pour l'arrêter, car « il a toujours dix coups à tirer sur lui » (4).
HAcQUuET est placé à Senlis le 24 mars 1747, sur la demande de « ses plus proches parents ». Sa « démence donne lieu d’appréhender, tant pour sa famille que pour ses voisins, les suites fâcheuses du dérangement de son esprit » (5).
Citons encore une vingtaine de pensionnaires sur lesquels on n’a d’autres renseignements que les mentions : «insensé ; — tombé en démence ; — imbécile ; — imaginaire ; — ivrogne et imbécile ; — visionnaire ; — aliénation d'esprit ; — aliéné ; —
(1) Arsenal, ms. 12707 ; États de la lieutenance de police, nov. 1757 et avril 1758 ; Ravaisson, Arch. Bast., XVI, p. 276.
(2) Arsenal, ms. 11154. Cf. chap. VII, Réclamations.
(3) Archives de l'Oise, et Parmentier, op. cit.
(4) Arsenal, ms. 11514, lettre du Maréchal ; et Lettres de M. de Marville, I, p. 21-50. Cf. chap. V, Transfèrement.
(5) Lettres de Marville, IIT, p. 182.
esprit aliéné. » Signalons enfin un cas douteux : PIERRE COLLARD, entré le 29 novembre 1773, par ordre du Roi. La mention suivante figure en face de son nom sur l’état de la heutenance de police :
Le dit sieur Collard depuis son entrée n’a donné aucun signe de démence ni d’inconduite ; malgré les représentations et les bons témoignages en sa faveur faits plusieurs fois à son épouse, il n’a point été possible de la toucher pour solliciter sa liberté ny pour pouvoir être payé de sa pension et des avances de l'entretien qui luy ont été faites, luy ayant refusé les choses les plus nécessaires.
Nous n'avons trouvé aucun autre renseignement, el nous ignorons la date de la note ci-dessus. S'agit-il d’un internement indûment prolongé, ou d’un cas de psychose, périodique ? La note en question aurait, dans cette dernière hypothèse, été rédigée au cours d’une période de rémission, puis l’état mental ultérieur aurait nécessité le maintien. Notons la longue durée du séjour — quatorze ans — et le fait que Collard fut l’objet d’un ordre d’exil à sa sortie, en 1787 (1).
$ 3. Pensionnaires en correction
Cette seconde catégorie comprend des groupes distincts : 10 Les anormaux psychiques constitutionnels, à réactions antisociales et antifamiliales dangereuses ; 20 les « prisonniers de famille » que l’on veut « corriger » (2) ; 3° les particuliers internés par mesure disciplinaire, « mis en pénitence » (ecclésiastiques, officiers). On trouve enfin à Senlis quelques sujets accusés de divers crimes ou délits, mais sur l’état mental de qui nous manquons de renseignements. Certains de ces criminels et délinquants sont renfermés par leur famille « qui ne veut pas
(1) Archiv. préfect. police, État de la Charité de Senlis.
(2) Le commissaire au Châtelet Le Maire distingue ainsi ces deux groupes : les maisons de force « remplissent deux objets essentiels : 1° elles servent à séparer de la société ceux [qui ne peuvent] y rester sans danger pour la sûreté et le repos des autres: 2° à la correction de ceux dont les désordres, n'étant encore que la suite des passions, laissent quelque espérance qu’une punition momentanée pourra produire en eux avec le temps et la réflexion un heureux changement. La crainte surmontant un mauvais penchant les porte à s’en corriger d'eux-mêmes et à devenir de bons sujets » (Gazier, La Police de Paris en 1770 p. 84).
les déshonorer par une procédure légale », et qui a aussi le souci de « préserver l’honneur familial » : elle sollicite alors la « grâce » d’une lettre de cachet. La Charité de Senlis, on le voit, mettait la société à l’abri des«ant'sociaux », des «inadaptés», quelle que fût la cause de leurs réactions anormales : maladies mentales, anomalies psychiques constitutionnelles ou déséquilibre psychique plus ou moins accusé et durable.
Les actes anormaux, délictueux ou criminels qui ont nécessité la détention, ou ceux qu’on relève dans l’histoire de ces pensionnaires, sont très divers : extravagances, bassesses, vie errante, vagabondage, scandales, débauches criminelles, dettes, dissipation de biens, ivrognerie, jeu, fugues, friponneries, grivèleries, indiscipline militaire ou religieuse, désertion, jurements, blasphèmes, apostasie, intrigues avec l’étranger ; infidélité, trahison, abus dans les enrôlements, propos séditieux, lettres anonymes, chantage, port illégal d’uniforme, escroquerie, faux (« fabricateurs de faux écrits, de fausses lettres de change »), stellionat, propos et écrits séditieux, libelles, séduction, diffamation, rapt, cambriolage, carambouillage, viol, inceste, sodomie, violences, coups et blessures, duel, vol, vol avec effraction, menaces de mort, homicide.
La proportion des aliénés (86) par rapport aux correctionnaires (34) est, à Senlis, de plus du double. Elle atteindrait sans doute le triple si l’on pouvait tenir compte des aliénés méconnus qui se trouvent parmi les « pensionnaires en correction ». En effet maints correctionnaires, après un temps variable, se révèlent atteints en réalité d’une maladie mentale (1). Tel est Bonenfant : toute la famille demande sa détention à Senlis (1731) en raison de « sa conduite très dérangée depuis plusieurs années, lequel dérèglement fait craindre des mauvaises suites ». En juin 1732,
(1) D’Argenson, « grâce à sa connaissance du cœur humain, voit souvent de la folie où d’autres n'auraient vu que de la perversité » (Cottin). Il considère un « extravagant » qu’il envoie à Bicêtre « comme un scélérat de premier ordre ou un insensé des plus dangereux ». (Rapp. inédits, p. xxv, Introduction; Ravaisson, Archiv. Bastille, XI, p. 243.) Dans une autre affaire, qui «pouvait mériter le dernier supplice », il trouve « qu’il y a plus de folie que de mauvaise intention » et qu’on pourra « en peu de mois rétablir son esprit » (Clément, p. 452). Pour d’autres, « leur folie sert d’excuse ». Il est des « criminels de lèse-majesté » dont le Roi « juge que l’ esprit est aliéné ». A propos d’un revendicateur, Louis XIV « juge que c’est un fou et n’a pas voulu us on le fit mourir. » (Ravaisson, X, p. 12.)
il est transféré à Saint-YVon. Mais il est alors en démence : « Il faut prendre des soins pour le garder sûrement », et le Supérieur écrit au lieutenant de police : « Notre maison étant principalement pour l'instruction, les hommes qui sont en démence d’esprit n’y conviennent pas (1). »
À) Anormaux psychiques antisociaux (2). — Sous les étiquettes de « méchants », de « scélérats de premier ordre », de « demi-fous » qu’on trouve dans les dossiers de ces pensionnaires, le psychiatre n’a pas de peine à identifier des personnalités psychopathiques de tous genres : débiles à instincts pervers, fous moraux, criminels-nés, sujets « en état dangereux », bref des dégénérés antisociaux dont l’inadaptation et la malignité constitutionnelles apparaissent évidentes. Les « horreurs et les abominations », les « débauches outrées », les « violences », |’ «industrie criminelle », les « crimes énormes à taire », les « crimes atroces et notoires » de ces déséquilibrés malfaisants, « abandonnés aux désordres les plus infâmes », jettent leur famille dans la honte et le désespoir, Leurs antécédents judiciaires, leurs internements antérieurs témoignent de leur constitution pathologique, de leurs lacunes mentales irrémédiables.
On connaissait bien, sous l’ancien régime, ces anormaux psychiques constitutionnels, plus dangereux au point de vue social et familial que les aliénés, leur « méchanceté » foncière, leur « insensibilité aux remontrances », la « malignité de leur nature », leur « mauvais naturel », leur agressivité, leurs impulsions. Ces « fléaux de leur famille » et de « l’ordre public » sont admirablement qualifiés dans les papiers de l’époque : « esprits séditieux,.… hommes très dangereux dans la Société... infâmes et corrupteurs de jeunesse qui s'occupent à séduire des jeunes gens. mauvais et dangereux sujets capables de tout entreprendre pour se déshonorer,.. vivant crapuleusement dans un libertinage affreux, en proie aux passions les plus basses et les plus viles,.… scélérats incorrigibles qui n’ont ni le pouvoir ni la volonté de se repentir (3). les plus abominables et détestables
(1) Arsenal, ms. 11131, f. 248 ; cf. chap. V, Placet.
(2) Cf. P. Sérieux, Asiles spéciaux... — Traitement des maladies mentales... — La Bastille el ses prisonniers, etc.
(3) R. d’Argenson, Rapports inédits, p. 338 et passim.
sujets... capables de toutes les extrémités et portés journellement à commettre les plus grands crimes, monstres et natures diaboliques,.. diables incarnés,.. hommes d’une rare espèce, rassemblant des choses très opposées, l’apparence du bon sens en bien des choses et l’apparence d’une bête en bien d’autres... insensibles aux raisonnements les plus forts et même démontrés et cependant n'étant point fous. » Comme aujourd’hui, certains de ces anormaux se prévalaient de leurs internements antérieurs pour affirmer que la loi pénale ne les pouvait atteindre. Aussi demandait-on « qu’ils soient enfermés pour le reste de leurs jours, étant insensibles aux corrections ». Pour protéger la société contre de pareils fléaux, « pour en purger Paris », les maisons de force les retenaient en vertu d’un ordre du Roi et pour un temps indéterminé. Véritables « asiles de sûreté », tels qu’on les réclame aujourd’hui, elles remplissaient un rôle prophylactique important par l’élimination de ces antisociaux pervers, situés sur les frontières indécises du crime et de la folie et qui ne sont à leur place ni dans un asile d’aliénés, ni en prison, et encore moins dans la société.
Un pensionnaire de Senlis, Claude Lejeune, entre dans cette catégorie. Il a passé, de 19 à 52 ans, la moitié de sa vie dans diverses maisons de force : Bicêtre (1733) ; Charenton et Tanlay (1738) ; Saint-Lazare (1739) ; Senlis (1743) et Saint-Lazare (1744); Charenton (1748); Saint-Yon (1760); Bicêtre (1764); Bicêtre (1767). Il n’est pas de réaction malfaisante ou dangereuse qu’il n’ait manifestée : débauché, querelleur, processif, impulsif, il a tué un homme, tenté de violer sa sœur, menacé ses parents de leur couper la gorge, roué sa femme de coups, couchant avec une épée nue dont il aiguise le fil pendant la nuit. Il a de plus des périodes d’excitation. Il menace son père et sa mère et déclare aux exempts qu’il « se f.. du lieutenant de police ». « Il n’est point de ces hommes sensibles aux corrections et susceptibles d’amendement », dit un rapport ; et le lieutenant général ajoute : « Je suis informé qu’il est capable de se porter aux dernières extrémités et comme un pareil sujet est trop dangereux dans la société, je pense qu’il convient de le faire enfermer à Bicêtre. » Il est détenu, pour la quatrième fois, à Senlis, en 1743, par ordre du Raï, sur la demande de ses
parents. Renfermé à nouveau à Charenton en 1748, il en sort après plusieurs années de séjour. Mais sa femme, en 1760, supplie une fois de plus qu’on l’enferme, « car sa folie lui fait tout craindre pour sa vie ». Au cours de l’enquête, Lejeune va, l'épée à la main, menacer son père ; au commissaire enquêteur, il fait cette réplique caractéristique : « Je ne crains rien, parce qu’il y a assez de preuves de la police que j’ai été fou pour que l'on me regarde encore de même. » Enfin cet « homme des plus violents et à craindre » est renfermé à Bicêtre, pour la septième fois, en 1764. Et, en 1767, il est interné, pour la huitième fois.
CLAUDE LEJEUNE fut mis, pour la première fois, à la « Correction » de Bicêtre le 23 août 1733, à l’âge de 19 ans, sur la demande de ses parents, papetiers. Ils remontrent « qu’il est adonné à toutes les débauches, découchant de chez eux presque toutes les nuits ; il ne veut point travailler quoiqu'il sache le métier de son père, méprisant leurs bons conseils et leurs menaces... Il jure et blasphème quand les suppliants veulent lui remontrer son devoir ; il manque de respect envers eux. On le soupçonne de prendre ce qu’il peut attraper ». Au moment de son arrestation, Lejeune venait de provoquer un jeune homme en duel. Au bout de quelques semaines, ses parents demandent sa liberté parce que « la correction a eu un effet salutaire ».
En octobre 1738, il est interné, pour la deuxième fois, à Charenton, puis transféré à Tanlay. En juin 1739, il est enfermé, pour la troisième fois, à Saint-Lazare. Le 13 octobre 1743 (quatrième internement), il est conduit à Senlis à cause de « ses débauches et de ses fureurs ». Sa famille espère « le corriger et ramener son esprit presque perdu ». Transféré à Saint-Lazare sur la demande de ses parents, le 20 décembre 1744, après enquête d’un commissaire, Lejeune proteste contre sa détention : « son unique crime, dit-il, est de s'être donné au service malgré sa famille ; il y a passé dix ans au service de France et d’Espagne, il s’en est tiré avec honneur jusqu’à ce qu’une misérable affaire lui étant survenue, on a trouvé ce moyen pour le perdre et pour le réduire dans la captivité la plus odieuse ». En 1746, ses parents demandent, à la sollicitation d’un prêtre de Saint-Lazare, sa sortie et son exil chez un oncle, à L’Isle-Adam. Ces ordres sont accordés : « défense lui est faite d’en sortir et de porter épée, pistolets ou autres armes ». Le lieutenant de police le convoque pour lui faire une « sévère réprimande ».
Le 12 septembre 1748, un commissaire l’arrête et le conduit au For-Lévêque. « C'est, écrit le lieutenant de police, un homme des
plus violents et à craindre... On a été obligé d'obtenir une grâce pour ‘un homme qu'il avait tué en Espagne... ; il y a quelques jours que, si on ne l’eût empêché, il voulait passer son épée au travers du corps à son père. » Lejeune est transféré à Charenton (cinquième internement). Il y reste près de sept ans et s’y montre très difficile : il récrimine contre les religieux (cf. chap. X).
Mis en liberté en avril 1755, il se marie. Sa femme, chez qui «il amène des femmes de débauche » et à qui il a «communiqué la maladie vénérienne » en est réduite, en raison de ses violences, à demander, en 1760, son internement, par le placet ci-dessous : « Agnès Le Clerc, épouse du sf Lejeune, bourgeois, rue d'Anjou, au Marais, prend la liberté de se jeter aux pieds de V. Gr., pour obtenir une grâce sans laquelle ses jours ne sont plus en sûreté. Si la suppliante avait su que Lejeune, qu’elle a eu le malheur d’épouser il y a cinq ans, avait été renfermé cinq fois, tant à St-Lazare qu’à Charenton, Senlis et Tanlay, dont la dernière séance fut de sept ans, elle se serait bien gardée de s’allier à un homme dont la folie lui fait tout craindre pour sa vie... Elle a souffert patiemment tout ce qu’on peut attendre d’un homme né brutal, violent, débauché et dénué du moindre bon sens. Chaque jour a vu naître mille insultes. Elle a reçu avec la même constance le fatal présent de la punition du libertinage de son mari, qui a l’insolence de mener des coquines chez elle. Tant que sa vie n’a pas été en danger, elle a supporté toutes les disgrâces qu’on doit attendre d’un homme comme lui. Les coups qui précèdent et terminent les querelles qu’il lui fait tous les jours, la forcent enfin à avoir recours à la commisération de V. G. qui daignera me secourir, quand elle saura que mon mari ne couche plus sans avoir fusil chargé, pistolet, bayonnette, sabre et épée nue à côté de son lit, avec laquelle il me poursuivit encore hier sur l'escalier, et qu’un homme de la première distinction qui se rencontra, lui ôta des mains. Sa folie, qui est plus forte que jamais, et ses insultes que tous les voisins connaissent, dont $. G. peut aisément se faire instruire, lui donnent lieu d'espérer qu’elle daignera lui accorder la grâce qu’elle implore : le faire enfermer, justice que tout le monde l’a persécuté de demander depuis un an et qu’elle a toujours différé de faire. par l’espérance d’un changement de conduite dont elle désespère totalement aujourd’hui (1). »
Le placet est apostillé par le duc de Gramont. L'enquête du commissaire Damotte démontre que Lejeune passe sa nuit « à faire l’escrime comme un soldat, à charger et décharger ses armes à feu et à donner le fil à ses bayonnette, sabre et épée ». Mais Lejeune déclare qu'il ne craint rien «puisqu'il a été fou ». Récemment il « a pris querelle avec son neveu et voulait se battre avec lui sur le champ. Il ne quitte pas ses armes quand il va aux commodités ; il a toujours son épée sous
(1) Arsenal, ms. 11396, f. 79 ; Placel du 20 décembre 1760.
sa robe de chambre. Il écrit indistinctement à tout le monde des lettres anonymes ». Au cours de l'enquête, il va, l'épée à la main, chez son père, « battre et excéder » ceux qui s’y trouvent. Il est conduit le 7 février 1761 à Saint-Yon (sixième internement). Là, il accuse ses parents d’avoir suborné sa femme par de belles promesses. Il écrit au duc de Gramont « pour se justifier des faux rapports et des calomnies faits contre lui par un faux témoin pour réussir à le perdre dans l'esprit de ses parents ». Il sort de Saint-Yon dix-huit mois après (1762). Son père étant mort deux mois auparavant, sa femme avait obtenu sa liberté, malgré l'opposition de sa mère, parce qu’elle ne pouvait, pendant sa détention, toucher sa part d’héritage.
En juillet 1763, c’est un ancien officier des dragons qui demande qu’on renferme Lejeune « dangereux par sa folie, et surtout par ses lettres anonymes. Cet homme, a été enfermé comme un furieux, dans la cage à Charenton... Il y a bien de l’imprudence à accorder la liberté à un homme à craindre de toute façon.., qui aurait dû, au premier emprisonnement, y rester pour toute sa vie ». Depuis sa sortie de Saint-Yon, « j’ai le malheur d’être choisi pour sa victime ; j'ai encouru sa fureur et sa vengeance. J’ai l'honneur de joindre ici plusieurs lettres de cet extravagant, les deux premières, pleines d’invectives et de mensonges, prouvent sa folie ; la dernière.., remplie de ses folies amoureuses, met le ministre en jeu. Mais, voici le dernier trait. Ce fou a eu l’impudence d’écrire un libelle infâme de 4 pages à Mgr le duc de Gramont, rempli d’invectives et d’horreurs contre moi et contre d’autres personnes ». Il n’a même pas contrefait son écriture et a signé : « Votre servante, Dupré. » Le suppliant demande « qu'il soit enfermé pour sa vie, du consentement de toute sa famille assemblée ».
La mère supplie en même temps le lieutenant de police « d’interposer son autorité à ce qu’il ne vienne troubler sa tranquillité dans sa maison de campagne où il est venu, malgré ses défenses réitérées, linjurier. ». En vain le commissaire se rend chez lui ou le convoque. Enfin 1l le rencontre chez sa mère : « il déclare, écrit Damotte, qu'il se f... de la police, qu’il n’est pas notre palefrenier, ni à nos gages, que le lieutenant [de police] n’a qu’à lui écrire s’il a quelque chose à lui dire ». On lui interdit d’aller chez sa mère. Il répond « qu’il se f.. de semblables ordres, qu’il ira chez sa mère quand il lui plaira et que le lieutenant n’est pas dans le cas de l’en empêcher ».
. Le lieutenant général, M. de Sartine, est d’avis de faire enfermer à Bicêtre ce sujet «trop dangereux dans la Société et capable de se porter aux dernières extrémités ». Néanmoins on attend. Lejeune continue à porter l'épée, à aller « faire baccanal chez sa mère », et refuse de se rendre à la lieutenance de police. C’est seulement le 13 janvier 1764 qu'il est arrêté, alors que l’ordre du Roi était du 26 juillet 1763. Il est renfermé, pour la septième fois, à Bicêtre. Il avait alors 52 ans, et
«était aussi fou qu’à 30 ». Sa femme, devenue « un très mauvais sujet, livrée au vin et presque imbécile », sollicite bientôt sa sortie. « Comme il promet de se contenir et qu’il paraît assez puni », il est rendu à la hberté, moins de deux mois après, le 5 mars 1764 ; mais le lieutenant de police lui défend « de troubler en aucune façon sa mère et mesme de mettre le pied chez elle, sous peine d’être enfermé le reste de ses jours. Je le ferai veiller de près et je lui tiendrai parole s’il ne s’y conforme pas ». Peu après, Lejeune met le pistolet sous la gorge de sa mère ; celle-ci réclame son internement. M. de Sartine préfère temporiser et apostille ainsi le placet : « Attendre et voir sa conduite, 25 mars 1764. » Et cependant il s’agit d’un sujet qui a déjà été interné sept fois. Lejeune réclame sans cesse son épée, mais on ne la lui rend pas car, écrit le commissaire à M. de Sartine, il « n’est point de ces hommes sensibles aux corrections et susceptibles d’amendement. En lui faisant rendre son épée, il oublierait bientôt la punition que sa désobéissance à vos ordres lui vient d’attirer ». En juillet 1764, on lui défend à nouveau d’aller chez sa mère. Il reste en liberté près de trois ans. En 1767, il vient à Antony, armé d’un fusil, demander les clefs de la maison de sa mère. « Je tremble pour demain », écrit le curé d’Antony, qu'il « étourdit de ses folies ». Il poursuit en justice l’interdiction de sa mère. Enfin comme il tient des propos injurieux contre les officiers de police, qu’il insulte journellement par les lettres les plus arrogantes et qu’il refuse de se rendre chez le lieutenant général, il est arrêté le 5 avril 1767. Sa femme avait, quelques semaines auparavant, fait une fausse-couche à la suite de ses mauvais traitements. Il est mis à Bicêtre (huitième internement). Sa mère étant décédée, 1l en sort le 21 juin pour vaquer à ses affaires de succession. À partir de cette date, nous ignorons ce qu'est devenu Lejeune (1).
Le correctionnaire suivant est un religieux « intrigant et l'esprit le plus dangereux ». Arrêté pour avoir fait à un Jeune homme des propositions infâmes, ce « corrupteur de la jeunesse » fut relégué à son prieuré. Quelques années plus tard, il est placé à Senlis. C’est un « mauvais sujet qui met tout le diocèse en combustion ». Il fut arrêté enfin une troisième fois pour escroquerie.
L'abbé DE LA SALLE, qui fut renfermé en septembre 1738 à Senlis, par ordre du roi, avait déjà été arrêté en 1731 pour homosexualité. Il était alors prieur d’une abbaye de Bénédictins dans le diocèse de Tarbes. Le lieutenant de police pense qu’ « un homme de ce caractère est très dangereux parmy des escoliers », et qu’il convient de le reléguer
(1) Arsenal, ms. 11230, f. 29, 31 ; 11396, £. 40-233. Cf. chap. V.
à son prieuré. C’est en vain que l’abbé demande un sursis de deux mois à cause d’un procès. L'ordre de relégation est expédié.
En 1738, l'évêque de Tarbes obtient contre lui un ordre l'empèchant de rentrer dans son diocèse où il cause du désordre, puis un ordre d’arrestation.
De La Salle est conduit, le 2 septembre, au Petit-Châtelet. L'’évêque demande qu’on prévienne le Supérieur de l'endroit où l’on enverra cet « esprit séditieux, que cet ouvrier ne manque ni de talents, ni même d’une certaine capacité, tout cela guidé par l'esprit le plus dangereux qui fut jamais, le plus propre à séduire ». On le transfère à Senlis. Il en sort le 6 novembre 1738, sur l’avis favorable de son évêque, « avec défense d'approcher à plus de vingt lieues de son diocèse et d'y tenter aucun établissement ecclésiastique ». Il semble que de La Salle soit resté à Paris, et qu'ayant « des mœurs corrompues, 1l ait vécu d'intrigues et d’escroqueries ». Il est arrêté à nouveau le 21 septembre 1741, pour avoir « logé et mangé longtemps chez un aubergiste sans le payer ». Il reconnaît sa mauvaise foi et sa mauvaise conduite, et implore sa grâce. On la lui accorde, le 26 octobre 1741, avec un exil à Bordeaux (1).
Dans le groupe des antisociaux, on peut encore ranger les criminels et délinquants suivants, bien que les renseignements soient très incomplets.
MouquEeT est transféré par ordre du Roi le 2 octobre 1729 de Bicêtre à Senlis. Il était accusé d’avoir assassiné sa servante. Il fut transféré à la Charité de Château-Thierry sur la demande du prieur qui ne reçoit pas volontiers cette catégorie de prisonniers (2).
Arrêté et conduit au For-Levêque en mai 1736, GossiNAT est un « homme fougueux qui avait donné trois coups d’épée à sa femme ». Sa sœur demande son transfèrement à Bicêtre, puis à Senlis (1736). Mais Gossinat proteste qu'on a surpris la religion du ministre ; deux enquêtes de police donnent des résultats contradictoires. La suite de cette affaire est en déficit (3).
Le sieur DE SAILLY est un fripon, un faussaire qui réussit à s'évader de Senlis :
Il avait été conduit, le 19 avril 1772, chez les Bons-Fils de Lille,
Arsenal, Archiv. Bastille, ms. 11064.
(1) Arsenal, ms. 11139, 11394. Cf. chap. X, Vie des pensionnaires de la Force. ) Arsenal, ms. 11323. Cf. chap. VII, Réclamations.
à la requête de sa femme et de son beau-père pour « inconduite et fabrication d’une fausse lettre de change de 21.800 livres dont il est convenu ». On le transfère au couvent des Cordeliers de La Garde « pour le rétablissement de sa santé ». Il s’en évade, mais est réintégré. L’intendant de Soissons mande au ministre Amelot que « sa famille a eu les plus justes motifs de solliciter des Ordres du roi pour le faire renfermer », mais que le Supérieur désire en être débarrassé, «la maison n'étant pas propre pour les personnes qu'il faut garder très étroitement », à moins « de le tenir dans une chambre humide et malsaine ». Le ministre avise’le Supérieur que Sailly lui a fait écrire une « lettre qui s’est trouvée fausse et qui tendait à obtenir la permission de se promener au dehors de la maison ». Puis il expédie à l’intendant les ordres nécessaires pour le transfèrement à Senlis (15 mai 1778.) Sailly réussit à s'évader de la Charité le 14 mars 1780 (1).
Notons encore divers correctionnaires :
DARDEL, curé de Pondron, « mauvais sujet, poursuivi par la justice », entré le 7 décembre 1782 par ordre du Roi. Sorti après deux ans de détention (31 janvier 1785), par ordre du roi (2).
LÉCLUZE, entré le 28 août 1778, sur ordre du Roi pour « libertinage, vols, ivrognerie ». Évadé le 22 septembre 1786 (3).
L'abbé Bouquet, Principal du collège de Bayeux, se fait complice des friponneries et des escroqueries de son fils naturel. Une lettre de cachet ordonne l’internement à Senlis de cet « homme très dangereux dans la société, qui déshonore son nom et son caractère de prêtre ».… (4).
La lettre ci-dessous de M. de Marville, lieutenant de police, au ministre Maurepas, donne quelques renseignements sur un jeune homme renfermé à Senlis pour fugue, cambriolage, escroquerie et faux :
« L'on a arrêté rue Dauphine un jeune homme qui se fait appeler le chevalier DE Paysac et se dit gentilhomme limousin. Il a 20 ou 21 ans, et n’est pas plus formé qu'un enfant de 14 ou 15 ans. Il s’est échappé de la maison paternelle, et, étant venu à Paris sans argent, il a fait rencontre d’un homme qui s’est pris d’affection pour lui, lui a prêté environ 30 pistoles et une partie de son logement dans un
(1) Archiv. Aisne, C. 677.
(2) Archiv. Aisne, C. 684. Cf. chap. V et X.
(3) Archiv. Senlis, et Archiv. préfect. de police.
(4) Arsenal, ms. 11454, année 1740. Cf. chap. V, Placement d'office.
hôtel garni. Cet homme étant sorti, Paysac a profité de son absence pour crocheter une armoire, et lui a pris de l’argenterie et quelques bijoux, qu'il a été vendre. Le particulier volé... en a parlé au jeune homme qui est convenu du fait. Il l’a fait arrêter et conduire en prison. M. le lieutenant criminel incline beaucoup pour que le procès de ce petit malheureux ne soit point suivi à la rigueur. » Il est renfermé par lettre de cachet, le 4 mai 1746, à Senlis. Là, il se rend complice d’escroquerie et de faux au détriment d’un autre pensionnaire. Il s’évade en août 1747, avec deux autres correctionnaires, mais est réintégré (1).
B) Les libertins. — La Charité de Senlis était aussi une «maison de pénitence et de correction » ayant pour fin l’amendement des jeunes libertins. Ce sont en général des jeunes gens de 17 à 25 ans, «enfants de douleur pour leur père et mère » (saint Vincent de Paul), qu’on peut considérer, suivant l’expression moderne, comme ayant agi «sans discernement ». On les «conduit à Senlis par forme de correction ». « L'assemblée de famille », effrayée par « l’insolence de leurs désordres », veut « les remettre dans le bon chemin », réprimer leur « dissipation de biens », leurs « dérèglements », leur « passion du jeu et du vin », leur « conduite scandaleuse », leur « friponnerie », etc. On trouve parmi eux des personnalités psychopathiques diverses : excitables,.… inadaptés,.… instables..… instinctifs,.… querelleurs,.… extravagants, etc. Pour sauvegarder à la fois leur propre intérêt ainsi que la « stabilité et l'honneur familial », pour éviter des « débordements » pires encore, enfin pour les « corriger », les parents n'avaient alors qu’un seul recours : obtenir de «l’autorité immédiate du Roi », de « la bonté du Roi », un ordre pour les renfermer. Un des devoirs du souverain n'est-il pas, au dire de La Bruyère, de « punir sévèrement les vices scandaleux » ? Le ministre Saint-Florentin écrit, le 6 octobre 1757 : « Il est de la bonté du Roi de contribuer à conserver l'honneur des familles en privant de la liberté. ceux qui font naître cette crainte par le dérèglement de leur conduite. » Parfois les motifs de la correction sont plus graves : il ne s’agit pas seulement « d’emportements de jeunesse ». Certains correctionnaires sont
(1) Leitres de M. de Marville, IT, p. 275, lettre du 8 avril 1746. Cf, chap. V et VIII, Evasions.
de « très mauvais sujets ». La « corruption de leurs mœurs », leurs « extravagances, leur vie errante et déréglée troublent le repos de la société et portent le déshonneur dans le sein des familles ». Ces « fléaux de leur famille et fléaux pour ceux qui s’en chargent » se rapprochent souvent des anormaux psychiques constitutionnels.
Si l’on veut apprécier équitablement les mesures de « correction paternelle » prises à l’égard des « libertins », il convient d'examiner les anomalies de leur état mental à la lumière de la clinique psychiatrique ; on évitera ainsi les lourdes méprises de nombre d’historiens. Il faut en outre tenir compte des conceptions et des préjugés de l’époque. Le sentiment de la « solidarité familiale » était alors poussé à l’extrême : toute une famille demeurait déshonorée par la faute d’un de ses membres, Aussi, le père de famille, en qui survivait l’autorité du paterfamilias romain, et, en son absence, l’assemblée des parents, avait le droit et le devoir de solliciter toute mesure ayant pour but de sauvegarder l’honneur du nom, d'éviter le déshonneur collectif. Le «chef de famille » implorait alors du Roi une «grâce » qui avait pour justification « de prévenir de plus grands malheurs ». Les placets des parents (cf. chapitre V) se ressemblent tous, ou presque tous : leur fils a été « chassé de son emploi » ; «il commet des emportements, des violences, des friponneries », il «est errant sur le pavé de Paris, il fréquente les jeux publics, mène une vie déréglée, crapuleuse, emprunte de tous côtés, vend ses habits, fait des vols », etc., et ces placets se terminent toujours par l’argument décisif : « il y a lieu de craindre des suites fâcheuses et qu’il ne déshonore sa famille ». On le voit, « la raison d’être de ces lettres de cachet est la conservation de l’honneur des familles ». C’est une « précaution, un acte personnel du souverain, une correction paternelle ». « Le Roi, écrit M. de Vergennes en 1781, par un effet de sa bonté paternelle, se prête à corriger pour empêcher la justice de punir » (1).
(1) « Ce qu’on appelle une bassesse, écrit Malesherbes, est mis au rang des actions que l’ordre public ne permet pas de tolérer... 11 semble que lhonneur d’une famille exige qu’on fasse disparaître de la société celui qui par des mœurs viles et abjectes fait rougir ses parents. »
Moreau écrivait en 1771 (Discours sur la justice) : « Une famille voit croître dans
Ajoutons que ces mesures ont un rôle des plus importants : du point de vue de la prophylaxie de la criminalité juvénile. On verra, au chapitre V, les garanties qui présidaient à l’expédition des lettres de cachet (1).
Voici quelques « observations » de libertins
Augustin DE La BARRE, âgé de 18 ans, lieutenant, a été chassé de l’armée pour sa mauvaise conduite. Il vit d’expédients sur le pavé de Paris, « fait des dettes et des vols, vagabonde et ne fréquente que des gens suspects ». Sa mère, redoutant « qu'il ne déshonore sa famille », obtient une lettre de cachet, après vérification par un commissaire « de la vérité des faits » allégués. Renfermé à Senlis, en février 1733, il en sort deux mois après par ordre du roi du 30 avril (2).
TAVEAU DES GRANGES est un jeune prêtre de 28 ans, instable, débauché et ivrogne. Ses parents, alarmés, adressent un placet « afin d'interrompre le cours de ses débordements.. Il ne porte aucun respect au père et à la mère, même jurant après eux ». Placé dans vingt maisons différentes, il n’a pu y rester à cause de ses débauches ; « il a dépensé plus de dix mille écus à ses parents, a vendu tout ce qu'il a pu pour subvenir à ses dérangements ; il exige de l’argent par violence ; il y a lieu de craindre qu’il ne déshonore père et mère et que les suites n’en soient funestes ». Interné par ordre du roi, après enquête, il sort après deux ans et demi de séjour, sur la demande de sa mère, ayant « donné des marques d’une conduite différente de celle qu'il a ecydevant menée..., 1] paraît entièrement rentré en luy-même » (3).
J. B. Doré, âgé de 17 ans, est renfermé à Senlis, en 1730, par
son sein un lâche individu, tout prêt à la déshonorer. Pour le soustraire à la flétrissure, elle se hâte de prévenir, par son propre jugement, celui des tribunaux, et cette délibération familiale est un avis que le souverain se doit d'examiner avec faveur. »
Le chancelier Maupeou, en 1774, s'exprime ainsi : « Le Roi, qui ne saurait être plus sévère que la loi, peut frapper en père ceux que condamnerait sa justice. La clémence est la vertu propre des Princes, et c’est dénaturer leur Gouvernement que d’y vouloir toujours soumettre aux formes judiciaires l'exercice de la puissance publique. L'intérêt de tous demande qu’il existe un pouvoir qui corrige, dans certains cas, ce que la loi punirait plus durement et qui mette à la place des échafauds et de la fiétrissure, la perte de la faveur ou de la confiance, la privation momentanée de la liberté, en laissant au citoyen, avec tous ses droits, l’espoir de rentrer dans ses avantages perdus. » (Cité par F. Piétri, La Réforme de l’État, p. 257, 263, 265). Cf. Funck- Brentano, L’Ancien régime, p. 315 et Lettres de Cachet ; Joly, Leïtres de Cachet, p. 20, 22, 25, 33 ; Clément, p. 363, et André Chassaigne.
(1) Actuellement le père de famille peut, sans les garanties de la procédure des lettres de cachet, faire détenir pendant un mois un enfant âgé de moins de 16 ans en cas de « sujets de mécontentement très graves sur sa conduite ».
Pour les enfants de 16 à 21 ans, le père doit requérir la détention du président du tribunal. La durée de la détention peut être de six mois (Code civil, art. 375-378)
(2) Arsenal, ms. 11228, f. 5. Cf. chap. V, Placet.
(3) Arsenal, ms. 11300. Cf. chap. V, Placei et la lettre de cachet, sept. 1735.
ordre du Roi. C’est un instable avec « mauvaises inclinations qui le portent à toutes sortes de débauches et au vol ». Il en sort après dixhuit mois de séjour. Il s'engage, mais retombe dans le désordre et déserte. Interné à Bicêtre en 1732, il est transféré ensuite à Saint- Lazare où il donne des preuves de sa perversité. Rendu à la liberté, il est de nouveau arrêté en mars 1734 (1).
L'abbé PIERRE MONNET-DESPORTES « a, dès sa première jeunesse, causé des chagrins considérables à ses père et mère. Il a toujours été le fléau de sa famille depuis le plus petit âge. Sa conduite a été persévéremment dérangée ». Entré chez les Oratoriens, on ne l’y garde que par égard pour ses parents, mais on finit par le chasser. À 25 ans, son père l’envoie en Louisiane. Il y continue sa vie extravagante, puis revient en France malgré l'interdiction paternelle. Son père le fait (vers 1731) placer à Senlis « en correction ». Après une année de séjour, il s’'évade. Peu après, son père meurt ; rien ne le retient plus : il vole sa mère, la frappe, l’injurie, lui dit qu'il la fera saisir et vendre. « C’est un mauvais sujet dans toute l’étendue du mot », dit un rapport de police. Sa mère obtient un ordre pour « inconduite caractérisée » et le place à nouveau à Senlis (1751) ; il a 49 ans. Trois ans après, sa mère étant morte, on lui accorde sa liberté. De nouveau, c’est une vie « dérangée, vagabonde, crapuleuse et fainéante ; il fait un usage odieux de son argent ; … écrasé de dettes, il ne subsiste que par le secours de son frère dont il ne respecte même pas le caractère sacerdotal ». Il fait une tentative de suicide qui n’est pas la première : «il avait voulu se défaire, s’était coupé l’un et l’autre bras, s’était enfoncé un couteau dans le ventre et regardait couler son sang sans douleur et avec indifférence ». Sous le prétexte d’une partie de campagne, son frère le place à l’abbaye d’'Hyvernaux, comme pensionnaire libre (1772). Mais trois semaines plus tard, un ordre du Roi l’y « confine ». Là, il ne cesse de récriminer contre sa famille, même contre son père — décédé il y a vingt-sept années — et, dans de longs mémoires aux autorités, il expose ses doléances : « son frère (qu’il compare à Catilina), l’a toujours envié et jalousé ; il excite les religieux contre lui afin qu’on le traite sans ménagement et qu’on le réduise au pain et à l’eau ». Il finit cependant par s’amender, car les religieux, en 1775, assurent qu'il « tient une conduite sage et réglée » (2).
CHARLES MaiLLor, âgé de 18 ans, est enfermé en juin 1729, à Senlis, par ordre du Roi, sur un placet des parents : « Il ne s’applique qu’au jeu, à la fainéantise et à la débauche et méprise totalement les conseils du suppliant. » Il s’évade au bout de cinq semaines. Son père le reçoit dans l’espérance de le faire changer de conduite, mais il
(1) Arsenal, ms. 11092. Cf, chap V, Placet des parents, et chap. VII. (2) Arsenal, ms. 12401, 12434, Placet, rapport de police, ordre de capture, ordre pour retenir, lettres du pensionnaire.
continue à fréquenter des libertins. Son père supplie quelques mois après qu’on l’enferme à Bicêtre ; il y reste du 26 décembre 1729 au 11 avril 1730, date à laquelle il sort pour être remis à un capitaine au régiment de Saillan qui l’a engagé (1).
Henry Maupas fut placé à Bicêtre en 1737 à l’âge de 29 ans. « Sans honneur et sans sentiment, il s’est livré à toutes les passions les plus basses et les plus viles. » Sa famille (mère, frère, sœur, cousin germain) obtient son transfèrement à Senlis, en septembre 1738, pour lui éviter la promiscuité de Bicêtre, « car le mauvais exemple qu'il a dans cette maison fait appréhender qu'il ne devienne encore plus libertin ». Sa sortie fut accordée en mars 1740, sur la demande de sa mère et les « bons témoignages » du prieur (2).
Le Baïzui DE MÉNAGER est interné à Senlis en 1775, par ordre du roi pour « inconduite ». Après un séjour de cinq ans, il est transféré à Notre-Dame-de-La-Garde. Là, il se plaint d’être retenu par « l’antipathie outrée de sa femme et l’avarice de son frère ». Comme sa conduite est « passable », il est rendu à la liberté sur l’avis favorable du subdélégué (1789) (3).
PIERRE GAUTIER est un débauché et « dissipateur de ses biens ». Le placet, signé par sept parents, expose « qu’il est actuellement tout nu par suite de débauche outrée » et qu’il a 30.000 livres de dettes. Le commissaire Tapin, chargé de l’enquête, rend compte qu'il « est plongé dans toutes sortes de débauches les plus criminelles ». Renfermé à Senlis par ordre du Roi, le 19 mai 1738, il est rendu à la liberté le 26 juillet 1739. Il fut détenu ultérieurement à plusieurs reprises (4).
DE JuLy, âgé de 2? ans, est un fripon, chassé des gendarmes écossais, « vivant sur le pavé de Paris dans un libertinage affreux, mauvais et dangereux sujet, essayant de tirer de l’argent par tous les moyens (carambouillage, etc.), fabricateur de faux écrits, capable de tout entreprendre pour se déshonorer ». Il est emprisonné au For-Lévêque, le 10 juin 1747, pour injures et port illégal d’uniforme. Sa mère sollicite son transfèrement à Senlis. Le commissaire enquêteur confirme « les mauvaises manœuvres du mauvais et dangereux sujet, capable de se porter à toute extrémité ». À Senlis, il réussit à faire signer à un aliéné de faux billets à ordre antidatés. Il s’évade avec deux autres pensionnaires, est réintégré, puis rendu à la liberté le 3 juin 1748, sa mère ayant demandé sa liberté « parce que le prieur l’assure qu’il promet de se mieux comporter à l'avenir ». Arrêté de nouveau peu après, il est détenu trois mois au For-Lévêque (5).
(1) Arsenal, ms. 11060. Cf. le Placet des parents, chap. V.
(2) Arsenal, ms. 11365. Cf. chap. V, Transfèrement, et chap. VIII. (3) Archiv. Aisne, C. 696, 699.
(4) Arsenal, ms. 11389. Cf. chap. V, Placet.
(5) Arsenal, Arch. Bastille, ms. 11617. Cf. chap. V, Place.
Il n’y a point que de «très mauvais sujets », que des anormaux constitutionnels, parmi les prisonniers de famille. On y trouve aussi des jeunes gens non foncièrement pervers, mais dont un déséquilibre passionnel a troublé le comportement : adolescents que leurs « passions fougueuses », la « rage et la fureur du jeu » ont fait s’écarter du droit chemin ; débauchés, ivrognes, dissipateurs, jureurs, dans les désordres de qui il y a plus de suggestibilité de la volonté, de « légèreté d'esprit, d’inconstance », « d’esprit de libertinage et de fainéantise » (d’Argenson), que de malignité ; « esprits faibles », dociles aux influences pernicieuses, etc. (1). Pour les « emportements de jeunesse », les « égarements et dérangements de conduite » de ces chevaliers des Grieux que l’amour de quelque Manon à poussés à commettre des « bassesses », une retraite de quelques mois dans le calme de la Charité est un remède souverain « aux tempêtes des passions ». « L’éloignement des mauvaises compagnies », le temps, l'isolement, le traitement moral, l'influence de la religion, l'intimidation rétablissent l'équilibre mental passagèrement compromis par un état passionnel intense et obsédant, par la contagion des mauvais exemples. Les religieux, les parents
reconnaissent alors que la « correction a eu un effet salutaire », et le libertin amendé et repentant est rendu à la liberté (2). Tel est le cas suivant :
François Dionis DU SÉJOUR a été conduit à Senlis à cause du dérangement de sa conduite, sur la demande de ses oncles et de son tuteur, en vertu d’un ordre du Roi du 26 septembre 1756. Quelques mois après, en juin 1797, sa famille adresse au lieutenant de police un placet pour le faire passer de la Force « au costé de bonne volonté ». Enfin Dionis s'étant amendé, sa sortie est réclamée par un placet signé de sept parents. Mais comme ils craignent l’influence des mauvaises compagnies, « ils supplient Sa Majesté de l’exiler en la ville de Chartres, où il sera sous les yeux d’un parent, chanoiïne ». Le roi signe un ordre de sortie et un ordre d’exil, le 2 octobre 1757. Dionis est autorisé, deux mois plus tard, à revenir à Paris (3).
(1) R. d’Argenson parle de libertins « dont la vivacité naturelle a besoin d’être amortie par une correction de quelques mois » (Rapports, p. 179).
(2) Nous n'avons pas trouvé, comme à Saint-Lazare, un seul exemple de détention pour empêcher un mariage « scandaleux », « déshonorant », « inégal », ou ne convenant pas aux parents.
(3) Bibl. Arsenal, ms. 11928. Cf. chap. VIII, Sortie conditionnelle.
C) Les disciplinaires. — Dans ce groupe nous rangeons les pensionnaires détenus par mesure disciplinaire (discipline militaire, religieuse, etc.). Il s’agit d'officiers ou d’ecclésiastiques qualifiés « esprits intrigants, séditieux », que, sur la demande de l'autorité militaire ou de l’administration diocésaine, on envoie à Senlis pour quelque temps dans l’espoir que « Pennui de leur pénitence » les corrigera (1). Ces mesures disciplinaires ne peuvent d’ailleurs être exécutées sans un ordre du Roi.
LÉPICIER, clerc de la fabrique de la paroisse Saint-Jean-en-Grève, « refuse les choses nécessaires pour un convoi », et « des propos indécens accompagnent ce refus scandaleux ». L’archevêque propose la relégation à Senlis de ce « mauvais sujet ». « Le Roi, écrit le ministre, à qui j'ai rendu compte de cette proposition, l’approuve »; on expédie à Lépicier l’ordre de se retirer dans la maison de Senlis, le 22 septembre 1754. Il donne sa soumission au bas de la copie de cet ordre qui lui est signifié et se rend à Senlis, en octobre. Le prieur lui accorde uxe « honnête liberté ». Le 3 mai 1757 il s’évade. En octobre il réintègre la maison en se présentant de lui-même. Lépicier que le ministre croit « assez puni » est mis en liberté en février 1758 par un ordre du Roi révoquant sa lettre de cachet (2).
Plusieurs de ces disciplinaires seraient d’ailleurs peut-être mieux à leur place dans les groupes des déséquilibrés, des aliénés.
Tel LEcLERC-DUFRESNE, capitaine au régiment d'infanterie du Roï, embastillé par discipline militaire, puis transféré quinze jours plus tard à la Charité de Senlis, en raison de son état mental. Il avoue ses fautes « qu’il a su expier », se dit « persécuté à tous égards par la mauvaise fortune » et déclare qu'il « ne connaît pas d'homme qui ait plus de talent que lui pour la guerre » (3).
(1) Notes de d’Argenson, p. 28. Cf. Placement d'office des ecclésiastiques, chap. V. (2) Bibl. Arsenal, ms. 11869. Cf. chap. V et VIII. (3) Bibl. Arsenal, ms. 11716 et Arch. préf. police, année 1751.