‹ La Charite Privee a ParisChapitre 1 sur 39 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

pétuel. L’exaltation des grands cœurs est permanente, je le sais depuis que je vous ai regardée vivre ; l’immolation de soi-même est une volupté pour l’âme des mères, vous me l’avez appris sans me le dire.

La croyance en des destinées futures vous a fait apercevoir, au delà de nos misères, l’éternelle justice réunissant dans le repos ou dans la clarté ceux qui se sont aimés ici-bas à travers les larmes. Sans cette vision toujours présente à vos yeux, sans cette promesse, sans cette certitude, n’auriez-vous pas sombré dans le désastre? auriez-vous, à chaque heure, retrouvé des forces dont vous sortirez victorieuse?

C’est la foi qui vous a soutenue, cette foi qui complète les meilleurs d’entre nous en leur donnant ce je ne sais quoi où ils trouvent plus de perfection, une grâce attendrie et un désintéressement que vainement peut-être on chercherait ailleurs. C’est par elle que vous êtes fortifiée d’une espérance qui ne sera pas déçue, qui bientôt sera la réalité, apportant, avec l’oubli des angoisses passées, la récompense de ce dévouement que je ne cesse d’admirer et qui a fait de moi,

Madame,

le plus respectueux de vos serviteurs M. I).

Janvier 1885.

AVANT-PROPOS

Les lecteurs se rappelleront peut-être que j’ai parlé de l’Assistance publique à Paris1; j’en ai décrit l’organisation, démontré le mécanisme, raconté les bonnes œuvres ; je ne lui ai pas ménagé la vérité, — les éloges, — et j’ai expliqué comment elle parvient à atténuer en partie les maux qu’elle a mission de soulager. L’Assistance publique est une institution sociale ; elle fait œuvre de charité, nul n’en doute ; mais elle fait surtout œuvre de salut public en recueillant les malades, en internant les fous,, en accordant l’hospitalité aux infirmes, en adoptant les enfants abandonnés, en distribuant des subsides aux indigents que la misère ou la paresse poussent à la mendicité dans les rues. Que sont les millions qu’elle dépense en regard des périls que créeraient à la sécurité de Paris les trois cent cinquante mille individus qu’elle secourt tous les ans? Le jour où l’Assistance publique disparaîtrait, les trottoirs seraient envahis par les infirmes, les maladies épidémiques s’empareraient de la ville, l’infanticide étranglerait les nouveau-nés illégitimes, et l’émeute enfoncerait la porte des boulangers. En ne marchandant pas trop les ressources de sa bienfaisance, la ville de Paris protège les misérables et se protège elle-même.

1. Voir Paris , ses organes , ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle ; 6 vol. Hachette. Tome IV : l'Assistance publique, les Hôpitaux, les Enfants trouvés , la Vieillesse , les Aliénés.

AVANT-PROPOS

L’acte est bon, mais il est imposé par la prudence et par le souci de la conservation personnelle. Le budget de l’Assistance publique, qui paraît considérable, est modique et insuffisant quand on le compare à la somme des besoins auxquels il doit répondre. Tel qu’il est néanmoins, il représente un instrument de préservation; c’est le gâteau de miel; il ne rassasie pas Cerbère, il l’apaise1.

L’Assistance publique est habile ; elle a pratiqué les hommes, elle les connaît, elle a pu apprécier leurs bonnes et leurs mauvaises qualités ; elle utilise les unes et les autres; aux dons qu’elle reçoit, elle met une étiquette qui n’a rien de platonique. Elle sait que la vertu abstraite est rare et que l’on aime à jouir du bénéfice de ses belles actions. Cela est naturel; Dieu me garde de blâmer les personnes généreuses que leur générosité rend célèbres! 11 y a bien des asiles, bien des maisons de refuge, bien des retraites hospitalières, bien des hôpitaux même qui n’existeraient pas si le nom des fondateurs, gravé sur le marbre en lettres d’or, ne resplendissait au fronton des édifices et n’apprenait à tous qu’un personnage charitable a consacré, par testament, ses richesses posthumes au soulagement des malheureux. Ceux-ci en profitent; que le bienfaiteur soit béni !

Peut-on dire d’une façon absolue que la vraie bienfaisance est la bienfaisance anonyme? Je ne sais; en tout cas, elle est plus méritoire, elle ne trouve qu’une récompense intime et dont nul n’est témoin. Il me semble que l’ombre qui enveloppe une bonne action la rend meilleure et lui donne une chaleur dont les

1. Pour l’exercice de 1881, la dépense de l'Assistance publique s’est élevée à 36 674 915 fr. 59. Le nombre des administrés traités dans les établissements a été de 150 699 ; celui des individus secourus à domicile de 213 900. Soit Un total de 354 599,

AVANT-PROPOS

cœurs sont réconfortés. Il y a des femmes du monde, jeunes, jolies, faites pour tous les plaisirs, habituées à tous les luxes, sollicitées par tous les enivrements, qui visitent les pauVres, soignent les malades, bercent les enfants sans mère et ne s'en vantent pas. On dirait qu’elles sont fortifiées par le mystère môme de leur dévouement; au milieu des tentations qui les assaillent, elles traversent la vie sans faillir, soutenues par l’énergie intérieure qui les a faites charitables et discrètes. Au temps de ma jeunesse, il en est que j’ai surprises cheminant dans la voie douloureuse où chacune de leurs stations était marquée par un bienfait. De loin, me dissimulant, je les ai suivies; j’ai pénétré après elles dans les bouges où elles étaient entrées comme un rayonnement et j’y retrouvais quelque chose de la lumière qui les environnait. Plus d’une fois, il m’est arrivé de les rencontrer le soir, dans un salon, sous la clarté des lustres, enjouées, spirituelles, plaisantes, aimant à plaire, conservant dans le regard, dans le sourire, cette sérénité qui est le parfum de l’àme satisfaite d’elle-même. Elles gardaient si bien leur secret que, pour plus d’une, nul ne l’a jamais soupçonné.

Ces actes de charité individuelle sont nombreux à Paris; on les ignore; la multitude n’a point le loisir de s’arrêter et de regarder de quelles mains tombe l’aumône; à peine sait-elle qu’il existe des œuvres de charité collective où les grandes misères sont pansées et où chaque jour la foi renouvelle le miracle de la multiplication des pains. Ces œuvres appartiennent essentiellement à ce que j’appelle la bienfaisance anonyme; les personnes qui l’exercent, — hommes et femmes, — ont abandonné leur nom du monde pour adopter un nom de vocation. D’où viennent les dons, les largesses, — ce mot n’a rien d’excessif, — qui

AVANT-PROTOS

permettent de recueillir les vieillards, de soigner les incurables, de ramasser les enfants perdus? Nul ne le sait; le nom d’aucun bienfaiteur n’est jamais prononcé. Tout ce que je puis dire, à l’éternel honneur de ce Paris futile, vaniteux, prévaricateur, c’est qu’en matière de charité il est admirable. Un seul journal, le Figaro , a, dans l’espace de dix ans, reçu par souscription et distribué en bonnes œuvres la somme de 5 541 065 francs.

Instituts de bienfaisance anonyme, œuvres de la charité privée, c’est ce que je voudrais étudier aujourd’hui, sans parti pris d’opinion, sans esprit de propagande, je me hâte de le dire, afin que le lecteur ne se méprenne point sur mes intentions : je ne suis pas de ceux que la foi a touchés. Il n’est pas accordé à tout le monde d’avoir la foi, mais il est imposé à chacun de ne point troubler la foi d’autrui. L’homme qui veut me forcer d’aller à la messe, celui qui veut m’empêcher d’y aller, me sont également odieux. La vie conventuelle, la vie de régiment, la vie solitaire est un besoin pour certaines âmes. Ce besoin est respectable et ce n’est mettre ni les lois ni la sécurité sociale en péril que de le laisser s’exercer en toute liberté ; y porter atteinte, c’est faire acte de tyrannie, — j’en suis fâché pour les fauteurs de la libre pensée, — c’est faire acte d’inquisition. Lorsque les girondins voulurent contraindre Louis XY1 à renvoyer son confesseur et que Guadet écrivit à ce sujet une lettre que les ministres devaient signer, Dumouriez déclara que le roi pouvait prendre un iman, un rabbin, un papiste ou un calviniste pour diriger sa conscience sans que personne eut le droit d’y faire objection1. Si j’avais été présent à la délibération, je me serais associé à la déclaration de Dumouriez.

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