‹ La Charite Privee a ParisChapitre 2 sur 39 · cle Vallce, André Chénier et les Girondins , p · texte numérisé non relu

cle Vallce, André Chénier et les Girondins , p

AVANT-PROPOS

J’étudierai les œuvres dont j’ai à parler, avec respect, mais avec une indépendance absolue; je ne leur demanderai pas compte de leurs croyances, mais je regarderai leurs actions, et si leurs actions sont louables, je les louerai. Je recherche comment on fait le bien, quel bien l’on fait : rien de plus. On dit que cette charité est inspirée par une foi aveugle, que cette foi s’appuie sur des textes prétendus révélés qui fourmillent de contradictions : qu’importe? je ne m’en inquiète guère; ceux qui croient sont heureux et j’envie leur bonheur. Si leur croyance est une erreur, que cette erreur soit glorifiée, puisqu’elle les sollicite à secourir les misérables, ;'i calmer la souffrance, à rendre l’espoir aux désespérés. La foi n’est pas justifiée par la science; c’est trop heureux, car la vérité scientifique d’hier est l’erreur d’aujourd’hui; la science ne console pas, c’est la religion qui console. Bailler Dieu, nier Dieu, c’est facile et même un peu suranné. 11 ne faut point demander à un homme quel Dieu il sert, mais quelles actions lui impose son Dieu. Si ces actions sont irréprochables, si elles sont désintéressées, si elles sont hautes, je m’incline devant cet homme, je ne pense pas à le plaisanter de son Dieu et je le lui envie.

Qui me pousse à entreprendre ce nouveau travail, à rassembler des chiffres, à faire encore des enquêtes? L’esprit de justice, l’esprit de contradiction? je n’ai pu le définir : l’un et l’autre sans doute. Il me semble que l’heure est propice; l’inquisition s’est faite « laïque et obligatoire », comme renseignement, qui, en invoquant le principe de liberté, démontre qu’il n’aime point la concurrence. On s’est donné le luxe d’un peu de persécution, persécution sans effusion de sang, je le reconnais : on n’a convié personne au chemin de ronde de la Grande-Roquette, ni à la rue Ilaxo; mais perse-

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cution cruelle, car on a frappé des âmes qui en restent désorientées; on a dispersé des hommes qui se plaisaient à vivre les uns près des autres, chassé loin des hôpitaux la consolation qui apaisait la souffrance ; on a enlevé des écoles l’image du Juste injustement condamné; on a été brutal, on a été bête. Des congrégations contemplatives et enseignantes ont été expulsées; il subsiste encore des congrégations charitables ; dépêchons-nous de les faire connaître, avant quelles ne soient dispersées à leur tour et qu’elles ne soient contraintes d’abandonner les épaves sociales qu’elles ont recueillies et devant le nombre desquelles l’Assistance publique se sentirait impuissante.

Une parole mauvaise a été prononcée qui sert de mot d’ordre dans cette campagne entreprise contre les œuvres de la foi; on a dit : « Le cléricalisme, c’est l’ennemi. » On se paye de mots, comme toutes les fois que l’ignorance gouverne. C’est là une phrase à effet, une phrase de rhéteur qui veut donner quelque pâture à la crédulité publique et qui, pour diriger l’attention loin de ses actes personnels, désigne à la haine des badauds les hommes auxquels il est interdit de se défendre : « Pierre, remets ton glaive au fourreau! » On a triomphé ; on a vaincu des jésuites, des oblats, des dominicains; on a conquis quelques écoles où des Sœurs de Charité enseignaient ténébreusement à des petites fdles qu’il faut être docile, laborieux et véridique. Celui qui a prononcé ce mot que tant de commentaires ont dénaturé, est mort à l’âge même de la pleine possession de soi-même et de la maturité. Ses obsèques ont démontré comment il fallait interpréter sa parole : nul prêtre n’a prié sur sa dépouille, toutes les superstitions étaient derrière le char funèbre, mais la religion en avait été éloignée. Je scandaliserai peutêtre ses amis, en leur disant qu’une messe perpétuelle

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a été fondée pour le repos de son âme. L’intention est bonne; qu’elle soit excusée!

Le cléricalisme est-il vraiment l’ennemi? Je suis un trop pauvre sire pour décider la question ; mais ce que j’affirme, c’est que, pour les nations comme pour l’homme, le spiritualisme, c’est la vie, et que le matérialisme, c’est la mort. Donner à l’âme une existence transitoire, la réduire aux luttes, aux déceptions de la vie actuelle, la faire périr en même temps que la matière qui l’enveloppe et qu’elle illumine, lui défendre d’espérer une récompense, lui interdire de redouter un châtiment, lui promettre le néant, la rendre inférieure aux molécules du monde physique qui se transforment et ne disparaissent jamais, c’est chasser de l’homme le souffle inspirateur et c’est le condamner à la bestialité. Dieu est une hypothèse; soit! mais le néant aussi est une hypothèse; qu’il me soit permis de choisir entre les deux, de croire que j’emporterai au delà du tombeau la responsabilité de ma vie et de chercher à entrevoir les clartés éternelles. Il ne faut point les éteindre; lorsque le phare n’est pas allumé pendant la nuit, les vaisseaux font naufrage. On a mené grand bruit, je ne l’ignore pas, autour de la parole de Broussais : « J’ai disséqué bien des cerveaux, et je n’y ai jamais trouvé d’âme. » Le mot est sans portée. Broussais n’a point trouvé d’âme en disséquant des cerveaux, pas plus qu’il n’a trouvé de regard dans l’orbite des cadavres que son scalpel a interrogés. George Sand a écrit : « Je ne connais qu’une croyance et qu’un refuge : la foi en Dieu et en notre immortalité; mon secret n’est pas neuf, il n’v a rien autre1. » Non, certes, le secret n’est pas neuf; si vieux qu’il soit, il peut servir encore et l’on n’a pas trouvé mieux.

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