CHAPITRE VI
Anne Bergunion, née à Paris le 29 février 1804, fut la fondatrice et la première supérieure de l’œuvre que je vais essayer de faire connaître. De petite famille bourgeoise, elle paraît avoir fait, dès l’enfance, l’apprentissage d’une économie que la médiocrité de sa fortune rendait nécessaire. Elle était pieuse, avec des exaltations de foi qui l’entraînaient à des excès de dévotion dont sa santé naturellement délicate eut souvent à souffrir. Au milieu de notes manuscrites, un peu confuses, concernant ce que l’on pourrait appeler sa biographie apostolique, je crois définir que, lors de sa première jeunesse, elle fut atteinte de désordres dans la région du cœur qui lentement, mais infailliblement, produisirent la maladie dont elle mourut en 1863. Pendant tout le cours de son existence, elle a été dolente, mais les défaillances de la matière n’ont jamais attiédi l’énergie de sa volonté et la chaleur de sa foi. Elle aima Dieu par-dessus tout, et c’est pour mieux lui plaire qu’elle se consacra au soulagement, au service d’une des infirmités les plus implacables dont l’humanité soit affligée. Elle se crut « appelée »
et de cette croyance découla l’idée d’une création où bien des malheureuses, closes à la lumière, exclues de la vie collective, ont trouvé des secours, le repos et les ressources morales de l’existence en commun.
Il me semble découvrir en elle un contraste qui l’amènera progressivement à fonder l’œuvre dont elle est la mère : elle est à la fois contemplative et active. Elle rêve le calme du cloître, le silence, la marche muette dans les grands corridors, les prosternations prolongées devant la lampe perpétuelle, les litanies se répondant de stalle en stalle et la cloche des matines qui chasse les songes pour éveiller la vision des immortelles délices; en même temps elle aspire vers le don de soi-même aux autres, vers le travail de la main, vers l’occupation permanente et l’accumulation de labeurs qui font la journée trop courte et la nuit trop longue. Entre ces deux courants contraires elle me paraît avoir oscillé longtemps ; ce fut le premier qui l’emporta et qui la poussa au couvent de la Mère de Dieu à Versailles, où elle entra dès l’âge de seize ans, malgré l’opposition de sa famille. Elle n’y resta que pendant huit mois ; sa mère la rappela si impérieusement, qu’il fallut obéir. Elle ne devait plus retourner dans la congrégation d’où elle avait espéré ne jamais sortir; sa mère affaiblie, en partie paralysée, réclamait ses soins, et un de ses frères lui avait légué en mourant une petite fdle, orpheline, âgée de trois ans, à qui elle allait se consacrer. Elle avait alors vingt-huit ans ; elle était de santé tellement chétive, que plusieurs fois elle reçut les derniers sacrements.
Pour des causes que j’ignore, la gêne, ou peu s’en faut, était entrée dans la maison ; pendant les années 1855, 1856 et 1857 il n’y a d’autres ressources que celles du travail d’Anne, qui est sur pied le jour, afin de soigner sa mère malade, élever sa nièce, faire le
ménage, et qui reste à la besogne presque toute la nuit pour mener à bonne fin l’ouvrage qu’on lui a confié et gagner l’argent nécessaire à la subsistance de trois personnes. Ces heures-là ont été dures, et loin de laisser dans son cœur quelque levain d’amertume, elles n’ont fait que développer sa commisération pour les malheureux. Son désir de soulager la souffrance était tel, qu’elle n’hésita pas à accepter les propositions de la présidente d’une association charitable qui la priait de se charger de petites filles abandonnées et de les instruire. Elle était ingénieuse, tenace et douée d’un esprit d’uutorité qui s’exerçait par la douceur. Elle réussit ainsi à créer un atelier où douze jeunes ouvrières travaillaient sous sa surveillance. Elle s’était mise en relation avec des entrepreneurs de lingerie ; dans l’ouvroir, on priait beaucoup, on besognait encore plus et, sans trop de peine, on parvenait à gagner le pain quotidien.
En 1845, Anne Bergunion perdit son père et elle se sentit reprise par les idées monastiques qui l’avaient assaillie au temps de sa jeunesse ; elle confia son ouvroir à une femme sûre et entra au Sacré-Cœur. Elle ne semble pas y avoir rencontré ce qu’elle cherchait ; au lieu du repos intérieur qu’elle espérait, elle n’y trouva que le trouble et une sorte de regret inconscient de sa vie active. Sa santé s’affaiblissait de plus en plus ; malgré des dispenses souvent renouvelées, et qui touchaient même les abstinences du vendredi saint, elle souffrait; se reconnaissant impropre au mode d’existence qu’elle avait rêvé, elle céda aux observations de ses frères, abandonna la maison cloîtrée reprit la direction de son ouvroir. Sans qu’elle s’en doutât, elle venait de mettre le pied sur la voie où son activité, sa charité et sa foi allaient pouvoir s’exercer en toute plénitude.
Elle demeurait alors dans la rue des Postes, qui est aujourd’hui la rue Lhomond; son appartement, assez ample, était une sorte de salle d’asile, où elle façonnait les jeunes filles à la vie laborieuse, œuvre méritoire où elle me paraît avoir été encouragée et patronnée par le docteur Ratier, qui était un homme de bien dans la haute acception du terme. Médecin du collège Rollin et du bureau de bienfaisance du XIIe arrondissement, alors l’un des plus pauvres de Paris 4, il s’était pris de compassion pour les aveugles et réunissait chez lui, dans son petit appartement de la rue de l’École Polytechnique, huit garçonnets et quatre fillettes privés de la vue, auxquels il donnait quelques éléments d’instruction ; il cherchait à leur occuper l’esprit et les mains. Les enfants trop jeunes ou d’intelligence trop obtuse pour être admis à l’Institut des Jeunes-Aveugles étaient certains de trouver un refuge auprès de lui et d’être accueillis avec paternité. Est-ce lui qui le premier engagea Anne Rergunion à recevoir des jeunes filles aveugles dans son atelier de lingerie? Est-ce Anne, — Annette, comme on la nommait familièrement, — qui, poussée par l’ardeur de sa charité, leur ouvrit sa maison? Je ne sais; le point est douteux et je n’ai pu l’éclaircir.
Un incident, dont les conséquences ont été fécondes, fut le début des modifications qui donnèrent à l’ouvroir une importance capitale en le spécialisant. Le secrétaire de la Société de patronage des aveugles entendit parler de Mlle Rergunion, de son atelier, de la discipline maternelle qui y régnait et il pensa que là il pourrait trouver pour les infirmes dont il était le protecteur des conditions d’existence qu’il avait vainement cherchées ailleurs. L’Institut des Jeunes-Aveugles, admi-
1. Le XIIe arrondissement comprenait alors les quartiers Saint-Jacques, Saint-Marcel, du Jardin du Roi qj de l’Observatoire.
nistrativement rattaché au ministère de l’intérieur, accepte l’enfant vers l’âge de dix ans et, sauf des exceptions assez rares, le congédie lorsqu’il a atteint sa dixhuitième année. Dès lors les jeunes fdles aveugles, adultes, munies d’un métier insuffisant, parfois sans famille, sont rejetées sur le pavé, où elles deviennent ce qu’elles peuvent, des mendiantes ou moins encore . La Société de patronage fait de son mieux pour les caser, pour les pourvoir d’une situation tolérable ou tolérée; mais bien souvent ses efforts sont infructueux et la pauvre infirme s’en va à tâtons dans la vie, tombant et ne se relevant plus, heureuse d’être admise aux Quinze- Yingts lorsqu’elle a dépassé l’âge de quarante ans. La charité animée par la foi pouvait seule s’employer à sauvegarder ces infortunées.
Ce fut un de mes anciens camarades de collège, Edouard Pélicier, alors secrétaire adjoint de la Société de patronage, qui, accompagné de sa mère, se chargea de la négociation ; il la brusqua et amena deux filles aveugles chez Anne Bergunion avant même qu’elle eût définitivement répondu aux propositions qui lui étaient faites. — Je retrouve la date et les noms : Octobre 1850, Antoinette Moquiot et Amélie Pelle. — Elle devait loger, nourrir, entretenir chacune de ces malheureuses et leur enseigner à travailler, moyennant une pension annuelle de trois cents francs. La tâche était lourde et retombait en partie sur elle ; elle l’accepta ou la subit, sans deviner les difficultés qu’elle aurait à vaincre.
Bien des aveugles ne sont pas tout à fait maîtres d’eux-mêmes et ont, dans le caractère, des défauts qui résultent de leur infirmité. Beaucoup d’entre eux sont tourmentés par des souffrances indéfinies qui souvent se traduisent par des irrégularités d’humeur dont ils ne sont pas trop responsables. Le manque d’équilibre dans le système nerveux n’est point rare chez des êtres
incomplets ; c’est là une maladie contre laquelle « la morale » est impuissante et que les bons conseils ne guérissent pas. Lorsqu’un aveugle se complaît dans l’admiration de soi-même, lorsqu’il ment sans avoir un motif déterminant de fausser la vérité, on peut être certain qu’il est malade et que sa cécité se complique d’une de ces névroses qui, sans se manifester par des phénomènes extérieurs, impriment quelque déviation aux facultés de l’esprit.
Comme parmi les voyants, 41 y a parmi les aveugles des êtres atteints d’une vanité que rien ne justifie et qui les rend désagréables dans le commerce de l’existence. Cette vanité est d’autant plus agressive, d’autant plus susceptible, que l’aveugle est de basse extraction, qu’aux jours de son enfance il a servi de jouet à des camarades sans pitié, qu’il a été délaissé dans un coin des étables et enfermé au logis pendant que les gars allaient à « l’assemblée ». 11 a été admis à l'Institut des Jeunes-Aveugles, l’instruction qu’il y a reçue lui a fait croire qu’il s’emparait de la science universelle ; ses parents rustiques se sont étonnés de sa sagacité et ont admiré les connaissances qu’il avait acquises ; il en a conclu qu’il était doué de facultés exceptionnelles, puisque sa cécité ne l’empêchait pas de s’approprier des notions qui semblent être les privilèges delà vue. Une telle opinion de soi-même suscite l’esprit de révolte et engendre la 'paresse. Anne Bergunion en fit l’expérience.
Il lui fallut plus que de la patience pour supporter le caractère des nouvelles pensionnaires, qui, sous prétexte qu’elles étaient aveugles, se refusaient non seulement au travail, mais à toute occupation, s’ingéniaient en exigences inattendues et ne voulaient recevoir de services que d’Annette elle-même. Loin de prendre part aux exercices de piété, elles les tournaient en dérision,
et lorsqu’on appelait un prêtre pour les morigéner, elles riaient et s’en allaient en fredonnant une ariette. L’ouvroir s’était développé ; trente-cinq fillettes l’occu paient et les deux aveugles devenaient un exemple dangereux. Ce fut à force de maternité qu’Anne Bergunion finit par pénétrer ces âmes récalcitrantes ; par des soins de toute minute, par des cajoleries, des louanges dès qu’il n’y avait plus à blâmer, par une intarissable bonne humeur, elle les assouplit si bien, qu’elle leur confiait de jeunes enfants à instruire. Elle y avait mis le temps, mais rien ne l’avait découragée et elle avait réussi. « Quand la violence et la bonté jouent un royaume, a dit Shakespeare, c’est la joueuse la plus douce qui gagne. »
Six autres aveugles lui furent adressées par l’Institution; trois d’entre elles avaient été renvoyées avec la note « indomptable ». L’expérience n’était plus à faire, elle fut renouvelée avec les mêmes résultats. Un homme qui a connu Annette me disait : « Elle possédait le don suprême, elle attendrissait les cœurs. » Elle avait la prescience aussi, car elle avait deviné le parti qu’elle pouvait tirer de ses aveugles pour elles-mêmes et pour les autres. Les soins du ménage leur étaient dévolus ; elles balayaient les dortoirs, retournaient les lits, faisaient la cuisine et les commissions ; elles peignaient, débarbouillaient, babillaient les enfants de l’ouvroir; une d’elles les surveillait et leur donnait des leçons de couture : l’acuité de son ouïe était telle, qu’au bruit de l’aiguille glissant dans le linge elle redressait une erreur et faisait remarquer que le « point » était trop court ou trop long.
Malgré les prières du soir et du matin, malgré les instructions religieuses et l’explication du catéchisme qui ne chômaient pas, l’ouvroir était laïque ; les aveugles et les voyants pouvaient avoir de la piété, mais rien de
plus. Cependant l’idée de se réunir sous la même règle, sous le même costume, sous le même toit, hantait toujours l’esprit d’Anne Bergunion, qui sans doute pensait avec quelque regret aux couvents qu’elle avait traversés. Un jour qu’elle lisait la Vie de Mlle de Lamourous1 * * 4, elle arriva au passage où la fondatrice de la Miséricorde dit : « Avec une semaine de travail assuré, trois chambres et un écu de six livres en poche, on peut fonder une communauté ; » elle . proposa gaiement à ses pensionnaires de tenter l’essai. Elle riait ou feignait de rire, mais la pensée avait pénétré en elle et ne devait plus la quitter. Le projet se formulait peu à peu et prenait corps. Elle se disait : « Quand je ne serai plus de ce monde, que deviendront mes filles aveugles, qui en aura soin, qui les aimera, qui sera leur mère? »
Sa charité ne raisonnait pas, son espérance l’emportait, sa foi repoussait les doutes. Elle voyait la maison telle que son cœur la concevait : d’un côté l’école et l’ouvroir, de l’autre la communauté; dans l’école, les petites filles; dans l’ouvroir, les jeunes filles, les adultes, les femmes âgées qui auront vieilli dans l’asile; à la communauté, les sœurs voyantes, et auprès d’elles les aveugles que la vie religieuse a attirées, qui ont pris l’habit, qui sont des mères à leur tour et qui transmettent leur science de la cécité aux infirmes. Clore dans une demeure faite exprès pour elles celles qu’un mal incurable a forcloses du monde, les recevoir dès la quatrième année et les garder jusqu’à l’heure de la mort; leur épargner les soucis, les périls de la vie et près d’elles remplacer, autant que possible, la Provi-
1. Mlle de Lamourous, née à Barsac le 1er novembre 1754, morte à Bordeaux le 14 septembre 1836, a fondé en 1801, sous le nom d’asile
de la Miséricorde , un refuge pour les iilles repenties et l’a soutenu en
s’adressant à la charité privée. L’œuvre possède aujourd’hui quatre éta-
blissements : Cahors, Pian, Libourne et Bordeaux, où est la maison mère.
dence qui les a oubliées dans la distribution des biens naturels, c’était là un rêve dont son âme s’était emparée, qui paraissait presque impossible à réaliser, mais qui l’obsédait ; sans cesse elle se répétait la phrase de Mlle de Lamourous : « Six francs, trois chambres, de l’ouvrage pour une semaine ! »
Elle parla de son projet et se vit approuvée. Ce fut en dehors du monde religieux qu’elle rencontra les plus vifs encouragements ; car elle fut surtout stimulée par le docteur Ratier, qui allait souvent à l’ouvroir visiter les enfants malades et leur donnait quelques leçons d’après la méthode Jacotot, dont il était partisan1. Il mit Anne Bergunion en rapport avec l’abbé de La Bouillerie, qui était alors vicaire général du diocèse de Paris et qui décida Mgr Sibour à visiter, au mois de mai 1852, l’atelier de la rue des Postes, où travaillaient les aveugles mêlées aux voyantes. Celte visite paraît avoir définitivement déterminé la vocation d’Annette, car c’est après l’avoir reçue qu’elle formule un règlement de vie religieuse et quelle adopte un costume se rapprochant de celui des ordres monastiques.
L’ouvroir devenait trop restreint pour le nombre d’ouvrières voyantes qui s’y pressaient; on se transporta à Yaugirard, le 25 janvier 1853, dans une maison assez vaste, qui fut le véritable berceau de l’œuvre, car c’est là que, le 12 mai de la môme année, l’abbé de La Bouillerie vint donner l’habit, c’est-à-dire le costume religieux, à Anne Bergunion et à douze de ses « enfants », parmi lesquelles sept étaient aveugles. La communauté des Sœurs de Saint-Paul venait de prendre naissance. Une communauté qui n’a pas d’aumônier, cela ressemble à une compagnie de soldats qui n’a pas
1 . Le docteur Félix-Severin Ratier était né à Paris en 1797 ; il y est mort le 8 février 1866.
de capitaine; les prêtres, qui, deux fois par semaine, venaient célébrer la messe ou recevoir la confession, se récusaient et faisaient comprendre qu’ils n’allaient pas tarder à cesser un service que leur règle n’autorisait pas explicitement. La communauté était pauvre et ne pouvait rémunérer que d’une façon dérisoire les soins quotidiens qu’elle était en droit d’attendre d’un ecclésiastique spécialement attaché à la maison.
La vacance menaçait de se prolonger, et, sans désespérer, on commençait à craindre que la chapelle ne fût trop désertée, lorsque l’abbé Juge, qui revenait de Rome, où il avait accompagné l’évêque de Chalcédoine, se présenta. Anne Bergunion, devenue la révérende mère supérieure, ne dissimula rien des difficultés au milieu desquelles l’œuvre se mouvait; elle étala sa pauvreté, montra les privations qu’il fallait subir; elle promit à l’abbé beaucoup de peine et une rétribution insuffisante. Gela ne le rebuta pas ; il vit s’ouvrir devant lui une existence de sacrifices et de dévouement; il y entra sans hésiter, et, le 20 novembre 1853, il fut solennellement installé en qualité d’aumônier de la communauté; il en a été l’âme, et l’on peut dire qu’après Anne Bergunion il en fut le fondateur. Son désintéressement fut extrême ; il refusa les honoraires qu’on lui offrait, les réservant à l’ornement de la chapelle et à l’entretien d’une aveugle. Il s’était épris de l’œuvre; il s’y consacra tout entier et il s’y consacrerait encore si l’âge n’avait affaibli ses facultés sans modérer sa foi.
On ne put rester à Yaugirard, la maison était humide, le loyer coûteux, les demandes d’admission se multipliaient : on émigra. Il est rare qu’une communauté se développe là même où elle est née; semblable à l’homme, elle est forcée d’abandonner son berceau et d’aller chercher ailleurs l’ampleur nécessaire à ses destinées. Dans l’espoir de trouver la vie à bon mar-
ché, on s’éloigna de Paris et les prévisions furent mises en défaut, car c’est seulement dans les centres très peuplés que les œuvres soutenues par la charité privée peuvent subsister. L’économie que l’existence à la campagne produit dans les dépenses quotidiennes est peu de chose en comparaison des défaillances de l’aumône résultant du petit nombre de personnes vers lesquelles on peut tendre la main avec la certitude de n’être pas repoussé. Quand on ne vit que d’offrandes, il faut vivre dans les milieux riches. On le reconnut, mais tardivevement, lorsque, après avoir quitté Yaugirard, on se fut transporté à Bourg-la-Heine, dans un domaine appelé le château de Henri IV et que l’abbé Juge avait, en grande partie, payé à l’aide de sa fortune personnelle. Le terrain était vaste, mais la maison d'habitation était petite et il me paraît que l’on éprouva quelques difficultés à s’y établir.
Lorsque l’on déménagea, au mois de novembre 1855» on s’était trop bâté; dans la nouvelle demeure, il n’y avait ni chapelle, ni réfectoire, ni salle pour la communauté; faute de tables, on travaillait sur les genoux, et, pour tout ameublement, on ne possédait que quelques bancs en bois. La première année fut pénible, d’autant plus qu’Ànnette, malade de fatigue, contrainte de rester au lit, ne pouvait exercer qu'une surveillance intermittente sur ses sœurs, ses ouvrières et ses élèves. Ce n’eût été que demi-mal, on se serait accommodé d’un logis insuffisant, mais on s’aperçut que l’on était trop loin de Paris, trop loin de la bourse charitable où les malheureux vont puiser et l’on constata que les aumônes diminuaient dans des proportions inquiétantes. Depuis deux ans, l’on était à Bourg-la Reine et déjà l’on avait à lutter contre des nécessités qui imposaient un nouveau déplacement et forçaient à revenir vers Paris, que l’on n’aurait jamais du quitter.
Comment trouver un terrain dans cette grande ville où le mètre carré coûte plus cher que l’arpent de campagne ? La difficulté ne fut ni prompte ni facile à résoudre ; on n’avait guère d’argent comptant, et il fallait découvrir un propriétaire confiant qui se contenterait de payements successifs, dont les longues échéances n’auraient d’autre garantie que celle de l’endos de la charité. Longtemps on hésita; des négociations furent entamées, rompues, reprises, et enfin on parvint à se rendre acquéreur d’un terrain appartenant à l’Infirmerie de Marie-Thérèse, que Mme de Chateaubriand a fondée aux premiers jours de la Restauration et où l’on fabriquait un chocolat que la duchesse d’Angoulême préférait à tout autre. Dans ce vaste terrain, où l’on voyait quelques cèdres dont Chateaubriand avait, dit-on, recueilli les graines dans le Liban, auprès d’Éden, il eût fallu construire un asile approprié aux filles aveugles et élever des bâtimenls pour loger la communauté. L’argent est le nerf de la guerre, c’est aussi le nerf de la charité. On en manquait; on emprunta, on hypothéqua la bienfaisance ; mais on dut modifier les plans primitifs et se réduire à l’indispensable, c’est-à-dire à l’érection de deux pavillons, qui, agrandissant une petite maison, permettraient une installation provisoire et donneraient le temps d’attendre des jours moins dénués.
La communauté se divisa : la majeure partie des religieuses et toutes les aveugles continuèrent à habiter Bourg-la-Reine, tandis qu’Annette, accompagnée de trois postulantes, s’installait dans la maison de Paris, afin de surveiller les constructions commencées et d’activer le travail des ouvriers. Pour elle, pour l’abbé Juge, ce fut une période de fatigues excessives, car il fallait incessamment faire, comme l’on dit, la navette entre Bourgla-Reine et Paris, et l’on était trop pauvre pour prendre des voitures. Enfin, le 11 novembre 1858, les deux
sections de la communauté se réunirent pour ne plus se séparer ; les religieuses et leurs aveugles prirent possession de leur nouvelle demeure.
Plus heureuse que bien d’autres, Anne Bergunion avait saisi son rêve ; elle avait fondé une communauté et ouvert un asile aux aveugles ; l’une pouvait se recruter par l’autre. La petite fille, à jamais privée de la lumière, que l’on avait arrachée à la mendicité, que l’on avait élevée, instruite, fortifiée moralement et physiquement, pouvait, si quelque vocation la sollicitait, quitter l’ouvroir, entrer au noviciat, adopter la vie religieuse et se consacrer, à son tour, aux enfants frappées de cécité, comme on s’était consacré à elle. Il était ainsi facile de rendre le bien que l’on avait reçu, la gratitude s’exerçait d’elle-même; entre les religieuses et les aveugles il y avait, en quelque sorte, un bienfait qui circulait sans cesse, allant des unes aux autres et les réunissant par un lien indissoluble.
Annette avait abandonné son nom du monde : elle était devenue la sœur Saint-Paul, Mme la Supérieure, selon la formule officielle ; mais, pour ses religieuses, pour ses aveugles, elle était ce qu’elle avait toujours été : la Mère. C’était une femme lourde, d’apparence un peu molle, que l’anémie, augmentée par les labeurs et les privations, semblaient avoir bouffie ; ses cheveux blonds disparus sous la coiffe blanche, ses yeux bleus d’expression très douce, la pâleur mate de son visage indiquaient une faiblesse constitutive contre laquelle la vigueur de l’âme réagissait. Elle aimait son œuvre, elle y croyait ; elle ressentait pour ses aveugles une passion qu’elle a communiquée à la communauté ; l’impulsion ne s’est point ralentie; la parole qu’elle répétait sans relâche résonne encore : « Mes filles, nous sommes les servantes de la cécité. »
Elle ne devait pas jouir longtemps du fruit de ses
efforts. Elle ne s’était point ménagée ; elle n’avait écouté ni les conseils du médecin, ni les avertissements d’une santé qui s’affaiblissait progressivement; à force de s’être surmenée, elle fut contrainte de s’arrêter; « la machine » ne fonctionnait plus. Dès le mois de mai 1865, une toux sèche et persistante, des « étouffements » fréquents indiquèrent une maladie organique, sur la gravité de laquelle il était difficile de se faire illusion. Dans le but de rétablir sa santé et même de la recouvrer, la mère Saint-Paul fit deux voyages qui n’eurent pas le résultat qu’elle en avait espéré. Elle comprit que son heure était proche et ne songea plus qu’à pourvoir à la direction disciplinaire de la maison qu’elle allait abandonner pour toujours. Elle désigna elle-même l’assistante, les officières principales et fit élire la supérieure qui devait lui succéder pour conduire le petit troupeau aveugle qu’elle avait guidé avec tant d’amour. Le 9 septembre 1863, assise dans un fauteuil, car son oppression était telle qu'elle ne pouvait rester couchée, elle mourut entourée de sa communauté. Son souvenir est demeuré vivant ; des sœurs non voyantes, qui ont franchi avec elle les étapes de la rue des Postes, de Vaugirard, de Bourg-la-Reine, m’en ont parlé avec l’émotion qu’inspire une tendresse vivace.
La mort n’a touché qu’Anne Bergunion, elle en a respecté l’œuvre, qui s’est dilatée lentement, mais avec une continuité qu'expliquent les services rendus aux déshéritées de la lumière. L’accroissement, qui se faisait en quelque sorte normalement pendant les dernières années du second empire, a subi un temps d’arrêt au moment de la guerre. A la fin de 1870, les aumônes furent subitement taries ; le ravitaillement de la maison était très difficile, on en était réduit aux portions rationnées, et, sans quelques provisions de légumes secs emmagasinés dans les caves, on serait tombé de disette
en famine. Dès que les troupes allemandes se furent rapprochées de Paris, les sœurs de Saint-Paul installèrent une ambulance dans toutes les pièces dont elles purent retirer les aveugles et les religieuses; on tassa les enfants dans les dortoirs, la communauté se réfugia sous les combles. On établit une infirmerie où purent trouver place soixante-trois soldats blessés que soignaient dix-huit sœurs. Sur le pignon le plus élevé on avait hissé le pavillon blanc à croix rouge, emblème de la convention de Genève, qui impose aux belligérants le respect des hôpitaux et neutralise les ambulances. Hélas! les obus aussi sont aveugles. Trois projectiles frappèrent la maison doublement sacrée et en effondrèrent le toit, car elle était sous la trajectoire des énormes boulets qui cherchaient le dôme du Panthéon et l’atteignirent.
Lorsque, après la capitulation, les portes de Paris eurent été rouvertes, les sœurs de Saint-Paul, les aveugles, les blessés recueillis dans la maison purent se refaire un peu et substituer un « ordinaire » réconfortant à la nourriture insuffisante et malsaine dont, pendant ces mois d’angoisse, on avait réussi à se soutenir. On espérait des jours moins pénibles, mais on avait compté sans la Commune, qui s’était préparée pendant le siège, et qui éclata le 18 mars. Les avanies ne furent point épargnées à la maison des aveugles; on y fit des perquisitions, on y chercha, comme ailleurs, le souterrain, le fameux souterrain que l’on ne découvrit là pas plus qu’au séminaire de Saint-Sulpice, à Saint- Lazare, au ministère de la marine, au palais des Tuileries ou au puits de Grenelle. L’ambulance contenait encore vingt-cinq blessés, qui ne se hâtaient point de sortir, et que les sœurs ne se pressaient pas de renvoyer ; elles voyaient en eux une sauvegarde qui protégeait l’asile où les petites filles tremblaient de peur.
Le 18 mai, la maison fut envahie par une troupe de fédérés : « Allons, les nonnes, il faut déguerpir! » Les religieuses essayaient d’éluder l’ordre ; les blessés réclamaient, les enfants pleuraient ; on les mit à la porte, la crosse du fusil au dos; les femmes du quartier injuriaient les fédérés et les traitaient de « sans cœur » ; elles s’emparèrent des sœurs, les emmenèrent, les cachèrent et en prirent soin. L’abbé Juge fut moins heureux; c’était « un curé, bon pour être collé au mur ». Il fut conduit à la Sûreté générale, où Théophile Ferré tenait ses grandes assises, incarcéré au Dépôt, transféré à Mazas, et enfin transporté à la Grande-Roquette. Par bonheur, il fut enfermé dans la troisième section, dont les détenus, encouragés par les surveillants Pinet et Bourguignon, se barricadèrent, résistèrent et furent sauvés, ainsi que je l’ai raconté ailleurs1. Si l’abbé Juge avait été mis en cellule dans la quatrième section, il eût probablement partagé le sort de l’archevêque de Paris, du président Bonjean, de l’abbé Deguerrv, des pères Clerc, Allard et Ducoudray.
Le vendredi 26 mai, les sœurs de Saint-Paul revinrent dans leur maison, où les soldats blessés avaient pris soin des petites aveugles; elles la retrouvèrent saccagée, souillée, vidée; en face les bâtiments du Bon- Pasteur flambaient et l’on apprenait qu’il s’en était fallu de peu que l’Observatoire ne fût incendié. Le lendemain le bruit se répandit que les otages avaient été massacrés à la Grande-Roquette et dans la rue Haxo. Nul doute que l’abbé Juge ne fût parmi les morts ; le dimanche matin la supérieure et l’assistante se préparaient à gravir les hauteurs de Belleville, afin d’aller reconnaître le cadavre de leur aumônier, lorsqu’un soldat arriva por-
1. Voir les Convulsions de Pai'is. Tome I : les Prisons pendant la Commune ; chap. VIII : La Grande Roquette ; vi : la Révolte des otages.
tant une carte de visite sur laquelle l’abbé Juge avait écrit : « Je suis sauvé. » Ce fut un élan de joie ; la supérieure courait dans la maison, en criant : « Il n’est pas mort ! Il n’est pas mort ! » Le soldat, messager de la bonne nouvelle, fit un déjeuner dont il a dû garder le souvenir. L’abbé Juge rentra le jour même dans la communauté, qu’il avait failli ne plus revoir. Il ne lui fallut pas de longues vérifications pour reconnaître que le siège et la Commune avaient ruiné la maison : le siège avait épuisé les réserves ; la Commune avait brisé les meubles, les portes, les fenêtres, elle avait ravagé la chapelle et défoncé jusqu’au dernier quartaut de bière.
Ce ne fut pas le seul désastre dont souffrit la communauté, qui ne s’est relevée qu’à force d’énergie et que l’on n’a soutenue qu’à force de charité. La préfecture de la Seine avait apprécié l’œuvre et lui venait en aide, car il y a quelque utilité à recueillir des petites filles aveugles, à les moraliser, à leur ouvrir l’intelligence et à les empêcher de tendre la main au coin des bornes. L’œuvre des sœurs de Saint-Paul recevait donc des encouragements qui se traduisaient par une subvention dont le chiffre a varié de 4000 à 1500, à 5000 francs, et enfin à 1500 francs. En 1876, toute subvention fut supprimée. On ne congédia pas une seule aveugle, mais on redoubla d’économie, afin de maintenir en bon ordre la maison que nous allons visiter.
La maison s’élève au numéro 88 de la rue Denfert- Rochereau ; sous ce sobriquet, les étvmologistes auront
284 LES SŒURS AVEUGLES RE SAINT-PAUL, quelque peine à retrouver la via inferior parallèle à la rue Saint-Jacques, qui était la via superior. Passons ; lorsqu’un conseil municipal se borne à être facétieux en ce temps-ci, il faut applaudir. La maison est située entre l’infirmerie de Marie-Thérèse, qui reçoit de vieux prêtres infirmes, et l’hospice des Enfants-Assistés, où les commissaires de police font porter les pauvres petits abandonnés que l’on découvre au pied du bénitier des églises et sous les portes cochères; en face, on aperçoit les bâtiments du Bon-Pasteur, où sont recueillies les malheureuses que la foi enlève aux lits contagieux de Saint-Lazare et de Lourcine. Dans cet espace restreint on voit d’un cçup d’œil les prodiges de la charité et quelles épaves elle recherche : l’enfance délaissée, la perversité contaminée, la vieillesse affaiblie, le mal des ténèbres.
Entre deux pavillons de bonne apparence, une avantcour est close de deux portes de fer, cour étroite, un peu triste, divisée par une barrière en bois plein, qui sépare la communauté de l’ouvroir et des classes. A gauche, une maison sans élégance, en plâtre, munie de portes-fenêtres s’appuyant sur un perron de trois marches , est la maison qu'habita Chateaubriand , lorsque, après la révolution de Juillet, fatigué des autres et de lui-même, il se retira dans une retraite où il espérait éviter la curiosité des hommes et fuir les bruits du monde. Ce n’est pas là qu’il mourut, mais c’est là que, le 20 juin 1832, le gouvernement de Louis-Philippe le fit arrêter. L’avant-corps de la chapelle et la sacristie ont été empruntés au salon et à la bibliothèque de Mme de Chateaubriand. Il est bien que la foi des sœurs aveugles de Saint-Paul soit à l’œuvre dans la demeure de l’auteur du Génie du christianisme.
Les parloirs des maisons religieuses se ressemblent tous; qui en a vu un les connaît. C’est luisant et froid.
La propreté est le seul luxe des pauvres ; on est luxueux chez les Sœurs de Saint-Paul. La communauté se compose aujourd’hui de cinquante-neuf religieuses, dont vingt sont aveugles, qui, pour la plupart, ont été élevées dans la maison. Je les ai regardées avec intérêt, dans la robe noire à larges plis, sous la coiffe blanche, avec leur visage impassible où la cécité semble avoir aboli toute expression; je les ai vues glisser discrètement dans les couloirs, pousser machinalement la barrière qui protège l’entrée des escaliers à chaque étage, marcher droit devant elles, tendant le front en avant pour sentir les obstacles à distance, ne quittant point le tricot dont elles agitent les aiguilles et s’arrêtant avec surprise dès qu’elles entendaient ma voix, qu’elles ne connaissaient pas. La perspicacité de l’ouïe est extraordinaire et leur fournit des indications dont un voyant est stupéfait. J’ai dit à une sœur aveugle : « Quel âge me donnez-vous? » Sans hésiter, elle a répondu : « Vous avez dépassé soixante ans. » Elle a raison, je n’en puis douter.
J’ai parcouru d’abord la partie de la maison qui est réservée aux religieuses, c’est d’une extrême sécheresse. Sans les hautes fenêtres qui s’ouvrent sur les jardins de Marie-Thérèse, on se croirait dans les cellules de la Conciergerie, tant les chambrettes où les sœurs dorment isolées sont démeublées et d’espace restreint. Auprès du lit, une chaise en bois, une petite table, une image collée au mur peint en jaune, et c’est tout. Dans une des cellules, j’aperçois une couchette supplémentaire; elle est réservée à une fillette de cinq ou six ans, aveugle, choréique, gâteuse, et qui jour et nuit exige des soins; on l’a donnée en garde à l’une des sœurs voyantes, qui la fait dormir à côté de son lit, afin de pouvoir veiller constamment sur elle.
Le noviciat est une large pièce bien éclairée, décou-
vrant d’un côté les cyprès du cimetière Montparnasse et de l’autre la lugubre maison où vagissent les enfants trouvés. Des voyantes et des non-voyantes sont réunies ensemble; elles s’initient aux austérités de l’existence qu’elles vont adopter, mais elles font surtout l’apprentissage des fonctions patientes et prévoyantes qu’elles auront à exercer auprès des aveugles ; elles sont obli gées, en quelque sorte, de spécialiser leur foi et de diriger leur charité vers un but déterminé. C’est toute une éducation à faire, et les meilleures institutrices sont les sœurs aveugles qui ont vieilli dans leur asile, qui connaissent par une expérience déjà longue les besoins, les mystères de la cécité, et qui savent que l’obscurité permanente résultant de l’infirmité modifie les sensations et donne parfois à la génération des idées une cause que les voyants ne soupçonnent pas.
Quelque effort que fasse un voyant, quelle que soit l’intelligence qu’il développe, il lui est difficile de comprendre la forme que revêtent les conceptions d’un aveugle. Le langage est le même et n’exprime point le même ordre d’idées : voir et toucher, pour l’aveugle, c’est tout un, et pour lui la beauté consiste dans la pureté des sons. Il y a donc là une interversion de l’action des sens qui déroute au prime abord et auquel on ne s’accoutume que par la pratique. Dans le noviciat, la double éducation se fait pour ainsi dire d’elle-même, par le contact permanent, par la vie commune; les voyantes apprennent à penser aveugle, et les aveugles apprennent à penser voyant; il en résulte que les valides interprètent ou plutôt devinent les infirmes avec facilité et qu’elles deviennent sans trop de peine ce que la mère Saint-Paul a voulu qu’elles fussent : les servantes de la cécité. Du reste, dans la maison, tout a été prévu en faveur des aveugles : les angles saillants sont adoucis, les tables sont arrondies et je ne serais
pas étonné que certains cadres accrochés aux murailles des couloirs fussent moins des ornements de piété que des points de repère pour le toucher.
Je n’ai pu réprimer un mouvement de surprise en pénétrant dans le réfectoire de la communauté; c’est une cave recevant le jour par des soupiraux et dont les murs sont à peine recrépis. Des dalles suintant l’humidité revêtent le sol et exhalent une vague odeur de moisissure ; cela est bon pour y gerber des tonneaux, ou y empiler des bûches, mais il est inhumain d’y réunir des femmes, ne fût-ce que pour le temps rapide des repas, et de les exposer à une froide atmosphère que n’attiédissent ni poêle ni cheminée. Dans toutes les « clôtures » que j’ai ouvertes et où j’ai regardé, j’ai vu que les religieuses des œuvres secourables semblaient rivaliser de zèle pour ne se point ménager, et j’ai pensé, sans parvenir à faire partager mon opinion, qu’à force de se malmener sans nécessité, elles s’affaiblissaient au détriment de la mission qu’elles ont recherchée et qui doit ouvrir les horizons qu’elles entrevoient. Le sacrifice de soi-même à la souffrance est suffisant, il est inutile de se faire souffrir, et il faut savoir se conserver intact pour ne point faillir à sa tâche. J’ai dit cela aux Petites Sœurs des Pauvres, aux Dames de Marie Auxiliatrice, je l’ai répété aux Sœurs de Saint-Paul; toutes m’ont répondu : « Nous sommes gaies, bien portantes, vigoureuses; nous trouvons notre lit excellent et notre réfectoire irréprochable. »
Entre le réfectoire et le cellier je ne vois point de différence ; dans l’un il y a des tables, dans l’autre des tonneaux de bière brassée à la maison même, qui n’est pas assez riche pour donner du vin à ses filles aveugles, dont la vigne cependant combattrait l’anémie plus victorieusement que le houblon ; il est rare que l’aveuglené ne soit pas atteint de quelque scrofule; la pâleur du
visage, la mollesse des muscles, la décoloration des gencives l’indiquent; le sang est « pauvre » chez la plupart de ces malheureuses et il faudrait les refaire à l’aide d’une alimentation substantielle et assez variée pour éviter les dégoûts d’estomac, si fréquents chez les jeunes filles. On le sait bien chez les Sœurs de Saint- Paul et l’on y fait de son mieux ; mais on a beau se refuser à toute dépense qui n’est pas urgente, on a beau laisser la chapelle dans un état de simplicité touchant, on a, comme disent les ménagères, grand’peine à joindre les deux bouts. Il est si dur de rejeter aux hasards du pavé une petite infirme qui demande à entrer; on la reçoit, on lui fait place; alors il faut se tasser à la classe, au dortoir et aussi à la salle à manger, car ce qui importe avant tout, c’est de la sauver en lui donnant asile.
Sauf deux parloirs, qui sont les pièces d’apparat, la communauté a gardé pour elle des logements les moins confortables et a réservé aux aveugles les larges salles où la circulation est facile, où les mouvements sont sans contrainte. Après avoir franchi la porte qui sépare la maison religieuse de la maison de la cécité et avoir traversé un préau planté d'arbres, je suis entré dans l’ouvroir, qui est situé au rez-de-chaussée. Une vingtaine d’ouvrières âgées de vingt-cinq à cinquante ans se sont levées en entendant retentir un pas inconnu. Le spectacle est lamentable ; les physionomies semblent éteintes, la lumière n’y est pas; des yeux, point de regard; rien ne réchauffe la pâleur terreuse des visages, et néanmoins sur toutes les figures une sorte d’attention inquiète, comme si l’on était troublé par une présence que l’on n’a pas encore pu définir ou deviner.
La diversité des formes de la cécité est extrême. Il y a des yeux que l’amaurose a paralysés, qui sont limpides, paraissent vivants, qui pourtant sont morts et
jamais plus n’exprimeront la joie ou la tristesse; ils restent fixes, car l’aveugle que l’on interroge tend l’oreille par un geste imperceptible, mais ne fait point mouvoir son œil. D’autres, saillants, laiteux, mal contenus dans des paupières larmoyantes, ressemblent à ces billes de verre blanchâtre dont les enfants se servent pour jouer à la poussette; d’autres, au contraire, sont presque invisibles et ne montrent qu’un filet sanguinolent entre les deux paupières réunies. Chez quelquesunes de ces malheureuses les paupières demeurent toujours immobiles ; chez quelques autres elles s’agitent perpétuellement, comme les ailes d’un oiseau effarouché. Nulle coquetterie dans l’arrangement des cheveux, dans la pose de la tête, dans l’attitude du corps; celles qui sont là, enfermées dans les ténèbres; ignorent les ressources des grâces féminines, car, sous ce rapport, l’ouïe et le toucher ne leur apprennent rien. En revanche, leur propreté est extrême; l’aveugle bien élevé ne, peut supporter sur ses vêtements un grain de poussière ou une goutte d’eau, la délicatesse de son tact en est blessée.
La plupart sont des aveugles-nées ou, du moins, sont devenues aveugles si jeunes, à la suite d’ophtalmies ou de maladies confluentes, qu’elles n’ont conservé aucun souvenir de la lumière. Pour elles, le soleil est brillant, non point parce qu’il brille, mais parce qu’il est chaud. Quelques-unes sont là, parmi les pensionnaires ou parmi les religieuses, qu’un accident ou une action criminelle a frappées de cécité complète. En voici une dont les deux yeux sont pour ainsi dire enlevés; les paupières semblent se clore sur le vide. Lorsqu’elle était toute petite fille, elle possédait un pinson apprivoisé; la nuit, il dormait dans sa cage, mais tout le jour il était près de sa jeune maîtresse, tantôt sur la tête, tantôt sur l’épaule; il buvait au même verre quelle
et lui prenait la becquée aux lèvres. On s’extasiait surtout lorsque, voletant à hauteur du visage et faisant « le Saint-Esprit » comme la bécassine en la saison printanière, il se maintenait en l’air à la même place en battant des ailes. Un jour, les yeux de l’enfant l’attirèrent, il y voulut goûter et les creva.
En voilà une autre qui avait un coq familier ; elle le prenait dans ses petits bras, le berçait, le dorlotait, l’adorait; quand la fillette parlait, le coq chantait; tous deux se comprenaient, jusqu’à l’heure où le coq, se jetant sur le visage de l’enfant, lui arracha les deux yeux en deux coups de bec. Que les mères méditent ceci et qu’ elles se rappellent que, si doux que soit un animal, il peut sous l’influence d’une impulsion que nous ne définissons pas, devenir dangereux. Au temps de ma première enfance, j’ai failli être aveuglé par un perdreau privé que l’on appelait Caillard, qui venait à la voix de ma mère et la suivait. On tordit sans délai le cou à Gaillard, et quand il eut suffisamment « attendu », on le mit à la broche.
J’ai regardé une femme dont les yeux sont blancs, un cercle à peine ombré dessine le contour de l’iris ; elle paraît avoir une cinquantaine d’années ; le visage est jaunâtre et, sur le front bombé, des cheveux bruns traversés par quelques fils d’argent ; la bouche a une expression triste et presque amère ; le corps est maigre et osseux ; la saillie des poignets est excessive; les doigts noueux sont agiles en manœuvrant les aiguilles à tricoter. A-t-elle été jolie ? On le prétend, il n’en reste plus trace. Elle avait vingt-trois ans et était cherchée en mariage par un garçon dont elle ne voulait pas. 11 insistait, elle maintenait son refus. Un soir il vint la trouver le fusil sur l’épaule : Veux-tu m’épouser oui ou non? — Non ! » Il se recula, épaula et fit feu. Toute la charge de plomb de chasse n° 8 frappa le haut du visage. Lorsqu’on eut
ramassé la malheureuse, que l’on eut épongé le sang dont elle était inondée, on reconnut qu’elle était aveugle et que pour toujours elle était entrée dans la nuit. Devant la cour d’assises, le garçon ne se démentit pas : « Elle a beau être aveugle, je l’épouse tout de même si elle veut. » La pauvre fille ne jugea pas à propos d’accorder une main demandée de la sorte ; elle vint trouver les sœurs de Saint-Paul, et depuis vingtcinq ans elle ne les a pas quittées. Elle est dans la maison, elle y restera, elle y mourra et n’y fera point profession, car la vie religieuse ne la sollicite pas.
Elle ne ressemble point, sous ce rapport du moins, à une sœur Marie-Emilie, dont on a conservé le souvenir et dont l’aventure fut terrible. C’était la fille d’une paysanne d’Avallon. Sa mère, qui me semble avoir été atteinte d’bystéro-mélancolie avec impulsions irrésistibles, la haïssait et la maltraitait jusqu’aux tortures. Au mois d’août 1842, la fillette, âgée de quatorze ans, alla passer quelques jours à Étrée, comme le Petit Chaperon rouge, chez sa mère-grand, et en revint toute glorieuse avec un beau bonnet et une robe neuve qu’on lui avait donnés. Lorsqu’elle rentra au logis, sa mère l’accueillit par une paire de soufflets, lui arracha son bonnet, sa robe, ferma la porte d’un tour de clé, et se mit à aiguiser un couteau. La petite fille s’était blottie dans un coin. La mère la prit, lui plaça la tête entre ses genoux, lui dit : « Tu ne me regarderas plus avec tes yeux si doux, » et de la pointe de son couteau lui vida les orbites comme on vide une noix. Aux cris de l’enfant, des voisins accourent, enfoncèrent la porte et arrachèrent la pauvre petite à la furie, qui se débattait en criant : « Je veux lui manger le cœur! » L’instruction démontra que la mère — Barbe Bonin — était folle; une ordonnance de non-lieu rendue le 23 janvier 1845 arrêta la procédure criminelle ; la malheureuse fut trans-
portée à l’asile des aliénés d’Auxerre, où elle s’étrangla.
L’enfant que les coups de couteau avaient aveuglée resta longtemps à l’hôpital; après la cicatrisation de ses blessures, elle fut admise à l’Institut des Jeunes- Aveugles, à Paris. Elle y resta jusqu’à dix-huit ans, retourna dans son pays, y chercha vainement à gagner sa subsistance et vint raconter son histoire à Anne Bergunion, qui lui tendit les bras. La nouvelle pensionnaire était un modèle de résignation ; elle se consacra aux autres et ne tarda pas à devenir sœur Marie-Emilie. Elle mourut à l’âge de trente et un ans; on a conservé la date de sa mort : 16 septembre 1859. Lorsqu’elle sentit que la vie l’abandonnait, elle réunit la communauté autour d’elle et parla. Avec cette étrange lucidité qui parfois éclate à la dernière heure, elle expliqua le caractère particulier des aveugles-, enseigna de quels soins il convient de les entourer, et supplia ses sœurs en religion de se dévouer plus que jamais, plus que par le passé, s’il était possible, au soulagement des infirmes qu’elles avaient adoptées. Une vieille religieuse aveugle, qui fut la compagne, l’amie de Marie-Emilie, me raconta cette histoire en pleurant. Je lui ai demandé : « Avez-vous souvent regretté d’avoir perdu la vue? » Elle me répondit : « Depuis que je suis ici, jamais! — Alors vous êtes heureuse? — Très heureuse. » Je me suis rappelé les paroles du chœur dans Œdipe Roi : « Quel homme a connu d’autre bonheur que celui de se croire heureux? »
Dans l’ouvroir, on n’est pas silencieux ; cela est bien, car la parole est nécessaire à l’aveugle comme la clarté aux voyants; pour lui, le silence, c’est la nuit; le bruit, c’est la lumière. A l’Institut des Jeunes-Aveugles, le cachot de punition, le cachot noir, est une cellule où nul bruit ne peut parvenir? La musique est la passion favorite de ces malheureuses ; quelques-unes y excel-
lent; leur oreille a des délicatesses raffinées; à la moindre note douteuse, on voit les visages se contracter. Une d’elles s’est mise au piano, une de ses compagnes s’est assise auprès d’elle avec un accordéon, qui était assez harmonieux ; le piano faisait l’accompagnement, l’accordéon chantait. Que chantait-il? Un air dont certainement on ignorait les paroles dans la maison des Sœurs de Saint-Paul, l’air di bravura de la Favorite :
Léonore, mon amour brave
L’univers et Dieu pour toi!
Cela sentait un peu le fagot.
Une femme, âgée d’environ trente-cinq ans, s’est à son tour approchée du piano : la figure est pâle, assez distinguée, de traits fins, déparée par deux yeux bleuâtres qui remontent sous la paupière supérieure. Elle a chanté une sorte de fandango qui avait des prétentions à la gaieté et qui devenait lugubre en passant par deux lèvres décolorées qu’attristait un sourire de convention dont le visage ne s’animait pas. La voix est juste, faible et surtout fatiguée. Après chaque couplet, il y avait un léger mouvement de la tête , comme pour saluer un public dont on espérait les applaudissements. La pauvre fille est une virtuose déchue. Elle a été traînée de ville en ville ; elle a « fait » les bains de mer et les stations thermales ; on l’exploitait, elle donnait des concerts dont elle ne touchait point le produit. On l’annonçait sur des affiches, on la tambourinait : « la jeune artiste aveugle! le phénomène musical ! » Quand, à force de chanter les grands airs et de « détailler » la romance, elle eut perdu sa voix, ou peu s’en faut, on l’abandonna dans la nuit de sa misère. La pauvre cigale vint frapper de confiance à la maison de Saint- Paul ; la porte s’est ouverte et refermée sur elle. Désor-
294 LES SŒURS AVEUGLES DE SAIïsT-PAUL.
mais, et pour toujours, la malheureuse est à l’abri ; elle tricote, elle chante et regrette peut-être le temps où, sous la chaleur des becs de gaz, elle entendait la foule qui battait des mains lorsqu’elle avait « exécuté son morceau » .
On ne fait pas seulement de la musique, on fait aussi des vers. On m’a présenté la doyenne de l’ouvroir ; voilà quarante ans qu’elle y tricote, elle avait sept ans lorsqu’elle y est entrée. Elle est lourde, contrefaite, de chair molle, avec deux gros yeux toujours immobiles et dont la cornée transparente est devenue opaque. Nous avons causé ensemble, et quand je lui ai accordé huit jours pour trouver une rime au mot triomphe, elle s’est récriée en déclarant que rien n’était plus facile. Lorsque, au bout d’une semaine, je suis revenu visiter la maison, j’avais oublié cet incident; mais on s’en souvenait dans l’ouvroir, et, avec quelque malice, on me remit le quatrain que voici :
De faire un vers avec triomphe Il n’est rien là d’embarrassant,
J’appellerai mon chien Sysiomphe,
Au lieu de le nommer Charmant.
Une sœur voyante et une sœur aveugle président aux travaux de l’ouvroir et le surveillent. Un seul genre d’ouvrage : le tricot. L’action de tricoter semble être devenue machinale; on tricote sans y penser, comme on respire sans s’en apercevoir. Quatre jeunes filles se sont groupées derrière un piano, et pendant qu’elles chantaient un quatuor, composé, je crois, par l’une d’elles, elles ont tricoté sans s’interrompre; la sœur aveugle s’était rapprochée, indiquait la mesure par des mouvements de tête et tricotait; toutes les ouvrières, tournées vers les chanteuses, écoutaient et tricotaient.
Elles vont au jardin, elles vont au réfectoire, elles gravissent les escaliers sans suspendre le jeu des aiguilles ; partout et toujours elles tricotent.
Ce sont les sœurs aveugles qui enseignent le tricot ; il leur faut six semaines pour former une tricoteuse émérite, rompue aux finesses du métier, aux mystères de la laine, au grain d’orge pour les bottons, au point de diamant, au point de nasse pour les châles, au point de marguerite pour les bordures de fantaisie, au point à côté pour les chaussettes, au point de gerbe pour les jupons. On a beau tricoter sans trêve, on gagne peu d’argent à cette besogne; on peut dire, en langage d’économiste, que le tricot n’est point rémunérateur. L’entrepreneur fournit la, laine et paye la façon. Pour une paire de bottines (0m,20 de hauteur) montant jusqu’à la naissance du mollet d’un enfant de dix-huit mois à deux ans : 0 fr. 15. Il faut trois heures au moins à une tricoteuse habile pour en terminer le tricot ; mais l’ouvrage n’est pas achevé, car une voyante doit faire le point de crochet, attacher les boutons, former les boutonnières, coudre la bordure et disposer les houppettes de laine ou de nonpareille qui figurent ornement. Aussi, malgré l’assiduité au travail, malgré l’habitude prise de tricoter même pendant les heures de repos, l’ouvroir rapporte à la maison 1,200, au plus 1,500 francs par année.
C’est là la véritable malédiction qui pèse sur l’aveugle, surtout sur la femme aveugle; isolée, elle ne peut gagner sa vie; c’est à peine si elle y arrive par l’association ; on peut affirmer que sans les Sœurs de Saint-Paul toutes celles que j’ai vues dans la maison de la rue d’Enfer mourraient de faim. Parmi les aveugles libres, on en cite deux qui, par suite de circonstances exceptionnellement favorables de famille leur permettant d’avoir un débouché certain, parviennent à pour-
voir à leurs besoins en gagnant 2 fr. 50 ou 3 francs par jour. Le fait est tellement rare, que, dans le monde de la cécité, on connaît et on cite ces deux personnes privilégiées : l’une est Mlle Blanche B..., d’Elbeuf ; l’autre est Mlle Marie M..., habitant au Perray, en Seine-et-Oise.
On a fait ce qu’on a pu pour munir la femme aveugle d’un outil qui lui permît de vivre, ou du moins de subsister; on n’a pas réussi; l’infirmité est trop pesante. Il est un métier qui semble spécialement fait pour les aveugles, qui s’apprend avec rapidité et n’exige qu’une somme d’attention modérée : c’est celui de fabricant de filèts pour la pêche et pour la chasse; l’outillage est peu coûteux : un moule, une navette, une pelote de fil. Métier commode, métier propret; beaucoup d’aveugles le pratiquent, et parmi eux il y a des maîtres. Or les mille mailles sont payées 8 centimes; une journée de travail, sans reprendre haleine, peut produire 80 centimes; c’est le maximum. Si réservée que soit une femme dans sa nourriture, dans ses vêtements, dans son logis, — l’éclairage est nul et je ne parle pas du chauffage, — il lui est impossible de vivre avec cette somme dérisoire.
On s’est ingénié à enseigner aux aveugles des métiers qui exigent une habileté consommée. Quelque perfectionnné que soit le tact, il ne remplace jamais complètement la vue ; c’est ce que n’ont point reconnu bien des gens qui ont peut-être cherché à se faire valoir par les aveugles plutôt qu’à leur mettre un gagne-pain aux doigts. On a voulu leur apprendre à tourner, et l’on y est parvenu ; mais quelle lenteur dans la manœuvre du tour! quel tâtonnement perpétuel! quelles irrégularités ! On a obtenu ainsi plutôt des objets de curiosité que des objets usuels, d’un débit assuré, par conséquent utiles à l’infirme. On prouvait ainsi qu’un aveugle sur-
veillé, conseillé, « chambré », était capable d’un tour de force propre à étonner les badauds ; mais on ne démontrait pas que l’aveugle pût en retirer une rémunération suffisante. C’est l’aveugle, l’aveugle seul qu’il faut avoir pour objectif, et non « la galerie», qui s’extasie, s’en va et n’y pense plus.
Le métier que l’on enseigne aux aveugles ne sera jamais assez facile ; le procédé doit en être simple et l’outillage peu compliqué; à cet égard, le tricot est irréprochable, et autant que je puis parler de choses que j’ignore, j’ai vu dans l’ouvroir de la rue d’Enfer des gilets, des jupes, des fichus, des bottines qui m’ont, paru des chefs-d’œuvre. Les Sœurs de Saint-Paul, dont la pauvreté est grande, dont le bienfait est incessant, tirent-elles de l’habileté de leurs ouvrières le parti que des personnes plus avisées et surtout plus intéressées en pourraient tirer? Je ne le crois pas. J’imagine que l’ouvroir pourrait répondre plus fructueusement aux exigences de la maison où la cécité est accueillie, choyée, réconfortée. Les temps agressifs que nous traversons y sont pour quelque chose. La paix de la conscience, la certitude des services que l’on rend ne sont qu’une satisfaction intime et n’ont jamais protégé nul être de bien contre la sottise et le mauvais vouloir
On se fait humble, on cherche à être oublié, on craint d’être remarqué si l’on se montre hors de la retraite où l’on vit renfermé. On a peur que, comme aux heures néfastes du mois de mai 1871, on ne vienne dire : « Allons les nonnes, il faut déguerpir! » On vit de privations, sinon de misère, et l’on s’estime heureux si l’on a évité les regards de l’ignorance infatuée d’elle-même. On sait, en outre, que l’ouvrière de Paris pousse des cris de détresse lorsqu’elle est atteinte par un de ces inévitables chômages que provoquent la politique, la réserve des capitaux, la concur-
rence étrangère ou l’encombrement des magasins. Elle s’exclame, et ne comprenant, ne pouvant rien comprendre aux événements dont elle souffre, elle ne ménage point les accusations; elle s’écrie : « C’est la main-d’œuvre à prix réduit des prisons, des maisons centrales et des couvents qui nous ruine. » Il ne manque pas de bonnes gens pour le croire, et les communautés religieuses savent alors que l’on regarde de leur côté avec colère. Pendant la Commune, ces objurgations furent écoutées; on supprima le travail dans les prisons de Paris. A Sainte-Pélagie, il fallut distribuer de l’ouvrage aux détenus, qui menaçaient de se révolter parce qu’ils s’ennuyaient trop.
Lorsque le mauvais vent qui souffle et qui a déjà déraciné les emblèmes de la foi sans ébranler la foi elle-même, se sera épuisé à tourbillonner dans le vide, les Sœurs de Saint-Paul pourront donnera leur ouvroir le développement qu’il comporte, et ce sera tant mieux pour les aveugles, que l’on recevra en plus grand nombre et auxquelles on ne sera plus obligé de mesurer la place. En attendant, on agit sagement d’accepter un gain modeste, beaucoup trop modeste, et qui est plutôt le prétexte que le motif du travail. Il est indispensable que l’aveugle se croie utile et, s’il se peut, qu’il le soit. La satisfaction de l’habileté acquise soutient le courage et excite l’émulation des pauvres filles que j’ai vues, qui sont aveugles, comme saint Paul l’a été et pour lesquelles Ananias ne viendra pas. Se figure-t-on ce que serait l’existence de ces malheureuses si elle restaient inoccupées, dans la double nuit de la cécité et de l’oisiveté? Que deviendraient-elles, et comment pourrait-on apaiser les tempêtes de leur imagination? Le travail les distrait, la règle les discipline, elles ont coutume de faire tous les jours les mêmes choses, aux mêmes heures, leur vie s’écoule
dans une régularité qui l’abrège et la rend possible. « Si j’avais encore la folie de croire au bonheur, a dit Chateaubriand, je le chercherais dans l’habitude. » L’uniformité du travail est jusqu’à un certain point un lien de plus entre ces infortunées. Il me semble que l’expérience a éliminé successivement les métiers autour desquels on avait tâtonné et que l’on s’est concentré sur le tricot ; on y excelle et l’on y mérite quelque célébrité.
Dans la maison, la musique est enseignée et, je l’ai dit, étudiée avec passion; mais j’y vois plutôt un art d’agrément qu’un gagne-pain. Un homme peut faire sa partie dans un orchestre de bal ou de théâtre, être professeur, organisate, accordeur de pianos; plus d’un sujet remarquable est sorti de l’Institut des Jeunes- Aveugles; mais une femme, que peut-elle faire? Donner des leçons dans le parloir de la communauté? Oui, certes; mais qui viendra les lui demander, rue d’Enfer, au delà de l’Observatoire, à l’une des extrémités de Paris? Elle n’est pas cloîtrée dans la maison des Sœurs de Saint-Paul, mais encore ne peut-on la lâcher seule dans les rues pour courir le cachet à l’aventure. Si l’on veut la faire accompagner, ce qui ne serait que correct, il faut doubler le nombre des sœurs voyantes ou réduire la communauté à n’être gouvernée que par des sœurs aveugles; c’est impraticable. — Faisons de la musique pour satisfaire l’âme et pénétrer dans les clartés de l’harmonie, mais tricotons, mes sœurs ; c’est le plus sûr moyen d’associer vos filles aveugles à l’œuvre de bienfaisance et de compassion où vous excellez.
En sortant de l’ouvroir, on pénètre dans les classes, qui sont au nombre de trois et portent des noms correspondant à l’âge des enfants : les moyennes, les petites, les toutes petites. Là aussi, comme dans l’atelier, tout le monde est aveugle; là aussi, entre les leçons et les récréations, on tricote ; pour mieux dire, on apprend à tricoter. Je retrouve les méthodes d’enseignement, d’écriture, de lecture que j’ai déjà vues fonctionner à l’Institut des Jeunes-Aveugles et dont j’ai parlé autrefois1.
Les instruments de précision de l’écriture « nocturne « sont toujours le poinçon, la tablette et la grille inventés par Louis Braille, qui a été quelque peu savantasse, en nommant son système, — son admirable système, — l’anaglyptographie et la diaphigraphie. Ce système peut sufffîre à tous les besoins intellectuels de l’aveugle, mais ne lui permet pas d’entrer en communication avec les voyants qui ne se le sont pas approprié. On sait en quoi il consiste : chaque lettre de l’alphabet, chaque chiffre, chaque signe de ponctuation forme en relief un nombre de points déterminés; l’aveugle lit en passant l’extrémité de ses doigts sur la saillie des points et lit avec autant de rapidité qu’un voyant instruit lit un volume bien imprimé. Souvent j’ai vu un aveugle suivre de la main gauche
1. Paris, ses organes, ses fondions, elc., 6 vol. Hacliettc. T. V, chap. XXVII : les Jeunes Aveugles , l’enseignement exceptionnel.
les lignes d’un livre « nocturne » qu’il reproduisait de la main droite sur l’appareil de Braille. Dans la classe des moyennes, la religieuse aveugle, — qui serait charmante sans ses yeux blancs, — écrivait de la sorte. La supérieure lui dit : « Que faites-vous là, ma sœur? » Elle répondit : « Ma mère, je me dicte un livre de piété. »
Un aveugle, nommé Foucaut, voulut mettre ses compagnons d’infortune en relations écrites avec les voyants et il imagina un instrument très ingénieux, composé de dix poinçons émoussés, écartés au sommet, très rapprochés à la base, contenns dans un triangle de fer et munis d’un ressort à boudin. L’instrument est monté sur une règle dont les deux extrémités s’engagent dans la rainure du cadre dont l’aveugle est forcé de se servir pour maintenir son papier et empêcher sa main de dévier. L’appareil glisse sur la règle fendue de gauche à droite dans le sens de l’écriture et la règle glisse de haut en bas dans le sens des lignes. La base des six poinçons juxtaposés porte sur une feuille de papier plombaginé, dont la face noircie est appliquée sur une feuille de papier blanc. L’aveugle frappe la tête du poinçon, qui s’abaisse et trace un point noir : on obtient ainsi l’écriture romaine ; chaque lettre est composée de plusieurs points; dans le mot « reconnaissance » j’en ai compté cent dix. Les aveugles habijes écrivent de la sorte avec une rapidité extraordinaire, et l’instrument leur est précieux lorsqu’il s’agit de correspondre avec les voyants ; mais l’écriture ainsi obtenue, et qui ressemble à un modèle de tapisserie au très petit point, offre un inconvénient grave : l’aveugle ne peut la lire ; la saillie produite par la frappe du poinçon, — du piston, comme l’on dit à la maison de Saint-Paul, — est trop faible pour être perceptible au tact le plus délicat ; en outre, elle présente
la lettre à l’envers. Le problème restait donc toujours intact : Gomment doter l’aveugle d’une écriture lisible à la fois pour lui et pour les voyants? Un homme de bien a cherché la solution, et je crois qu’il l’a trouvée.
M. le comte de Jay de Beaufort, dont les organes de la vision sont irréprochables, a inventé une système extrêmement simple et dont la pratique m’a semblé facile. Laissant de côté l’écriture nocturne de Braille et l’écriture voyante de Foucaut, rejetant la romaine dont les lettres rectangulaires sont lentes à former, négligeant l’écriture anglaise dont certaines lettres, les m, les n, les u, ont trop de similitude et peuvent être confondues, surtout au toucher, il a adopté une sorte de bâtarde lourde qui ressemble à la ronde. Il enseigne à écrire à l’envers comme font les lithographes et les graveurs ; avec un peu d’attention et d’adresse, on est passé maître en ce genre d’écriture. Une feuille de papier à la fois résistante et molle est placée sur un cadre contenant une tablette creusée horizontalement de sillons larges et plats déterminant la rectitude de la ligne et la hauteur des lettres. Cette tablette est recouverte d’un drap léger qui permet au papier de s’infléchir sous l’action d’un poinçon obtus, sans cependant être crevé. Ces indications suffisent à expliquer le mode de procéder : à l’aide du poinçon, du stylet, — d’où le nom de stylographie appliqué à cette méthode, — on trace des lettres à l’envers; on détache la page, on la retourne; les lettres apparaissent en saillie, reconnaissables aux yeux des voyants, reconnaissables au toucher des aveugles. Désormais la communication est établie entre les uns et les autres.
Les aveugles apprécient singulièrement ce système, qui est supérieur à tous ceux que l’on a imaginés pour eux, car seul il leur met en main un moyen de correspondance assuré avec leur famille et ceux des leurs que
la cécité n’a point touchés. M. le comte de Jay de Beaufort donne bénévolement des leçons à l’Institut des Jeunes-Aveugles et forme, parmi les Sœurs de Saint- Paul, des professeurs qui, à leur tour, transmettent la science nouvelle à leurs petites élèves. J’ai vu les religieuses écrire et lire très rapidement de la sorte ; les jeunes filles sont moins habiles; elles ânonnent ou, pour mieux dire, elles tâtonnent et ne parviennent pas toujours, au premier tact, à déchiffrer une phrase. Elles rassemblent à un enfant qui commence à épeler ses lettres et ne sait pas encore en former un mot. Tout apprentissage est long et l’infirmité n’est point pour l’abréger. La stylograqhie rendra d’inappréciables services et brisera en partie la barrière qui sépare les aveugles du reste de l’humanité.
Toutes les élèves que j’ai vues dans les classes ne sont point encore assez développées pour être mises à l’étude du système Beaufort; les plus grandes seules commencent à s’en servir. L’enseignement qui est distribué à la maison de Saint-Paul est celui de toutes les écoles primaires : la lecture, l’écriture, le calcul, l’histoire, la géographie ; on néglige la couture, qui est trop difficile, la broderie, qui est impossible, et dès qu’une enfant est apte à croiser des mailles, on lui met le tricot en mains. On leur fait faire souvent des compositions — ce que le langage pédagogique appelle un style, — pour leur apprendre à débrouiller leurs pensées et à les rendre avec précision. J’ai voulu me rendre compte du degré « d’avancement » de la classe des moyennes, où je voyais des fillettes de quatorze à seize ans, et je fis prier les trois « plus fortes » de faire une narration sur un sujet que j’indiquai : une promenade à la campagne.
Le sujet n’était intéressant que parce qu’il devait être traité par des aveugles et que j’espérais y saisir
quelques expressions faisant connaître les sensations spéciales qu'elles éprouvent. Point; leur instruction est faite par des voyantes, dont elles emploient le langage sans même le modifier selon les exigences de leur infirmité. Les trois « copies », semblables au fond, peu différentes dans la forme, racontaient une journée de congé passée aux environs de Paris, en promenade, sous la surveillance des Sœurs de Saint-Paul : « C’était par une belle matinée de printemps... C’était par une belle matinée du mois de mai. » On voit le ton général, qui ne varie pas ; mais j’ai haussé les épaules avec impatience, en lisant : « Quel spectacle charmant s’offre à tous les regards ! Quel merveilleux tableau ! » Rhétorique, quelle est donc ta puissance? Cela me fit souvenir que, dans une composition analogue faite par des sourds-muets, on célébrait « la symphonie du chant des oiseaux et le murmure harmonieux des sources cristallines ». Dans le désir de s’approprier des sensations qu’ils ignorent, ces malheureux s’évertuent à reproduire un langage qu’ils ne comprennent pas et fatiguent l’observation la plus attentive.
Cela est remarquable surtout lorsque l’aveugle raconte les rêves de son sommeil. J’avais été frappé de ce fait lorsque j’étudiais l’Institut des Jeunes-Aveugles; les enfants, les jeunes gens que j’interrogeais me parlaient avec complaisance de ce qu’ils avaient « vu » dans leurs songes; j’en étais resté dérouté et ne savais trop si le rêve de l’aveugle n’était point semblable au rêve du voyant. L’aveugle qui a vu au delà de l’àge de raison conserve pendant longtemps des rêves voyants comme si les images « emmagasinées » se reproduisaient aux heures de la nuit; peu à peu ces images s’affaiblissent, deviennent brumeuses et finissent par disparaître au bout de quinze ou vingt ans de cécité. Quant à l'aveuglené, il rêve noir. Je m’en suis assuré à la maison de
Saint-Paul; j’ai longuement et successivement causé avec trois sœurs aveugles, très intelligentes, qui m’ont expliqué que tous les phénomènes de leurs rêves étaient empruntés à l’ouïe, au toucher et ne recevaient rien de la vision. Une d’elles, qui a vu jusqu’à l’âge de cinq ans, m’a dit que parfois les bruits de ses songes se produisaient au milieu d’une très faible clarté, d’une clarté crépusculaire presque semblable à la nuit.
Les voyants reconnaissent qu’ils s’endorment en percevant des images mobiles, le plus souvent colorées, comme si la rétine avait conservé quelque impression de la lumière des lampes ou de celle du jour ; les aveugles entendent des bruits confus, des sonorités aériennes qui ne rappellent ni la voix humaine, ni le chant des instruments de musique; leur rêve fait du bruit, leur rêve les touche, mais ne leur apparaît pas. Une religieuse nfa dit que parfois, au moment de s’endormir, elle avait des pointes de feu dans les yeux, mais il ne m’a pas été possible de définir si elle voyait réellement des étincelles, ou si elle éprouvait simplement une sensation de chaleur sous la paupière, car, je le répète, dans le langage des aveugles, le mot voir a toutes sortes de significations que nous ne lui attribuons pas1. C’est ainsi que la même sœur me disait : « Lorsque j’entre dans ma chambre, je vois tout de suite que l’on m’a retiré un des rideaux de vitrage. » Ce fait peut sembler extraordinaire, il n’en est pas moins exact. Je me récriai : « Mais comment, à quoi pouvez-vous reconnaître qu’un rideau de vitrage a été enlevé? » Elle répondit :
« Je ne sais, cela est moins plein ! »
C’est sur le front et autour des yeux que se produit cette impression, dont la délicatesse est pour nous mys-
1. Une aveugle, que j’avais priée d’écrire une phrase à l’aide de l’appareil Foucaut, écrivit : « Je suis bien heureuse de vous voir. »
térieuse ; on dirait que la vue est remplacée à son siège même par une sensibilité de tact qui peut, jusqu’à un certain point, y suppléer. Une religieuse aveugle franchit les couloirs, entre dans les différentes pièces de la maison, circule à travers les tables, se promène dans le jardin, au milieu des arbres, sans jamais se heurter; si l’on rabat devant ses yeux le voile d’étamine replié sur sa tête, elle ne sait pas où elle va; elle étend les bras, s’arrête, cherche sa route, ne la trouve pas et bute dans tous les obstacles. Pour aveugler un aveugle, il suffit de lui mettre un bandeau sur les yeux; et, en disant cela, je parle de l’aveugle qui est enveloppé de ténèbres complètes, de l’aveugle dont la rétine est détruite, le cristallin anéanti, le nerf optique paralysé, et non point de l’aveugle qui, semblable au voyant fermant les yeux, conserve encore un reste de vision à l’aide duquel il distingue le jour de la nuit. Aussi ne faut-il pas être trop surpris lorsque l’on voit des petites filles aveugles jouer à cache-cache et même à colin-maillard.
Lorsqu’elles courent et se poursuivent dans le jardin, il est presque sans exemple qu’elles n’évitent pas les arbres; à la gymnastique, on ne peut les voir sans trembler; elles galopent, avec une adresse de singe, sur la poutre transversale, et, dans les exercices les plus violents, conservent un équilibre dont peu de voyants seraient capables. Elles sont vingt ou vingt-cinq, jouant, gambadant, mêlées les unes aux autres. Il leur suffit de frôler de la main le vêtement d’une de leurs compagnes ou d’une des religieuses pour la reconnaître et la nommer. La supérieure, accompagnée de l’assistante, pénètre dans la classe sans dire un mot; une petite fille se jette à bas de son banc, glisse sous la table, marche droit à la supérieure, lui saisit la main et dit : « Ah! voilà notre mère!» A quoi l’a-t-elle reconnue? Au pas, au froufrou de la robe? Je ne sais,
mais elle ne l’a confondue avec aucune autre religieuse ; ce qui le prouve, c’est qu’elle a dit « ma bonne mère », et que, dans la maison, les religieuses sont appelées « ma tante » par les enfants.
Dans la classe des toutes petites, le spectacle est sinistre, et l’on se révolte contre les injustices de la matière. Est-ce qu’il y a des dynasties d’aveugles? J’aperçois une fillette à peau brune, dont les paupières à fleur des pommettes sont relevées vers les tempes. Elle arrive d’Algérie; ses deux frères, son père, son grand-père, sa mère, sont, comme elle, aveuglés par l’amaurose. Une autre incline et redresse la tête, agite sa main droite sans arrêter; comme la pulsation des artères, les mouvements se manifestent à temps égaux; si on les comptait à l’aide d’une montre galopeuse, on reconnaîtrait qu’ils se reproduisent en nombre pareil au cours de chaque minute; c’est une choréique. La danse de Saint- Guy ne lui laisse pas de repos.
A la maison de Saint-Paul, comme à l’infirmerie des scrofuleux de Saint-Jean-de-Dieu, on livre bataille aux familles qui veulent reprendre leur enfant infirme pour l’asseoir au coin d’un pont et s’en faire un « revenu » . Malgré le règlement qui interdit de recevoir les aveugles qui n’ont pas atteint lage de quatre ans, la supérieure n’a point hésité à admettre une pauvre petite créature de deux ans, frappée d’une cécité complète, résultant sans doute d’une ophtalmie purulente contractée à l’heure même de la naissance. Sa mère est morte, elle a un frère épileptique; son père est un ivrogne que le travail n’attire pas et que l’absinthe abrutit. Depuis trois années que les Sœurs de Saint-Paul ont adopté cette enfant, la lutte contre le père est incessante. 11 veut emmener sa fille; au long des rues et tendant la main, elle lui ramassera de quoi boire. On résiste; il dit : « La loi est pour moi. »
Il a raison, la loi est pour lui et protège la puissance paternelle, dont l’infamie même n’entraîne pas la déchéance. Cette pauvre petite est touchante à voir; dès qu’elle sent que la supérieure est là, elle s’en approche, se colle à sa robe comme si elle cherchait protection contre un danger, et fait si bien qu’elle finit par s’installer dans ses bras. De temps en temps, quand il a trop bu ou qu’il n’a plus de quoi boire, le père vient faire une algarade ; on l’apaise avec de bonnes paroles ; on lui parle de Dieu, ce qui l’égaye ; on lui fait comprendre que sa fille ne lui coûte rien, pas même un remerciement, ce qui lui plaît, et l’on s’en débarrasse comme l’on peut. Jusqu’à présent on a réussi à sauver sa fille, mais on n’est point rassuré sur l’avenirde la pauvre enfant, dont le père se fera, tôt ou tard, « un moyen d’existence. » Il n'y a pas eu que des enfants pauvres dans cette maison bénie; des jeunes filles de bonne naissance sont venues y demander l’instruction spéciale dont l’aveugle a besoin pour pénétrer les choses de l’esprit et éclairer son intelligence. Celles-là n’ont point été mêlées aux fillettes de l’école : elles ont été soignées à part dans une sorte de pensionnat improvisé pour elles; on les y instruisait, on les y formait aux habitudes du monde où elles étaient appelées à vivre. Je connais une de ces infortunées qui a gardé pour « le couvent » et pour les Sœurs de Saint-Paul une gratitude passionnée. Aujourd’hui qu’elle est âgée de vinq-quatre ans, elle va souvent voir celles qu’elle appelle toujours « mes tantes », qui ont secouru sa jeunesse et qui, à force de patience, à force de tendresse, ont neutralisé la double nuit qui pèse sur elle. Cet exemple est à citer et démontre que rien n’est impossible aux cœurs fervents qui veulent le bien. La jeune fille dont je parle est particulièrement intéressante pour les lettrés, car elle est de famille littéraire.
Mes contemporains ont eu son aïeul pour professeur au collège Henri IV ; son père, avant de se vouer à l’enseignement, publia le poème de l'Amour et Psyché et fit jouer à l’Odéon le Docteur amoureux , pastiche de Molière qui dérouta plus d’un critique. J’hésite à la nommer : pourquoi? Le mal incurable serait-il un crime? est-elle donc coupable de son malheur? Elle s’appelle Bertha de Calonne. Elle a grandi comme les autres enfants, joyeuse, voyante, admirant les lacs de Suisse près desquels elle vivait, souffreteuse parfois» mais sans maladie grave qui pût inquiéter ceux dont elle était l’orgueil et la joie. Dès l’âge de onze ans, à la suite d’une fièvre typhoïde, elle perdit la vue et, — ceci est atroce, — elle devint sourde. Si les lèvres ne sont point placées à l’orifice même de son oreille, elle ne perçoit qu’un bruit indistinct, une voix confuse qui murmure et ne parle pas. Vue éteinte, ouïe atrophiée, double misère, double obstacle. Les Sœurs de Saint-Paul ont redoublé de zèle. Les cruautés de la nature semblaient les mettre au défi, elles ont vaincu la nature, elles ont ouvert la pauvre enfant fermée, elles ont fertilisé ce sol qui paraissait à jamais stérile.
On dirait qu’elles se sont efforcées jusqu’au miracle, car, à cette jeune fille qui ne voyait plus, qui n’entendait presque pas, elles ont enseigné la musique. Je me hâte de dire qu’elles étaient aidées par une intelligence exceptionnelle; on pourrait croire que les sensations anéanties pour toujours se sont résorbées en facultés fécondes où l’esprit, l’imagination, la compréhension trouvent une vigueur peu commune. La volonté d’échapper à l’obscurité de deux infirmités combinées engendrait un besoin de savoir que rien ne parvenait à satisfaire. Semblable aux petits enfants qui écoutent un conte, à tout ce qu’on lui enseignait elle disait : Encore ! A cette heure où l’instruction est terminée, rien n’apaise
cette ardeur de connaître. L’oreille appliquée aux lèvres maternelles, tout le jour elle entend lire. Son activité cérébrale est extrême ; pour elle nul idéal n’est assez élevé, nulle conception n’est assez haute ; volontiers elle pousserait le cri de Michelet : des ailes ! des ailes ! Dans les sphères lumineuses où plane son esprit, échappet-elle à ses propres ténèbres? Je voudrais le croire et n’ose l’affirmer, car elle aime le sommeil qui lui rapporte, dans les songes, le souvenir visible de sa vie d’autrefois. Comme les aveugles qui ont vu pendant longtemps, elle a conservé des rêves voyants qui lui sont chers; elle l’a dit; elle a fait mieux que de le dire, elle l’a , chanté en strophes qu’il convient de répéter :
Quand le. sommeil béni me ramène le rêve,
Ce que mes yeux ont vu jadis, je le revois ;
Lorsque la nuit se fait, c’est mon jour qui se lève Et c’est mon tour de vivre alors comme autrefois.
Au lointain du passé le présent qui se mêle Laisse dans ma pensée une confusion ;
C’est une double vie, étrangement réelle,
C’est une régulière et chère vision.
Êtres mal définis, choses que je devine,
Tout cesse d’être vague et vient se dévoiler ;
C’est la lumière! C’est la nature divine!
Ce sont des traits chéris que je peux contempler.
Et quand je me réveille encor toute ravie,
Et que je me retrouve en mon obscurité,
Je doute et je confonds le rêve avec la vie.
Mon cauchemar commence à la réalité!
LES CLASSES ET L’IMPllIMERIE.
Je n’ai pu lire ces vers sans émotion. Est-ce que l’on ne crève pas les yeux aux rossignols pour rendre leur chant plus harmonieux.
J’ai voulu visiter l’infirmerie, qui est dans une demiobscurité plaisante; les lits étaient vides, nulle malade n’y souffrait; elle est installée, dit-on, dans l’ancienne chambre à coucher de Mme de Chateaubriand, chambre bien restreinte pour la femme d’un chevalier de la Toison d’or, d’un ancien ministre des affaires étrangères, pair de France, ambassadeur à Rome et auteur d’une révolution littéraire dont profitent encore ceux qui le dénigrent aujourd’hui. Malgré les Mémoires d'outre-tombe , malgré le livre plus que discutable de Sainte-Beuve, l’histoire de ce grand esprit et de l’influence qu’il exerça sur son temps est encore à faire. N’est-ce pas de quoi tenter un homme de bonne foi, instruit et généreux? Les filles aveugles qui vaguent dans les ténèbres, à travers son ancienne demeure, ne se doutent guère qu’il a existé, et nulle d’entre elles sans doute n’a entendu parler du Génie du christianisme , que l’on ferait bien de leur lire. Celles qui tricotent dans l’ouvroir seraient délassées et soulevées si, pendant les longues heures de travail, on leur lisait quelques-unes de ces œuvres sereines où l’âme trouve à la fois un point d’appui et l’éclosion d’idées nouvelles. Les livres nocturnes spécialement imprimés pour les aveugles sont rares, trop rares. Lorsque en 1875 j’ai parcouru la bibliothèque de l’Institut des Jeunes-Aveugles, j’ai été affligé de sa pénurie; j’y ai compté quelques livres d’enseignement, des cahiers de musique, mais je n’y ai rien vu qui pût donner pâture aux besoins de l’imagination. Il en est de même à la maison de Saint-Paul, qui pourtant possède une imprimerie et qui imprime elle-même les volumes d’histoire et de piété qu’elle distribue aux élèves.
L’imprimerie n’est point grande, mais elle est suffisante, très claire, comme si des voyants devaient y travailler, et cependant les typographes sont quatre sœurs aveugles qui lèvent la lettre, manient le composteur et font mouvoir la presse avec l’aplomb d’un vieux metteur en pages. Pas d’encre dans le système Braille, qui procède par pointes saillantes gaufrant un papier épais; par conséquent une extrême propreté. Il me semble que la maison de Saint-Paul pourrait facilement devenir l’atelier typographique des aveugles et fournir à ces malheureux les livres qu’ils recherchent et qu’ils ne trouvent pas. L’aveugle ne connaît guère que les ouvrages dont il écoute la lecture ; les autres, ceux que l’on a imprimés pour lui, sont en nombre tellement restreint et d’un choix si réservé, qu’il les a promptement épuisés ou qu’il les rejette, car ils ne lui apprennent plus rien dès que son instruction est terminée. 11 y a là non seulement une source de gain dont les élèves de la communauté profiteraient, mais il y a un service moral à rendre aux aveugles qui est pour tenter le zèle des femmes dévouées à la cécité.
Déjà c’est à l’imprimerie de Saint-Paul que l’on compose et que l’on tire le Louis Braille, journal en écriture nocturne, expressément fait pour les aveugles par un aveugle. M. Maurice de la Sizeranne, qui a perdu la vue aux premières années de son enfance, qui a traversé l’institut du boulevard des Invalides, qui est jeune, intelligent, très ardent à la cause des aveugles qu’il connaît mieux que tout autre, a compris qu’il fallait leur donner la nourriture intellectuelle à laquelle toute créature humaine a droit. Il a fondé le Louis Braille, qu’il dirige et rédige seul, ou peu s’en faut. C’est un recueil mensuel, divisé en deux parties, auxquelles on peut s’abonner isolément. La première est relative à la vie pratique des aveugles; la seconde, J se rapportant à
leur vie intellectuelle, contient un supplément littéraire, scientifique et musical. C’est un bienfait pour les aveugles, qui peuvent ainsi entrer directement en communication avec le monde extérieur et participer à ses découvertes. M. Maurice de la Sizeranne ne s’en est pas tenu là, et il a fondé un autre recueil, qu’il a nommé le Valentin Haüy , en mémoire du grand homme de bien qui le premier s’est consacré à la cécité indigente. Ce journal est imprimé en caractères ordinaires, il s’adresse aux voyants, explique les besoins des aveugles, y intéresse et discute les questions où ils peuvent trouver un soulagement, une atténuation à leur infirmité.
L’exemple est donné ; espérons qu’il ne restera pas stérile et que peu à peu on va imprimer en caractères nocturnes une bibliothèque pour les aveugles, qui, à l’heure qu’il est, n’ont même pas encore de dictionnaire à leur usage. En ceci la maison de Saint-Paul peut prendre une initiative qui serait féconde; il lui est facile d’imiter la société fonctionnant à Londres 1 pour la diffusion du système Braille et où plus d’un typographe aveugle trouve à gagner sa vie. Si à un atelier typographique elle joignait un atelier de copie pour la musique nocturne, nul doute qu’elle n’en retirât de sérieux avantages. 11 y aurait un péril cependant et je me hâte de le signaler. Il ne faudrait pas que l’idée religieuse dominât exclusivement dans le choix des volumes à imprimer. Dieu me garde de repousser les livres de piété, mais il en faudrait d’autres, beaucoup d’autres, car si l’on ne peut ouvrir les yeux de l’aveugle, il convient de lui ouvrir les horizons de l’esprit.
Les voyages, l’histoire, les œuvres d’imagination, les contes, fut-ce ceux de Mme d’Aulnoy, les Mille et une Nuits, en un mot tout ce qui l’arrache à son milieu et
1. British and foreign blind Association for promoting the éducation and employment of the blind.
le transporte dans le monde du rêve, dans le monde idéal, où il trouvera l’oubli momentané de sa lamentable existence. Lorsque à l’Institut des Jeunes- Aveugles on lisait les Aventures du capitaine Hatteras, les enfants étaient haletants d’émotion ; pendant quelque temps du moins ils échappaient à eux-mêmes. Les aveugles qui ont entendu lire Robinson Crusoë, y pensent sans cesse; ils s’en vont au milieu des océans, à travers les îles désertes et trouvent dans leurs rêveries des satisfactions que la vie leur a refusées. Il serait donc nécessaire d’être très large dans la sélection et de se laisser guider plus par les besoins intellectuels de l’aveugle que par la Congrégation de l’Index.
Dans cette industrie, qu’elle peut, je crois, facilement développer, la maison de Saint-Paul récolterait des ressources qui ne lui seraient point inutiles, car elle est pauvre, très pauvre. Lorsque je l’ai visitée, elle contenait soixante-six aveugles; sur ce nombre, vingt jeunes filles payent une pension de trois cents à quatre cents francs ; douze une rétribution de cent à deux cents francs; quatre reçoivent un secours des Quinze-Vingts et huit obtiennent dix francs par mois des bureaux de bienfaisance ; si à ces sommes nous ajoutons un maximum de treize cents francs produits par l’ouvroir, nous n’arriverons pas à un total de douze mille francs. C’est plus que la misère, c’est l’impossibilité matérielle de vivre. Comment faire? On s’adresse à la charité privée. La communauté n’a point de quêteuses et ne peut en avoir; tout son temps est pris par les soins multiples qu’exigent les aveugles. Si elle quitte la maison pour aller à la provende, les infirmes pâtiront et le but même de l’œuvre ne sera plus atteint. Cependant il faut frapper de porte en porte et tendre la main. .
Ici encore je retrouve la femme parisienne, la femme du monde qui semble s’efforcer d’obtenir le pardon de
sa grâce et de sa fortune, que rien ne lasse lorsqu’il s’agit de secourir les malheureux, que rien n’arrête quand la misère l’appelle. A côté de l’œuvre des Sœurs de Saint-Paul fonctionne une agrégation de femmes charitables qui sollicitent les dons, recueillent les offrandes et attirent des dames sociétaires dont la souscription est de vingt-quatre et même de six francs par année. Grâce à ce concours, grâce, une fois de plus, à la bienfaisance, les filles aveugles ne sont pas jetées au hasard de la voie publique. J’ai déjà dit cela ailleurs et pour d’autres œuvres; qui est-ce qui se répète? Estce moi? — Non, c’est la charité.
La maison n’est pas florissante, mais elle subsiste. La plupart des pensions sont payées par des « bienfaiteurs», car presque toutes les aveugles que j’ai vues là sont dénuées et ne sauraient où dormir si elles n’étaient accueillies au nom de celui qui fut aveuglé ^ur la route de Damas. Le nombre des aveugles hospitalisées est singulièrement minime, lorsqu’on le compare au nombre de celles qui devraient être reçues dans cette maison construite pour elles et qui est le domaine de la cécité. Il existe en France plus de trente mille aveugles ; en admettant que les femmes ne comptent que pour un tiers, il y en a dix mille1. Malgré l’Institut des Jeunes-Aveugles, malgré les Quinze-Vingts, malgré certaines maisons religieuses qui en acceptent quelques-unes, le chiffre de celles auxquelles tout asile est fermé et dont la vie n’est qu’une infortune obscure, est considérable. La maison de Saint-Paul serait pour celles-là un port assuré contre les naufrages de l’existence infirme ; comment y aborder, comment y saisir le repos si longtemps cherché, la sécurité vai-
1. « Les aveugles de France s’élèvent à un chiffre de 31 631, dont 25 000 indigents. » ( Bulletin de la clinique de l'hospice des Quinze-Vingts par le docteur Fieuzal, 1883. T. I, n° 1, p. 14. )
nement espérée, le pain de chaque jour si souvent introuvé? C’est à peine si les prodiges d’économie opérés par les sœurs réussissent à empêcher la communauté d’observer d’autres jeûnes que ceux de l’Église.
L’œuvre est très intéressante, elle est unique, elle n’abandonne pas celles qu’elle a adoptées; la petite fille qui y est entrée bégayant encore, peut y mourir centenaire, sans l’avoir jamais quittée, sous la robe à carreaux de l’ouvrière ou sous la robe noire de la religieuse, si, lasse de la cécité de sa matière, elle a voulu pénétrer dans les clartés de la foi. Là l’hospitalité n’est point décevante, elle n’a ni limite d’âge, ni limite d’infirmité; quelle que soit la maladie qui frappe l’aveugle, lq maison la garde et la soigne, car la maison est à elle et la communauté est pour la servir.
Anne Bergunion, la fondatrice qu’encouragea le docteur llatier, que soutint énergiquement l’abbé Juge, doit être satisfaite ; malgré des temps mauvais, malgré des jours pervers, son œuvre s’est développée et elle prospérera, car elle est admirable, et la charité privée a pour devoir de ne s’en éloigner jamais.