I. - LE BERCEAU DE L’ŒUVRE
Les œuvres charitables dont j’ai parlé jusqu’à présent sont, pour ainsi dire, des œuvres fermes; elles s’ouvrent devant le mal chronique, l’accueillent et ne l’abandonnent pas. La caducité indigente, l’enfance frappée d’infirmités incurables, le cancer, la phtisie, la cécité rencontrent une hospitalité qui ne se dément pas, qui ne se refuse à aucun sacrifice et qui ne cesse qu’à l’heure où elle remet ceux qu’elle adopte à l’hospitalité de l’éternel repos. En regard, je dois faire connaître des œuvres transitoires qui portent secours à un mal accidentel, le calment, le réconfortent et le mettent sur la voie de la guérison. Elles ressemblent à ces huttes de refuge construites dans les Alpes, en marge des routes encombrées de neige, où le voyageur harassé peut s’abriter pendant la tourmente, dormir sans redouter l’avalanche et, reprendre vigueur avant de tenter de nouveau les hasards du chemin qui va parfois vers le but entrevu et souvent à l’abîme.
Paris est plein de voyageurs égarés qu’assaille la tempête, qui marchent à tâtons, se heurtent contre les
obstacles, cherchent leur route et ne la trouvent pas. Lorsqu’ils tombent de fatigue et de faim, lorsque les gîtes les plus infimes se ferment devant eux, lorsque le morceau de pain leur fait défaut, lorsque le vagabondage les saisit et qu’ils tiennent encore à l’existence, que leur reste-t-il? Le vol ou le Dépôt de mendicité. Ceux qu’effraye cette double extrémité s’affaissent alors dans une misère noire, une misère que ne soupçonnent point ceux qui ne sont pas descendus jusque dans le bas-fond social : on couche sur le talus des fortifications, dans les massifs du bois de Boulogne, on mange aux tas d’ordures avant que les chiffonniers les aient fouillés du crochet.
Lorsque j’étudiais à Paris le monde des malfaiteurs et que je le serrais d’aussi près que possible pour en déterminer la physionomie, je suis entré la nuit dans bien des garnis, je me suis assis dans plus d'un bouge et je me suis chauffé, pendant les ténèbres de l’hiver, aux fours à plâtre des carrières d’Amérique. J’ai vu là des choses horribles, mais plus d’une fois j’ai eu sous les yeux des spectacles émouvants. Le crime qui, dans la crainte d’être reconnu, fuit les maisons habitées, coudoie l’indigence qu’on en chasse parce qu’elle n’v peut payer son gîte. Au milieu des filous, des voleurs, des vagabonds, pelotonnés derrière les tas de fagots, j’apercevais des misérables, des pauvres à bout de voie, des surmenés de la mauvaise fortune qui venaient s'abattre là et mettre en pratique le dicton menteur : Qui dort dîne; — on eût pu croire qu’une malédiction, — la malédiction aux pieds terribles, dit Sophocle, — les poursuivait et les jetait dans la promiscuité de toutes les hontes où la police les ramassait. On ne les confondait pas avec les criminels, on savait qu’ils étaient malheureux et non pas coupables ; on les relâchait avec une bonne parole; mais où aller? Le soir,
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sans abri, sans argent pour s’en faire ouvrir un, ils revenaient rôder autour des hangars où ils avaient été arrêtés la veille. « 11 est onze heures, les rondes de police ne passent guère avant une heure du matin ; j’ai le temps de dormir ; » — et ils entraient.
Que de fois, à cette époque, témoin des arrestations, témoin des interrogatoires, voyant la préfecture de police dénuée en présence de tant de misères et n’ayant d’autres lits à offrir que ceux du Dépôt, c’est-à-dirè de la prison, que de fois je me suis pris à désirer la création de dortoirs publics où le peuple errant de la pauvreté trouverait un vrai sommeil, sur un vrai matelas, sous un vrai toit, et le matin, au réveil, la miche de pain qui répare les forces et ranime l’espérance! Lorsque je parlais de ce rêve, lorsque j’insistais, les gens savants en la matière me répondaient : « Il y a tous les jours à Paris 50 ou 60,000 individus qui se lèvent sans savoir comment ils mangeront, ni où ils coucheront le soir. L’indigence provinciale nous a envahis, elle nous déborde, elle nous étouffe, elle arrache le pain réservé à l’indigence parisienne, et nous n’y pouvons rien. » Cela n’est que trop vrai. C’est la misère de province qui dévore l’aumône de Paris.
Lorsque, en 1848, le capitaine Sutter découvrit les gisements d’or de la Californie, il y eut parmi les peuples une folie d’émigration; c’est à qui partirait pour les rivages de la mer Vermeille; la fortune était là-bas, on y courait. Pour quelques-uns qui se sont enrichis, combien ne sont point revenus, combien ont péri de débauche dans les bouges de San-Francisco, de fatigue sur les placers inhospitaliers, sous les halles mexicaines, dans les champs de la Sonora, à côté de Raousset de Boulhon? Aux valets de charrue, aux ouvriers, aux tâcherons de province, Paris, dans le lointain des rêves et l’éblouissement des illusions, apparaît
comme une Californie inépuisable, où l’or ruisselle à hauteur de main, où le hasard guette les déshérités pour en faire des millionnaires. La vieille histoire, toujours nouvelle, toujours écoutée, du paysan qui est arrivé à Paris en sabols avec un écu de six livres dans sa poche et qui est devenu un personnage, fait bien des dupes et crée bien des malheureux.
L’écu de six livres est vite dépensé ; les sabots sont promptement usés; il reste la faim, le désespoir, les mauvais conseils de la déception, la colère contre le prochain, la haine envers les heureux et l’envie qui pour toujours s’extravase au fond du cœur; on s’indigne contre l’indifférence des foules, et l’on s’aperçoit que, désert ou multitude, c’est tout un pour celui qui s’est mis en voyage sans provision de route. Un officier me disait : « Calculez combien il faut qu’il y ait d’hommes qui tombent sur les champs de bataille ou meurent de consomption sur les grabats de l’hôpital pour que l’un d’eux devienne maréchal de France. » De même il serait bon de pouvoir dire combien de provinciaux doivent pâtir, lutter en vain, mourir de misère à Paris, pour que l’un d’eux fasse fortune. Plus d’un qui est parti de son village, le pied leste, le cœur rayonnant, a tendu la main le soir, au coin des rues, a travaillé dans les cellules de Mazas, a traversé le vol et la famine, a essayé de tous les métiers sans pouvoir en saisir un seul et a poussé son dernier souffle sur les paillasses de la maison de répression de Saint-Denis !
Si la situation est dure pour l’homme, elle est atroce pour la femme, créature faible, faillible, soumise aux fatalités de son sexe et à qui la maternité irrégulière est imputée comme un crime. L’homme la prend, s’en amuse, la rejette et ne se soucie pas de savoir s’il ne l’a pas condamnée à l’abjection, s’il ne lui a pas imposé, pour une seconde de plaisir, la charge de pourvoir à
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l’existence d’un être dont elle n’a que le fardeau et la honte. Dans les basses conditions où elle arrive à Paris, que fera-t-elle si, tout de suite et par bonne fortune, elle n’entre en condition? Son salaire sera dérisoire si elle n’a pas aux mains l’outil spécial des travaux recherchés. La femme qui, d’un métier acquis sans un long apprentissage, peut gagner trois francs par jour n’est pas commune à Paris, et quand sur une telle somme il faut prélever la nourriture, le logement, le vêtement, que reste-t-il pour parer à une maladie ou à un chômage? Si elle est balayeuse, elle est payée deux francs; si elle est porteuse chez un boulanger, elle reçoit deux francs et deux livres de pain.
Gomment vivre ainsi? C’est un mystère. La débauche vénale peut les entraîner lorsqu’elles sont jeunes et qu’elles ont forme humaine, soit; mais lorsqu’elles sont vieilles, laides, sinon hideuses, que deviennentelles? Je l’ignore. Le suicide est plus rare chez la femme que chez l’homme. Je me rappelle avoir constaté en 1867 que, sur cent soixante-trois suicides, inscrits aux registres de la Morgue, les femmes n’v comptaient que pour le chiffre de vingt-huit. Elles ne se tuent donc pas, elles disparaissent et cachent leur origine. Où les retrouver? À la Salpêtrière, dans les hospices, aux Incurables, chez les Petites Sœurs des Pauvres, dans les maisons ouvertes à la vieillesse, dans les maladreries où végètent les gâteuses, où se débattent les épileptiques, où la caducité retournée vers l’enfance pleure, rit sans motifs, et n’est plus qu’une matière inerte dont lame ne se réveille plus.
La charité n’ignore aucun des obstacles, aucun des périls qui encombrent la route où les femmes sont obligées de marcher; aussi c’est vers elles qu’elle regarde avec prédilection, s’ingéniant à les sauver de la misère, parce qu’elle sait que la misère, mieux
encore que l’oisiveté, est la mère de tous les vices. La charité redouble d’efforts pour les arracher à la faim, au froid, au dénuement, mais surtout pour les arracher à la dépravation, car, à travers les prodiges qui lui sont familiers, elle poursuit un idéal de pureté morale auquel il est bien difficile d’élever les épaves humaines qu’elle ramasse et qu’elle cherche à nettoyer de leurs péchés. Réussit-elle dans ce nouvel apostolat qui prend soin de la matière pour mieux atteindre l’esprit? Je ne sais. On dit qu’il ne faut jamais désespérer de la conversion du pécheur; le retour à la vertu est donc possible, mais il me semble que le chemin qui y ramène est long et pénible.
C’est Émile Augier qui l’a dit et je ne le démentirai pas. Elles ne le démentiront pas non plus les Sœurs de Marie- Joseph que j’ai vues à l’œuvre dans la prison de Saint-Lazare, ni les religieuses de la Compassion qui vivent près des lits pestiférés de Lourcine. Lorsqu’elle est tombée si bas, une femme ne se redresse plus ; pour toujours elle est la proie du cancer social que l’on ne peut nommer dans aucune langue honnête; aussi doit-on l’empêcher d’être dévorée par la bête insatiable qui ne lâche pas celles qu’elle a saisies. C’est à quoi l’on tâche ; sur ce terrain où les combattants ne font jamais défaut, la charité soutenue par la foi a livré des batailles héroïques, d’autant plus admirables qu’elles ont été secrètes et qu’elles sont restées inconnues. Après la victoire, le Te Deum a été une action de grâces silencieuse dont le cœur a tressailli et que les lèvres n’ont même pas murmurée.
Pour sauver un homme qui se noie à la mer, il suffit d’un grelin lancé avec adresse; pour sauver une femme qui se perd, qui va disparaître dans le marécage de la misère et de la démoralisation, il suffit parfois de lui tendre la main, de la mettre à l’abri, de lui donner le
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temps de reprendre haleine et de raffermir son courage épuisé par une lutte trop longue. De cette idée très simple est née Y Hospitalité du travail , qui est un refuge temporaire où les forces renaissent et où l’avenir s’éclaircit. On avait débuté par établir un de ces dortoirs hospitaliers que nous nommons actuellement « l’hospitalité de nuit » et dont j’aurai bientôt à parler. Chaque soir on ouvrait la porte aux malheureuses qui venaient réclamer asile; on leur donnait un lit; le lendemain, à la première heure, elles s’en allaient; elles avaient dormi en repos, mais c’était tout; la diane sonnée, il fallait repartir et recommencer la route décevante où il y a tant de fondrières.
On avait été obligé de restreindre l’hospitalité ; sans cela le dortoir aurait été accaparé par les mêmes malheureuses qui, chaque soir, seraient revenues occuper les lits disponibles ; un certain nombre de jours devaient donc s’écouler entre une première et une seconde admission. Fut-on fidèle à cette règle? J’en doute; comment fermer la porte à une femme harassée qui demande à dormir? Fallait-il la renvoyer à la rue, à l’arche du pont, à l’anfractuosité du vieux mur, au gardien de la paix qui la verra en faisant sa ronde, la réveillera et la conduira au poste? On remarquait en outre que, lorsqu’elle se présentait pour la seconde, pour la troisième fois, elle était plus déguenillée, plus maigre, plus « minable » qu’au premier jour. On en conclut qu’il était humain de prolonger l’hospitalité, et qu’il serait chrétien d’aider celles qui étaient trop affaiblies ou trop découragées pour se sauver elles-mêmes.
Des femmes dû monde — et du meilleur — s’émurent; elles regardèrent avec commisération vers ces malheureuses que la nécessité rendait haletantes et poussait vers des hasards redoutables; elles résolurent de leur offrir un asile où elles auraient le droit de sé-
journer pendant trois mois, ce qui ménageait le loisir de les refaire, de leur enseigner les premiers éléments d’un métier et de leur trouver une condition acceptable. Chacune de ces femmes vida sa bourse dans la caisse de l’œuvre qui allait se créer ; on loua une maison au n° 39 de la Grande-Rue d’Auteuil, et pour le reste on s’en rapporta à la Providence; quant aux pensionnaires, on savait que l’on n’en manquerait pas ; la misère parisienne était là pour en fournir.
La direction de la maison fut» confiée aux religieuses de Notre-Dame du Calvaire, qu’il ne faut point confondre avec les Dames du Calvaire, infirmières des cancérées, dont j’ai déjà parlé. La communauté des religieuses de Notre-Dame du Calvaire est de date récente. Elle est née au Quercy, dans la petite ville de Gramat, en 1833. L’abbé Bonhomme qui la suscita était ardent et d’une infatigable activité ; il avait organisé un collège et fondé une congrégation de prêtres ; cela ne suffit pas à son zèle, et il réunit en congrégation des femmes qui aspiraient à se dévouer aux faibles et aux malheureux. A la fois enseignante, infirmière, hospitalière, accueillant les convalescentes à la sortie de l’hôpital, formant des ouvrières, instruisant des sourdes-muettes 1 , cette congrégation n’a rien de contemplatif : elle agit et gravit sans repos le chemin de la bienfaisance. Elle est partout où l’on souffre, et ne se repose guère. Elle a été choisie avec discernement pour diriger l’Hospitalité du travail, car la maison d’Auteuil est à la fois une infirmerie, une école, un hospice et un touvroir. La supérieure est très intelligente, de cœur large, compa-
1. La maison de Bourg-la-Reine où Anne Bergunion, quittant la rue des Postes, établit les jeunes filles aveugles et forma le noyau de la communauté des Sœurs de Saint-Paul, est occupée actuellement par des religieuses de la congrégation de Notre-Dame-du-Calvaire, qui y élèvent et y instruisent 200 sourdes-muettes.
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tissante au mal moral comme au mal physique, franche dans ses explications, menant son monde avec entrain, montant, descendant cinquante fois par jour les escaliers de sa maison et portant à la ceinture le trousseau de clefs qui sonne à côté du chapelet.
L’œuvre est trop large actuellement pour acheter un terrain, et y bâtir ; elle est donc locataire d’une maison qui semble appartenir à une petite ville de province et faite pour abriter un vieux ménage de goûts tranquilles et d’habitudes sédentaires. Balzac y eût volontiers placé un chanoine alourdi par l’âge, ou quelque vieille fille casanière, gardant son chat sur ses genoux, tricotant et murmurant une romance du temps de sa jeunesse. C’est triste, froid, presque délabré; mais les religieuses ont passé par là, et tout, de larcave au grenier, est éclatant de propreté. Ce n’est qu’un berceau ; il y en eut de plus humbles.
La porte cochère, percée d’un judas grillé, s’est ouverte : je suis entré dans une petite cour pavée, entourée sur trois côtés par des bâtiments à deux étages; une sœur blanche et noire est sortie de la loge du portier ; j’ai traversé un étroit vestibule. Une ancienne salle à manger sert de salle d’attente et communique avec l’ancien salon, qui est devenu le parloir; ces pièces sont de dimension restreinte et d’apparence pauvrette ; sur les murailles, en guise d’ornement, deux cartes photographiques représentant le Christ du Guide et la Madone de Carlo Dolci ; ces reproductions de peintures molles, dont l’expressive douceur constitue le seul mérite, sont bien à leur place dans cette maison, où la tendresse accueille la débilité.
Sur la table il y a un registre, le registre officiel que la préfecture de police appelle le livre des garnis, délivré, signé, paraphé par le commissaire du quartier, et sur lequel, sous peine de contravention, il faut inscrire
le nom, la date d’entrée, la profession, la provenance de toute personne prenant logis dans la maison. Chaque jour, les inspecteurs du service des garnis viennent relever les indications et signer la feuille de présence. Cette formalité est indispensable, car la maison est un caravansérail où passent les voyageuses sans asile et dont il peut être nécessaire de connaître les étapes. Sous ce rapport, mais sous ce rapport seulement, la maison est assimilée à celle des logeurs et est tenue de se conformer aux règlements protecteurs qui, dans certains cas, défendent la sécurité et éclairent la justice. A ses débuts, l’Hospitalité du travail a dû payer patente de logeur, mais elle a été exemptée de cette contribution, aussitôt que l’on eut reconnu les services qu’elle rendait à la population indigente de Paris.
J’ai parcouru le registre, qui est intéressant à plus d’un titre. On voit les provenances, elles sont diverses : l’hôpital, le vagabondage, la prison fournissent leur contingent; la plupart des noms sont suivis de la mention a sans papiers » , c’est-à-dire identité contestable, parfois dissimulée, parfois même ignorée. Souvent, lorsque j’assistais, en 1869, à l’interrogatoire des femmes arrêtées, j’ai entendu des dialogues dont je restais troublé jusque dans l’âme : « Comment vous nommez-vous ? — On m’appelle la Chiffonnette. — Ce n’est pas un nom. — Je n’en ai pas d’autre. — Quel est votre nom de famille? — Je ne sais pas. — Où est votre père? où est votre mère? — Je ne sais pas. — Les avez-vous connus? — Jamais. — Qui est-ce qui prend soin de vous? — Personne. — Avec qui vivez-vous? — Avec tout le monde. — Où demeurez-vous? — Nulle part. » Une fois, M. Maricot, sous-chef du bureau des moeurs à la préfecture de police, questionnait en ma présence une fillette de seize à dix-sept ans, ébouriffée, impudente et néanmoins émue. Brusquement il lui
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dit : « Avez-vous entendu parler de Dieu? » Elle répondit : « Dieu? Ah ! oui, un vieux, qui a une grande barbe. »
Ces souvenirs s’évoquaient d’eux-mêmes pendant que je feuilletais le registre, et la note « sans papiers » me rappelait la longue théorie des filles perdues qui avaient défilé devant moi lorsque j’étudiais la race malade qui végète sur le trottoir, traverse Saint-Lazare, souffre à Lourcine, reste quelques jours à la Maternité, porte le fruit anonyme de sa déchéance à l’Hospice des Enfants assistés et meurt à la Salpêtrière ou à la maison centrale de Clermont ou dans un asile d’aliénés.
Sur ce livre j’ai pu constater une fois de plus combien Paris serait peu misérable, si les misérables de province ne l’encombraient; les deux cents dernières entrées, que j’ai vérifiées une à une, fournissent un renseignement précis : trente-cinq Parisiennes , cent soixante-cinq provinciales ou étrangères; l’Italie, l’Espagne, le grand-duché de Bade, la Belgique, la Hollande sont représentés et figurent à côté de la Martinique, de l’Algérie et du Sénégal. On ne tient pas note de la religion, je le regrette ; j’aurais voulu reproduire des chiffres et prouver que l’hospitalité est sans limite comme sans restriction ; elle ne tient pas compte des sectes; elle accueille la juive, la protestante ou toute autre; elle est vraiment catholique au sens originel du mot, c’est-à-dire universelle. Aux malheureuses qui se présentent, elle ne demande pas : « Quel est le Dieu que tu sers? » Elle dit : « Tu souffres, tu es errante ; tu es à nous. »
Dans quel état arrivent-elles? On peut le comprendre en visitant les annexes du grand dortoir; à côté d’une petite salle d’attente et d’un cabinet d’enregistrement, s’ouvre une pièce violemment aérée et qui sent le soufre : c’est la pouillerie. Là, autour d’un cylindre en
tôle, on suspend les nippes que rien n’a épargnées : ni la pluie, ni le soleil, ni la crotte, ni le gravier des tas de sable sur lesquels on a dormi, ni la terre des fossés où l’on s’est couché. A côté de la robe d’indienne effilochée, on accroche le jupon déchiré, et les bas, quand il y en a, et la chemise, s’il en est. On purifie, on désinfecte ces pauvres loques, qui reprennent quelque consistance, perdent leurs parasites et leur odeur. Dès que la femme a été accueillie, elle est déshabillée et mise au bain. Elle aussi, comme son costume, elle a besoin de déposer au fond d’une baignoire les scories étrangères dont elle est souillée. Il en est plus d’une qui regimbe et qui dit : « Un bain? Pourquoi? Je ne suis pas malade. » Leur expliquer que la malpropreté est, sinon une maladie, du moins la cause de bien des maladies, serait peine perdue. On se contente de leur répondre : « C’est le règlement, » et on les surveille pour que l’ablution ne soit pas évitée. Dans bien des cas, l’étoupe et le savon noir seraient utiles ; si la maison est agrandie, si la salle de bains est bien outillée, on y viendra.
Le dortoir, qui fait suite à la pouillerie, est vaste, de construction récente et légère, — pans de bois et plâtre ; — il doit être glacial, car j’y vois deux gros poêles en fonte que l’on allume le soir, pendant les mois d’hiver; les lits se pressent; on en a ajouté quelques-uns dans la partie médiale ; partout où une couchette a pu être installée, une femme de plus a été admise. Je compte soixante-huit lits dans cette seule salle; on en a dédoublé quelques-uns ‘pour en créer un plus grand nombre ; réglementairement, chaque lit doit être composé d’un sommier et d’un matelas ; plusieurs n’ont que l’un ou l’autre; on ne s’en plaint pas : cela vaut mieux que le rebord des routes. Un traversin, des draps de forte toile et une couverture de campement
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complètent la literie, qui n’est inférieure en rien à celle des casernes.
Je suis surpris de voir cinq ou six lits si étroits et si courts qu’ils ressemblent à des berceaux. Ce sont des berceaux, en effet : qui accueille la mère ne peut repousser l’enfant. Un soir, une femme est venue, portant un pauvre petit dans ses bras; elle a demandé asile : « Entrez vite, chauffez-vous; réchauffez l’enfant, qui a froid, » et à côté du lit de la mère on a installé la bercelonnette. Dans plus d’un cas, c’est une femme qui accourt, frappe en hâte, car elle va devenir mère. Bien vite on va chercher un fiacre, et une des neuf religieuses qui composent la congrégation de Paris la conduit à la Maternité, où elle n’arrive pas toujours à temps. Lorsque la malheureuse a quitté les salles de l’hôpital que l’Assistance publique a ouvertes pour elle, lorsque, chancelante encore, affaiblie par la souffrance et inquiète d’un double avenir, elle peut marcher pendant une heure, elle revient à la maison d’Auteuil, où on lui fait place, où on la soigne, où on lui enseigne le travail dont elle pourra vivre et faire vivre son enfant.
Pour abriter les pauvres êtres que la misère et parfois l’inconduite maternelle ont rendus chétifs, on aurait voulu fonder une crèche; cela n’a pas été possible. La bonne volonté ne suffit pas là où l’emplacement est trop étroit. On s’est donc contenté de placer des berceaux dans le grand dortoir. C’était une dépense de plus ; on l’eût acceptée sans hésitation ; mais l’œuvre de l’Hospitalité du travail en est exonérée, grâce à l’initiative des jeunes filles élevées dans les couvents riches de Paris et principalement dans ceux de Notre-Dame du Roule et de Notre-Dame de Sion. Les pensionnaires se sont cotisées; elles ont restreint leurs petites dépenses, elles ont épargné leurs plaisirs, sur elles-mêmes elles ont
prélevé la dîme de la bienfaisance et, de la sorte, elles font acte de mères adoptives envers les enfants vagissants à la maison d’Auteuil. Cette intervention est constante et rend courage à plus d’une désespérée.
A l’égard de celles que le vice a déjà touchées du doigt et qu’on ne parvient à lui arracher qu’à force de commisération, une précaution touchante est prise par les sœurs de l’Hospitalité. Quel que soit l’âge, quel que soit l’état civil d’une femme, dès qu’elle est admise dans la maison, on ne l’appelle que madame, et jamais on ne prononce son nom de famille. C’est Mme Louise ou Mme Antoinette, eût-elle seize ans, fût-elle grand’mère. En outre, on a remarqué que les filles-mères ont une propension invincible à parler de leur enfant, à en raconter les gentillesses ou à se plaindre des sacrifices qu’il impose. Par une délicatesse féminine que je trouve exquise, la supérieure remet à ces malheureuses une bague de cuivre qui simule l’alliance, cet emblème visible du mariage que la femme du peuple ne quitte jamais et qui, pour elle, constate son droit au respect. Supercherie ingénieuse et qui n’a rien de frivole, car elle arrête les suppositions injurieuses et les propos désobligeants. Lorsqu’une femme se présente, la supérieure l’interroge : « Êtes-vous mariée? — Non. — Avez-vous un enfant? — Oui. — Bien! Mettez cette bague à votre doigt. » L’honneur est sauf, et le cœur maternel pourra s’épancher sans péril.
La maison est bonne et les cœurs y sont compatissants; cependant elle ne peut garder, elle ne peut aider la femme dans les durs travaux qui succèdent à une faute. Ainsi que je viens de le dire, elle s’en sépare momentanément; elle y est contrainte. Ni là, ni ailleurs, la charité chrétienne ne s’intéresse à ces malheureuses dans l’instant le plus redoutable de leur existence. O femmes, femmes irréprochables, mères dévouées,
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aïeules fières de votre lignée, pensez aux filles-mères ; oubliez le péché, ne considérez que le désastre ; ne continuez pas à vous détourner d’elles ; ne punissez pas la preuve de la faute plus que la faute elle-même, dont le résultat seul est le plus cruel des châtiments ; songez à tant de misères, à tant de jeunesse perdue, à l’existence compromise pour une heure d’ oubli, pour une rencontre peut-être anonyme. Que vos vertus impeccables, que le vœu de chasteté prononcé par les religieuses, ne vous empêchent pas, ne les empêche pas d’ouvrir quelque asile où ces infortunées trouveront le secours matériel et le secours moral dont elles ont besoin. A ces âmes fourvoyées il faut autre chose que le règlement administratif de la Maternité, de la Bourbe, comme elles disent; vous en relèverez plus d’une si vous y daignez compatir. Si, pareilles aux Dames du Bon-Pasteur, qui vont chercher les brebis malades jusqu’au fond des léproseries, vous ne reculez pas dans l’œuvre de la pitié, si vous tendez la main à la déchéance, si, par la compassion, vous ressaisissez des cœurs que le vice va atrophier, vous aurez diminué le nombre des berceaux dans l’hospice des Enfants-Assistés et vous aurez empêché bien des créatures, affolées, par une minute d’hallucination, d’aller s’asseoir sur la sellette des cours d’assises. Vous ferez mieux que saint Vincent de Paul, qui recueillait les enfants abandonnés : vous les sauverez avant leur naissance, en sauvant leurs mères.
Ce dortoir où la femme n’est point séparée de son enfant est la seule construction neuve de la maison ; il est facile de reconnaître qu’il a été élevé en hâte dans l’ancien jardin, dont il occupe la moitié. Ce qui reste du jardin n’est plus qu’une longue allée grossièrement sablée, où l’on fait sécher le linge, où se promènent des poules s’efforçant de découvrir quelques miettes de
pain au milieu des cailloux, sans ombrage, et terminé par un mur décrépit derrière lequel apparaissent les arbres d’un établissement hydrothérapique. C’est moins un jardin qu’un préau; si triste qu’il soit, il a son utilité et peut permettre quelque exercice. Subsistera-t-il longtemps ? J’en doute; au nombre croissant de femmes qui viennent crier merci, on comprend que bientôt il disparaîtra et sera remplacé par un nouveau dortoir, où les places seront promptement disputées.
Les services rendus ont été de telle importance, que la réputation de la maison s’est vite répandue dans le monde des surmenées et qu’à la porte la sonnette ne cesse de retentir. C’est hier cependant que l’œuvre fut fondée. La première entrée date du 19 novembre 1880. Une institutrice veuve, sans abri, sans pain, a inauguré l’Hospitalité du travail ; cela lui a porté bonheur ; elle n’y est pas restée longtemps et la situation dont elle a été pourvue avait de quoi la satisfaire. C’est là ce que cette institution a d’excellent et de véritablement maternel : non contente de s’ouvrir devant les malheureuses, de les hospitaliser, de les nourrir et bien souvent de les vêtir, de leur offrir un repos de trois mois, elle ne s’en sépare qu’en leur donnant une condition où la vie soit assurée.
Pour les religieuses qui dirigent la maison, pour les femmes du monde qui les aident plus efficacement que par des conseils, le labeur est double : d’une part, subvenir aux besoins multiples de l’indigence éperdue; d’autre part, établir des relations au dehors, se mettre en communication avec des familles offrant des garanties de moralité, regarder dans les magasins, dans les arrière-boutiques, dans les cuisines, dans les antichambres, dans les blanchisseries et y caser, en sécurité, celles qui sont tombées de misère sur le seuil, auxquelles on a rendu le goût de vivre, que l’on a
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restaurées, ramenées au bien et qui ne demandent plus que le salaire dû au travail.
L’acte de préservation est donc complet; on l’exerce avec une persistance, avec une sagacité remarquables et dans des proportions qu’il est bon de faire connaître. Pendant les années 1881, 1882, 1883, le nombre des femmes reçues en hospitalité a été de 7,534, sur lesquelles 3,653 ont été placées : près de la moitié ; ce chiffre est considérable, mais il paraîtra bien plus considérable si l’on sait que l’hospitalité de nuit a définitivement cessé de fonctionner avec les derniers jours de 1882; beaucoup de femmes, en 1882 et en 1881, n’ont donc fait que traverser le dortoir et ne se sont pas assises dans les ateliers. On peut affirmer sans craindre de se tromper qu’actuellement les deux tiers au moins des femmes recueillies ne quittent la maison que pour entrer en condition : c’est là un résultat exceptionnel.
Le séjour est plus ou moins prolongé, selon les occasions plus ou moins facilement rencontrées ; mais dans certains cas on a soin de ne se point presser, car ce n’est pas seulement une indigente que l’on héberge, c’est une malade ou peu s’en faut, et l’on s’occupe de consolider sa santé avant de s’enquérir d’une condition à lui offrir. En effet, et je l’ai dit plusieurs fois, il est impossible à nos hôpitaux déjà trop encombrés de garder les malades aussi longtemps qu’il serait nécessaire. Dès que la période aiguë et dangereuse du mal est passée, dès, comme l’on dit, que le malade peut se tenir sur ses jambes, il est congédié ; car bien d’autres attendent qui réclament sa place. Les plus heureux sont ceux qui, après le séjour à l’hôpital, sont envoyés à l’hospice du Yésinet; mais là non plus on ne leur permet pas toujours de recouvrer toute la santé, et l’on abrège la convalescence.
Si la femme qui vient de traverser ces deux étapes n’a point de famille pour la recevoir, point de domicile pour s’y réfugier, ce qui est le cas des servantes, si elle n’a pas de ressources, si nul être charitable ne l’accueille au ^foyer, que va-t-elle devenir, seule, pauvre, trop faible pour travailler, trop dolente encore pour faire les démarches où elle aura peut-être la fortune de trouver à mettre fin à sa misère ? Elle va à Auteuil ; la mère de l’Hospitalité ne la repousse pas ; la convalescente peut se reposer dans la maison bienfaisante; peu à peu elle ressaisit ses forces ; elle devient valide. Quand elle est enfin vaillante, on lui ouvre la condition où le pain de chaque jour sera le gain de son labeur; encore une qui sera sauvée ! Dans les trois dernières années, 1,815 femmes sortant des hôpitaux ou de l’hospice du Yésinet ont achevé de se guérir sous la surveillance et par les soins des religieuses de Notre- Dame du Calvaire.