CHAPITRE PREMIER
IL n'avait pas les mots POUll LE DIRE
Le 22 mars, au matin, Joseph Duhamel, géographe éditeur du célèbre xUlas Duhamel, se promenait au parc de Montsouris avant d'aller déjeuner chez son ami Delafon. L'équinoxe apportait sa fièvre sur Paris, versait ses courtes ondes, s'épanchait la nuit en clameurs d'ouragan, le jour en souffles tièdes d'une douceur inhnie. Le ciel, sans lumière directe, ne vivait qu'en reflets, en clartés rêveuses, si tendres, si traîlres que les poitrines étoiiflaient de l'angoisse de vivre, de se reproduire. Les bétes amoureuses, enivrées au caprice du vent, au caprice des rayons, à la pluie instable et coquette, les poules, li's canes se pressaient sur le sol avec ardeur, on ne sait quelle brusque volupté dans le hérissement de
leur gorge, les frissons légers de leurs ailes. Les jeunes gens avaient les yeux pâles et faux, les filles riaient trop clair, se troussaient trop nerveusement, la mélancolie des vieux se compliquait d'âpres curiosités.
Sur la colline, tout autour de l'Observatoire, les appareils guettaient le météore, un petit toit en vitres et de grandes bouteilles recueillaient la pluie, des roues en hélices au haut d'un mât calculaient le vent, deux tubes de verre inclinés mesuraient la lumière. Partout, sur la pelouse, dans les massifs, protégés par des guérites ou librement exposés, c'étaient des pièges tendus par l'homme à l'élément, de fins trébuchets où les phénomènes venaient se faire prendre.
— Voilà, fit Duhamel, la tenderie moderne. Douce merveille que nous en soyons à prendre de tels oiseaux que la lumière et l'électricité...
Et il songea à l'émotion chasseresse du savant qui essaye quelque appareil, ou qui relève au matin des observations concluantes.
Gomme il y songeait, il en vit circuler un, enveloppé d'une robe de chambre. Il allait par la pelouse, entrait dans les abris, interrogeait les tubes, lisait des nombres. Duhamel épia curieusement son air d'absence, son apparence endormie et distraite.
— Oui, va, dors, songeait le promeneur... Gomme je voudrais que tu sois bien l'homme de ta partie et non un parasite, que tu te sentes heureux d'avoir l'abondance des moyens d'expérimentation et la sécurité.
Et, vénérant le labeur de cet homme, il espéra de
toute la force de son âme que le travail et la joie habitaient le château de science.
Car Duhamel appartenait à la race chimérique qui va cherchantpartout matière àplacerde grandsrêves et de grandes abstractions. Il était plus spécialement un moraliste maniaque, incapable de ne voir dans la vie que le llux d'une force immense et désordonnée. Tout s'organisait dans son cerveau en règles et en lois, et, comme il aimait la vérité et professait une sincérité absolue, il était au désespoir devant les contradictions que la nature inflige à nos plus fermes éthiques. Un excès de sensibilité lui rendait le spectacle du monde peu attrayant, mais, d'autre part, lui procurait d'infinies jouissances. Il semblait un de ces appareils, là-bas, guettant le météore et sans cesse modifié au gré de l'instable infini, scrutant le gouffre d'où sort tout à la fois le désordre et l'harmonie, le néant et la certitude.
Cependant, plein de vigueur, de santé, de sécurité acquise par la fortune, il s'attachait à répandre son activité dans un contact permanent avec les hommes et à vivre de paroles et d'oeuvres sociales. Les doutes qu'il avait demeuraient individuels, n'atteignaient pas l'efl'ort pour le bien public. Duhamel aimait la ité d'un amour de citoyen grec, où se mêlaient à José égale une joie quasi physique à se trouver parmi les assemblées, à préparer des discours, des confé- -'ences, des propagandes, et une satisfaction intellec- :uelle à voir se transformer une époque sous l'im- )ulsion des idées.
C'est pourquoi, devant l'Observatoire, le jardin u-opre et le savant en route pour ses appareils, il
souhaitait avec ardeur que tout cela ne fut pas une vaine administration, mais une solide école, pas un dur travail, mais une allègre tâche de génie et de gloire.
Cependant, il reprit sa promenade. Le ciel s'ouvrait et se fermait comme une tente colosse. Des coups de lumière brusque plongeaient jusqu'aux limites de l'horizon, les nuages tombaient ainsi que des vêtements, le ciel tout nu riait son rire bleu ; puis l'eau arrivait portée par le vent, une sorte de neige fondue se jetait devant le soleil, la clarté fuyait par la terre, brillait encore une minute sur l'herbe, sur des maisons lointaines et la tente se refermait, obscure, humide, le vent plus froid. L'ondée alors, légère, féminine, arrêtée aussitôt ; les étoffes mouillées du ciel réouvertes, les reflets revenus, abondants, les rais du soleil jaillis horizontalement par des trous dans la nue. Rien ne tenait. La lumière semblait de même essence que le vent, flottante, semée à la volée par l'espace. Le ciel, l'atmosphère, la terre, tout était « lâche », épars, donné et répris dans la même minute, les câbles qui fixent le monde sans cesse rompus. Toutes les forces paraissaient désorganisées, libres. Le printemps suscitait le caprice, l'oubli des lois, des patiences, des prudences. Dans les métamorphoses trop rapides, le mal n'a pas de durée, l'acte passe ainsi que la lumière et la pluie. L'être peut se livrer puisque la nature s'abandonne. Rien ne dure. Le regret, le remords c'est de la durée. Mais que l'aspect change toujours, que la pelouse soit tout soudain arrosée de rayons, puis d'eau, puis qu'elle s'obscurcisse, que le vent la balaye, qu'elle
rêve à peine dans le silence et le repos, pour se rebrousser de suite à l'ouragan, pour briller de millions de gouttes bleues, alors, qu'importe l'acte qui passe, la capture^ la volupté satisfaite, le bonheur puisé à l'occasion.
Duhamel en eut la sensation aussi nette que s'il avait été la brute capable d'un viol. Des images perverses et soudaines peuplèrent son cerveau, une passion confuse le rendit féroce intérieurement : il prouva la fatigue des règles et des résistances, s'abandonna aux joies animales, tout impulsives.
A vingt ans, ces crises que tous les hommes conlaissent, le terrorisaient, mais il avait appris, d'une ■orte expérience, qu'elles sont de véritables rêves itaviques et qu'il n'y faut point prêter plus d'attenion qu'aux rêves du sommeil. Il suffit qu'on soit îOrti du doute au regard des actes et Duhamel pouait répondre de lui-même.
— D'ailleurs, se disait-il, en marchant fiévreusenent, avant même que j'eusse tiré quelques fortes 'ègles de conduite de l'expérience, n'ai-je pas touours désiré que le monde fut beau et bon et bons, )eaux, heureux tous les hommes. Et n'est-ce pas, ce lésir, dans son inéluctable nécessité, l'instinct des ois profondes qui nous régissent ?
En songeant ainsi, il regarde le parc et les « lois )rofondes » lui apparurent en mille ramilles dé- )ouillées qui semblaient d'une écriture arabe sur la )orcelaine des nuages, en sapins retroussés comme les pagodes chinoises, en buissons blanchis, en aucu- >as noircis par les longues gelées, en platanes tachetés .insi que des panthères.
t) LA CHARPENTE
— Ce sont les lois, les lois mêmes, là figées et fixées. De la structure de ces arbres, de leur harmonie silencieuse, des mille rapports qui s'entre-croisent pour faire des troncs, des branches et des feuilles, mon âme dépend et relève. Ils sont ma vieille âme, ils sont ma vieille pensée et leurs chuchotements, leurs voix basses, leurs torsions, leurs couleurs, c'est moi-même qui me retrouve dans le plus puissant des souvenirs.
Il s'alanguit, pris d'une sorte d'extase, et le parc parut infiniment exquis à sa fièvre. Les marronniers n'attendaient pour ouvrir leurs petites mains qu'un rayon de soleil fondant la résine qui les colle, les merles emportaient dans leur bec autant de ramilles pour faire leur nid que de vers de terre chassés du sol par les brusques pluies, et cependant, à travers^ l'ivresse que soufflait le vent, la promesse du soleili tiède, un rien d'hésitation tremblait sur la nature,, le souvenir du froid rendait l'arbre craintif et la bêtej encore gloutonne. t
Duhamel avait passé sous le chemin de fer. Là, le sapins dominent. Arrêté longtemps en silence comm il faisait, en surpreneur de bêtes, il vit un lézar sortir de l'enrochement, courir, s'immobiliser ainsi qu'une petite mécanique ; puis vint, de branche ei^ branche, l'oiseau curieux aux grands yeux, le ros-| signol. I
— Tu n'as donc pas émigré, petit, murmura^j Duhamel, et tu as trouvé ta vie dans ce froid, dans cette neige ? Et toi, l'autre au sang violet, tu demeurais engourdi dans quelque trou...
11 ne bougea point, ravi comme d'une merveilleuse
LA ClIVRrEMI-: 7
aubaine, et le lézard gardait sa tête dardée de coté «laiis une immobilité admirable, tandis que le rossimiol épiait, son œil rond jamais tranquille. Gela dura tant qu'un enfant survint ; le lézard décliqueta comme un ressort, le rossignol gagna des branches lointaines. Alors une fine petite face rêveuse passa, semée de taches de son. L'homme et l'enfant échangèrent un regard.
— Ah ! fit Duhamel soupirant quand l'enfant fut passé, je n'en ai pas.
A trente-six ans, la passion satisfaite, finie la conquête de la fortune, on est à l'âge où Tenfant est le grand avenir ; on aime qu'il existe près de soi, tandis qu'on s'intéresse à la ruche humaine, on le mêle en pensée à ses efforts, on a l'ambition d'être honoré, admiré par lui.
Marié avec une femme aimée, la joie de tenir d'elle un enfant eut paru divine à Duhamel. Sa tendre mélancolie s'éveillait à la vue de tout bambin et il souffrait d'autant plus qu'il n'osait plus en parler à sa femme qui prenait ses regrets sans grâce.
Triste, il remonta le chemin qui domine l'étang du parc, un endroit qui rappelle par le vert particulier des pelouses, on ne sait quelle disposition des courbes du terrain et la présence des grandes oies blanches, les jardins de peintres flamands du début du quinzième siècle. De là, le bassin frissonnait à tous les souflles, tantôt couvert des vagues classiques qui se recouvrent en cuirasses sarmates, tantôt sftleuré seulement d'une mousseline légère, d'un filet transporté d'un bout à l'autre de la surface, itautot rev*''tu d'un réseau bleu et orange qui ondulait
« LA CHARPE.NTE
harmonieusement, tantôt encore doucement dépoli, en rides minces, avec, par places, une eau brillante comme s'il eût flotté des nappes d'huile. Le soleil y passait en reflets de métal, les nues en ombres vertes, et partout, de leurs gorges rondes, les cygnes, les canards, les oies, y traçaient des sillages tremblants, élargis par la distance.
Comme en toutes nos tristesses, la beauté sensible de ce petit paysage retourna le cœur de Duhamel, ses yeux se mouillèrent. Il pleurait facilement dans la solitude. Un désir de se lamenter un peu lui gonfla la poitrine, le môme désir qui a créé les psaumes et suscité les prophètes :
— Jamais je ne serai l'être complet, celui qui se retrouve, se survit. Je me perdrai dans un temps plus bref que ceux qui seront pères. Même aujourd'hui je ne puis avoir la même impression de durée. S'zV était là, lui^ je sens que je vivrais sa grâce, ses étonnements, sa vivacité, que je pénétrerais dans la fraîcheur de son enfance comme dans une nouvelle
enfance pour moi Un peu moins l'idée de la
mort entraînerait celle de l'anéantissement. L'intérêt que je porte au monde, ma joie à voir grandir la France et l'humanité, seraient plus forts et plus nets, puisque lui devrait en jouir... Oh ! mon petit, mon petit, que j'aimerais voir ce miracle, ce frais miracle de tes yeux oià se retrouverait un peu des miens !
Il pleura discrètement. La vallée du chemin' de fer de ceinture parut à point pour figurer son deuil, toute sombre sous les nuées et pleine de pins, de sapins, de cyprès à toisons lourdes sous des troncs
écailleiix qui éveillent l'idée de sable, de désert, de sommets dans la solitude, et un peu aussi de cimetière. Emu, il gravit la pente d'où Paris se découvre depuis la Tour Eifrel jusqu'au Panthéon, avec les quartiers populeux de la Santé et de la Gare tout proches. Ces quartiers montaient et descendaientdes collines, pareilles, sous les grandes maisons blanches, à des mâchoires mal endentées. Des terrains vagues immenses y subsistaient, remblayés sur l'ancien bras de la Bièvre. Des cheminées d'usines, plus loin, vers le boulevard d'Italie, exhalaient la vie légère des fumées sous la sauvasrerie du vent.
C'est une impression de nudité poignante en soi, mais Duhamel y ajoute encore le souvenir de la foule qu'il avait frôlée le dimanche précédent à une fête de quartier, les faces ravagées du trop long froid, l'homme et la femme du peuple flétris, aff'amés, efl'royables à la clarté de mars, dans leurs loques d'hiver. Il vit le monstre dévorateur que nous avons fait de l'industrie. Son âme sombra dans la douleur. Des milliers d'arguments obscurs s'y démenaient ; aucun qui pût complètement le satisfaire. Il trahit son angoisse en repensant à l'enfant tant souhaité:
— Ah ! pour venir en cet horrible milieu, ne vaudrait-il pas mieux qu'il demeurât dans l'ignoré?
Toutefois il n'avait pas encore les mots qui pussent lui rendre claire à lui-même une semblable pensée. Il se contenta de baisser la tcte, sentant sa part de responsabilité dans la misère humaine et l'irrémédiabh^ de la chose. Puis il détourna ses yeux du quartier lépreux, gravit du regard la vieille colline le Sainte-Geneviève marquée par Saint-Etienne du
Mont, la tour Glovis et le Panthéon. Les Ecoles y versaient pêle-mêle les sciences mortes et le vivant esprit du siècle.
Il retrouva son âme de philosophe. Ses vœux s'élargirent sur une ville heureuse, sur des hommes délicieux. Impérieusement il voulut les réalités, les joies. . . Mais, soit qu'il fut mal disposé, soit qu'il atteignit une de ces époques critiques où il semble que nos cellules cérébrales se désaimantent rapidement, il songea tout à coup à sa vie d'écolier :
— Ah ! le lourd appareil, l'écrasant harnais de mots sur la nuque de la jeunesse... Même aujourd'hui, quoique ce soit embelli par le souvenir, j'en ai l'horreur comme d'un formidable mensonge.
Fâché une minute, sa colère ne tint pas devant la clarté des horizons. Ils étaient légers, dispersant toute rancune. La lumière y tombait avec une sorte d'égarement vaste et l'on y pressentait bien l'illimité, le monde derrière, loin, loin, par delà la vallée delà Seine, par delà le promontoire qui s'avance dans la boucle du fleuve et se termine à la butte Montmartre.
11 demeurait haletant. Jamais l'instabilité de son amené lui était apparue avec autant de force. Etaitce le caprice du ciel, ces pluies, ce vent, cette saison aux germes prêts, cette ardeur de printemps parmi les désolations de l'hiver? Son cœur n'était pas satisfait. Il se sentait, malgré sa bonne volonté, sesfermei? théories, un être obscur, en proie à des doutes nouveaux ; les mots qui enchantaient sa vie, les grande mots de justice, de vérité, de bonté devenaient semblables à ces vérités religieuses si réconfortantes
quand on a la foi, pures lettres mortes sans la cré dulité. Il éprouvait le besoin infini de se reprendr et il sentait confusément qu'il ne se reprendrait pas que, du moins, dans la nouvelle ère qui s'ouvrai pour lui, le sens de ces mots de bonté, de vérité, d< justice, allait se transformer et avec ce sens toute 1< morale qui s'appuyait dessus. Néanmoins, il opposi à sa détresse un pâle sourire.
— Ça ne serait pas la peine d'être révolutionnist( que je suis, si un pareil changement devait se fain radical... En tous cas, quoi que l'avenir me réserve j'y veux porter une âme sincère... Pour le reste : (( Que sa volonté soit faite, et non la mienne ! » Sa montre indiquait onze heures. Il songea qui serait temps d'aller trouver les amis chez qui ildéjeu nait. Ils avaient bâti sur le boulevard Kellermani une villa fort élégante et fraîche. Duhamel sonm avec plaisir à la petite porte grillée. Un grand mâtir roux, d'une espèce rare à Paris, vint aboyer avec fureur ; et ses abois ressemblaient à des volées de cloches. Duhamel ne détesta pas leur beau tapage fait pour sonner dans le large écho des fermes aux plaines de la Picardie et de la Flandre.