‹ La charpenteChapitre 2 sur 34 · LE TEMPS ET LA MORT SO^'T KOS REMEDES · texte numérisé non relu

LE TEMPS ET LA MORT SO^'T KOS REMEDES

Delafon n'était pas rentré. M"° Delafon et sa jeune sœur Alice reçurent Duhamel. La femme avait trente ans, la jeune fille vingt-trois, belles toutes deux d'une beauté de brunes du Nord avec une lumière tranquille et intelligente dans les yeux, le teint blanc des Espagnoles et la bouche nerveuse des races septentrionales, les traits prompts à s'altérer, ayant par-dessous la peau mille émotions prêtes, et qui se répandent au plus léger choc.

M"^ Delafon, moins souple que sa sœur, était faite pour une existence pompeuse et officielle, une existence d'épouse et de mère de famille, suivant les traditions. Son visage se serait là endormi dans le bonheur, son âme fixée en une grâce forte et définitive. Un accident, la stérilité, tarissait pour elle les sources de la joie. Dans l'humiliation permanente et le chagrin de son cœur inassouvi, elle se crispait, se désenchantait. Et, tout son idéal un peu strict étant retourné, elle mettait à souffrir la force et la durée qu'elle eût mises sans cela à être heureuse.

LA CIIARPENTK 13

L'enfant manquait à son corps et à son âme : sa maternité sans objet s'épuisait sur elle-même comme un rêve de nostalgique. Depuis deux ans, ses regards fixes, ses promonades au parc de Montsouris pour voir jouer les enfants des autres, ses longues torpeurs, ses espoirs brusques, fous, toujours déçus, ses pleurs sans objet, sa concentration babituelle annonçait une folie débutante.

Delafon, être nerveux, cerveau abondant mais délicat que le moindre trouble de circulation anéantissait, jetait à l'amertume et au pessimisme, demeurait sans force devant ce naufrage d'une existence de femme, et seul Duhamel, en leur apportant sa bonté active, son esprit en alerte sur des problèmes vastes, sa peine identique supportée vaillamment, les consolait.

Ils l'aimaient d'une amitié ancienne. Outre les dîners hebdomadaires réciproques qui les réunissaient, Duhamel venait encore dincr une fois par semaine, sans sa femme, chez les Delafon.

Ces déjeuners avaient tout le charme de l'intimité absolue. Ils rappelaient aux deux hommes leur vie en commun du temps de leurs études, et, plus tard, les relations toutes familiales de Duhamel encore célibataire avec M. et M™^ Delafon et la petite Alice.

Duhamel avait été pour Alice une sorte de directeur spirituel. Très jeune elle l'avait choisi pour cette conscience vivante, intermédiaire entre elle et le monde, qui fait plus pour la perfection ou la perversion d'une fillette comme d'une femme^ que tous les enseignements abstraits. Ce choix, dont la délicatesse avilit ou ennoblit, se porte fréquemment sur le père

OU quelque frère aîné, mais cependant il ne va pa toujours aux plus proches. Alice aurait pu élire Delafon, digne en tous points d'une telle faveur, mais elle avait d'un sûr instinct préféré Duhamel.

C'était lui qui avait fortifié en elle tant de beautés, tant de bontés natives, lui qui avait fait entrer dans le fragile cerveau de l'enfant non seulement la vérité, mais encore une chose qui surplombe les vérités particulières et les illumine : l'esprit de l'époque. Si bien que pour Alice les gestes et les paroles de Duhamel avaient un sens caché au vulgaire, symbolisaient le monde. L'affection qui les liait était si profonde qu'ils ne s'en apercevaient plus, comme on ne s'aperçoit plus des actes qui sont essentiels à la vie. Cependant, Alice, depuis quelques mois, apportait dans sa tendresse, jadis abandonnée, une involontaire réserve, et cette nuance pouvait être un des mille pièges oii la nature prend le bonheur des hommes.

— Delafon n'est pas là, dit M™" Delafon, faite à la coutume qu'avaient les deux amis de s'appeler par leur nom de famille.

Ils se tenaient tous trois dans le petit jardin audevant de la maison. Le soleil brusque éclairait autour d'eux les gouttes de la dernière ondée qui perlaient aux ramilles et sur les feuilles de quelques primevères.

— Il ne perdra rien pour attendre..., répondit en souriant Duhamel, faisant allusion aux longues causeries où ils se passionnaient Fun et l'autre, sous des formes différentes, pour le même objet.

— Gomment voulez-vous votre café aujourd'hui ?

demanda tout à coup M"^' Delafon avec quelque ironie.

— A la turque, répondit Duhamel, et tous vos sourires ne m'en feront pas démordre.

— Oh ! Je ne discute plus...

— Dites que je suis d'une gourmandise obstinée...

— Je le dis et je le pense, fit-elle en riant ; aussi vais-je jeter un coup d'œil à la cuisine.

Elle s'en alla. Alice et Duhamel demeurèrent seuls. Alice dit avec le plus grand sérieux :

— Je ne suis pas contente de Boxe (c'était le chien). Il a de nouveau voulu tuer iin chat hier.

— Vraiment I s'écria Duhamel contristé. Ahl que Boxe me fait de la peine.

— C'est le petit chat aux yeux bleus... Ce pauvre petit ne sait pas... Voilà justement ce qui me fâche contre Boxe. Les betes, n'est-ce pas, surtout les gros chiens, ont plutôt le respect de l'innocence, il leur faut un ennemi, quelque chose qui se batte ou qui fuie... J'ai été indignée de le voir se jeter en traître sur le petit chat... Je sais que c'est de ma part un enfantillage, mais je ne puis comprendre quils se fassent du mal entre eux.

Elle établissait ainsi une solidarité entre toutes les bétes contre l'homme. Avec plus d'amertume, sinon avec plus de tristesse encore que Duhamel, elle s'indignait du martyre de la bete. C'était un de leurs crédos que le rachat de l'humanité, au sens d'une rédemption par la bonté et l'intelligence, ne pourrait se faire tant que le supplice de l'animal se perpétuerait. Comment avoir pitié d'une espèce qui règne par la cruauté, dans la douleur des espèces infé-

rieures, comment admettre que les tortureurs d'animaux soient dignes d'amour, dignes de bonheur. Et Duhamel s'efforçait encore de raisonner ce sentiment, de démontrer que les cruautés envers l'animal, l'endurcissement de notre pitié, le raidissement de nos fibres les plus délicates, tuait en nous pour l'avenir comme dans le présent mille choses précieuses que les plus savantes découvertes ne pourront jamais balancer, Alice ne voulait entendre que son instinct, son horreur d'un monde où l'homme se croirait en droit d'imposer à d'autres vies la souffrance qu'il craint tellement pour lui-même. Ces idées les portaient à désirer pour la bête une sorte de perfection, tout au moins une sorte d'innocence, et c'est pourquoi ils s'émouvaient des méchants actes de leur ami Boxe.

Duhamel murmura :

— Peut-être l'avez-vous rendu jaloux ?

— Mais non, vous connaissez bien ma manière. Je n'ai pas caressé le chat devant lui. Venez le voir, le monstre.

Ils tournèrent autour de la maison. Boxe sortit de la niche, vint à eux. Il avait de grands yeux baignés d'une sorte de fluide lumineux, et rien qui révélât sa férocité, si ce n'est la forme même de sa tête.

— Tu n'as pourtant pas l'air d'un perfide, gronda Duhamel... Etes-vous sûre que ceci n'était pas pour jouer.

— Très sûre.

— Et le petit chat ne fuyait pas ?

— Non.

Duhamel réfléchit sur cette question qui semblait l'embarrasser.

— Vous ferez bien de l'habituer peu à peu à la présence des chats. L'avez-vous puni, hier.

— Je l'ai battu et gronde... Hein ! tu te rappelles que je t'ai battu et grondé pour le chat.

Au mot chat, le chien grogna, puis s'humilia sous la colère d'Alice.

— Vous n'aurez pas de peine à le corriger. Le petit chat n'a rien.

— Heureusement que non. Il a été étourdi une minute.

— Tout va bien alors, murmura Duhamel.

Et, effectivement, il parut à Alice que cette explication avait remis le monde en ordre.

Il eurent tous deux le même bon sourire, sourire familier, échangé mille fois, mais oii cette fois, par une soudaine traîtrise, la journée d'équinoxe apporta du trouble. Duhamel vit trop bien qu'Alice était jolie, Alice eut une subite tristesse ce fut tout. Le jardinet, le ciel, le boulevard et les fortifications s'emparèrent ou parurent s'emparer de leurs pensées. D'ailleurs, un peu loin sous les arbres, Delafon arrivait, accompagné d'un autre homme. Alice, svelte et gracieuse, arrosée d'une lumière qui l'aurait rendue divine et réconfortante à tout regard d'homme, mena Boxe jusqu'à la porte ; puis, elle et son ami regardèrent la course du chien vers Delafon. Ce fut une merveille de vitesse, un prodige de mouvement, de bruit, d'énergie, de grâce aussi quand le chien cabriola devant son maître.

— Je suis en retard ? demanda l'arrivant, épanouj à la vue de Duhamel.

— Non point. Il est onze heures et demie. Delafon était un homme de taille moyenne, brun,

mais dont les yeux clairs et le front audacieux annon çaient une ascendance gauloise du nord de la France Une légère prédominance bilieuse jaunissait son teint ; la face était belle de traits, la bouche triste, les yeux ardents et concentrés. Les nerfs y vibraient à demeure dans une sensivité d'onde, onde à réfléchir surtout des désespoirs et des tristesses. 11 était d'origine noble, né marquis de la Fond'Arrex, d'une famille ruinée, et semblait tenir de cette origine aristocratique une tendance à la paresse qui nous fait préférer les généralisations hâtives aux lourdes et lentes analyses. Sa femme, M"*" de Normanoir de la Chastellerie tenait aussi de son origine le découragement rapide et le défaut d'impulsion qui la livrait à l'idée fixe.

Ils souffraient tous deux, en somme, la belle souf france qui à la fois paye la lâcheté ancestrale et trans forme des éléments inférieurs de conservation en des éléments de progrès. Delafon, pourvu d'une rente suffisante à le faire vivre, s'occupait d'une manière assez suivie de travaux historiques, ou plutôt s'en était occupé, car, depuis deux ou trois ans, un découragement invincible lui avait arraché la plume des doigts.

Il présenta son compagnon à Duhamel.

— Monsieur Bizot, un ancien copain de Saint- Louis, que j'ai eu la bonne fortune de retrouver la semaine dernière.

Le groupe, accompagné de Boxe, marcha vers la maison. Sur le seuil, Boxe, de lui-même, réintégra sa niche. Alice, abandonnant les hommes rejoignit sa sœur.

— Tu as vu ma femme, demanda Delafon à Duhamel, dès qu'ils furent installés dans le salon.

— Oui, assez bonne mine, je trouve.

— J'ai l'inquiétude de ses insomnies, de ses perpétuels maux de télé.

— Cela s'arrangera, dit Duhamel, accoutumé au pessimisme de Deiafon, et s'efforçant par une sorte d'instinct de le ramener à l'espérance.

Mais, encore qu'il y mit une intonation affectueuse et apaisante, il n'avait pas sur son ami le même pouvoir que sur Alice. Delafon, répliqua :

— « Le temps ou la mort sont nos remèdes. » Rien ne s'arrange, mon cher Duhamel, au sens humain de ces mots qui supposent l'intervention de la volonté et du calcul... Ou du moins les choses qui s'arrangent nous les connaissons trop pour que cela nous fasse plaisir... Car il nous importe peu de guérir d'un rhume, il nous importerait vivement de guérir du cancer, de guérir de tout ce qui menace notre bonheur et tu sais bien qu'il est trop de maux incurables pour que notre volonté et notre science n'en soient pas humiliées.

— Cependant, fit Bizot qui paraissait un médiocre heureux, la science guérit bien des maladies jadis inguérissables.

— Elle guérit, répondit Delafon, après que de nombreux individus sont morts... C'est assez dire que l'espèce profite seule. Cela ne satisfaira jamais

l'individu qui n'est lui qu'un triste jouet entre les mains du hasard. . . Duhamel sait bien que ma pauvre femme n'aura pas ce qu'elle désire et qu'elle ne peut se consoler en songeant que l'espèce n'y perdra rien.

Duhamel ne répondit pas, habitué à ces discussions qui revenaient sans cesse entre Delafon et lui,j et où tantôt l'un, tantôt l'autre, suivant les dispositions et les circonstances, gardait le dernier mot.] Seulement, depuis quelques mois, le pessimisme dej Delafon prenait un caractère d'âpreté qui tournait au] désespoir. Duhamel luttait chaque jour, mais perdait du terrain, parce qu'il est plus difficile de démontrer] les lois positives d'une évolution vers l'ordre que les lois négatives du mal. Les exemples abondaient en] faveur de la thèse de Delafon, et, dans l'acuité de sî critique, ces exemples étaient écrasants. Il fallait au] géographe sa belle vigueur physique, le succès de ses affaires et la tendance fondamentale de son esprit pour résister à la terrible contagion du dénigrement et du sarcasme. D'ailleurs, il avait pour Delafon une] pitié profonde mêlée de respect ; le sachant épris comme lui du grand problème, encore que sa passion,] orientée par le malheur, eut pris la voie d'une critique amère et blasphématoire. C'étaient surtout les souffrances de M"^" Delafon, ses courts accès de ner-1 vosité et presque de démence toujours empirants, qui entretenaient le pauvre homme dans ses idées] lugubres.

Aussi reprit-il avec fièvre, comme celui pour qui un sujet est devenu habituel au point d'en perdrej l'usage des transitions nécessaires :

— C'est le désordre, il n'y a pas de lois morales qui tiennent. On en déduit une aujourd'hui, demain elle est renversée. Le hasard jolie avec la vie, avec ia mort. Où s'appuyer, je vous le demande ? L'instinct tue, la raison tue, la foi tue et le doute tue encore. Pour que notre âme eût une orientation ferme, il faudrait qu'elle en découvrit une dans l'Univers ; mais si tout est gâchis !

— Jeté demande pardon, fit Duhamel... Ce que tu dis de l'injustice, de la bêtise, des crimes de la nature, soit... Nos souffrances comme nos bonheurs ne la font pas visiblement tressaillir, elle se moque assez, semble-t-il, de savoir si nous faisons bien, si nous faisons mal... Les grêlons de la fatalité tombent sur les meilleurs comme sur les pires ; mais, néanmoins, elle possède une orientation morale. Il existe des modes qui font vivre et d'autres qui font périr, des modes qui rendent plus malheureux, d'autres qui rendent plus heureux, d'aucuns qui abrutissent, d'autres qui élargissent, des voies de vérité et des voies de mensonge...

— Bref, pas d'absolu. Et puis, ce que tu appelles des lois, des orientations, cela se borne le plus souvent à des réserves, à des prudences... Oui, mon vieux, quoique tu en dises, le bonheur dans le mal est possible pourvu qu'on prenne ses précautions. Je te l'ai déjà dit souvent. Et dans la nature comme dans la société. Dois-je citer à nouveau les coquins que nous avons vu triompher ! Dans cette voie j'aurais trop facile. Pour certaines branches de l'activité humaine, pour la politique par exemple, ne nous a-t-il pas été démontré qu'une moralité scru-

pilleuse s'oppose à ce que l'on parvienne... Et dans le commerce, dans l'industrie à qui donc avons-nousi trouvé qu'allait la récompense ?... Quant aux preuves fournies par la nature, tu les sais innombrables... Les bêtes meurtrières sont les triomphantes, le sauvage homicide et tortureurvit et prospère au dépens de ses victimes. Ce n'est que dans le cerveau humain que des idées de juste et d'injuste vivent à l'aise. Et j'en suis à me demander si ces idées répondent à la réalité ; si elles ne sont pas tout simplement une faiblesse de vaincu ; si ce que nous prenons orgueilleusement pour la règle du monde n'est pas un résultat d'hypnotisme religieux, une marque d'infériorité et de servitude.

— Nous avons souvent débattu cette question, répondit Duhamel, frémissant à cette attaque contre ce qui était pour lui la douceur de l'existence, et j'avoue qu'il n'est pas commode d'y satisfaire ; mais par toute mon expérience personnelle, je crois que le bonheur et même le succès vont de préférence à ceux qui suivent les lois éprouvées de ce que nous appelons la morale. Il y a de la marge, j'en conviens. Je sais que les punitions l'emportent sur la récompense, que les punitions sont loin d'être proportionnelles aux fautes, qu'il règne enfin dans les lois morales un redoutable caprice; mais il suffit qu'elles soient...

— Es-tu bien sûr qu'elles ne sont pas un mirage ? Ce que tu appelles des lois, ne serait-ce pas seulement les nécessités présentes sorties des hasards d'hier et qui se modifieront demain sous les hasards d'aujourd'hui. Ne confonds-tu pas le simple jeu de ton organisme avec des lois préétablies ?

— Je confonds, au contraire, et volontairement ; e simple jeu dont tu parles étant pour moi toute la ici, mais une loi ancienne, une loi qui a traversé la série animale pour venir jusqu'à nous... Et qu'importe, mon cher camarade, que nous les appelions préétablies ou non, l'essentiel est qu'elles soient : Je ai'en liens pour cela à la plus humble expérience.

Delafon réfléchit en se mordant les ongles. Il sembla faire efl'ort pour se rallier à l'espérance de Duhamel, mais, petit à petit, des rides se formaient sur sa figure, tous les froncements de l'attention exagérés comme ils le sont dans l'idée fixe, et une ombre s'étendait à mesure si bien que sa face parut noire et violente quand il répliqua :

— J'ai trop près de moi un exemple de la férocité des lois qui nous gouvernent ou nous constituent pour pouvoir me rendre à tes théories... Ma pauvre femme !

— Tu reconnaîtras, dit Duhamel excité par la discussion, la nécessité d'un peu de caprice dans cette chose importante de la reproduction... Si, dans le moment actuel de notre développement, nous l'avions sous ia main, nous gâcherions tout... Je trouve le hasard heureux ici pour la complexité, la variété, l'imprévu du monde. C'est môme déjà bien dommage qu'il y ait eu moyen de supprimer la reproduction sans gros dangers immédiats. Il aurait peut-être mieux valu que l'avortement fut impossible.

Bizot, tête de bon chien obstiné dans la douceur, t qu'on sentait de voir être un silencieux à brusques orties, écoutait avec intérêt et avec aussi un peu d'ahurissement.

Delafon reprit :

— Je ne trancherai pas... Mais ce qui me frappe c'est la bêtise, oui, je maintiens le mot, la bêtise avec laquelle cette grosse affaire est menée, la délU catesse stupide des organes. On peut être la femme la mieux constituée, il suffit de l'oblitération d'un sacré petit canal de rien du tout pour vous condamnei à n'avoir pas d'enfant. Un seul petit canal ! Ailleurs, pour des usages cent fois moins importants, la nature en fera mille... La vérité c'est qu'elle se fiche bien de l'individu et de son bonheur, la nature ; l'espèce vivra, c'est l'essentiel ; alors, comme l'espèce n'est pas menacée, le seul petit canal subsiste, ei l'homme, pour un des plus grands bonheurs de ce monde, est à la merci d'un mécanisme absurde.

Cette fois, Bizot ne suivait plus. Il n'avait pas coutume d'envisager les choses à ce singulier point de vue de ce qui aurait pu être et qui n'était pas. I! prenait la nature comme elle s'offrait, ne discutant guère ni bonheurs ni malheurs ; parfait sceptique et parfait honnête homme, vivant sur les réserves d'hier, de même que les Bizot de l'avenir vivront sur les réserves d'aujourd'hui. De ces gens que parfois les longues souffrances cisèlent tout de même, mais qui, en général, souffrent peu, favorisés par la fortune des médiocres et des modestes. D'ailleurs, si Bizot ne suivait plus, il écoutait encore dans une sorte d'admiration mêlée de surprise.

Duhamel, étonné, car c'était la première] fois que Delafon allait aussi loin, avait essayé de ré-l pondre :

— N'y a-t-il pas une importance cachée...

LA CHAUPENÏE 25

Mais Delafon revenait nerveusement, dans une sorte de rage :

— Pardon de t'interrompre... C'est pour l'éviter une recherche que j'ai faite... Mes objections sont toutes fraîches. On peut subtiliser, mais finalement, il n'y a pas d'importance... C'est rien du tout, moins qu'un bouton sur le nez... Cela ne touche à rien, ni au cerveau, ni à la mœlle, ni à aucun organe. Et puis, écoute ; on peut avoir les plus affreuses, les plus dégradantes, les plus dégoûtantes maladies ; on peut être ataxique, phtisique, cancéreux, scrofuleux et se reproduire quand môme... C'est le désordre, je te dis, une négligence, une indifférence totale pour l'individu... Tiens, ma femme, si elle ne peut avoir d'enfant, pourquoi garde-t-elle l'instinct de la maternité, pourquoi dois-je la voir dépérir, s'alToler. C'est la belle logique de la nature ! Mais, mon ami, le premier imbécile venu trouverait mieux I

En passionné de la vérité, Duhamel se taisait, l'àme noire. Delafon épuisait sa fureur, disait le hasard gouvernant le monde, l'impossibilité du repos en rien.

Enfui, se voyant seul à parler, il eut tout à coup une sorte de honte :

— Excusez-moi, dit-il à ses amis; je vous assomme avec mes idées...

— C'est l'équinoxe, répondit Duhamel avec un sourire.

— Qu'est-ce qui est l'équinoxe? fit M""" Delafon qui entrait avec Alice.

— C'est l'équinoxe, madame, qui nous pousse à ravenlurc... Ne pourrions-nous risquer une petite

promenade vers la Croix de Berny, après déjeuner?

— En emportant des parapluies, alors !

— Bah ! fit Duhamel, ces pluies de mars par un grand vent, c'est aussitôt sec que tombé. Et les plaines doivent être adorables avec leurs horizons frais, pleins de métamorphoses comme des drames à grands spectacles.

— C'est entendu, Monsieur « Taimeur delà pluie et du vent », dit M"° Delafon qui regarda Bizot avec ironie et Alice avec une sorte d'attendrissement.

— Oui, va pour les grandes plaines, ricana Delafon qui lui aussi jeta un regard vers Bizot.

Avant d'avoir pu se raisonner, Duhamel cherchait les yeux d'Alice : mais il n'y put rien découvrir.

A table, Bizot fut mis à côté de la jeune fille. ■^jme ]3elafon, plus joyeuse que de coutume, échangeait parfois un regard complice avec son mari. Alice demeurait calme, douce et fine, et Duhamel, malgré des efforts, s'assombrissait toujours davantage.

Cependant, ces deux jeunes femmes exquises et prévenantes, l'intimité du cœur et de l'esprit, le bon repas, effaçaient bientôt toute mauvaise impression. Il ne demeurait que la surabondance de vie qu'on recherche en ces réunions aussi bien dans l'Europe raffinée que chez les plus grossiers sauvages. Cent sujets furent effleurés. Bizot, qui avait l'air d'être là pour donner ses opinions, fit une sortie patriotique au moment où l'on parlait d'un idéal possible à notre époque pour remplacer les dogmes agonisants.

— Je vous demande pardon, dit-il, d'introduire

ici ma personnalité, j'ai toujours eu un idéal; la patrie. N'allez pas croire que je sois de ces patriotes qui ne rêvent que massacre d'étrangers; je suis loin delà. Mais il me semble qu'il est décourageant de songer à la perfection de toute une humanité... C'est trop large, trop complexe ; tandis que pour la France seulement, où je sens ma race, ma langue, etc., je puis me créer un idéal pas trop lointain... Vous voyez, dit-il en riant, que c'est un peu la division du travail appliqué à l'idéal. Bien entendu, la guerre je l'ai en horreur, car faire la guerre ce n'est pas travailler à son idéal, mais seulement travailler à restreindre l'idéal de son voisin.

— Ma foi, dit Duhamel, le patriotisme comme émulation pacifique...

— J'incline à croire, fit M"'® Delafon, que l'idéal de la femme a besoin de se restreindre davantage encore et de se réduire à la famille. \ Vous vivez sur

'émulation mais nous vivons sur le dévouement, et un dévouement assez limité, les parents, le mari, les enfants...

Dès qu'elle eut prononcé ces paroles, son visage et celui de son mari s'assombrirent. Alice et Duhamel échangèrent un regard d'intelligence et de compassion. Bizot, n'étant pas au courant, ne s'aperçut de rien et s'adressant à Alice :

— Et vous, mademoiselle, que pensez-vous de l'idéal?

Après rétlexion, elle répondit :

— Je voudrais supprimer la douleur. Oh ! pas certaines tristesses, mais la douleur, surtout la douleur phvsique.

— Les peuples, dit Delafon, qui ont fait un idéal de l'anéantissement, ont mes sympathies.

Un grand froid tomba, moins sur ces paroles en elles-mêmes que sur l'âpreté du ton. Heureusement le café apportait le rêve. Et ce rêve n'était précis que chez Bizot et chez Delafon. Celui-là rêvait d'épouser Alice et la voyait dans un confortable intérieur, celui-ci rêvait l'immense joie de s'étendre dans son lit et de ne plus jamais se réveiller. Les autres s'abandonnaient à la vaguerie : M"*' Delafon, à michemin entre la volupté de se figurer un petit enfant qu'elle tiendrait sur ses genoux et la terreur de cette figuration qui la rendait folle ; Alice, délicieusement flottante parmi des paysages d'automne, avec la sensation d'être saisie et emportée dans un merveilleux amour; Duhamel, le plus incohérent de tous, n'ayant plus une seule de ses convictions affermies dans sa tête, tout à la débandade, et, à cause de sa vigueur débordante, on ne sait quel fanfaron de désirs pervers, de voluptés mauvaises, se levant en lui.

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