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LES RITES DE LA POLITESSE

Elle avait, cette salle à manger, la même pauvn

I apparence que le salon, garnie de meubles en acajoi

massif du règne de Louis-Philippe et dont les chaise;

recouvertes de cuir rouge étaient si fatiguées, qu'oi

\f y voyait distintement deux creux elliptiques juxta

posés, traces de plusieurs générations de dîneurs Mais la table ne laissait pas que d'être brillante e

( tout ornée de fleurs.

^^ Le repas débuta par une conversation soutenue pa

les Rosebelle, les Biblot et d'Escroix, sur les che vaux du dernier concours hippique ; car le cheval d luxe est un des meilleurs symboles de l'aristocratie un des meilleurs sujets pour exercer ces esprit cantonnés dans l'élégance, dans un choix réduit d)| qualités.

Ayant vanté leurs chevaux, ils parlèrent de lei

terres, de leurs plantes, de leui^s bois et même d

leii?'s serviteurs et de leiD^s paysans. ^

Les anecdotes affluèrent. Les Rosebelle possédai

un cocher fanatique de leur oncle, M. de Trésaur, a^i

point d'ôire arrivé à lui ressembler en se taillant la barbe et en se faisant la raie comme lui. Sa plus grande joie était de conduire cet oncle en voiture découverte et de voir la ressemblance signalée par les passants. Un jour il était rentré ivre de joie et ivait répondu à M. de Rosebelle qui lui en demandait la raison :

\ — Ah î monsieur, je ne peux pas m'empecher de jpire ; un voyou dans la rue s'est écrié : « Tiens le Dâtard qui conduit l'autre. »

Les Biblot racontèrent l'histoire d'un de leurs gardes, et les anecdotes descendirent jusqu'aux aninaux. M""" Lebérant avait dans son parc un lapin fou jui courait sus aux gens, leur sautait aux jambes. )n raconta des traits de chats et de chiens maniajues, de chevaux excentriques... Puis la conversaion revint aux hommes, parut inépuisable...

— C'est le potin, dit M™* de Rebelle avec un 'égard appuyé à Duhamel. Vous devez détester ça.

— Je ne le déteste point, répondit Duhamel, et je retrouve ici avec un certain plaisir cette manie comnune à toutes les classes de la société, ce que j'oseais appeler la typification. Dans le peuple, la petite «ourgeoisie, la grande bourgeoisie, la noblesse, sous ifférentes formes le type est en faveur. Il n'inquiète ersonne. Il appartient à une organisation déhniive, invariable. C'est pourquoi il plait, et surtout aux lasses rassises qui le rendent de plus en plus absrait. Ainsi s'explique le mot de César devant les arbulents et les mauvaises têtes, ces types de leur emps : « Je ne les crains pas ; ce que je crains, ce ont ces hommes pâles. »

— Cependant, dit-elle, il existe pas mal de types ^ malfaisants ; même le type à la mode est celui de la rouerie, de la...

Elle hésita. Il la tira d'embarras avec sa tranquille audace de philosophe :

— ... de la rouerie, de la rosserie !... Il n'importe, si ces roueries ou ces rosseries sont ce qu'on appelle (( bien humaines ». Ce que chacun exige surtout, avant tout, du type, ce n'est pas la morale, c'est la persistance dans des moyens identiques, une claire définition de lui-même. S'il bouge, s'il tente un développement ou un changement quelconque, il déchaînera colère et rancune, deviendra un des hommes pâles de César I

— C'est vrai, c'est vrai, disait M™*" de Rebelle.

Et comme pour appuyer encore cette vérité, d'Es-i croix, Rosebelle, Biblot se mirent à signaler l'un la canaillerie d'un domestique, l'autre la friponnerie' d'un notaire, le troisième les ruses pillardes d'un fermier, avec une ironie pleine de malice indulgente' et bonne enfant.

Par une pente naturelle, ils en vinrent à des sarcasmes contre certains libres-penseurs et francsmaçons. Il n'existait pas de pires imbéciles. Un grand mépris envahit la tablée. La religion n'est pas uniquement affaire de sentiment et de conviction, c'est encore, c'est surtout une élégance, une civilité.) Seuls, de lourds parvenus affectaient l'irréligion. Qui[' n'allait pas à l'église trahissait ainsi son origine, une origine de mains sales.

Duhamel, qui les écoutait avec attention sur ce sujet si proche du problème dont sa tête était pleine,

admira combien judicieusement ils prenaient cette forme quia valu à l'Eglise plus de ralliés que toute l'éloquence de ses prédicateurs et toute la pompe de ses cérémonies.

« Et d'ailleurs, se disait-il, pour leur monde cela est absolument vrai. Il est impoli de manquer de religion parce que la religion est leur code de politesse, le code aussi de la politesse qu'ils imposent aux pauvres, la formule du respect qui n'apparaît au )hilosophe qu'un mode de la force, un symbole de la domination. Car l'Eglise n'est pas seulement pour le riche la sanction de sa propriété mais aussi la facilité l'être heureux sans peine, sans remords. Elle con- >acre en général toutes les servitudes mais elle ne es impose pas. Grande maîtresse de cérémonie, elle jubit les transformations sociales avec assez de sou- )lesse pour répondre aux besoins du temps. Les lommes en la rendant responsable du mal cherchent excuser leur propre lâcheté. Elle n'est que l'orgadsatrice de leurs vices comme de leurs vertus. Ainsi entend Confucius et ainsi la Chine demeure dotée 'une organisation directe « des rites delà politesse », ù le mysticisme n'occupe que le second rang.

Pendant que Duhamel pensait ces choses, M. Biblot acontait l'histoire du nouveau desservant de Semay. npatienté de l'inertie de ses paroissiens, ce jeune bbé leur avait dit : « Je ne vis pas en crétin comme ous ; je lis, je m'instruis. »

— C'est la nouvelle école des prêtres, dit M""" Lebéint. La carrière ecclésiastique est à présent suivie ar des gens du peuple...

— Des mains sales, murmura Clovis.

tmi

il A LA CHARPENTE

— Oui, oui, cria de Fitudo indigné ; ils ne se contentent plus de la foi naïve des ancêtres, ils ne font plus de cas de la simplicité... Sa Sainteté devrait sévir contre les prêtres orgueilleux.

— Est-ce que le desservant de Semay aurait la prétention d'être un intellectuel? demanda d'Escroix.

Duhamel ne put s'empêcher de rire en voyant comme ils illustraient ses réflexions.

— Ne voyez-vous pas, dit-il d'une voix forte qui attira momentanément toutes ces têtes d'oiseaux vers la sienne, ne voyez-vous pas que vous rendez à l'Eglise sa tâche monstrueusement difficile... Si elle vous obéit et demeure dans les traditions sécu-i laires, elle perd la clientèle de la bourgeoisie qui se trouve être la majorité dans les classes dirigeantes et qui, malheureusement, a des prétentions à l'intellectualisme, voire une certaine admiration pour la science.

— C'est vrai, monsieur, répliqua Biblot, mais, d'autre part l'intellectualisme ravage les vieilles croyances de nos prêtres et ronge la foi en dessous.

— Ce qui vous prouve, dit Duhamel, que l'évolution du monde a un sens qu'il faut suivre sous peine de périr. L'Eglise le suit...

Le mot tomba très dur sur ces gens dont la carac téristique est justement qu'ils s'efforcent d'arrètei l'évolution à la phase de leur triomphe. Des réplique^ colères surgirent : 1

— L'Eglise n'a besoin de suivre personne. G'esi elle qui mène le monde et lui indique son idéal, di M"^"^ Lebérant. -

— Et cet idéal c'est l'obéissance et la simplicité, cria de Fitudo.

— Je ne vois pas, d'ailleurs, ce que monsieur Duhamel nomme l'évolution, intervint d'Escroix. .l'ai cru jadis au progrès ; j'en suis revenu ne l'ayant ])u découvrir nulle part... Les anciens me semblent très supérieurs... La Bible vaut bien la Légende des Siècles je suppose, et Y Iliade n'est pas d'un moindre intérêt que Salambô...

Un murmure discret d'approbation accueillit la linc et mordante parole du marquis... puis une sorte (!(' silence plana, dans le désir d'entendre une réponse aljsurde de Duhamel :

— C'est que vous confondez le sentiment du beau, (jui n'est qu'une adaptation formelle, une perfection rolativc, avec la perfection entière, la somme des rralités acquises.

— .le ne comprends pas.

— ... Vous jugez la Bible plus belle, et vous partez le là pour conclure à sa supériorité, mais quand vous voyez un beau cheval le déclarez-vous supérieur à un homme diflorme ?... Il ne faut pas oublier que la Bible et VIliade sont des recueils véritablement

ncyclopédiques de leur temps et des recueils oii les llvers éléments se sont, dans la suite des siècles, groupés selon cette esthétique supérieure qui vient lu besoin de résumer aux maximum pour des généations de plus en plus compréhensives... Mais ce >ont de beaux chevaux, et les éléments qui s'y trou- • 'ut ne suffiraient pas à faire un homme, môme lilYorme de notre époque... Pour avoir l'équivalent Tune Bible ou d'une Iliade qui renferment l'art, la

if

science et la philosophie de trois ou quatre mille ans^ il faudrait, de nos jours, une encyclopédie que personne ne lirait mais qui serait sans doute lue par les hommes du futur... Ainsi notre Bible est en formation: La Légende des Siècles ou Salambô^ n'en sont que d'infimes fragments.

Ils avaient écouté cette voix, pris dans le piège de leur attention malicieuse et ils demeuraient épars. Alice rayonnait d'une joie douce qui mit une sorte de rage au cœur du marquis. Il eut envie de crier n'importe quoi, pour ne pas avoir l'air vaincu, mais une force invincible le tint muet. Il prit un air de mépris, et, juste comme Duhamel avait fini, il adressa à sa voisine de gauche. M""" de Fitudo, une question sur un chien blessé dans une chasse récente.

Lé dédain alors jaillit comme une source de toutes les figures et sans doute ce dédain eut prévalu sans l'hystérie de M""^ Lebérant qui déclara qu'on pouvait bien ignorer toute sa vie des livres comme la Légende des Siècles ou Salambô, qu'elle ne connaissait d'ailleurs que des morceaux détachés du premier, mais que V Imitation de Jésiis-Ch?'ist ferait les délices des Chrétiens jusqu'à la fin du monde.

Le marquis de Fitudo annonça que toute lecture était dangereuse en dehors de quelques livres tolérés.

— Je n'ai jamais permis à mon fils de lire Jules Verne parce que cet auteur ne mentionne pas le nom de Dieu et que j'ai craint la démoralisation qui pourrait résulter pour mon enfant d'une telle indifférence...

— A la bonne heure, répliqua M""' Delarbre, avec, un regard au fils de Fitudo, dont tout le monde savait.

Kl brutalité et le débraillé, vous vous entendez à former la jeunesse.

— Pour moi, je suis de l'avis de monsieur d'Escroix, |dit Lebérant: il se peut qu'on invente quelques machines mais c'est sans doute pour marcher plus rapi- (l<>ment en arrière, car les mœurs deviennent détesial)les et le gouvernement est aux mains de panamistes et de vétérinaires.

— Il n'y a point de progrès moral en dehors de ri^glise, conclut M. Biblot.

La tablée, unie contre l'intrus, reprenait courage l M. de Rosebelle put conclure parmi l'approbation générale :

— La science n'a rendu les gens ni meilleurs ni »lus heureux. Elle a créé une foule de déclassés. Tout le monde aspire à sortir de son rang. La relirion console les malheureux, leur enseigne la résignation et l'obéissance. J'estime que le monde valait

• nt fois mieux quand il ne connaissait pas un tas it' belles choses inutiles, mais qu'il pratiquait les

ertus chrétiennes...

— Il ne faut pas tant de science pour cultiver la «MTo, murmura M"'*' Biblot.

— La science a fait faillite, c'est le mot du jour, jouta encore Glovis Lebérant.

Puis la conversation se rompit et Duhamel, l'eut- I voulu, n'eût point trouvé à répondre. Un murmure l't's distingué, de paroles et de rires discrets, s'éleiiient doucement, faisant tinter la verrerie, et les <Mix valets, aidés de la femme de chambre, pasliont entre les convives des plats d'argent, tenus à Dut do bras, tandis qu'ils respiraient fort comme

des chevaux surmenés et que la transpiration perlait sur leurs tempes. Ils avaient sur leur visage d'esclaves, une gravité de commande, et leur habit de cérémonie sentait le tabac.

M""*^ Biblot disait à son voisin, M. de Béric, qu'elle n'acceptait pas un domestique sans qu'il eut fourni son billet de confession. M. de Béric, très nerveux, eût voulu crier sa rage contre Duhamel, car il avait la piété colère et intolérante. M"""" Bardomb ne se passionnait point. Il lui semblait si facile de remplir ses devoirs religieux sans ennuyer personne. Elle ne raffinait pas, ayant des domestiques mécréants ou hérétiques. Car elle aimait les femmes de chambre anglaises.

Alice s'énervait à trouver tout ce monde tellement enfantin et léger, jouant à la conversation comme il aurait joué au tennis, ne prenant rien à cœur, repoussant de toutes ses forces chaque idée néces-? sitant un effort, et, pour le reste, se perdant en cenv contradictions, parce qu'il était convenu que ces* contradictions ne changeaient rien au fond des sentH ments.

A l'âge d'Alice, les idées sont véritablement trans-formatrices : elle ne pouvait admettre sans colère" rindifférence mondaine. Elle eut quelques mots! durs pour son jeune voisin. Gomme, galamment penché vers elle, il lui demandait avec un sourire ironique ce qu'elle pensait de la science, assuré qu'elle répondrait comme toute bonne jeune fille du monde, qu'elle ne s'en souciait guère, elle répondit :

— Je pense que c'est une chose trop difficile pout des cerveaux mondains.

— Ne croyez-vous pas que le monde la dédaigne pour de plus belles réalités ?

— Et quelles réalités? se récria-t-elle... Ni l'Art, ni la Science, ni la Vie !... Une existence d'oiseau qui ne peut relier la veille au lendemain !

11 avait préparé un madrigal. Le ton d'Alice l'arrêta. Il fut sensible au dédain, arme préférée de sa caste, il trouva Alice plus désirable et se piqua de lui [irouver qu'il n'était point une bête. Ces sentiments ciidés d'un verre de vin, de Téclat des cristaux et de l'animation générale, lui constituèrent une sorte (1 amour pour la jeune fille. De suite, il la découvrit plus jolie dans sa robe collante, dessinant des formes voluptueuses. Le tlirt s'envola de son esprit pour taire place à un désir plus fort.

En môme temps, M. de Béric ne quittait pas des veux le gracieux visage de l'amie de Duhamel. Le

ii'ur luifaillaitdansla poitrine. Ses yeux s'ouvraient, lypnotisés, dans une sorte d'extase. Deux ou trois ois, au cours de la soirée, il eut de complètes ibsences, courtes attaques d'épilepsie, inaperçues de

us, mais à la suite desquelles, il se sentait prêt à •leurer d'énervement et de passion. 11 eut voulu nulTrir pour Alice, qu'on lui tenaillât les chairs,

u'on lui enfonçât un couteau dans lapoitrineetque,

• ut sanglant, il pût tomber aux pieds de l'aimée, \haler son âme avec son aveu. A travers tant émotion, il songeait cependant encore au bont'ur qu'Alice fût noble, sans quoi il n'eut jamais pu

• 'ver de l'épouser.

Cependant M'"'' de Rebelle sentait davantage gran- Li- sa ferveur pour Duhamel. Elle aimait sa façon un

peu rude, son air d'enthousiasme contenu, cette recherche de la vérité où parfois il s'arrêtait, hésitant, ou se reprenait dans la crainte que les mots n'entraînassent sa pensée. Elle se jugeait elle-même très éprise de certitude parce que, blasée sur beaucoup de choses, elle affectionnait les formes sobres et nettes qui semblent la sincérité dans son monde, mais qui ne marque qu'une sincérité extérieure et conventionnelle. Ainsi, elle dit spontanément à Duhamel, après que la discussion générale sur la question de progrès et de religion eut été close :

— Ma foi est au-dessus de tout. Rien ne l'ébranlera.

Duhamel sourit :

— Ce que vous dites-là n'est point religieux.

— Pourquoi donc ?

— Parce que une foi n'a de valeur — l'Eglise l'a '.. admis par la tentation des Saints et des Saintes — que si elle peut être ébranlée. Il faut qu'elle soit vie-! torieuse, mais non pas à l'abri des épreuves. Et cette t idée de l'Eglise se trouve être une des plus hautes de ' notre philosophie contemporaine, quoiqu'il y ait des différences sensibles dans l'application.

— Oh ! dit-elle, vous ne me convaincrez pas. -^ Elle avait en disant cela, un visage souriant et

fermé. Duhamel pensa qu'elle avait sans doute raison, qu'il ne l'ébranlerait pas mais qu'elle appelait | foi seulement une règle sociale dont elle était domi4» née et pas du tout un état de conscience.

— Les mots du doute, dit-il gravement, ont trem-~ blé sur les lèvres du Christ lui-même, et quel plus haut enseignem.ent pour vous !...

Elle se tut, contrariée, avec la vision intérieure du père dominicain qui la dirigeait et de toutes les œuvres religieuses auxquelles elle donnait son appui. Elle se sentit vraiment aussi loin du doute qu'un général est loin de l'anarchie. Mais son sentiment pour Duhamel n'en fut pas affaibli parce que, chez les femmes du monde, les habitudes religieuses et les habitudes amoureuses se séparent aisément, ce qui est un triomphe de la nature sur l'éducation.

Avec beaucoup d'adresse, elle parvint à mettre la conversation sur la charité qui lui semblait une sorte de terrain neutre oii les opinions et les caractères les plus divers pouvaient se rencontrer.

— Les hommes en apparence les plus impassibles, jdit-elle, ont sous ce rapport une sensibilité extrême. Je tiens de la petite-nièce du général de Rambot une mecdote très édifiante. Le général était, comme /DUS le savez, un homme rude, imposant à ses trouves une discipline sévère. Même chez lui, pour les 1;iens, pour ses domestiques, il se montrait peu tenjlre. Sa nièce aimait cette sévérité, cette discipline. lîUe s'y soumettait volontiers et avait pris toute eune l'habitude de faire des rapports sur ses paures, afin que le général décidât de la somme à leur ttribucr. Elle y mettait tant d'àme, qu'à la fin de la Bcture des larmes tombaient des yeux de cet omme qui avait vu fusiller devant lui des soldats n faute. Il montrait ainsi combien il avait de cœur ous sa rude écorce.

I « 11 n'y a pas eu, pensa Duhamel, de type plus xploité que celui de Thommc impassible qui pleure. n croit prouver ainsi la sensibilité de fond et rien

n'est plus faux. Gromwell versait aisément des 1( mes et Bismark apparaît un des plus grands 1î moyeurs de l'histoire... Napoléon lui-même arri^ à pleurer dès qu'il s'agit de lui. En vérité, les larmi sont un souvenir de l'enfance, une de nos organisa lions enfantines, et, comme l'enfant ne pleure que sur lui-même, quand les larmes font retour chez l'homme, c'est pour des sentiments puérils et égoïstes... On ne pleure que sur soi. »

— Vous souriez ? demanda M"'® de Rebelle , un peu piquée, parce que cette histoire émouvait généralement.

— Je pense, répondit-il, à la facilité avec laquelle je pleure au théâtre, dans les mauvaises pièces, poui le moindre trémolo d'une voix d'actrice... tandis que mes yeux restent secs devant les plus grandes misères humaines.

— Vous voyez dans les larmes du général un geste de théâtre ?

— Assurément, dit-il ; il existe par le monde def symboles qui sont assez semblables aux oignons ; oii| ne peut les faire apparaître sans qu'ils amènent deJ larmes ou des cris... C'est une grande facilité poui| jouer son rôle dans la vie, mais cela n'a rien à voi] avec le fond des choses.

Elle demeura interloquée, sa bouche entr'ouvertcj montrant d'admirables dents. Les valets changeaien(| les assiettes. Duhamel poursuivit : |L|

— Les mendiants n'ignorent pas ce petit symb< lisme sentimental. Ils savent que nous donnonU moins pour eux que pour nous et ils s'efforcent j|| satisfaire par une mise en scène appropriée notr^ besoin de nous contenter.

LA CIIARrENTE 18:?

— Oh ! s'exclama la jeune femme, n'est-ce pas (l(Hruire par quelques mots d'esprit toute la charité.

- Non, dit-il, car la charité qui nous satisfait, cela peut devenir aussi grand qu'on voudra, aussi grand que l'être qui la pratique... Mais, en général, cela se réduit infiniment, suivant les règles d'un véritable protocole... Le monde, qui ne donne que pour se défendre, qui trouve tout profit à donner, s'est payé e luxe d'une sentimentalité conventionnelle, aussi mièvre et aussi fausse que son goût artistique...

— Vous l'arrangez bien, dit-elle, assez amusée par îette critique ; mais que dircz-vous de la charité de aia tante, M""" de Béric, qui a donné aux pauvres tout ;e qu'elle avait, jusqu'à se réduire à la misère... Et e vous prie de remarquer que c'est chez elle un seniment tout abstrait, un grand acte religieux, car rès aristocrate, elle méprise le peuple.

— C'est ce que nous appelons une martyre, réponlit Duhamel ; c'est aussi une dupe.

— Une dupe !

— Oui, une dupe et une martyre... Quand je ous disais tout à l'heure que la société donne our se défendre, je vous expliquais une idée assez impliste... L'établissement de castes se superposant epuis le peuple jusqu'à l'aristocratie n'est pas un

it arbitraire, c'est un fait organique, qui a ses lois, Il domination des classes régnantes comme la sou-

lission des classes asservies sont marquées par des kspositions que nous appelons gouvernement, reli- |ion et mœurs... L'aristocratie, basée jadis sur la

mirainte physique, a dû, par sa défaite, accepter la

contrainte morale. Elle règne encore par la religion et par des préjugés qui relèvent des mœurs... M'"'' de Béric est une martyre de la noblesse parce qu'elle pousse au delà de l'ordinaire des actes d'abnégation envers les formes sociales qui tiennent la noblesse debout...

— Ce sont quand même des actes d'abnégation.

— Oui, mais ces actes d'abnégation se rencontrent aussi dans le peuple, et quand ils sont en fa veur du peuple, vous les appelez criminels... Au contraire, dès qu'ils témoignent de la soumission des classes inférieures vous les jugez héroïques.. Aussi TAcadémie, bonne moyenne entre la noblesse et la bourgeoisie, couronne-t-elle tous les ans un^ servante qui travaille gratis pour ses maîtres tombéî dans la misère...

M™'' de Rebelle sourit à cette finale comme on sou rit en France de toute ironie légère contre un corp| constitué, mais elle ne se tint pas pour battue.

— Cependant, dit-elle, la conduite de ma tante se ruinant pour son idéal, n'est-ce pas ce qu'on ap pelle héroïsme ?

— C'est en effet ce que nous appelons de l'hé roïsme ; mais pour moi je verrais avec plaisir ui, héroïsme moins esclave et des sacrifices moins auto matiques. |

— Le sacrifice automatique ! I

— Le sacrifice est peut-être ce qu'il y a de plu automatique au monde. Les Hindous qui se précipi tèrent sous les roues de l'idole de Jaggernath ou le Japonais qui se firent enterrer volontairement dan les fondations de leurs maisons furent des sacrifiés

6e furent aussi des automates et enfin des héros. — Ils m'apparaissent seulement des fanatiques, [dit la comtesse avec une sorte de colère sou- Imise.

I — Pas pour les Hindous, ni pour les Japonais...

|ce qui prouve que Théroïsme est une question de

iliiérarchie... La figure du Christ fut grande surtout

[parce que Jésus représentait un être libre de toute

[entrave... Il n'a pas cherché le sacrifice, il l'a subi :

ses angoisses au jardin de Gethsémani, son accepta-

[tion douloureuse sur la croix : « Mon Dieu, écartez

de moi ce calice... >. en sont les meilleures preuves...

Et voyez comme il est loin de l'automatisme social

puisqu'il repousse la religion dans son mépris pour

les Pharisiens, dans sa dilection pour la Samaritaine,

ians sa parabole du bon Samaritain, la morale dans

sa préférence pour une prostituée, la loi dans son

Dardon pour la femme adultère, la force dans son

lédain pour César et pour Fépée, les préjugés dans

; >a fréquentation des publicains et des pauvres pe-

bheurs... C'est une âme libre et haute qui domine

îOn temps. Comparer sa charité à celle de M"" de

Béric ou du général Rambot est uneamère dérision.

s oyez-vous Jésus-Christ se faisant appeler M. de

lésus I

Elle baissa la tête, fouaillée au fond de son âme iristocrate, mais avec cette joie que les femmes de ion monde éprouvent devant les prêtres rudes qui '^ humilient.

Le dîner finissait sur de petites fraises des bois de Nancourt, sèches et parfumées, M""*" Lebérant donna « signal de l'exode vers le salon. Une joie de se le-

ver, de changer d'air ranima les conversations. M. de Rosebelle passa le premier avec M'"" Lebérant, puis successivement, M. Biblot avec M"' Rosebelle, marquis de Fitudo avec M""' Hude, M. Lebérant avec M"^*' de Fitudo, M. Delarbre avec W^' Delafon, le marquis d'Escroix avec Alice, Glovis avec M""*" Delarbre, Duhamel avec M"'*' de Rebelle, M. de Béric avecM""** Bardomb, M. Bardomb avec M""*" Duhamel, M. de Rosebelle fils avec M"^*^ Biblot, M. Paul de Fitudo fermait la marche.

M"^*' Lebérant songeait aux frais de la fête et les trouvait inutilement exagérés. Mais elle disait à M. de i Rosebelle, en continuant un entretien commencé

— Je suis très sentimentale... J'ai arrosé de mei larmes le livre de Saintines, Picciola.

— Je n'aime pas beaucoup les romans, répondait M. de Rosebelle, ma lecture préférée est VHistoirede France de M. Duruy.

M. Lebérant s'inquiétait de savoir si l'on avait bien fait chez lui l'équivalent de ce qui se faisait chez les autres et il n'écoutait que d'une oreille la voix, si pointue cependant, de M""^ de Fitudo, contant la joie qu'elle avait éprouvée au dernier salon devant le tableau de M''" de Gormeilles, une pratiquante de l'art idéaliste et chrétien.

M. Delarbre, cambré et portant beau, exprimait à M"' Delafon le plaisir qu'il avait eu à causer avec elle, tandis que le marquis d'Escroix, penché vers Alice, la frôlant un peu, disait avec chaleur :

— Vous ne croyez donc pas à ce qui fait la supériorité réelle, la seule qui vaille : la beauté, l'élégance, le bon goût

— Ce sont des mots, répondit-elle, qui changent trop facilement d'acception. L'élégance mondaine, faite de réserve, est toute négative. Parlez-moi de l'élégance d'une acrobate, je vous comprendrai

— Puisque vous vous connaissez en chevaux, ricanait M""" Delarbre, imitant Glovis et lui rappelant son marché de dupe, tâchez donc de me découvrir un petit àne trotteur !...

M"' de Rebelle s'appuyait au bras de Duhamel et disait avec une douceur passionnée, presque plaintive :

— Ne détruisez-vous pas ainsi toutes les joies de IVxistence, tout ce qui nous est sacré, intime, reposant î... Ah ! que vous me donnez une impression de force redoutable ; vous m'avez séduite et épouvantée !

Il tressaillit aux caresses de cette voix. Une volupté soudaine parcourut sa poitrine. Il pâlit, il sentit la toute puissante tentation des plaisirs légers, cueillis sans remords, la joie d'étreindre la charmante femme en maître et seigneur. Ses yeux coururent à Alice qui souriait au marquis d'Escroix. Il se sentit chavirer dans un abîme de contradictions iQÙ la volupté, la jalousie, la honte tour à tour dominaient. Mais le Duhamel de tous les jours fut le seul iqui parut dans les gestes et dans les paroles, si bien qu'il répondait à M""" de Rebelle en s'étonnant luiimême du contraste de ses phrases avec ses sentiments.

— Hélas, madame, vous venez d'exprimer une vérité formidable, c'est que les joies, les intimités, les repos, les saintetés môme du monde de Taristo-

cratie et de la grande richesse, sont en désaccord avec

l'avènement de la pensée nouvelle Songez que

ces joies, ces respects ont mené à Jésus crucifié ou à Corneille mourant de faim. Songez que ces joies, ces intimités, ces respects sont des armes qui tuent les plus grands êtres et les plus belles choses en ce

monde !

Elle s'assombrit, elle balbutia :

— Sommes-nous responsables?

— Non pas plus sans doute que le tigre égorgeant l'agneau ; mais pourquoi voulez-vous qu'un homme conscient s'apitoie sur les griffes et les dents du tigre

— Nos joies, nos intimités, nos saintetés sont des griffes !

— Ce sont des dispositifs semblables... Toutes les joies mondaines sont basées sur l'esclavage, toutes les intimités sont de féroces égoïsmes, toutes les saintetés sont des moyens de domination... C'est la loi de l'Univers, je le veux bien ; seulement, le monde, qui s'y trouve fatalement soumis, n'a pas à s'en vanter, ni à s'en réclamer devant les consciences supérieures.

Elle avait de grands yeux bleus, dont la paupière clignait souvent, des cheveux blonds très nombreux, rassemblés en masse du front, où ils ondulaient et foisonnaient, vers l'arrière de la tête où ils étaient fortement attachés. Sa nuque était blanche là-dessous, sa mâchoire assez forte, sa bouche voluptueuse et tendre, sa lèvre supérieure bien fendue et longue sous un nez petit et légèrement aquilin. On la sentait pleine de vigueur musculaire, portant son trèg

LA Cil ARPENTE ISJ

beau corps avec une sorte d'orgueil physique, et dans ses formes rondes, sa taille pliante, elle faisait une souple et forte créature d'amour.

Elle était subjuguée par Duhamel, flattée qu'il lui crut assez d'esprit pour ne pas s'offenser d'une si rude philosophie. Son caprice du début de la soirée tournait à la passion. Elle se prêtait avec ardeur à tout ce qu'il disait, s'inquiétant fort peu des autres.. Gela ne pouvait échapper à Alice. Quand elle vit ce visage de femme fixé sur son cher héros, elle conçut une jalousie frémissante plus profonde que la chair, ^plus profonde que la vie.

Elle n'avait pas compté sur la jalousie, car elle n'en ressentait point à l'égard de M™^ Duhamel. Son âme fut décomposée.

Déjà, au contact de ce monde léger, dans cette atmosphère de désordre et de contradiction, sa vertu n'avait pas la fermeté ordinaire. La jalousie vint compléter son désarroi et elle s'épouvantait à voir 'naître en elle des sentiments d'une violence inconnue. Ah ! que nulle autre n'ait sa forte parole, l'intimité adorable, les émotions qu'il partage avec elle l Kl le sent que ce serait la défaite, la mort, d'avoir une rivale; qu'elle ne pourrait plus épouser Bizot, qu'elle ne serait plus toute sa vie qu'une créature doulouiiiise et écrasée.

Tout, tout, pour que cela n'arrive pas. Elle est prèle à renoncer aux joies du monde, hors celle d'être la fille préférée, la confidente de Duhamel. Et la coquetterie se lève parmi cet ouragan d'âme. Elle l'He de le séduire, de l'arrachera cette autre femme, le se donner à lui dans des voluptés qui puissent le

retenir à jamais. Elle n'a plus ni pudeur, ni réserve elle est dans la main toute-puissante qui nous courbe, qui se joue de nous avec des moyens d'apparence si simple et qui ont suffi à la complication de rUnivers.

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