‹ La charpenteChapitre 18 sur 34 · SU · texte numérisé non relu

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Raillées très discrètement par les jeunes gens sur leurs relations, M"^ Delafon et Alice manifestèrent avec vaillance leurs sympathies pour tous les travailleurs. Songeant à Bizot, la jeune fille conclut :

— Sans pousser personnellement très loin l'intelligence, ils ont au moins une admiration confuse qui oriente leur activité et les fait arriver, soit par eux-mêmes, soit par leurs enfants aux grands sommets humains de l'art et de la science

— Cependant, fit Charles Bardomb, ce que les artistes se moquent d'eux !

— Les artistes n'ont pas tort, répondit M™^ Delafon, car la raillerie est un excellent stimulant... Toutefois, je partage Tavis de ma sœur; la bourgeoisie travailleuse est naïve, lourde, voire stupide, mais elle a des admirations qui vont dans le sens de la

vie supérieure Presque tous nos grands hommes

sortent de là.

— Ça dépend de ce que vous appelez des grands hommes ! s'exclama M. de Béric.

— J'entends les grands hommes de l'art, de la science, de la littérature.

— Les intellectuels, ricana Clovis Lebérant.

— Oui, les intellectuels.

Les quatre hommes eurent un petit rire lâche et dédaigneux et Clovis résuma sans doute leurs sentiments lorsqu'il dit :

— Mais ils meurent de faim, les malheureux !

— On se passerait bien d'eux, ajouta Paul de Fitudo.

Le pauvre garçon parlait selon son cœur ; il ne savait pas, même de loin, ce que pouvait être la

science, car le moindre télégraphiste devenait pour lui un savant. Aussi son mépris croissait-il en raison Je son ignorance. Les autres, sans en savoir beaucoup plus long, étaient plus craintifs du ridicule.... La conversation, à propos des diligences, tomba sur les ;hevaux et n'en démarra plus.

Alice rejoignit Duhamel qui avait perdu M""" de lebelle, alors accaparée par M""*' Dclarbre sur une îauseuse. MM. Biblot, de Fitudo, d'Escroix, Delarbre, VL et M™' Lebérant menaient une conversation absurde iur les domestiques. De temps à autre d'Escroix ou )elarbre essayaient de sortir de la banalité courante, nais ils n'insistaient pas, habitués à la discipline 'nondaine. Duhamel ne voulut pas tenter davantage jle soulever aucun débat. Ils ne s'y fussent d'ailleurs juillement prêtés. La conversation agit sur eux à la {nanière d'une rivière sur des cailloux, en les arron- 'issant. Ils offrent le moins de résistance possible ;'arce que leur idéal n'est point de progresser mais de ■c maintenir.

, « C'est ici, songeait le moraliste, qu'on peut saisir importance des vieux moyens naturels pour la com- ;lication humaine. Nos idées dont nous sommes si fers, tant de délicatesse sentimentale et esthétique, les formes littéraires et artistiques les plus déliées, put cela n'est qu'une broderie sur le fond de nos iiisères corporelles, sur les luttes de notre animalité, jiir la formidable orientation de l'élément. Et si Ton tiit qu'un poisson élevé dans l'obscurité y perd jis yeux au bout de quelques générations, y perd [léme ses lobes optiques, il apparaît que nos plus elles idées ne peuvent persister quand elles n'ont

pas un point d'appui suffisant dans la plus lourde matière. Alors, la richesse, qui supprime le partagé des luttes et des peines communes à Fhumanité^ abêtit les riches aussi sûrement que la privation d^ lumière aveugle le poisson. Ils souffrent, c'est vrai, par la maladie, par la mort, dans des affections ou des privations, mais ce sont là vieux modes de soufJ france intégrés et définis qui ne développent pas pout la vie nouvelle, qui gardent seulement debout, dans une certaine mesure, le cerveau suranné des âge& abolis. De sorte que, fatalement, à force de se fair^ égoïste et réduite, leur douleur n'intéresse plus l'humanité et bientôt ne les intéressera plus eux4 mêmes, parce que la part sociale est immense dans les chagrins qui nous paraissent les plus indivi-l duels. »

La soirée atteignait dans ce moment même à sai plus grande animation. On causait comme Ton danse,i suivant des figures apprises, avec le plus d'euphonie possible. On retrouvait là tous les types têtes d'oiseaux qui sont classiques dans le monde. Alice en^ demeurait stupéfaite, n'ayant jamais assisté jusqu'alors à ces sortes de réunions. Une jeune femme/' venue dans la soirée, était remarquable par l'air d'intérêt qu'elle montrait à tout ce qui se disait autour' d'elle. Duhamel lui ayant adressé quelques parolesf des plus banales, elle s'écria en s'adressant à un fori| groupe d'invités :

— Ecoutez donc ce que dit monsieur ; il nousf raconte une chose bien intéressante.

Et quand Duhamel, devenu l'objet de Fattentic générale, s'excuse d'offrir aucun intérêt mais fin^

3ar s'exécuter, c'est la même jeune femme qui Tabandonne, qui l'interrompt :

— Écoutez donc ce que raconte M. Dclarbre ; c'est plein d'intérêt.

Elle semble passer son existence dans ce métier de sentinelle vigilante, sans autre raison que de se montrer. Un certain M. Durieu occupa aussi l'attenion d^Alice. Il allait de groupe en groupe, approuvant, désapprouvant, réapprouvant, le tout du ncme ton agressif d'un grand pourfendeur. La jeune ille le considéra avec un chagrin comique, se demanlant ce que cet homme pensait derrière tant de pestes et de paroles contradictoires, et s'il pensait raiment quelque chose, s'il n'était pas un modèle de 'effroyable automatisme qui dans ce monde fait ortir une phrase au contact d'une autre phrase omme sort indifféremment la tablette de chocolat »u le bâton de sucre d'orge d'un distributeur mécalique...

Dès qu'elle eut pris ce point de vue, elle en expé-

jimenta la vérité, car, M. Durieu s'étant approché

jl'elle, elle le fit causer et il répondit tantôt affirmati-

'ement, tantôt négativement à chacune desesdeman-

es suivant le ton de son interlocutrice, suivant la

hute de la phrase, surtout suivant le mot clé, ne

;ardant d'immuable qu'une manière énergique de

lonctuer, d'accentuer ce qu'il disait et qui faisait

arlor de lui comme d'un grand original. D'ailleurs,

i la quitta bientôt, soucieux semblait-il, de causer

lans sa soirée au moins une fois avec chaque per-

onnc présente.

Il fut remplacé par M""" de Nory, femme assez revê-

che, prenant toujours exactement le contre-pied d l'opinion d'autrui, adroite à trouver le joint o pourrait se glisser le doute ou le dédain ; mais Alice découvrit tôt qu'elle ne différait guère de M. Durieu dont elle remplaçait seulement Fapprobation par la contradiction.

En poursuivant cette petite étude, elle put classer encore plus d'une variante d'automatisme, depuis M""*" Lebérant ordinairement froide, n'écoutant pas ce qu'on disait, mais soudain frémissante, ardente, partant à fond de train sur un mot quelconque, jusqu'à M"^ de Relet qui disait tantôt : « Vous avez bien raison, » tantôt : « Je ne trouve pas, » avec le désir de faire alterner les mouvements obscurs de sa volonté.

En dehors de deux ou trois ces gens vivaient sur des gestes plus ou moins adaptés au fond de leur existence, mais qu'on ne sentait pas venir d'eux, qui n'était que Fécho d'une humanité anonyme. Ainsi ces gestes avaient une logique invariable à force de servir aux mêmes usages; ils s'emboîtaient toujours par quelque côté et les conversations devenaient semblables à des jeux de dominos oij l'on pose tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt en travers mais oii finalement on pose toujours. Alice arrivait là à la même conclusion que Duhamel. Il est des éléments sociaux qui n'ont pas une âme person- J nelle, et le flux social expire en eux avec une triste monotonie. Il est décevant de les avoir devant soi parce qu'on s'imagine posséder sur eux le pouvoir de transformation que subissent les êtres libres de l'élite, tandis qu'en vérité chacun représente seule-

ment une slructurc politique variable avec les castes ; si bien que, suivant qu'ils sont pauvres, riclies ou nobles, ils adoptent des milieux d'idée différents comme le feraient des corps suspendus dans l'air si on changeait leur densité.

Alice eut bientôt une confirmation très désagréable de tout cela, car M. de Béric parvint à l'accaparer durant quelques minutes, et se mit à lui faire les professions de foi les plus extravagantes. Elle ne répondit pas d'abord, mais comme, encouragé par ce silence, il reprenait, disait avec la manie injurieuse des bigots, sa hairne du doute, elle lui répondit :

— Dieu ne doit pas être flatté d'une telle préférence.

— Pourquoi cela?

— Est-il donc si peu défendable que vous le deviez :acher dans les ténèbres d'une foi ignorante?

— Non, mais la foi doit être regardée à jjriori îomme ne pouvant faiblir.

— C'est donc la foi qui est Dieu pour vous, car TOUS la placez avant lui. N'est-ce pas d'ailleurs au 'lom de la foi qu'on a crucifié Jésus ?

Le jeune homme demeurait pâle et bégayant de •nh'Te :

— Je vous déteste quand vous dites des choses »areilles...

Et il reprenait toute la série des propos à l'aide desiielsona imaginé de se faire gloire de la servitude...

Peu habituée à ces exaltations insolentes, une

jureur sourde consumait Alice à la voix blanche du

inatique, ses intonations de sacrifié et tous les mots

'Ijles dont il torturait le sens... Gomme il disait ncore :

— Je méprise les gens qui ne croient pas, les gens, qui ne s'inclinent pas devant la Religion, devant le Pape...

Elle ne put s'empêcher de répondre :

— Méprisez-moi donc, monsieur, car je n'admets' pas qu'on s'incline sans examen.

Elle regretta tout de suite cette phrase trop per^ sonnelle et qui permettait une réplique dangereuse ;! mais déjà l'autre en profitait avec les pauvres clichés dont sa cervelle était pleine :

— Vous mépriser, vous, oh ! non, car il est impossible qu'un si beau visage cache une âme à jamais perdue... J'aimerais vous convertir. Je voudrais verser mon sang pour vous, ouvrir mes veines pouii que Dieu vous ouvre les yeux.

En disant ces mots, il avait enfoncé ses ongles dans le dos de sa main gauche et il s'était fait une, véritable blessure dont le sang jaillit à flots.

Alice détourna la tête avec horreur et dégoût. Ci geste lui sembla impur. La noble atmosphère intellectuelle oiî elle vivait avec Duhamel était si loin d( cette hystérie frénétique. Elle ne voulut pas er écouter davantage et, par un besoin de consolatioi) et de protection, elle courut auprès de son ami, laissant le beau lieutenant s'envelopper la main d'uE mouchoir.

Duhamel se tenait dans un groupe formé pa^ MM. Biblot, d'Escroix, de Rosebelle, Lebérant, Delar bre et quelques dames. Grâce à la présence de M"''' d^ Rebelle, mordante et aguichante, ces messieun avaient dû accepter de monter d'un ton la causerie mais Alice remarqua combien ils résistaient, combler

ils s'étaient d'instinct groupés contre Duhamel. Ils avaient vite appris à s'abriter contre cette forte parole, cet esprit trop patient, trop conscient pour eux. Des mots, des gestes, un silence subit ou une brusque interruption, voire quelque impertinence coupaient le départ vers l'idée substantielle ou même arrêtaient des phrases très simples mais d'un début menaçant. Et l'amoureuse fille songeait au Moïse de Vigny :

Sitôt que votre souffle eut remplit le berger, Les hommes se sont dit : Il nous est étranger !

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