‹ La chartreuse de Saint-Honoré à Thuison près d'AbbevilleChapitre 1 sur 85 · M DCCC LXXXV · texte numérisé non relu

M DCCC LXXXV

VXÉF^iCE

Il y a quelques années, lorsque nous avons publié la monographie de la Chartreuse de Notre-Damedes-Prés, un journal de Paris, dans le compte-rendu de cet ouvrage, faisait remarquer qu'il aurait été désirable, pour donner plus d'intérêt au livre, de s'étendre davantage sur l'histoire de la province et, par là même, de mettre en relief l'influence des moines dans la vie des populations du Moyen- Age, ou ils tenaient une si grande place.

Nous nous sommes rappelé cette critique, en écrivant l'histoire du monastère de Saint- Honoré, antique Chartreuse où les dignes enfants de saint Bruno étaient restés pendant près de cinq siècles, embaumant la contrée de l'odeur de leurs vertus. Après y avoir mûrement réfléchi, nous n'avons cependant pas cru devoir entrer

dans la voie qui nous était ouverte. Certainement, de nombreuses abbayes, riches, puissantes, ayant des rapports journaliers avec le monde, et occupant une grande position dans leurs provinces, ont pu se trouver mêlées aux événements, à la vie intime des populations qui les entouraient; souvent même, elles furent amenées à y jouer un rôle obligé et prédominant. Il n'en est pas ainsi des humbles monastères cartusiens.

Les âmes d'élite qui s'enfermaient dans la solitude du cloître, che\ les Chartreux, abandonnaient tout rapport avec le monde, passaient leur existence dans la prière, le travail, l'étude, les macérations , les sacrifices. Les agitations du siècle venaient se heurter à la porte du monastère, sans pouvoir en franchir le seuil, et les commotions politiques ne devaient en rien émou- j voir ces religieux entièrement adonnés à Foraison et à la contemplation.

Les Statuts de l'Ordre des Chartreux défendent même expressément de s'occuper des événements qui parfois agitent les peuples. « Que les « Prieurs — dit la Règle — interdisent avec éner- « gie à leurs moines et à tous leurs subordonne nés de parler, dans les colloques ou ailleurs, (t des maîtres de la terre, des autres princes, de

« leur gouvernement ; qu'ils leur interdisent, il à ce sujet, toute parole désordonnée, con- « tentieuse et de nature à fomenter des partis. « Que ceux qui auraient la présomption de ne a pas se conformer à cette prescription soient « exclus des colloques et ensuite punis selon « la gravité de leur faute 1 . »

Le grand ennemi de tout froc monastique, Voltaire, ne peut s'empêcher de constater, sur ce point, la sagesse de la conduite des enfants de saint Bruno. « Les Chartreux, écrivait-il, « parfaitement tranquilles au milieu d'un monde g tumultueux dont le bruit parvient rarement « jusqu'à leurs oreilles, ne connaissent leurs « souverains respectifs que par les prières dans a lesquelles leurs noms sont insérés-. »

Pendant le Moyen- Age, le couvent de Saintïlonoré avait été élevé, par une fiction féodale, au rang des communautés civiles, à cause des fiefs, arrière-fiefs et vassaux qiiil possédait, mais cette organisation ne troublait en rien la solitude des religieux. Le Père Prieur et le Père Procureur se trouvaient seuls dans la nécessité de se mêler à la vie féodale, encore avaient-ils

' Stat. II. P. cap. xv, num. 6.

1 Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, ch. xxxix.

des baillis pour décider des affaires de moyenne et basse-justice qui étaient de leur ressort.

Dans ces conditions, V histoire d'un monastère de Chartreux ne se troupe guère mêlée aux grands faits politiques et à f histoire générale que dans des circonstances exceptionnelles : lorsque les armées ennemies, ou des bandes d'aventuriers, de soudarts saccagent, détruisent leurs propriétés, s" emparent de leur couvent, le mettent au pillage, le livrent en proie aux flammes.

En deux circonstances seulement, nous verrons les religieux de Saint-Honoré sortir de leur monastère : la première fois, par patriotisme, ils viennent au secours de léchevinage et se mêlent aux bourgeois et aux manants pour réparer les murailles de la ville menacée d'un siège ; la seconde fois, ils apparaissent au milieu du tumulte soulevé par les guerres de religion. Dans ces moments d'effervescence, bien légitime, ces vénérables religieux furent forcés et contraints de se mêler au mouvement populaire de la Ligue, pour ne pas laisser suspecter leur foi et leur attachement à la religion catholique.

Nous avons toujours cru que, faire l'histoire d'une province ou d'un comté, en retraçant les annales d'un couvent, d'une abbaye laissait

percer quelque prétention. C'est tout au moins, un hors-d'œuvre, surtout lorsque les constitutions, les observances, les règlements qui dirigeaient les habitants de ce monastère, leur faisaient une obligation de vivre en dehors du monde et de rester étrangers aux commotions politiques de la nation. Nous nous sommes donc astreint à ne relater les faits généraux qu'autant qu'ils se rapportent d'une façon directe à l'histoire de la Chartreuse et servent à expliquer la conduite de ces pieux solitaires, ainsi que les péripéties subies par leur monastère.

En ne nous laissant pas entraîner dans la voie qui nous était présentée, nous avons cru, d'une part, devoir écouter la logique et, d'autre part, nous avons voulu répondre aux encouragements d'hommes éminents. L'un d'eux, rendant compte de noire livre, La Chartreuse de Notre- Dame-des-Prés, écrivait dans un journal de Paris : « Voici une publication hors de pair ; « c'est un véritable monument d'histoire, d'éru-

« dition et de foi C est ainsi qu'il faut inter-

« roger la poussière du passé pour en retirer « les fastes de nos antiques monastères, pour res- « taurer leurs pieuses et patriotiques annales, « pour rendre à la lumière, à l'admiration de « la famille catholique ï héroïque et saint labeur,

« les vicissitudes et les vertus de ces moines « d'Occident que Montalembert a si éloquem- « ment et justement glorifiés ^ »

Le savant auteur du rapport fait à la Société des Antiquaires de Picardie, sur le même ouvrage, est encore plus précis. « 77 est d'un douce loureux intérêt, disait-il, de suivre, à travers « tous ces désastres, la vie du monastère que l'aua leur a le talent de laisser toujours au prêta mier plan de son récit, tout en sachant Ven- « cadrer avec sobriété dans les événements de « l'histoire générale. C'est là le grand art de « l'écrivain que de savoir, dans les monograa phies des abbayes ou des châteaux, conserver « en pleine lumière son objet principal, sans le « noyer dans les détails accessoires si remar- « quables qu'ils puissent être ; d'employer avec « discernement les faits généraux pour en com- « poser, si je puis ainsi parler, les ombres et les « fonds de son tableau, mais sans faire oublier « un instant le sujet de l'ouvrage qui doit se dé- « tacher toujours en vigoureux reliefs devant « les regards du lecteur11 »

Dans la nouvelle monographie que nous pu-

' La Civilisation, n8 du 7 janvier 1882.

3 Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, séance du 9 mai 1882. Rapport de M. Duhamel-Décéjan.

bliom aujourd'hui, nous avons suivi le même système. Nous y retraçons simplement l'histoire et les vicissitudes d'un de ces purs asiles de prière et de paix qui faisaient autrefois l'honneur et la gloire du Ponthieu. Nous avons présenté cet ouvrage au concours d'histoire, ouvert, en 1884, par la Société des Antiquaires de Picardie; il a été jugé digne d'être couronné. C'est pour ?ious un précieux encouragement ; il nous laisse espérer que ce livre recevra du public le même accueil bienveillant que ses devanciers.

Le sujet était peu connu et le rapporteur du concours, M. le chanoine de Cagny, a pu dire : « Ce mémoire sera pour le plus gî'and nombre « une surprise et une révélation. Plusieurs an- « tiquaires eux-mêmes soupçonnaient à peine « l'antique existence à Abbeville d'une maison « de l'Ordre recommandable des Chartreux. »

Devant le silence de l'histoire locale, sur ce vieux moutier, il nous a fallu faire de gi'andes recherches, compulser de nombreux manuscrits ; mais le travail persévérant de l'archéologue et de l'historien est presque toujours récompensé. Malgré les ravages du temps et la perversité des méchants, malgré les guerres et les révolutions, le souvenir des bienfaits, apportés à la société par ces religieux, s'est perpétué d'âge en âge. NTos

antiques archives sont comme imprégnées du parfum des vertus de ces âmes fortement trempées qui quittaient le monde pour mieux le servir, et il suffit à l'érudition d'être patiente pour reconstruire, avec des épaves, les annales des abbayes et des monastères qui ont illustré notre France.

Pour donner une idée exacte de notre nouvel ouvrage, nous ne pouvons mieux faire que de citer une partie du rapport présenté à la société des Antiquaires de Picardie.

« Assurément — disait l'éminent rapporteur — « les annales monotones de ces humbles et oc pieux solitaires, traversant les siècles dans « Vexercice de la pénitence, de la prière du « jour et de la nuit, ne semblent guère pro- « près d fixer V attention des profanes archéo- « logues.

« Pourtant ce manuscrit, d'apparence mona- « cale, renferme de nombreuses pages offrant « un véritable intérêt d'histoire locale. C'est le « récit navrant des souffrances et des dévastait fions subies par cette pauvre Chartreuse, lors « des invasions incessantes des armées ennemies « dans le Ponthieu. C'est la narration des événe- « ments mémorables accomplis dans ce mona- « stère pendant près de cinq cents ans, avec le

« catalogue des Prieurs, des religieux et des « bienfaiteurs dont quelques-uns appartenaient « à d'honorables familles de la province. C'est a surtout l'exposé des travaux scientifiques des a Chartreux les plus remarquables de Thuison, « tels que Jean Dagoneau ; François Ganneron, i historien de l'Ordre; Jacques Hanin, habile « calligraphe miniaturiste ; et principalement « le célèbre Prieur, Firmin Le Ver, originaire « d'Abbeville. Il consacra vingt ans de ses loi- « sirs à son fameux dictionnaire latin composé « de mille pages d'une belle écriture gothique, « avec explication des trente mille mots qui s'y

« trouvent contenus

« Cette histoire inédite, jusqu'alors, de la Char- « treuse d'Abbeville ne manque pas d'impor- « tance. Pour la composer, l'auteur a dû faire « de longues et laborieuses recherches, d'abord « à la bibliothèque d'Abbeville, puis dans les a nombreux manuscrits relatifs à cet établisset ment religieux, comme ceux du British mu- « seum, du Monumenta Cartusias Sancti Ho- « norati ad Abbavillam ; des Syllabus et <( Kalendarium Cartusias Sancti Honorati, etc. « J7 lui a fallu les traduire du latin en français ; a les compulser attentivement et y faire un choix « difficile et judicieux de tous les éléments con-

« venables pour conserver et perpétuer le souvea nir de cet antique monastère*. »

Malgré nos recherches, bien des lacunes existent encore dans cette monographie ; nous n'avons pu les combler. Il nous aurait été très utile de compulser les archives communales d'Abbe-

ville, nous n'avons pu arriver à ce résultat

Les procès-verbaux et les papiers du district de cette ville nous auraient été aussi d'un grand secours, pour la période révolutionnaire, mais, nous a-t-on dit, tout a été détruit, il y a quelques années, dans un incendie. C'est là une perte irréparable, bien préjudiciable à l'historien.

Nous nous sommes efforcé d'être aussi complet qu'il nous a été possible, nous faisant un devoir de donner l'indication de toutes les sources où nous avons puisé. En agissant ainsi, nous ouvrons la voie aux historiens qui viendront après nous et, plus heureux, pourront peut-être apporter des documents nouveaux.

Avant de terminer cette préface, il nous reste un devoir à remplir. Nous devons nos remercîments aux personnes qui, par patriotisme ou par amour de la science, se sont mises si gracieusement à notre disposition, nous ont aidé dans nos

4 Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie. Rapport lu dans la séance publique du 20 juillet 1884.

recherches, nous ont confié les pièces, les plans et les dessins qui nous ont été d'une si grande utilité pour compléter notre travail. Nous sommes heureux d'offrir nos sincères remercîments à MM. Darsy, d'Amiens ; Van Robais, Macqueron et Ledieu, d'Abbeville, et nous les prions d'agréer l'expression de notre vive reconnaissance pour le généreux concours qu'ils nous ont si gracieusement prêté.

Halinghem, le 6 octobre 1884,

en la fête de saint Bruno.

DE

3 '.YQN -I

SAINT BRUNO FONDATEUR DE L'ORDRE DES CHARTREUX. — CON- STRUCTION DU PREMIER MONASTÈRE AU DÉSERT DE CHARTREUSE. — EXTENSION DE L'ORDRE. — FONDATIONS DANS LA PICARDIE, C'ARTOIS ET LE BOULONNAIS. — APERÇU SUR LES REGLES ET LES OBSERVANCES DES CHARTREUX. — DIGNITAIRES n'uNE CHAR- TREUSE. — VISITES DES MONASTÈRES.

ANS la seconde moitié du XP siècle, en Tannée 1084, un homme, qui avait acquis une grande célébrité par sa science et ses vertus, disait adieu au monde, et, suivi de quelques compagnons, allait se cacher dans un désert abrupt et rocheux des

montagnes du Dauphiné. Il voulait se donner tout entier à Dieu, se vouer aux plus austères pratiques de la pénitence et renouveler la vie de prière et de mortification des anciens solitaires de la Thébaïde; c'était Bruno, l'illustre chancelier de l'église cathédrale de Reims.

Issu d'une de ces familles patriciennes qui sous l'empereur Trajan étaient venues s'établir dans la ville de Cologne, le noble enfant avait fait ses études à l'école de l'antique cité de Reims et considérait la France comme sa véritable patrie. Quoique allemand de naissance, ses contemporains Tappelent Bruno Gallicus, la plus grande partie de sa vie s'étant passée en France. L'Église de Notre-Dame de Tournay, dans 1 éloge funèbre qu'elle traçait sur le manuscrit du rolliger, au moment de la mort du saint, disait : « quem garnisse Colonia, Frauda vult aluisse1. »

Appelé par Gervais du Château-du-Loir, archevêque de Reims, pour diriger la célèbre école de cette ville, Bruno sut attirer autour de sa chaire de nombreux disciples et « brilla dans cette place, nous dit Y Histoire littéraire de la France, comme un astre lumineux, dont la splendeur passa de la France dans presque

1 Bolland. Acta Sanctorum. Vita S. Brunonis ; Titttli funèbres.

tout le monde chrétien, au moyen de sa dotrine qui s'y répandit 1 . »

Sa haute réputation s'était encore augmentée dans la lutte énergique, soutenue contre l'archevêque Manassès pour sauvegarder la discipline et la liberté de l'Eglise, et au moment où la voix du clergé et du peuple l'appelait à gouverner la noble métropole de la Gaule Belgique, il avait renoncé aux honneurs, aux titres, aux dignités pour se vouer aux austérités de la vie monastique. « Il s'est fait pauvre pour gagner le ciel, disait le titre funèbre de l'Église de Saint- Denis de Reims, donnant l'exemple à ceux auxquels il avait auparavant donné des leçons2. »

Sous les auspices de saint Hugues, évêque de Grenoble, et avec l'assentiment des abbés, gentilshommes et seigneurs féodaux du voisinage, Bruno avait fait élever, dans l'horrible et sauvage solitude de Chartreuse, une chapelle et quelques cellules reliées entre elles par une galerie. Cette construction, entièrement en bois, était d'un aspect triste et misérable, mais de cet humble berceau devait sortir une nouvelle famille monastique dont la puissante vitalité était appelée à se faire sentir dans tout le monde chrétien.

1 HisU tittér. de la France, t. IX, p. 234.

2 Tit.funeb. S. Dionys. Rem. ap. Bolland.

Saint Bruno avait adopté en principe ia règle bénédictine, tout en y apportant les changements nécessités par le genre de vie qu'il méditait. Il voulait que ses disciples fussent, en même temps, anachorètes et cénobites, et profitassent par là même des avantages de la vie monastique. Dans sa pensée, il établissait bien une réunion d'hommes soumis à une même règle, mais il faisait vivre ses religieux, séparés les uns des autres, de façon que tout ce qui pouvait être un danger, soit dans la vie érémitique, soit dans la vie cénobitique, fût écarté.

La solitude du Chartreux est en effet à l'abri des écarts d'une piété ou d'une austérité mal comprise, puisque, obligé de se soumettre à la règle sous la direction de ses supérieurs, il ne lui est pas permis de vivre à sa fantaisie. D'autre part, quoique solitaire, il profite des bienfaits de la vie cénobitique en trouvant, près de ceux qui le dirigent, secours et assistance, exemple et encouragement.

L'Ordre des Chartreux qui devait plus tard resplendir d'un si vif éclat et couvrir l'Europe de ses nombreuses fondations, eut des commencements bien modestes. A la mort du saint fondateur, on ne comptait que deux monastères : le désert de Chartreuse dans le Dauphiné et celui de La Tour dans la Calabre. Quelques années plus tard, la réputation de sainteté des

enfants de saint Bruno s'étant répandue au loin, on vit de toute part, puissants monarques, saints évêques, riches seigneurs, nobles dames, offrir avec empressement, aux nouveaux solitaires, de vastes emplacements, des fiefs, des bois et des terres, heureux de posséder dans leurs royaumes, dans leurs diocèses ou dans leurs possessions féodales, une de ces pieuses maisons où des âmes fortes et énergiques, résolues de se dérober à l'instabilité des choses humaines et aux lamentables horreurs de leur époque, venaient s'ensevelir dans l'ombre du cloître, pour détourner par leurs prières incessantes la colère de Dieu, alléger le poids des iniquités du siècle et rétablir l'équilibre entre le ciel et la terre.

Au moment où le pieux et vénérable évequc d'Amiens, Guillaume de Mâcon, voulut doter son diocèse d'une maison de Chartreux, l'Ordre avait pris une grande extension. Il comptait déjà plus de soixante-dix monastères répandus dans les différentes contrées de l'Europe, nonseulement en France, en Italie, en Espagne, mais encore en Autriche, en Angleterre, en Allemagne et jusque dans le Danemark et l'Irlande. Toutefois, le nord de la France ne possédait encore que quelques rares couvents de Chartreux ; en i i3o, Eudes, Abbé de Saint- Remy, à Reims, avait fondé entre Mouzon et

Sédan, la Chartreuse de Notre-Dame-du-Mont- Dieu ; dix ans plus tard, Réginald, baron de Rossoy, élevait dans la forêt de Thiérarche, non loin de Vervins, le monastère de Notre- Dame-du-Val-Saint-Pierre ; au siècle suivant, en 1288, Guillaume d'Avesnes, évêque de Cambrai, de concert avec Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, établissait les enfants de saint Bruno près de Valenciennes ; tandis que Jehan de Sainte-Aldegonde, seigneur de Nortkelmes, leur bâtissait en 1298, un monastère à Longuenesse, près de Saint-Omer.

Au XIVe siècle, la Picardie, l'Artois et le Boulonnais si riches d'ailleurs en nombreuses et puissantes abbayes, n'avaient pas encore appelé ces saints solitaires dont la vie austère édifiait les contrées environnantes. Guillaume de Mâcon, le premier, voulut remplir cette lacune et enrichir son diocèse d'un de ces pieux asiles de la prière et de la pénitence. Son exemple fut bientôt suivi : Renaud de Rouy, en i3o8, fonda la Chartreuse de Notre-Damedu-Mont-Renaud, près de Noyon; Thierry d'Érichon, prévôt d'Aire, chancelier de Mahault comtesse d'Artois, et plus tard évêque d'Arras, appela les Chartreux au Val-Saint-Esprit, à Gosnay, près de Béthune, en i32o. Quelques années après, la comtesse Mahault, pour remplir les intentions testamentaires de ce pré-

lat, établissait les moniales chartreuses au Mont-Sainte-Marie, située également près de Gosnay; enfin, en i323, Robert VII comte de Boulogne et d'Auvergne, commençait le monastère de Notre-Dame-des-Prés sur les bords de la Canche, à Neuville-sous-Montreuil. Ces divers couvents formeront, comme nous le verrons plus tard, la province cartusienne dite de Picardie ; pieuses et saintes maisons où de si nombreuses générations de moines sont venues pratiquer les trois grands conseils évangéliques de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, et se dévouer, par l'expiation volontaire, au salut de la patrie. Noble et salutaire dévouement, bien peu compris dans notre siècle. « On demande quelquefois, écrivait un penseur « des plus éminents, à quoi servent ces austé- « rités terribles, pratiquées par certains Ordres « religieux et qui sont aussi des dévouements ; « autant vaudrait précisément demander, à « quoi sert le christianisme, puisqu'il repose « tout entier sur ce dogme agrandi, de l'in- « nocence payant pour le crime1. »

Avant d'entreprendre l'histoire du monastère fondé par l'évêque d'Amiens, il est utile, pour ne pas entraver notre récit, de donner quelques brèves explications sur les règles et

' Joseph de Maistrc, Considérations sur la France, ch. m.

les observances des Chartreux, et d'esquisser à grands traits la vie de pénitence, d'austérité, d'abnégation de ces vénérables religieux.

L'existence du Chartreux est partagée entre la prière, la méditation et le travail. Sa vie est essentiellement contemplative, c'est-à-dire qu'elle est toute consacrée à la prière, aux chants des louanges de Dieu, à la méditation et à l'étude des choses divines. Les offices liturgiques tiennent une grande place dans la journée du Chartreux. Il se lève la nuit pour chanter matines et laudes, et chaque heure du jour semble lui apporter des prières nouvelles, soit du petit-office de la Sainte -Vierge, soit de l'office canonial, ou de l'office des morts. Il sait que dans le monde chaque heure a ses iniquités, et il ne se lasse jamais d'élever vers le Ciel une voix suppliante, dans l'intention d'arrêter le cours de la justice divine. Les Statuts recommandent à tous les membres de l'Ordre, de prier non seulement pour leurs bienfaiteurs et leurs amis, mais encore pour ceux qui ne prient pas ; pour les impies, les hérétiques, les ennemis de l'Église ; pour les vivants, les malades, les mourants, les morts; pour les biens de la terre et surtout, pour le salut de la patrie '.

' Stat. III. P. cap. i. n. 9.

Au milieu de ses méditations, de ses oraisons et de ses prières, le Chartreux doit trouver le temps nécessaire au travail et à l'étude. Le travail manuel est recommandé aux religieux comme un délassement de l'esprit et un repos de l'intelligence qui le dispose à reprendre avec une nouvelle ardeur les occupations essentielles de son état1.

Saint Bruno a voulu que ses disciples donnassent aussi un certain temps à l'étude de TÉcriture-sainte, des Saints-Pères, des théologiens et des auteurs ascétiques, pour qu'ils puissent s'instruire sur tout ce qui élève l'intelligence et le cœur, et, par là même, se rendre capables de posséder plus intimement la science des saints, par une union plus entière avec Dieu2.

Pour dégager leur âme des choses de la terre, les Chartreux infligent de dures privations à leur corps. Ils se soumettent, non seulement à de nombreux jeûnes et autres mortifications, mais encore se privent toujours de tout aliment gras. Cet usage qui remontait à la fondation de l'Ordre, n'était considéré dans le principe, que comme une pieuse coutume3, mais vers le

1 Consuetudines Guigonis. Cap. xxix. n. 3. — Stat. I. P. cap. xxiii, n. 14.

-StJt. II. P. cap. xxii. n. 14. et cap. xiv. n. 2. 3 Pierre le Vénérable, Miracul. lib. II, cap. xxvm.

milieu du XIIIe siècle, les Prieurs assemblés en Chapitre Général, sous la présidence du R. P. Général, Dom Bernard de la Tour, décidèrent, au nom de tous les religieux de l'Ordre, de renoncer à l'usage de la viande. Depuis ce moment, la prescription du maigre est d'une rigueur tellement absolue, la règle est si inflexible sur ce point, qu'elle ne souffre aucune dérogation ; on ne peut l'enfreindre que sous les peines les plus graves1, et il n'y a pas d'exemple de dispense de cette abstinence de la chair, même pour les malades2.

Les Chartreux ne se départissent jamais, même pour leurs hôtes, du règlement prohibant l'usage des aliments gras. Ils n'en offrent pas à ceux qui viennent leur demander l'hospitalité, ou sont invités par le Prieur à s'asseoir à la table du couvent. « Lorsque les hôtes séculiers, disent les Statuts, viennent à la maison ou sont invités par nous à prendre un repas, nous leur préparons ce qu'exige leur dignité, l'honnêteté, selon les ressources de nos maisons,

1 D'après la Carte du Chapitre Général de 1 244, le religieux qui avait enfreint cette ordonnance devait être exclu de l'Ordre. Plus tard, tout en maintenant la loi, on modifia la peine. — Cf. Nova Statuta II. P. cap. v. n. 32.

2 Statuta antiq. II. P. Cap. xlvi. n. 4. « Esus carnium, cui Ordo renuntiavit, nulli nostrum conceditur etiam si sit leprosus. »

excepté toutefois des aliments gras que nous n'offrons à personne dans nos monastères !. »

La nourriture du Chartreux se compose de laitage, légumes, œufs, poissons, fruits ou fromage, mais son repas ne s'écarte jamais de la simplicité et de la frugalité la plus grande 2. Le religieux prend son repas, seul dans sa cellule, excepté le dimanche et à certaines fêtes où il se rend au réfectoire de la communauté ; même dans ces circonstances, on n'apporte aucun changement à la pitance ordinaire.

A l'abstinence d'aliments gras, viennent se joindre des jeûnes nombreux. En dehors des jeûnes prescrits par l'Église, pendant le Carême aux quatre-temps, et aux veilles de certaines fêtes, les Chartreux commencent, le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte- Croix, un Carême particulier à l'Ordre qui dure huit mois. Pendant ce laps de temps, les religieux ne font qu'un repas vers midi et y ajoutent une modeste collation, consistant en un peu de pain et de vin3. Pendant TAvent, le Carême et à certains autres jours, ils se privent d'oeufs

{ Stat. II. P. cap. xxi. nura. 17.

2 Le Statut porte « Serventur frugalitas et cartusiana sim-

plicitas Prohibemus omnes superfluos abusus, tanquam

Statutis et sobrietati cartusiana; rcligionis répugnantes ». — Cf. Dom Innocent Le Masson. Annales Ordinis Cartusiensis, lib. III. cap. xvm, num. 22.

3 Stat. II. P. cap. x. num. 2.

et de laitage. De plus, toute l'année, une fois par semaine, ordinairement le vendredi, la communauté jeûne au pain et à l'eau En considérant l'existence de ces pieux solitaires, existence si saintement remplie par la prière, les austérités et les mortifications, qui pourrait se refuser à comprendre que Dieu, par ces moyens, se laisse fléchir et oublie la justice pour ne penser qu'à la miséricorde ?

Aux observances cartusiennes que nous venons de rappeler, ajoutons, pour l'intelligence des faits retracés dans cette monographie, quelques explications sur l'organisation d'une Chartreuse.

A la tête de chaque monastère de Chartreux, se trouve un supérieur qui porte le titre de Prieur. Il dirige la communauté au spirituel et au temporel. Toutefois, s'il doit s'occuper des intérêts matériels de la maison qui lui est confiée, son premier devoir, rappelé avec instance par les Statuts et considéré comme le plus essentiel, consiste à veiller au salut de ses religieux et à leur avancement spirituel2.

Le Prieur possède une grande autorité dans son monastère, mais cette autorité est loin d'être omnipotente, elle est soumise au contrôle de

« Dom Innocent Le Masson, Annales, cit., lib. III. II. P. cap. ix, et x.

2 Stat. Nova Collectio. II. P. cap. m.

deux religieux, envoyés par le Chapitre Général pour faire chaque année la Visite du couvent. De plus, tous les ans, le Prieur est obligé de donner sa démission au Chapitre Général qui l'accepte ou la refuse, selon qu'il le juge utile aux intérêts du monastère. Cette démarche, dans le style de TOrdre, s'appelle petere misericordiam, «demander miséricorde». En effet, aux austérités ordinaires de la règle, la charge de Prieur ajoute une lourde responsabilité et de nombreux embarras, de telle sorte que le religieux, élevé à la dignité de Prieur, considère sa déposition comme un bonheur, comme une miséricorde obtenue. Nous verrons, dans le cours de cette histoire, un grand nombre de Prieurs demander avec instances au Chapitre Général la faveur d'abandonner le pouvoir et de rentrer dans le cloître comme simples religieux.

Le Prieur est élu, au scrutin secret, dans chaque monastère par les seuls religieux profès de la maison, c'est-à-dire par ceux qui y ont fait leur profession religieuse. Toutefois, la communauté ne peut procéder à l'élection de son Prieur que dès le moment où elle possède au moins quatre religieux ayant quatre années de profession et étant dans les ordres sacrés. Ceux qui ne sont pas profès du couvent , mais y résident par ordre des supérieurs, n'ont

pas, dans cette circonstance, le droit de prendre part à l'élection1.

L'élection des Prieurs a lieu lorsque celui-ci meurt dans sa charge, lorsqu'il est déposé par les Visiteurs ou les commissaires nommés à cet effet par le Général de l'Ordre, et enfin lorsque sa démission est acceptée par le Chapitre Général ou le Révérend Père. Dans les autres cas, il est nommé par le Chapitre Général ou le Général de l'Ordre. 2. En outre, la communauté peut toujours abandonner son droit d'élection et s'en remettre à la sagesse du Révérend Père pour le choix d'un supérieur, c'est ce qui explique, comme nous le constaterons plus tard, le nombre considérable de Prieurs de Saint-Honoré nommés par le Gênéral de l'Ordre ou par le Chapitre Général.

Lorsque la communauté est décidée à user de son droit, elle est obligée de faire l'élection, dans les quarante jours qui suivent la mort ou la déposition de l'ancien titulaire. Deux Prieurs d'autres maisons, choisis par les religieux, président à cette élection, mais sans y prendre part ; ils reçoivent les votes, dépouillent le scrutin et proclament l'élu, lorsqu'il a obtenu la majorité absolue des suf-

1 Cf. Dom Innocent Le Masson, Praxis juris cartusiani in Electionibus et Visitationibus faciendis.

2 Stat. Nova Collectio. cap. n. n. i .

frages. Si, pour quelque raison, ils ne jugent pas à propos de confirmer l'élection, ils en réfèrent au Général qui décide en dernier ressort1.

Le Prieur a pleine et entière liberté de choisir les religieux qui doivent remplir les divers offices du monastère, mais on l'engage à consulter, sur ces choix, les Visiteurs de la province et même le Général de l'Ordre. Parmi les dignitaires d'une Chartreuse, se trouvent le Vicaire, le Procureur et le Sacristain.

Le Père Vicaire tient la place du Prieur lorsque celui-ci est obligé de s'absenter du monastère, est retenu par quelqu'empêchement, ou encore lorsque la mort l'a enlevé à l'affection de ses religieux. A la différence du Prieur, le Vicaire habite une des cellules du cloître et ses pouvoirs ne concernent que les choses spirituelles2.

Le Père Procureur, sous la responsabilité du Prieur, est chargé d'une manière particulière du temporel de la communauté et de la direction matérielle des frères. Les domestiques et les ouvriers de la maison sont aussi sous sa dépendance. Il surveille les diverses obédiences et désigne à chacun le travail de la journée. Son office le forçant à avoir des rapports

1 Stat. II. P. cap. il.

-Ibib. II. P. cap. v.

H If 'l.lj

iU!' .

ni

ill if t},

| Vr;l

!f! !» i [fi;: < '• :

iV ■ ■

Digiti

nie

Page 1