‹ La chartreuse de Saint-Honoré à Thuison près d'AbbevilleChapitre 10 sur 85 · II · texte numérisé non relu

II

Claude Courcher en fut le premier Prieur. Après avoir donné tous ses soins au parfait établissement de ce monastère, il demanda et obtint de se retirer dans sa maison de profession, où il mourut, avec le titre d'Antiquior, le 14 février i652 l.

Dom Anthelme Pinchart, profès du Mont- Dieu, était Sacristain dans sa maison de profession, lorsqu'il fut envoyé, comme Prieur, à la Chartreuse d'Abbevillé par le Chapitre Général de 1626. Quelques mois après son arrivée, mourait dans le monastère un jeune religieux remarquable par sa science et sa vertu. Dom François Sanson, d'une famille recommandable d'Abbevillé, avait fait profession, le 8 septembre 1 619. Il édifiait la communauté par sa piété, et ses supérieurs fondaient sur lui de grandes espérances, lorsque la mort vint le frapper, le 24 août 1623, à l'âge de vingtcinq ans. Dom François Sanson a laissé plusieurs opuscules spirituels en latin et quelques pièces de vers, à la louange des saints2.

L'auteur de l'Histoire ecclésiastique d'Abbevillé a consacré quelques lignes à ce religieux. « Comme je l'ay cognue, écrit-il, si modeste, « si récolligé en Dieu, d'une pureté angelique,

* Ms. du Val-Saint-Pierre. — Dom Ganneron, ms. cit . 2 Nécrologe du couvent, ms.

« si fidèle aux grâces de Nostre-Seigneur, ayant i conservé l'innocence du baptême, si dévot « de la Très-Sainte-Vierge et ayant mené une « si sainte vie, tant dans le monde que dans « la religion, j'ay fait icy mémoire de luy. « Dans le manuscrit, qui m'a esté envoyé des « Vénérables Pères Chartreux, j'ay trouvé cet « éloge court en paroles, mais qui comprend « beaucoup : Dommts Francisais Sanson Aba bavillœus, in brevi constunmatus, maximœ « spei adolescens, hortus virtutum irrignus, « sperandœ sanciitatis auspicio, veluti phœnix « qui suo moriens nidulo, rursum victurus, a mortem absorbens in Victoria 1 . »

Pendant les douze années de son Priorat, Dom Anthelme rendit de grands services au monastère, en remettant Tordre dans ses finances. Le Kalendarium nous signale un certain nombre de bienfaiteurs, qui par leurs largesses permirent à ce Prieur de réparer le monastère et de relever quelques constructions, tombées en ruines depuis longtemps, et laissées dans cet état, faute de ressources.

Parmi ces généreux bienfaiteurs, nous remarquons : François Le Blond, fils d'Hector Le Blond, bailli d'Abbeville. Ce « jeune hom-

1 Le Père Ignace, op. cit. p. H)G. — La citation latine est tirée du nécrologe du couvent, et a été aussi reproduite par l'auteur du ms. de la Grande Chartreuse.

me » avait une grande vénération pour les Chartreux de Saint-Honoré. Comme « marque d'affection », il voulut, avant de mourir, leur léguer une somme de mille livres, demandant aux vénérables solitaires de prier Dieu pour le repos de son âme et d'accéder au désir qu'il avait exprimé, depuis longtemps, d'être inhumé dans le cimetière de la communauté. Le testament est daté du 20 juin 1626.

Charles de Chavin, secrétaire du roi de France, vint aussi au secours de Dom Anthelme Pinchart. De concert avec son épouse, Marie de Maupin, il donna au monastère « entre autres biens », dit le manuscrit de la Grande Chartreuse, la somme de deux mille quatre cents livres. On pense que cette donation eut lieu en i632. La demoiselle Marie de Maupin légua, de son côté, par son testament, daté du 3 juin de la même année, une rente de cent cinquante livres, avec la clause particulière « que Dom Pierre de Maupin, son frère, re- « ligieux de la maison, puisse jouir, sur cette « rente, de cinquante livres, sa vie durant, en « quelque maison qu'il soit, pour subvenir à « ses infirmités qui sont grandes. » Marie de Maupin mourut, le 4 décembre 1637; elle avait obtenu d'être « inhumée dans le chœur de Té- « giise, désirant qu'on lui fasse le même service ce que si c'était un religieux de la maison».

Soixante -quinze livres avaient été réservées dans le testament «pour l'ouverture de la terre et le convoi». De plus, elle donna un tableau représentant saint Charles, patron de son mari « pour être mis le plus près possible de sa sépulture1. »

Dans le même temps, nous trouvons encore les parents de deux religieux qui, au jour de la profession de leur fils, firent une généreuse offrande au monastère. La mère de Dom François Descaules, d'Abbeville, donna six cent cinquante livres, et les parents de Dom Bruno Framery, aussi d'Abbeville, cinq cent cinquante livres; ces deux religieux avaient fait profession à la Chartreuse de Saint-Honoré, en 1634. Citons aussi Dom Anthelme Fuzelier : avant d'entrer chez les Chartreux, cet ancien curé de Notre-Dame-de-la-Chapelle vint souvent à leur secours et les combla de ses bienfaits2. Bientôt nous aurons à nous occuper de ce vénérable religieux.

Le monastère, grâce à ces ressources providentielles, avait pu reprendre son ancienne

1 Kalendarium . — Ms. de la Grande Chartreuse. — Ms. du British Muséum. — Ce dernier manuscrit reporte la mort de Marie de Maupin, à l'année i638. Il nous apprend que cette noble dame fut aussi bienfaitrice des moniales de Gosnay. — Le manuscrit de la Grande Chartreuse nomme l'époux de la dite dame h Charles Chauvin, noble homme, secrétaire du roy. »

2 Ms. cit.

prospérité, sous la sage administration de Dom Anthelme Pinchart1. Ce Prieur ne jouit pas longtemps de son œuvre, l'administration supérieure ayant décidé de le placer dans un in poste plus important. Dans le courant de p Tannée i638, le Révérend Père Dom Juste »j Perrot2 l'envoya avec le titre de Prieur, à la Chartreuse du Val-Saint-Pierre « où il trouva, dit le chroniqueur de ce monastère, de quoi exercer son zèle et ses talents ». Il continua et acheva les travaux de reconstruction du couvent, commencés par Dom Jean Pégon. Dom % Anthelme mourut dans cette charge, « plein de jours et de sainteté, » le 3 juin i6633. i*

Son successeur à Saint-Honoré fut ce même Dom Anthelme Fuzelier, que nous avons signalé comme bienfaiteur du couvent. D'une famille recommandable de la ville, il remplissait avec zèle le devoir pastoral dans l'église

de Notre-Dame-de-la-Chapelle4, non loin de la

4 Les archives départementales possèdent un contrat passé, sous ce Prieur, en date du 2 janvier 1620. li s'agit de terres à Port, tenues de la Chartreuse par deux sols par chaque journal, et provenant de Jean Desclere et Antoinette Chevalier, sa femme.

2 Le Révérend Père Dom Juste Perrot, après avoir été militaire, fit profession à la Grande Chartreuse. Il fut secrétaire de l'Ordre, puis Général de 1 63 1 à 1643.

3 A/s. du Val-Saint-Pierre.

4 L'église de la Chapelle n'était primitivement qu'un secours de l'église du Saint-Sépulcre; érigée en cure, elle eut, comme paroisse, le faubourg de Menchecourtet une partie de la chaussée Marcadée avec les rues adjacentes.

Chartreuse. Ses rapports avec les enfants de saint Bruno, lui permirent d'admirer leur vie de dévouement et de sacrifice, et bientôt répondant à l'appel de Dieu, il abandonna sa cure pour s'ensevelir dans la solitude du cloître et s'adonner entièrement à la contemplation des bontés divines. Il fit profession, en :63i.

A cette époque, le monastère de Thuison était renommé par sa régularité et sa ferveur. La bonne odeur des vertus de cette pieuse communauté se répandait dans toute la contrée, et un religieux d'un autre Ordre pouvait écrire, quelques années plus tard : « La Char- « treuse de Saint-Honoré d'Abbeville est une » retraite de vertus, un séjour de l'innocen- « ce, enfin, un petit paradis terrestre, où des « anges mortels chantent quasi continuelle- « ment les louanges de Dieu, depuis trois « cent cinquante-sept ans, avec autant d'assi- » duité, de révérence et de dévotion qu'ils « faisoient au commencement de leur fon- « dation1. »

Dans un autre ouvrage, le même religieux disait, en parlant du monastère de Thuison : « 0 sainte Chartreuse, ô sacré désert, ô bien- « heureuse solitude ! si on n'y voit point la

1 Le Père Ignace, Carme déchaussé, Histoire générale des comtes de Ponthieu et mayeurs d' Abbeville, p. 253.

« pompe du monde, on y admire les grandeurs « de l'Éternel ; si les corps y ont quelques « mortifications, les âmes y reçoivent mille « consolations; si on ny est point visité des « hommes, Ton y est visité de Dieu, des anges « et des saints. Après avoir mené une vie si « pure, ils meurent aussi saintement et douce cernent entre les bras de Notre-Seigneur et « sont récompensés hautement selon leurs « œuvres, par toute Testendue infinie de i| « l'éternité.

«Heureuse donc la ville d'Abbeville d'avoir, « proche de ses murailles, ces vénérables « Pères, qui sont un corps de garde angélique, « tandis que la plupart des hommes sont « ensevelis dans le sommeil. Leurs prières a servent d'un rempart invincible et d'une « sauvegarde du Ciel pour la ville, contre les « ennemis visibles et invisibles. Une ville est « bien gardée quand Dieu la garde. Nisi Do- « minus custodierit civitatem, frustra vigilat « qui custodit eam{.

Dans cette vivifiante atmosphère de piété, Dom Anthelme Fuzelier passait des jours heureux et bénissait le Ciel de l'avoir éloigné des bruits du monde et des préoccupations des affai-

« Psalm. CXXVI. v. 6. — Le Père Ignace, Hist. ecclés. d'Abbeville et de V archidiaconé de Ponthieu

res, lorsque le Révérend Père le nomma Prieur de Saint-Honoré. L'auteur du manuscrit sur la Chartreuse d'Abbeville, commet une erreur, quand il dit : « Dom Pégon, qui connaissait a son humilité et son mérite, voulut le faire « Prieur de cette maison, après en avoir re- « tiré Dom Anthelme Pinchart. » Dom Jean Pégon n'était pas encore, à cette époque, Général de TOrdre, mais seulement Visiteur de la province de Picardie. En remplissant les devoirs de sa charge, il s'était trouvé en rapport avec Dom Fuzelier, avait su apprécier ses remarquables qualités, sa haute piété et par là même avait pu user de son influence auprès du Révérend Père, Dom Juste Perrot, dans le choix fait par ce Général.

La charge imposée à Dom Anthelme Fuzelier lui fut d'autant plus pénible, qu'il avait abandonné le ministère paroissial, pour n'avoir à s'occuper que du salut de son âme. De plus, il se croyait indigne de gouverner ses frères dans la vie monastique. « Son humilité en souffrit beaucoup, » dit le chroniqueur du monastère; toutefois, il se soumit par obéissance.

Vers cette époque, une nouvelle peste vint encore jeter la désolation et l'effroi dans Abbeville et les environs l, Les victimes furent nom-

1 Cf. Louandre, Hist. d'Abbeville, t. II, p. 108.

breuses et les fidèles encombraient, de toute part, les églises, pour implorer la miséricorde divine. On venait en foule au couvent des Chartreux, dans l'intention de vénérer la relique de saint Honoré. Une note prise par M. Delignères de Bommy,dans un vieux cérémonial manuscrit provenant des Chartreux, nous fait connaître cette particularité : « Au- « jourd'huy 2 août, moy Dom Jean François « Descaules, Sacristain, assisté de Dom Fra- « mery, sous-Sacristain, ay exposé le chef de « saint Honoré sur le Maître-Autel de notre « chœur, pendant matines, et tost après, lay « porté à la chapelle des Templiers, pour être « révéré des fidèles et femmes dévotes, afin (f d'implorer le ciel, pour faire cesser son « fléau de peste ; ayant perdu en mon parce ticulier mon grand, ma grande, mon père, « ma mère, trois frères et deux sœurs, de- « puis le 22 juillet de cette présente année, ce i636. »

Sous le priorat de Dom Anthelme Fuzelier, le monastère de Thuison eut aussi beaucoup à souffrir des courses et des exactions des Espagnols, qui faisaient de continuelles incursions dans le Ponthieu. « Ils commirent tant d'horreurs, nous apprend l'historien d'Abbeville, surtout pendant l'expédition de Jean de Werth, que la France crut voir se renou-

vêler les anciennes invasions des barbares. » Toutes les fermes des environs d'Abbeville avaient été pillées, saccagées, incendiées, par l'ennemi; les habitants faits prisonniers, mis à rançon ; ceux qui avaient osé résister, impitoyablement passés par les armes. On avait fait, dit un auteur contemporain, « de si grands dégâts et ruines qu'il n'y estoit resté choses quelconques 1 ».

La position s'aggrava encore, lorsque, en i658, une armée française vint se former sous les murs d'Abbeville. Les troupes, ne recevant qu'une faible solde et parfois même manquant de subsistance, pillaient tout ce qui leur tombait sous la main et achevaient la ruine des habitants des campagnes. Ces malheureux « mourants de faim au milieu de leurs granges vides «venaient demander l'aumône aux Chartreux impuissants à soulager une telle misère. Les vivres envoyés au monastère étaient le plus souvent enlevés par les bandes qui parcouraient les environs de la ville.

Le roi de France, Louis XIII, voulut porter remède à ces excès, et menaça même de mort ceux qui oseraient tyranniser ainsi son pauvre peuple du Ponthieu, mais les soldats

1 Documents contemporains, ap. Louandre, op. cit. t. II, p. io3.

Il •

1 Liste des religieux profès de Saint-Honoré. Ms.

de Langeron, de la Meillcraye, de Jean de Gassion et autres chefs de bandes n'en continuèrent pas moins leurs exploits. Vers le même temps, la ferme de Port, appartenant aux Chartreux, fut pillée et brûlée par les soldats du régiment d'Angoulême. « Toute la ré- « coite du curé qui dîmait pour les Chartreux, « ajoute notre chroniqueur, fut aussi brûlée « et les guerres occassionnèrent la perte des « labours et des terres qu'on n'a pu cultiver1. »

En effet, après la levée du siège de Saint- 21 Orner par les Français, les Espagnols, enhardis par leurs succès, portèrent la désolation dans toute la contrée. Ils s'avancèrent jusqu'aux portes d'Abbeville, enlevant les fou- fi rages, les bestiaux et parfois même les cultiva- il teurs. « Les campagnes, nous apprend encore & l'historien d'Abbeville, étaient abandonnées, les champs en friche, enfin la frontière ne présen- h tait plus que l'image d'un triste désert. » Les courses des ennemis ne prirent fin, qu'après la prise de la ville d'Hesdin, en 1639.

Au milieu de cette dévastation générale, les propriétés et les terres du monastère de Thuison ne furent pas épargnées. Les tenanciers entièrement ruinés ne pouvaient payer leurs redevances. Les champs, qui n'avaient pas été

Si

ensemencés, laissaient même pressentir que la misère allait encore une fois assaillir les religieux de Saint-Honoré. Dans cette extrémité, DomAnthelme Fuzelier eut recours au roi de France. Pendant le séjour de Louis XIII à Abbeville, il lui présenta les doléances des Chartreux et lui fit connaître l'état de pénurie dans lequel se trouvait le couvent. Il n'est pas douteux que le roi, touché des privations de ces vénérables religieux, promit de venir à leur secours, mais nous n'avons rien trouvé qui puisse nous donner l'assurance que ces promesses furent effectuées. Seulement, quelques années plus tard, les Chartreux recurent une indemnité de neuf cents livres, en dédommagement des pertes qu'ils avaient subies, lors de l'incendie de leur ferme de Port1.

Le vénérable Prieur de Saint-Honoré, malgré son désir de quitter le pouvoir, ne voulut pas abandonner son poste, au milieu des vicissitudes qui accablaient son monastère. Mais dès le moment où le calme fut rétabli, se sentant impuissant à réparer les dégâts occasionnés par la guerre, il demanda, avec instance, au Révérend Père Dom Juste Perrot, d'être déchargé du Priorat. Les pressantes sollicita-

< Ms. de la Grande Chartreuse.

tions de Dom Fuzelier furent enfin accueillies par le Chapitre Général de 1641. j

Sur sa demande, Dom Anthelme fut envoyé à la Chartreuse du Mont-Renaud, près de Noyon, où il mourut saintement, le 2 octobre i65o, après y avoir occupé la place de Vicaire pendant près de neuf années. Le Père Ignace [ dit de cet ancien Prieur de Saint-Honoré : « Sa « vertu, qui est plus cogneûe de Dieu que des a « hommes, mérite toutes les louanges que les « siècles, que nous avons passé, donnent à un a véritable Chartreux1. »

Au départ de Dom Anthelme Fuzelier, le ;j Chapitre Général appela au gouvernement du monastère de Thuison le Prieur de Sainte- ^ Anne2, près de Nancy, Dom Jean Jomart. Ce religieux avait fait profession au couvent du Mont-Dieu. Envoyé à Abbeville comme Procureur, en 161 1, il fut nommé, quelques années plus tard, Recteur de la Chartreuse de Notre- Dame-des-Prés ; sa prise de possession est du 14 octobre 16142. En 161 6, il fut transféré dans sa maison de profession, mais il reprit la direction du couvent de Neuville, en i633. Ce saint religieux, nous dit rhistorien de cette maison,

1 Hist. ecclés. d' Abbeville, p. 197.

2 La Chartreuse de Sainte-Anne, fut fondée, en 1621, par Charles IV, duc de Lorraine, sur le domaine confisqué à Melchior de la Vallée, chanoine de la collégiale de Saint-Georges.

gouverna pendant six ans, avec sagesse et « sut « par sa douceur et sa bienveillance, se conci- « lier l'affection de tous1 ». A la mort de Dom Etienne Dauvergne, il fut choisi pour le remplacer à Sainte- Anne, et deux ans plus tard, en 1 64 1 , il était nommé Prieur d'Abbeville 2.

Dom Jean Jomart continua de suivre la sage direction donnée au monastère par son prédécesseur et employa, pour le bien spirituel de ses religieux, les nobles qualités déjà remarquées dans les différentes maisons dont il avait été chargé. Sous son Priorat, un savant religieux, profès du Mont-Dieu, Dom François Ganneron, séjourna quelques années à la Chartreuse de Saint-Honoré, dans l'intention de compulser les archives du monastère et d'écrire son histoire.

Le précieux et si intéressant manuscrit de Dom Ganneron fut conservé avec soin dans le couvent; il a été sauvé, au moment de la Révolution, par Dom Alexis Soucley, profès du Val- Saint-Pierrc qui, depuis 1781 , habitait la Chartreuse d'Abbeville3. Ce manuscrit porte le titre

K Voir notre ouvrage, La Chartreuse de Notre- Dame-des- Prés, p. 146.

3 L'abbé Berseaux, La Chartreuse de Bosserville, p. 202.

3 Le manuscrit de Dom Ganneron, petit in-folio, avait été donné à M. Delignières de Bommy par Dom Soucley ; la bibliothèque communale d'Abbeville l'a acheté à la vente de M. Delignières de Saint-Amand.

de Monumenta Cartusiœ Sancti-Honorati ai Abbavillam. En dehors des pièces principales concernant l'histoire du monastère, il contient les vies de saint Honoré, de Guillaume de Mâcon, évêque d'Amiens et fondateur du couvent ; et du Révérend Père Dom Jérôme iMarchand, profès de la maison et Général de TOrdre; enfin le Syllabus Priorum Cartusiœ Sancti-Honorati.

Dom François Ganneron a laissé plusieurs autres ouvrages : Vindiciœ Geneseos Carthusiensium, un volume in-foïio ; Mémoires sur les antiquités du Rhetelois, un volume in-folio ; Historia Cartusiœ Beatœ Mariœ Vallis Sancti- Pétri, un volume in-folio ; Annales Cartusiœ Beatœ Mariœ Montis-Dei, un volume in-folio, et enfin un recueil de poésies. Tous ces ouvrages sont restés manuscrits. Citons encore VActio de repetendis, curieuse dissertation où l'auteur s'efforce de prouver que l'auteur de ['Imitation était Chartreux ; cet ouvrage était prêt pour Timpression, mais le Général de l'Ordre ne crut pas devoir y donner son consentement.

Après avoir dirigé, avec habileté, la Chartreuse de Saint-Honoré pendant huit années, Dom Jean Jomart s'endormit doucement, dans la paix du Seigneur, le 8 mars 1649. H était déjà malade depuis quelque temps, puisque le Recteur de la Chartreuse de Notre-Dame-des-

Prés dut venir le remplacer, en 1 648, pour présider à la profession de Dom Antoine Foy. Le père de ce religieux fit don au couvent, dans cette circonstance, d'une somme de cinq cent trente livres 1 .

Suivant les règlements en vigueur chez les Chartreux, la communauté, après la mort de Dom Jean Jomart, se réunit sous la présidence de deux Prieurs de la province, désignés par le Révérend Père, et élut comme supérieur, un profès de la maison, Dom Joseph Grassin. Cet éminent religieux gouverna sa communauté avec une grande prudence, puissamment aidé par Dom Pierre Hequet qui, sous ce Prieur, remplit l'office de Vicaire, pendant vingt-cinq ans.

Nous avons déjà vu que les Chartreux d'Abbeville avaient établi une association de prières avec leurs confrères du Val-Sainte-Aldegonde, àLonguenesse ; du Val-Saint-Esprit, à Gosnay, et de Notre-Dame-des-Prés; à Neuville. Le nouveau Prieur, avec l'autorisation du Révérend Père Général, renouvela ces associations2, et de concert avec Dom Charles Marcotte, Prieur de la Chartreuse du Mont-Renaud, près de Noyon, établit aussi cette môme union spi-

{ Kalendarium du couvent, ms.

2 Archives de la Grande Chartreuse. — Lettre d'approbation, Pièces justificatives, n. 3g.

rituelle avec ce monastère. L'approbation du Général Dom Jean Pégon 1 est datée de i65o. Les archives de la Grande Chartreuse nous ont conservé cette lettre d'association 2, signée par tous les religieux de Noyon. Nous avons remarqué la signature du plus jeune religieux de la maison, Dom Innocent Le Masson; inconnu à cette époque, il devait par son mérite, ses talents et ses vertus, s'élever bientôt aux premières dignités de l'Ordre, et, comme Général des Chartreux, jeter le plus vif éclat sur son institut. Nous retrouverons la noble et grande figure de ce religieux dans le cours de cette monographie.

Sous le Priorat de Dom Joseph Grassin, le roi de France, Louis XIV, désireux de venir au secours des Chartreux appauvris par les exactions des hommes d'armes, pendant les guerres des règnes précédents, accorda à TOrdre des lettres patentes qui les exemptaient de « toutes « impositions, tant anciennes que nouvelles, « de quelque nature qu'elles soient ». Le roi déclare que les religieux, les frères Convers et Donnés de leurs monastères, ainsi que

* Dom Jean Pcgon, profès de la Chartreuse de Beaune, fut successivement Prieur du monastère de Beaune, de Troyes, du Val-Saint- Pierre et de Dijon; il fut élu Général de l'Ordre en 1649 et gouverna jusqu'en 1675.

2 Lettre d'association des Chartreux de Noyon avec h communauté de Thuison. Pièces justificatives, n. 40.

leurs serviteurs et leurs domestiques seront, « francs, quittes et exempts de tous droits de « dîmes, quatrième, treizième et impositions, « tailles, emprunts, gabelles et autres aides, « subsides, redevances et subventions oc- « troyées et à octroyer, tant par le Saint-Siège, « par l'Église et le clergé de ce royaume, que « par quelqu'autres de nos sujets. » Il les exempte aussi de payer «aucuns péages, acquêts, « travers, droits d'entrée, barrages, issues, « traites foraines, rouage, vinage, et avalage, « en quelques villes, cités, châteaux, forteresses, « ponts, ports, passages, chaussées, rivières de « notre obédience pour la vente ou l'achat « de leurs vins, bleds, fruits, dépouilles, nour- « riture etc. » De plus, il veut qu'ils soient « francs et quittes » de toutes les impositions, charges et taxes « qui se paient et se lèvent « en ce royaume et se pourroient payer ci- « après sur les personnes, fonds, terres, do- « maines et denrées qui sont dans le commerce, « même les droits de francs-fiefs, nouveaux « acquêts et amortissements ».

En terminant ces lettres patentes, le roi disait : « Voulons et nous plaît que lesdits reli- « gieux jouissent pareillement de leur chauf- « fage, franc-salé, droits de pêche et de toutes « autres choses à eux accordées, sans en rien « excepter, tout ainsi qu'ils en ont bien et dû-

« ment joui et usé, jouissent et usent encore « à présent, sans aucune modification ni reste triction ; mettant au surplus lesdits religieux, « leurs serviteurs et domestiques, biens et « domaines sous notre protection et sauve- « garde ; et voulons qu'ils jouissent de mêmes « privilèges, droits et prérogatives que s'ils a étoient tous de fondation royale 1 ». Les privilèges et concessions, accordés aux Chartreux par Louis XIV, furent d'un grand secours au Prieur de Saint-Honoré pour rétablir les finances du monastère.

Pendant son long gouvernement, Dom Joseph Grassin rendit, par son zèle et sa persévérance, la prospérité des anciens jours à la Chartreuse de Saint-Honoré. Les qualités d'administrateur intelligent, déployées dans ces circonstances par ce Prieur, engagèrent ses supérieurs à le choisir, en 1684, comme Convisiteur de la province. Il remplit cette charge avec distinction pendant quelques années et rendit son âme au Souverain Maître, le 27 janvier 1687, entouré des regrets de ses religieux. Il avait gouverné la maison de Thuison, pendant trente-huit ans 3.

1 Lettres patentes de Louis XIV, datées de Paris, janvier i663.

3 Ms. de la Grande Chartreuse.

Parmi les bienfaiteurs qui par leurs offrandes vinrent en aide à Dom Grassin, on remarque deux prêtres, messire Louis Alexandre et messire Pierre de Villers: le premier, par testament du i3 octobre 1668, donna au couvent la somme de deux mille livres, de nombreux ornements et sa bibliothèque;le second, chanoine de l'église cathédrale d'Amiens, laissa à la Chartreuse, par testament en date du 18 avril 1684, un calice de vermeil et deux mille cinq cents livres K

Dom Anthelme Biberel, profèsde Saint-Honoré, fut appelé, par le vote de la communauté, à succéder à Dom Joseph Grassin. Cette élection fut confirmée, quelques mois plus tard, par le Chapitre Général de 1687. Le manuscrit de la Grande Chartreuse ne nous donne aucun renseignement sur l'administration de ce Prieur. Il se contente de constater que Dom Anthelme Biberel, de même que son prédécesseur Dom Joseph Grassin, « n'ont jamais occu- « pé d'autres places dans l'Ordre que le prio- « rat et ne sont jamais sortis de la Chartreuse « d'Abbeville pour aller demeurer ailleurs ». Dom Anthelme Biberel mourut le 5 mai 1702.

C'est, vers cette époque, croyons-nous, que les Chartreux de Saint-Honoré, pour se confor-

' Kaîendarium. — Arch. de la Grande Chartreuse.

mer aux ordonnances de l'autorité royale, abandonnèrent les armes de leur fondateur, qu'ils avaient adoptées comme armoiries de leur maison, et prirent dès lors des armes spéciales. Présentées aux commissaires généraux, elles furent enregistrées à la Généralité d'Amiens.

Armoiries de la Chartreuse de Thuison.

U argent, au buste de saint Honoré de carnation, au nimbe d'or.

Avant de terminer l'histoire du monastère de Saint-Honoré pendant le XVIIe siècle, don-

nons les noms des religieux qui vinrent faire la visite régulière de ce monastère. Dom Jean de l'Esduse, Prieur de Valenciennes, que nous avons déjà signalé comme Visiteur, à la fin du XVIe siècle, conserva cette charge jusque vers i6o3 ; dès Tannée 1600, Dom Pierre Béraud, ancien Prieur de la Part-Dieu, était Convisiteur. Dom Pierre Serval, Prieur du Mont-Dieu, remplit l'office de Visiteur, de i6o3 à 161 2 ; il eut comme Convisiteurs Dom Guillaume du Chèvre, Vicaire des moniales de Gosnay, de i6o3 à i6o5, et Dom Martin de Bléneau, Prieur de Noyon, de i6o5 à 161 2. Dom Pierre fut remplacé par Dom Bernard Vassayl, Prieur du Val-Saint-Pierre, chargé de la Visite, de 1612 à 16 14. II eut comme Convisiteurs, en 161 3, Dom Jacques Censier, Prieur d'Abbeville, et, en 1614, Dom Jean Jomart, Recteur de Montreuil. Après Dom Bernard apparaît, comme Visiteur, pendant peu de temps, Dom Guillaume du Chèvre, dont nous avons déjà parlé.

Dom Pierre Serval, Visiteur en i6o3, occupa de nouveau cette charge, de 1621 à 1623, ayant comme Convisiteur, Dom Pierre Lion, Prieur de Valenciennes. Ce dernier fut nommé Visiteur, en 1623, avec Dom Agathangel Le Clerc, Prieur de Tournay, comme Convisiteur. Dom Antoine Dauvergne, que nous retrouverons

plus tard, était Convisiteur, en 1626. Dom Martin deBléneau, Prieur de Noyon, Convisiteur, en i6o5, fut nommé Visiteur de la province, en 1629. L'année suivante, il eut pour successeur Dom Antoine Dauvergne, Prieur du Mont-Dieu; Dom Simon Renault, Prieur p. du Val-Saint-Pierre, étant Convisiteur. En i63o, nous voyons dans le monastère de Thuison, au lieu et place des Visiteurs, deux commissaires, envoyés par le Révérend Père; ce sont Dom Jean Tappes, Prieur de Dijon, et ^ Dom Pierre Huvier, Prieur de Gaillon-Bourbon. j

Après Dom Antoine Dauvergne, nous trouvons comme Visiteur, de i632 à 1 635, Dom Agathangel Le Clerc, Prieur de Tournay, et comme Convisiteur, Dom Jean Pégon, Prieur .tdu Mont-Dieu. Ce religieux fut Visiteur de la province de Picardie, de 1 635 à 1639; dans le même temps, Dom Anthelmc de Prouvil, Prieur de Valenciennes, remplissait la fonction de Convisiteur.

En 1640, apparaît Dom Charles Le Bret, Prieur du Mont-Dieu, qui fut Visiteur pendant vingt-neuf ans, de 1640 à 1669. Pendant ce laps de temps, il eut comme Convisiteurs, Dom Étienne Charpentier, Prieur de Neuville, de 1640 à 1643 ; Dom Pierre Carré, Prieur de Valenciennes, de 1643 à 1646; pour la seconde

fois, Dom Étienne Charpentier, de 1646 à i653 ; Dom Bernard Pettero, Prieur de Valenciennes, de i653 à i656; pour la troisième fois, Dom Étienne Charpentier, de i656 à 1659, et enfin Dom Pierre Antoine Pecquins, Prieur de Valenciennes, en 1660.

L'illustre Dom Innocent Le Masson, Prieur de Noyon succéda à Dom Charles Le Bret, en 1669. Dom Michel du Bus, Prieur de Tournay, fut Visiteur, en 1677, ayant comme Convisiteur, Dom Paul Castel, Prieur du Mont-Dieu. Si nous en croyons le manuscrit du British Muséum, Dom Charles le Bret, que nous avons déjà vu Visiteur, en 1640, reparaît avec le même titre, en 1679. Dom Joseph Grassin, Prieur de Saint- Honoré, remplit la charge de Convisiteur, de 1684 à 1687 ; il eut pour successeur Dom Claude Bécourt, Prieur de Gosnay, en 1690. Ce dernier, ayant été nommé Visiteur, fut remplacé, comme Convisiteur, par Dom Louis Rousselot, Prieur du Mont-Dieu. Dom Paul Castel, autre Prieur du Mont-Dieu, fut Visiteur de 1692 à 1698 !.

1 Cartes de Visite du monastère de Saint- Honoré. — Archives de la Grande Chartreuse. — Ms. du Val-Saint- Pierre. — Ms. de Gosnay. — Ms. du British Muséum.

CHQAÇPIT%E XIII.

LE JANSÉNISME A LA CHARTREUSE DE SAINT-HONORÉ. — EFFORTS DES PRIEURS POUR ÉLOIGNER CETTE HÉRÉSIE DE LEUR MO- NASTERE. — MESURES PRISES CONTRE DOM HENRI SANGU1ER ET DOM PIERRE CORBAY, JANSÉNISTES. — EXACTIONS DES ESPA- GNOLS. — SUITE DES PRIEURS. — REVENUS DE LA CHARTREUSE, AU COMMENCEMENT DU XVIU* SIECLE. — RECONSTRUCTION DU MONASTÈRE, SOUS DOM ETIENNE MOLIÈRE. — BÉNÉDICTION DE LA PREMIÈRE PIERRE DE LA CHAPELLE EXTÉRIEURE PAR L'É- VÈQUE D'AMIENS. — EXPLOSION DU BASTION MARCADÉ. — ARRÊT DES TRAVAUX SOUS DOM GABRIEL BRULEZ. — VISITEURS DE LA PROVINCE, PENDANT LE XVIII* SIECLE.

A question du Jansénisme bouleversait tous les esprits en France, depuis un demi-siècle. Cette hérésie cauteleuse et hypocrite faisait sentir ses ravages, non seulement parmi les laïques, mais aussi parmi les membres du clergé séculier. Les re-

Digitiz

ligieux, enfermés dans le cloître n'avaient pas su s'en préserver, et les Ordres les plus austères paraissaient même avoir une tendance marquée pour les nouvelles doctrines, à cause, sans doute, des principes rigides qu'affectaient les coryphées de la secte. Parmi les Chartreux, plusieurs, sans donner dans les excès des défenseurs de la nouvelle hérésie, touchant la grâce, le libre arbitre, le mérite des bonnes œuvres et Je bienfait de la Rédemption, setaient rapprochés des opinions dangereuses des Jansénistes. Ils ne comprenaient pas que la a doctrine des sectaires, loin de porter les fidèles à la vertu, devait au contraire désespérer les âmes chrétiennes, étouffer en elles toute confiance dans les promesses de Dieu et diminuer leur reconnaissance envers Jésus-Christ.

Les Souverains Pontifes condamnèrent en vain la nouvelle doctrine, comme renou- >

vêlant les erreurs du Baïanisme. Urbain VIII, en 1642, défendit de lire le livre de Cornélius Jansénius, évêque d'Ypres; Innocent Xeon- , damna, en i653, les cinq propositions ex- \ traites de ÏAugustinus par la Sorbonne; Alexandre VII, en 1 656, censura les distinétions établies par les Jansénistes, en déclarant que, « les cinq propositions sont tirées du livre de Jansénius et qu'elles ont été condamnées dans le sens de cet auteur ». Ces

défenses et ces condamnations ne purent ramener les obstinés, ni rendre la paix à l'Église.

Le Général des Chartreux, l'illustre Dom Innocent Le Masson1, avait compris le péril, et pour empêcher son Ordre de glisser sur la pente dangereuse de la nouvelle hérésie, avait pris les précautions exigées par les circonstances. Il ne put cependant, malgré sa vigilance, préserver tous ses religieux. Un des premiers règlements imposés par ce Général, à tous les Prieurs, fut de lui envoyer les livres entachés de Jansénisme, qui se trouvaient dans leurs monastères. Les Prieurs de Saint-Honoré, exécutèrent fidèlement les ordres de leur supérieur et montrèrent le zèle le plus louable pour éloigner la contagion de leur communauté. Leurs efforts, comme nous le verrons plus tard, ne furent malheureusement pas toujours couronnés de succès.

Les tendances de certains religieux avaient fait naître, dans l'esprit de réminent Général, de légitimes inquiétudes. De concert avec le Chapitre Général, il exigea de tous les Char-

* Dom Innocent Le Masson, natif de Noyon, fit profession dans la Chartreuse du Mont-Renaud. Il était Prieur de ce monastère et Visiteur de la province de Picardie, lorsqu'il fut appelé à succéder au Révérend Père Dom Jean Pégon. Il gouverna l'Ordre avec éclat, de 1675 à 1703. Il mourut à l'âge de soixante-quinze ans, après avoir gouverné l'Ordre pendant vingt-huit ans.

treux, une adhésion formelle aux Constitutions

des Souverains Pontifes, Innocent X et Alexandre VII. Les religieux de Saint-Honoré furent donc appelés à souscrire le formulaire suivant :

« Je me soumets sincèrement à la Constitu- « tion du Pape Innocent X, du 3i mai i653, « selon son véritable sens qui a été déterminé « par la Constitution de Notre-Saint-Père le « Pape Alexandre VII, du 16 octobre i656. Je « reconnais que je suis obligé, en conscience, « d'obéir à ces Constitutions, et je condamne « de cœur et de bouche la doctrine des cinq « propositions de Cornélius Jansénius, contece nues dans le livre intitulé Augustinus, que « ces deux Papes et les évêques ont condamnée, « laquelle doctrine n'est point dans saint Au- « gustin, que Jansénius a mal expliqué contre « le vrai sens de ce saint docteur ».

Les religieux du monastère de Thuison se soumirent aux ordres du Chapitre Général et souscrivirent le formulaire ; toutefois, nous avons des doutes sur l'adhésion unanime de la communauté. Un profès de la maison, Dom Henri Sanguier, esprit turbulent et amateur de nouveautés, se mit en révolte contre les décisions du Chapitre Général. Avait-il refusé de souscrire le formulaire, ou s'était-il dans la suite rétracté ? nous l'ignorons. Seulement nous

savons qu'on fut obligé de prendre à son égard des mesures coercitives ; alors il prit la fuite. Rentré, ou ce qui est plus probable, ramené au monastère, il ne se montra, en aucune façon, disposé à revenir de ses erreurs, et sa conduite devenant un scandale et un danger pour le reste de la communauté, on se trouva dans la nécessité de le séquestrer. Bientôt, d'après Favis du Chapitre Général, il fut décidé qu'on le retrancherait de l'Ordre. La nuit même du jour où on devait lui signifier la sentence d'expulsion, le 14 septembre 1699, Henri Sanguier parvint à s'échapper du couvent. « Néanmoins, « nous apprend le manuscrit qui contient la « liste des profès de la Chartreuse de Saint-Ho- « noré, par conseil et ordre des supérieurs, on « donna à son cousin, M. le curé de Saint-Éloy, « d'Abbeville, la somme de soixante livres « pour lui avoir des habits nécessaires. On n'a « plus entendu parler de lui1. »

Vers cette époque, la Chartreuse de Thuison était gouvernée par un profès du monastère de Notre-Dame-du-Mont-Dieu, Dom Eustache Le Bâcle d'Argenteuil 2. Dieu avait amené ce

4 Ms. de la Grande Chartreuse.

- Dans la liste des Prieurs de M. Maurice de Sachy, publiée par M. Ernest Prarond dans sa Topographie historique et archéologique d'Abbeville, t. II, p. 543, ce religieux est nommé Eustache de Bacq, et on ne lui donne que le titre de Recteur.

religieux à la vie monastique par des voies bien extraordinaires. Appelé, par la noblesse de sa naissance et l'exemple paternel, au métier des armes, le jeune officier voyait s'ouvrir devant lui une brillante carrière. Un terrible incident vint briser tout cet avenir. Désirant se marier, et ayant demandé le consentement de son père, il s'aperçut que celui-ci avait des prétentions sur la jeune fille. Cette découverte suscita une grave contestation entre eux. La querelle s'étant envenimée, le père força son fils à sortir l'épée du fourreau et à se battre en duel. Dans cet exécrable combat, le jeune Le Bâcle chercha longtemps à rester sur la défensive, cependant pressé de trop près, il voulut se dégager, et en ripostant il porta un coup mortel à son adversaire. Désespéré du crime qu'il venait de commettre, il voulait se tuer, mais ses amis l'en ayant empêché, il s'enfuit au monastère du Mont-Dieu, décidé à expier son horrible forfait par une vie passée dans la plus rigide et la plus austère pénitence. Citons le naïf chroniqueur qui nous fait connaître cette particularité de la vie de Dom Eustache Le Bâcle.

« Le père jaloux voulut faire mettre à son « fils l'épée à la main, pour décider de l'un ou « de l'autre. Le fils surpris d'une pareille pro- « position, refusa autant qu'il put, et ne vou- « lait pas consentir à se battre avec son père,

« qui, étant l'agresseur, le menaçait de le tuer « s'il s'y refusait. Le fils accepta le duel en « tremblant pour les jours de son père, il fit ce « qu'il put pour se défendre et pour éviter de « tuer son père, mais provoqué par ce même « père, il lui donna un coup mortel et il eut le « malheur de le tuer. Fâché d'un tel accident « et ne pouvant supporter la vie, il voulait se « tuer, mais ses amis l'en empêchèrent. Il ren- « tra en lui-même et ne trouva pas d'autre « moyen pour expier sa faute que de l'aller « pleurer toute sa vie dans un cloître régulier « qui le rappelât à la pénitence, et il se fit Char- « treux à la Chartreuse du Mont-Dieu l. »

Quelques années plus tard, le roi Louis XIV, en considération des circonstances du combat, accorda au jeune Le Bâcle une grâce pleine et entière, « mais seulement, ajoute notre ma- « nuscrit, quand il sut qu'il était entré chez « les Chartreux et qu'il persévérait dans sa « vocation2. »

Dom Eustache, à cause de son crime, se considérait comme indigne de remplir aucune charge, mais ses supérieurs, édifiés de son repentir et de sa piété, le forcèrent, plusieurs années après sa profession, à prendre la Procure

1 Ms. delà Grande Chartreuse.

* Ibid.

du couvent. II occupait encore cet office, lorsque, à la mort de Dom Anthelme Biberel, les Pères Visiteurs l'envoyèrent comme Recteurau monastère de Saint-Honoré, en attendant la réunion du Chapitre Général. La communauté, pour une cause qui nous est inconnue, « avait été privée, nous dit notre manuscrit, de son droit d'élection ». Le Chapitre Général de iyo3 approuva le choix des Visiteurs et donna à Dom Eustache le titre de Prieur1.

Pendant son Priorat, Dom Eustache Le Bâcle mit tous ses soins à préserver ses religieux des doctrines du Jansénisme. Cette hérésie continuait à faire des prosélytes dans le clergé de la ville d'Abbeville2, et soulevait de nombreuses polémiques qui devenaient un véritable danger pour la foi des fidèles. Répondant au désir du Révérend Père Général, Dom Antoine Grillet de Montgefïond3, le Prieur

■ Ibid.

2 L'historien d'Abbeville signale, parmi les Jansénistes, le doyen de l'église de Saint-Wulfran et deux autres chanoines de la même collégiale. Plus tard, ils furent envoyés, pour faire pénitence, dans l'abbaye de Dommartin, par l'évêque d'Amiens, Pierre Sabatier. Il ajoute qu'on exila aussi « une foule d'autres ecclésiastiques du Ponthieu » dans les abbayes de Cercamps et de Corbie. Louandre, op. Cl/., t. II, p. 141 et sq.

3 Dom Grillet de Montgeffond fit profession à la Grande Chartreuse; il remplit différentes charges dans ce monastère, fut secrétaire de Dom Innocent Le Masson et lui succéda comme Général, en iyo3. Il gouverna l'Ordre jusqu'à sa mort, arrivée le 3i mai 173 1.

de Saint-Honoré s'efforça d'éloigner de son monastère les livres répandus en si grand nombre par la secte. En 1710, le Chapitre Général avait ordonné « de surveiller les livres « modernes, d'examiner soigneusement s'ils « n'étaient point entachés de Jansénisme » ; de plus, il prescrivait de suivre toutes les règles de Tindex, « dans la crainte, que cette bonne « simplicité et cette candeur, qui sont le par- « tage habituel des solitaires, ne les expoce sassent aux séductions de l'hérésie1. »

Dom Eustache, pour prévenir ses religieux contre les erreurs nouvelles, avait mis entre leurs mains un ouvrage de Dom Innocent Le Masson, Y Enchiridion operandœ salutis, excellent manuel pratique et dogmatique sur les questions en litige. Malgré les précautions prises dans tous les couvents de l'Ordre, quelques Chartreux se laissèrent surprendre par les subtilités hypocrites de la secte. Parmi eux, se trouve un religieux de Saint-Honoré, Dom Pierre Corbay. Ce religieux était en pleine révolte contre ses supérieurs, et refusait de se soumettre aux ordonnances doctrinales du Chapitre Général. Au moment de sa profession, en 171 3, il devait avoir signé le formu-

1 Ordinationes Capituli Generalis Ord. Cartus. de 1666 à 1788. —Arch. de la Grande Chartreuse.

— 3 io —

Jaire d'Alexandre VII, puisque, d'après une ordonnance du Révérend Père Dom Antoine de Montgeffond, il était défendu, dès 1710, « d'admettre aux vœux quiconque n'aurait « pas signé auparavant le dit formulaire1. • Lorsqu'en 171 5, parut la Constitution Uni-

genitus, condamnant cent et une propositions tirées du livre du Père Quesnel, de l'Oratoire, Réflexions morales sur le Nouveau Testament, Dom Corbay persista opiniâtrément dans son erreur, se mettant du côté des sectaires qui en appelaient du Pape au futur Concile. Dans ces circonstances, le Révérend Père craignant sans doute que l'exemple de rébellion donné par Dom Pierre Corbay, ait quelqu'influence sur les sentiments des autres religieux de la communauté, fit tranférer le révolté dans le monastère de Neuville. Cette translation, nous devons l'avouer, nous a paru assez étonnante; cette dernière Chartreuse se trouvant dans le diocèse de Boulogne, il était à craindre que Dom Pierre Corbay ne trouvât appui et protection près de l'évêque, Pierre de Langle2, grand défenseur de la secte et un des appelants de la bulle Unigenitus.

1 Ordinationes. Arch. de la Grande Chartreuse.

\ Pierre de Langle était chanoine et vicaire général d'Évreux, lorsqu'il fut nommé à l'évêché de Boulogne. Préconisé à Rome, le 22 juillet 1698, il gouverna ce diocèse, jusqu'au 12 avril 1724.

Nous ignorons ce qui s'est passé dans le monastère de Notre-Dame-des-Prés. Il est cependant probable que Dom Pierre Corbay se soumit aux Constitutions des Souverains Pontifes et rétracta ses erreurs, puisque nous le retrouvons encore dans cette Chartreuse en 1732. Bien avant cette époque, le calme était rentré dans l'Ordre, grâce aux mesures énergiques qui avaient été mises en œuvre par le Chapitre Général. Dès 1723, sous l'inspiration du Révérend Père Dom Antoine de Montgeffond, le Chapitre avait rendu l'ordonnance Quo \elo, par laquelle on exigeait de tous les religieux d'adhérer et de souscrire au Formulaire d'Alexandre VII et aux Constitutions émanant du Siège apostolique. Il y est dit : « Si un prieur, un officier ou un membre de l'Ordre ose les attaquer ou en appeler, il faudra le traiter comme un rebelle, un perturbateur de l'Église et du repos public1. »

Cette ordonance permit au Chapitre Général de se rendre un compte exact de l'état des esprits dans l'Ordre. On pouvait classer les rebelles en trois catégories : Vingt-six refusaient de signer les bulles Pontificales, ils furent déclarés suspens et interdits, avec menace d'excommunication, s'ils ne venaient à

1 Arch. de la Grande Chartreuse.

résipiscence ; quatorze avaient eu recours à un appel schismatique, ils furent excommuniés; dix avaient rétracté la signature qu'ils avaient apposée au Formulaire, on les frappa d'excommunication nominale, et ils furent privés de la société de leurs frères Pierre Corbay se trouvait sans doute dans cette dernière catégorie, et son internement explique cette phrase du manuscrit sur la Chartreuse d'Abbeville : « Il fut « longtemps tourmenté parce qu'il ne voulait « pas signer le Formulaire et la Constitution2./) Toutefois, le Chapitre Général, dans sa bienveillance pour les coupables, leur accorda trois mois de réflexion ; passé ce temps, ils encouraient leur peine ipso facto.

Pour un certain nombre de ces malheureux, la réflexion n'amena aucun changement. Trente passèrent en Hollande, et, avec les subsides des Jansénistes de France, établirent une espèce de Chartreuse mitigée, près de la ville d'Utrecht. Dom Pierre Corbay, dans sa rébellion, n'imita pas cependant ce funeste exemple. Il resta dans la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, et ce fut sans doute vers cette époque qu'il fit sa rétractation. En 1733, le Chapitre Général l'envoya au couvent du Val -Saint-Pierre,

1 Cf. La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 1 5 1 et sq. - Ms. de la Grande Chartreuse.

et quelques années plus tard il revint à Saint-Honoré,où il mourut, le 17 janvier 1745*.

Pendant les troubles suscités par les Jansénistes, Dom Eustache Le Bâcle avait gouverné le monastère de Thuison « avec prudence et sagesse ». Les ennemis de la France continuant de ravager la contrée, le Prieur eut à réparer de nouvelles pertes. Les Espagnols, maîtres de la ville d'Hesdin, faisaient des courses continuelles, s'avançaient jusque dans les faubourgs d'Abbeville, pillaient tout sur leur passage2. Après la bataille d'Hochstet, gagnée sur les Français par le prince Eugène et Marlborough, les troupes légères de l'ennemi s'avancèrent fréquemment jusqu'aux portes de la ville, rançonnant les fermes et les villages et établissant des impositions sur les habitants du pays.

M. Delignères de Bommy, dans une note ajoutée au manuscrit de Dom Ganneron, cite un état des contributions exigées à cette époque par Marlborough. D'après cet état, le couvent de Thuison possédait dix-sept mille huit cent-soixante-neuf livres de rentes3. Nous croyons que l'ennemi avait exagéré à dessein

« Ibid.

3 De Vérité, Hist. du Ponthieu, t. II, p. 212. 3 Cet état, vu par M. de Bommy, se trouvait dans les papiers de M. Beauvarlet, receveur, de 1708 à 1712.

les revenus du monastère. Une pièce officielle, dont nous parlerons dans un instant, porte ce revenu, en 1728, c'est-à-dire, seulement quelques années plus tard, à un peu plus de dix mille livres. L'historien d'Abbeville nous apprend que « la misère et la désolation » se prolongèrent dans le Ponthieu, jusqu'à la paix d'Utrecht, en 17131.

Les Chartreux supportèrent avec résignation les pertes occasionnées par les dévastations de l'ennemi ; leurs inquiétudes portaient sur un autre sujet. Leur Vénérable Prieur, affaibli par les jeûnes et les austérités était devenu presque entièrement aveugle et « pouvait à peine se conduire » ; sa santé était altérée et il demandait avec instance d'être déchargé de son office. Aux grands regrets de la communauté, le Chapitre Général de 1716 fit droit à la demande de Dom Eustache et le renvoya au Mont-Dieu, comme Coadjuteur, en le recommandant d'une manière spéciale au Prieur de cette maison, « pour le consoler dans son affliction. » Dom Eustache Le Bâcle mourut dans cette charge, le 12 mai 1728, après avoir vécu « avec édification » cinquantedeux ans dans l'Ordre2.

1 Louandrc, Hist. d'Abbeville. iw édit, p.. 368 et sq.

2 Ms. sur les Prieurs d'Abbeville. — Ms. du British Muséum.

Lorsque le Chapitre Général de 1 7 1 6 accepta la démission de Dom Eustache, il permit à la communauté de Saint-Honoré de se choisir elle-même un nouveau Prieur. Les suffrages se reportèrent sur un religieux de la maison, Dom Joseph Bonnard, profès depuis 1690 et Procureur du monastère. Ce religieux, entré à la Procure, en 1705, avait été d'un puissant secours à Dom Le Bâcle, dans l'administration des biens du monastère. D'un caractère doux et aimable, il s'était attiré l'affection des religieux. « Il fut élu, nous dit notre manuscrit, à la satisfaction de tous ses frères qui l'aimaient et qui connaissaient ses talents, dans le spirituel, comme dans le temporel l.

Le calme régnait depuis plusieurs années dans le couvent de Thuison. N'étant plus troublés par les alarmes et les craintes suscitées par les incursions d'une soldatesque indisciplinée, ivre de rapine et de meurtre, les Chartreux avaient repris avec bonheur leur existence consacrée tout entière à la prière et à la mortification. Sous la sage direction de leur vénérable Prieur, ils marchaient sûrement dans la voie de la perfection, lorsqu'un douloureux accident survenu dans l'intérieur du couvent,

* Ibid.

entraîna la démission du Prieur. Laissons la parole à notre choniqueur : 1

« Pendant son Priorat, il lui arriva un « accident qui lui fit bien de la peine et dont « il n'était pas coupable, c'est qu'il tua un « homme par accident, sans le vouloir. Je ne a sais comment la chose s'est passée, je sçais « que c'était un charretier de la maison appelé « Louis Duminy. Dès ce moment, il ne voulut 1 « plus être Prieur de la maison, il demanda « aussitôt sa démission et à sa grande instance, « il l'obtint, en 1723 *. En quittant le Priorat, Dom Joseph Bonnard fut appelé à reprendre l'office de Procureur, qu'il occupa jusqu'en 1733. A cette époque il fut nommé Coadjuteur, et mourut dans cette place, le 3o juin

Lors de la démission de Dom Joseph Bonnard, le Chapitre Général nomma, pour lui succéder, Dom Liévin Caron, profès de la maison. Ce religieux, après avoir fait sa profession, au mois de juin 17 12, resta peu de temps à Saint-Honoré ; ses supérieurs voulurent utiliser les qualités dont le Seigneur l'avait doué. Malgré sa jeunesse, il fut envoyé, en 171 5, à la Chartreuse de Notre-Dame-des- Prés, comme Vicaire, et ne quitta ce poste, le

• Ibid.

?4 novembre 1 717, que pour être Procureur de la maison cTAbbeville. Il occupait encore cette charge, quand il fut appelé, par le Chapitre Général, à la direction du monastère de Saint-Honoré1.

Ce Prieur gouverna « avec une sagesse admirable » et rétablit les finances du couvent. A cette époque, la Chartreuse contenait douze religieux de chœur et trois frères Donnés2. Les archives départementales possèdent la déclaration des biens, revenus et charges du couvent, en 1728. D'après cette pièce officielle, fournie par Dom Liévin Caron, les revenus de la Chartreuse montaient à dix mille trois cent soixante-neuf livres, dix-sept sous, et les charges, à mille trois cent soixante-neuf livres, huit sous, un denier3.

Cette somme est bien peu importante, si l'on considère que, sur ces neuf mille livres, les Chartreux devaient prendre ce qui était nécessaire pour l'entretien des religieux et des frères; les gages et la nourriture des domestiques et des ouvriers du couvent ; les frais du

1 Ms. cit. — L'abbé F. A. Lefebvre, La Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés. p. 385.

2 Déclaration de 1728, ap. F. J. Darsy. Bénéfices de l'Église d'Amiens, ou état général des biens, revenus et charges du diocèse d'Amiens, en i?3o, t. II, p. 16 cl sq. — Pièces justificatives, n. 41.

3 Ibid.

culte; les réparations et l'entretien de l'église, de la sacristie, de la maison conventuelle et des autres bâtiments ; enfin, les dépenses nécessitées par le matériel de la ferme, sans compter les aumônes qui, chaque jour, étaient distribuées à ceux qui se présentaient.

L'hospitalité était donnée largement à la Chartreuse de Saint-Honoré. Les pauvres, les malheureux, les voyageurs ne venaient jamais frapper en vain à la porte du couvent; les indigents étaient nombreux à cette époque, les désastres des dernières guerres n'étaient pas encore réparés. La richesse du monastère ne pouvait augmenter en rien, soit la pitance, soit le bien-être des religieux, tout étant réglé par les Statuts ; les pauvres seuls avaient à bénéficier de l'état prospère de la communauté. De même que ses devanciers, Dom Liévin Caron n'oublia jamais de venir au secours des malheureux, et le manuscrit, qui donne la liste des Prieurs, constate qu'il faisait « de grandes et fréquentes aumônes aux pauvres. »

Dom Liévin Caron s'endormit paisiblement dans la paix du Seigneur, le 17 octobre 1754, vivement regretté de ses religieux et des pauvres qui le pleurèrent comme un père. Il avait passé quarante-deux ans, sous la robe des enfants de saint Bruno, et n'avait cessé

d'être, pour ses frères, le modèle de toutes les vertus monastiques1.

D'après les règles en usage chez les Chartreux, à la mort de Dom Liévin Caron, la communauté se trouvait en droit de nommer son Prieur. Elle abandonna, sans doute, cette prérogative, et s'en remit* au Chapitre Général pour la nomination du successeur de Dom Liévin. De fait, la Chartreuse resta, près de six mois, sans Prieur. Ce fut seulement pendant la tenue du Chapitre de 1755, que Dom Claude Petit- Jean fut désigné pour occuper ce poste. Pendant les dix années que ce religieux dirigea la maison, il rendit de grands services. Par son économie, il permit à son successeur de réaliser un projet qui, depuis un certain temps, avait été décidé par la communauté et les Pères Visiteurs,

Dom Claude Petit-Jean avait fait profession à la Chartreuse de Notre-Dame-du-Mont-Dieu et avait occupé, dans ce monastère, la charge de Procureur. Son entente des affaires, et sa prudence consommée, ayant attiré l'attention de ses supérieurs, ils l'envoyèrent à la Chartreuse de Thuison, avec mission de réparer cette maison presque en ruines. Les dégâts, occasionnés par les guerres des siècles précédents, n'avaient

1 Ms. de la Grande Chartreuse.

pas toujours été réparés convenablement, faute de ressources nécessaires; certains bâtiments, vieux de plusieurs siècles, menaçaient de s'écrouler. Il y avait nécessité de reconstruire une grande partie du couvent. Dom Claude, en sage administrateur, ne voulut pas commencer cette œuvre, sans s'être assuré les ressources suffisantes et sans avoir un plan d'ensemble.

Les auteurs du manuscrit, connu sous le nom de manuscrit Siffait, sont dans l'erreur lorsqu'ils avancent que Dom Claude Petit- Jean n'avait pas l'intention de rebâtir le monastère, mais seulement l'église. Le manuscrit de la Grande Chartreuse, avance le contraire. ( Son auteur, religieux de Thuison, était cependant en position de bien connaître la vérité). Il dit que Dom Claude avait conçu le projet de reconstruire le couvent, tout en conservant l'église. Toutefois ce Prieur désirait l'embellir et lui donner plus de hauteur en baissant le sol. Les manuscrits Sifïait nous font connaître qu'il commanda, en effet, une table d'autel en marbre, de Boulogne, et des carreaux du même marbre, pour refaire le carrelage; il fit aussi exécuter de nouvelles stalles à hauts dossiers.

Les finances de la maison étaient en bon état. Le prédécesseur de Dom Claude, Dom Liévin Caron, avait su rendre à la Chartreuse son ancienne prospérité. Il avait remis en valeur les

propriétés, mais n'avait pu faire que peu d'économies. Le nouveau Prieur s'efforça de former un fonds de réserve pour réaliser son projet. Nous ne pouvons admettre l'hypothèse mise en avant par les auteurs des manuscrits Siffait pour expliquer les économies faites par Dom Claude. «Il retrancha, nous disent-ils, les gran- « des aumônes que faisait son prédécesseur. » Ils ignoraient sans doute que secourir les malheureux, était un point précis de la règle des Chartreux, le chiffre des aumônes étant contrôlé par les Pères Visiteurs. Le même manuscrit ajoute : Le Procureur « faisoit bien valoir la basse-cour, en ce qu'il se connaissoit bien en bestiaux ». Il y a dans cette phrase, une ridicule pointe d'ironie, bien en rapport avec l'esprit du XVIIIe siècle, et qui a dû paraître fort agréable à certains personnages de notre temps. Quoi qu'il en soit, grâce aux économies faites, grâce peut-être aussi à la capacité du Procureur qui ne voulait pas se laisser tromper, Dom Claude Petit-Jean se préparait à mettre la main à l'oeuvre, lorsque Dieu l'appela à lui. Le matin du Vendredi-Saint, il avait présidé l'office, sans ressentir aucun malaise, et le soir on le trouva mort dans sa cellule, le 5 avril 1765 ».

4 Ms. cit.

Dans ces circonstances, le Chapitre Général de cette même année envoya, pour diriger la Chartreuse de Saint-Honoré, un religieux intelligent, capable de mener à bonne fin l'œuvre de la reconstruction du monastère. Le choix des Définiteurs du Chapitre fut heureux : le nouveau Prieur, Dom Etienne Molière, natif de Lyon et profès de Bourg-Fontaine, sut répondre aux vues de ses supérieurs. Après s'être rendu compte de l'état des finances du couvent et avoir obtenu l'autorisation du Chapitre Général et du Révérend Père, Dom Étienne Biclet1, il entreprit courageusement la reconstruction si utile et si longtemps désirée. Dès le principe, il se trouva en désaccord avec ses religieux ; ceux-ci craignant le manque de ressources nécessaires, désiraient voir rebâtir d'abord les bâtiments conventuels, tandis que l'intention du Prieur était de commencer par les dépendances du couvent et les obédiences des frères. Le moine anonyme, qui nous fait connaître ce dissentiment, croit devoir ajouter : « cela déplut beaucoup aux religieux, mais il faut avouer que c'était le plus nécessaire2 ».

4 Dom Etienne Biclet, originaire de Lyon, fit profession a la Grande Chartreuse. Nommé secrétaire de l'Ordre, en 1748, il fut élu Général, le 6 octobre 1758, et gouverna jusqu'au 27 mai 1778, date de sa mort.

a Ms. de la Grande Chartreuse.

Le nouveau Prieur avait fait dresser un plan général par un architecte d'Amiens, le sieur Riquier. On était décidé à ne rien laisser de l'ancien couvent. La vieille église ellemême, si riche en pieux et antiques souvenirs, fut sacrifiée. On adopta les dispositions générales de la Chartreuse du Val-Sainte-Aidegonde, à Longuenesse. L'église du monastère, placée au fond de la cour d'honneur, présentait en façade son pignon et s'étendait dans le milieu du préau de l'ancien cloître. Derrière l'église, le grand cloître donnait accès au Chapitre, au réfectoire et aux cellules des religieux. Le quartier des étrangers et les obédiences des frères, formaient les deux autres côtés de la cour d'honneur. Derrière le bâtiment des hôtes, le long du chemin qui conduisait à Abbeville, avaient été reléguées les constructions de la ferme et les autres dépendances du monastère. La chapelle réservée aux femmes eut son entrée, en dehors de la clôture, sur la route, près de la porte principale du couvent1.

Les travaux commencèrent en 1767. Les manuscrits Siffait entrent dans les plus petits détails des travaux exécutés et énumèrent chacune des constructions élevées dans le courant

4 Voir le plan de cette chapelle et de la porte d'entrée du couvent, dessin de M. Oswakl Macqueron, d'Abbeville.

de cette année. Ils font même remarquer, que le Père Prieur « avoit fait venir d'Amiens, « deux maîtres maçons, qui firent la maçonce nerie, à trois livres la toise ; ceux d'Abbe- « ville en avoient voulu avoir beaucoup plus.» Dom Étienne fit faire aussi, nous dit le même manuscrit, avec les arbres du petit bois de la chapelle de Saint-Milfort, « un appartement « à la fourchette et couvert de chaume, dans « l'enclos vis-à-vis de l'ancienne porte du couce vent, pour mettre les travailleurs charpencc tiers à couvert en temps de pluie1 ».

Le 3 septembre 1767, Mgr de La Motte d'Orléans, vint poser et bénir solennellement la première pierre de la chapelle extérieure. Les travaux furent conduits avec moins d'activité, pendant les années suivantes : les trente mille livres d'économie, ramassées avec tant de soins et de persévérance par Dom Claude Petit-Jean, étaient épuisées. Toutefois, Dom Étienne Molière, confiant dans la Providence, continuait les constructions. Déjà on avait élevé le bâtiment où devaient se trouver les appartements du Prieur et du Procureur et on commençait le grand cloître, lorsqu'un accident vint tout entraver2.

1 Ms. Siffait.

Le 2 novembre 1773, par suite de l'imprudence d'un garde d'artillerie nommé Le Bègue, le magasin de poudre, situé au centre du bastion Marcadé, sauta. Les dégâts furent considérables dans la ville et le faubourg ; neuf cent soixante -sept maisons situées dans les environs du bastion furent plus ou moins endommagées, soixante-sept furent entièrement détruites. Les statues des saints tombèrent dans les églises, des verrières précieuses par leur antiquité et leur valeur artistique furent brisées. On compta cent cinquante morts et cent trente blessés. « La secousse fut si violente, dit l'historien d'Abbeville, qu'on la ressentit sur divers points d'un cercle de soixante-dix lieues de diamètre, depuis Dieppe jusqu'à Noyon, Villers-Coterets, La Fère et Laon1. »

La Chartreuse n'étant pas fort éloignée du bastion, se ressentit aussi du désastre, il y eut de nombreux dégâts. Le religieux du monastère, qui nous fait connaître ces détails concernant la Chartreuse, ajoute que ces dégâts tout étant considérables « ne le furent cependant pas au point qu'on voulut le faire croire ». Quoiqu'il en soit, les constructions

' Louandre, op. cit, t. II, pp. 1 63, 166. — Gajetle de Bouillon, novembre 1773.

furent arrêtées; il était urgent de réparer les suites de l'explosion1.

La véritable raison de l'arrêt des travaux était sans doute le manque de ressources. Certainement, les dégâts occasionnés par l'explosion de la poudrière, forcèrent les Chartreux à des dépenses imprévues, mais cet accident ne paraît pas, en ce qui concerne la Chartreuse, avoir été assez grave pour entraver les constructions commencées et absorber toutes les ressources du monastère. Dans l'intention de sortir de la position précaire où il se trouvait acculé, Dom Étienne Molière fit appel à la générosité des fidèles, et avec l'autorisation des Pères Visiteurs, eut recours aux autres maisons de l'Ordre.

Le Procureur du couvent se rendit dans toutes les Chartreuses de la province, exposa les difficultés présentes, l'état du monastère sans église, sans bâtiments claustraux et parvint à recueillir des sommes importantes qui, jointes aux aumônes des fidèles, permirent de reprendre les travaux. Le religieux qui s'était acquitté, avec tant de succès, de cette délicate mission, était Dom Gabriel Brûlez, Procureur du couvent depuis 1772. Bientôt, nous le retrouverons à la tête de la communauté.

• Ms. anonyme de la Grande Chartreuse.

Malgré les ressources nouvelles, les constructions s'élevèrent avec lenteur. Le quartier des étrangers et le réfectoire des religieux furent cependant terminés. L'église avait été commencée, en 1774. Comme le reste des bâtiments, elle était d'un style lourd et froid, avec des pilastres grecs, des fenêtres à plein cintre et des corniches supportées par des consoles. Les années 1775, 1777 et 1778 furent réservées aux travaux de l'église l. Depuis longtemps, les Chartreux aspiraient après le moment où ils retrouveraient, dans la solitude, cette vie intérieure et cachée en Dieu, à laquelle ils s'étaient voués. Au moment où ils pouvaient espérer prendre définitivement possession de leur église et de leur cloître, un pénible accident vint remettre tout en cause. Au commencement de l'année 1779, Dom Étienne Molière fut atteint d'une paralysie assez grave pour le forcer à se démettre de sa charge. Il se sentait incapable de s'occuper des besoins spirituels de sa communauté et surtout de continuer à diriger les travaux commencés2.

Le Chapitre Général, tout en acceptant la démission de Dom Étienne Molière, eut égard

4 Mss. Sijfait.

tMs, de la Grande Chartreuse.

aux difficultés dans lesquelles se trouvait le monastère de Saint-Honoré. Il nomma Courier, c'est-à-dire ne devant pas habiter le cloître, l'ancien Prieur et le chargea d'aider de ses conseils, pour la continuation des travaux, Dom Gabriel Brûlez qui venait d'être choisi pour le remplacer.

Ce religieux, natif du village de Gros-Dizy, près du Val-Saint-Pierre, avait fait profession dans la Chartreuse du Mont-Dieu et avait occupé, quelque temps, dans ce monastère, la charge de Vicaire. Ce n'était pas un inconnu pour la communauté; déjà en 1772, nous l'avons vu Procureur du couvent de Thuison, et ce fut lui qui, lors de l'explosion de la poudrière du bastion Marcadé, parvint, en visitant les monastères de la province, à recueillir les sommes nécessaires à la continuation des travaux. Dom Étienne Molière paraît avoir influé sur la nomination du nouveau Prieur. Il ne put cependant le décider à entrer dans ses vues et à adopter ses projets1.

Dom Gabriel Brûlez avait obtenu de ses supérieurs, vers 1775, de quitter sa charge de Procureur de Saint-Honoré, et était retourné au Mont-Dieu. Lorsque, en 1779, il fut nommé Prieur de la Chartreuse d'Abbeville, il

1 Ibid.

voulut, avant de continuer les constructions, se rendre compte de l'état des finances du couvent. Devant un déficit assez considérable, il en référa au Révérend Père, Dom Hilarion Robinet1, et il fut décidé d'arrêter momentanément les travaux, pour ne pas trop obérer le monastère. Dom Gabriel reporta tous ses soins sur ses religieux et s'efforça de les guider, par son exemple et ses avis, dans les voies de la perfection. « C'était, dit notre manuscrit, un religieux très régulier et grand amateur de la discipline monastique. »

Dédaigneux des honneurs, le Prieur de Thuison demandait avec instance d'être déchargé du fardeau qu'on lui avait imposé. Ses supérieurs ne crurent pas devoir accéder à son désir ; toutefois le Prieur de la Chartreuse de Noyon, Dom Ambroise Cauelle étant mort à Beaune, en se rendant au Chapitre Général de l'année 1782, Dom Gabriel Brûlez fut nommé à Noyon pour le remplacer. « Ce n'était pas ce qu'il avait demandé, dit encore notre chroniqueur, anonyme, car il soupirait sans cesse au moment où il se trouverait dégagé de tout soin, pour ne s'occuper que de lui. »

1 Dom Hilarion Robinet, natif de Paris, fit profession dans la Chartreuse de cette ville et en devint Prieur. Il fut élu Général, en 1778, et gouverna l'Ordre jusqu'à sa mort, arrivée le 4 mai 1791

Dom Gabriel Brûlez diriga peu de temps le monastère de Noyon; après d'incessantes instances, il obtint de retourner dans la solitude de sa cellule, au Mont-Dieu, où la Révolution vint l'arracher à la vie contemplative et lui offrir, au nom de la liberté, le choix entre l'exil ou l'apostasie.

, Avant de relater les tristes événements de cette lamentable époque, de rappeler la ruine de la Chartreuse de Saint-Honoré, et de suivre ses pieux habitants sur le chemin de l'exil ou de la prison, donnons les noms des religieux qui furent désignés par le Chapitre Général pour faire la Visite réglementaire du monastère. Notre liste n'est pas complète, les archives ayant disparu au milieu de la tourmente révolutionnaire. Malgré nos recherches, nous ne pourrions rappeler le souvenir d'aucun des Pères Visiteurs de ce siècle, si nous n'avions pas trouvé quelques renseignements dans le précieux manuscrit1 du Prieur de la Chartreuse du Paradis -Notre -Dame, Dom Schwengeld. Ce religieux écrivait en 1760; il nous est donc impossible, n'ayant pas d'autre document, comme guide, de dépasser la première moitié du XVIIIe siècle.

Les Visiteurs de cette époque, au monastère

* Ms. du British Muséum, Propago Ordinis Cartusiensis.

de Thuison, furent : Dom Claude de Meschatin, profès de Port-Sainte-Marie, Prieur de Notre-Dame-du-Mont-Dieu, Visiteur jusqu'en 17 19 ; Dom Jérôme Morel, profès de la Grande Chartreuse, Prieur du Mont-Dieu, Convisiteur, en 1724; Dom Michel Cuvellier, profès et Prieur de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, à la Bputillerie, Visiteur, en 1728 ; Dom Hilarion Moreau, profès et Prieur de Notre-Dame, à Valenciennes, Convisiteur, en 1729; Dom Antoine Maès, profès, Coadjuteur, puis Prieur delà Boutillerie, Convisiteur, en 1744; Dom Jérôme de Flavigny, profès et Prieur de Noyon, Visiteur, en 1745; Dom Ignace Bigé, Prieur de Noyon, Visiteur de 1746 à 1748.

CHQAT>ITT{E XIV.

DOM BENOIT HEMAY, DERNIER PRIEUR DE SAINT-HONORÉ. — FIN DES TRAVAUX DU MONASTERE. — RÉVOLUTION FRANÇAISE. — ABOLITION DES VŒUX MONASTIQUES. — CONFISCATION DES BIENS DU MONASTÈRE DE THUISON. — PROMESSES ILLUSOIRES DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE. — DÉPART DES CHARTREUX. — VENTE DU MOBILIER ET DES PROPRIÉTÉS DU MONASTERE. — LES HABITANTS DE PORT RÉCLAMENT ET OBTIENNENT LE CHEF DE SAINT HONORÉ. — ACHAT DU MONASTERE PAR LA MUNICIPA- LITÉ D'ABBEVILLE. — DESTRUCTION DU COUVENT. — CHAR- TREUX DE SAINT-HONORÉ PENDANT LA TOURMENTE RÉVOLU- TIONNAIRE.

N 1782, lorsque Dom Gabriel Brûlez fut appelé par le Chapitre Général à gouverner la Chartreuse du Mont-Renaud, on décida de lui donner pour successeur à Saint- Honoré, un religieux capable de continuer les constructions du mo-

nastère. Le Révérend Père, Dom Hilarion Ro- ' binet, avait autorisé l'arrêt des travaux, dans £ l'intention de donner facilité au Prieur de 1 faire quelques économies, mais il n'avait pas £ perdu de vue cette œuvre importante. Les re- I tards apportés étaient préjudiciables à la vie régulière de la communauté. I

Au milieu des ouvriers qui encombraient i le monastère, il était impossible de trouver le calme et la tranquillité nécessaires à la médi- I tation et à l'étude. Lorsqu'un novice se pré- ' ( sentait, on était obligé de l'envoyer dans une s des Chartreuses de la province, pour l'initier aux pratiques et aux observances de la vie cartusienne. On pense qu'il en fut ainsi pour Dom André Boucquet,d'Abbeville. Le Prieur, ne pouvant le recevoir à Thuison, l'engagea à se rendre au Val-Saint-Pierre où il fit son noviciat et sa profession. Il était encore dans cette Chartreuse, lorsque les révolutionnaires chassèrent les religieux de ce monastère f. Nous ignorons ce qu'il est devenu.

Quant au remplaçant de Dom Gabriel, le choix du Chapitre Général s'arrêta sur un profès de la Chartreuse du Mont-Dieu, Dom Benoît Hemay. Ce religieux, né à Châlons-sur-Marne, le 3 novembre 1737, avait fait profession,

• Ms. de la Chartreuse du Val-Saint-Pierre.

le 2 février 1757. D'une santé faible et délicate, souvent malade, il resta longtemps dans le monastère, sans emploi ; on ne pouvait lui confier aucune des charges auxquelles rappelaient cependant sa vertu et ses grandes qualités. Il resta comme simple religieux, au Mont- Dieu, jusqu'en 1772. A cette époque, il fut nommé Vicaire du Mont-Renaud, près de Noyon; quatre ans plus tard, il fut chargé de la Procure du monastère « à la grande satisfaction de toute la communauté ». Il remplissait encore cet office, lorsqu'il fut nommé Prieur de Saint-Honoré *.

Dom Benoît Hemay prit possession de son poste le 3 juin 1782, et, malgré les ressources restreintes mises à sa disposition, il reprit les travaux abandonnés depuis quelques années. Pour l'aider dans son entreprise, il demanda au Révérend Père de lui donner, comme Procureur, un de ses amis, son compatriote, qui, appelé à la vie monastique, avait fait profession à la Chartreuse du Val-Saint-Pierre, Dom Hilaire Bardin. Ce religieux était né à Châlons le 24 septembre 1739 et avait fait profession le 24 juin 1762.

La chronique du Val-Saint- Pierre fait le plus grand éloge des vertus de ce solitaire : « Il

4 Als. de la Grande Chartreuse.

se rendit, nous dit l'auteur de ce manuscrit, fervent, mortifié et exact dans toutes les observances de la discipline régulière, ce qui le fit choisir, en 1769, pour maître des novices. » Dom Henri Lenoble, Prieur de ce monastère, l'appela bientôt à le seconder dans la direction de la communauté, avec le titre de Vicaire. Dans ce nouveau poste, « il donna, nous dit encore le même manuscrit, des preuves de sa vertu et de sa sagesse. » Il occupait encore cette charge, lorsque, à la demande de Dom Benoît Hemay, le Révérend Père Dom Hilarion Robinet le nomma Procureur de Saint- Honoré 1 .

De concert avec le Prieur de la Chartreuse de Thuison, Dom Hilaire Bardin donna tous ses soins aux derniers travaux du monastère. L'almanach de Picardie de cette époque relate l'avancement des travaux de la nouvelle Chartreuse de Saint-Honoré et fait quelques réflexions qui ne manquent pas d'une certaine naïveté. Nous citons : « Le couvent des Chartreux « qui n'avoit jusqu'à présent qu'une aspect lu- « gubre trop analogue à l'austérité de la vie y « de ces pieux cénobites, va prendre une nou*

« velle forme. L'église, le réfectoire, la basse- « cour, sont déjà élevés sur un dessin agréable,

« Ms. du Val-Saint-Pierre.

a qui n'opère cependant point un contraste « trop frappant avec l'état de ceux pour qui « ces bâtiments sont destinés1. »

Le gros-œuvre était à peu près terminé, grâce à une sage économie, lorsqu'au mois de février 1787, Dom Hilaire Bardin fut nommé Prieur du Val-Saint-Pierre. Dom Henri Le Noble venait de mourir, et la communauté avait élu à l'unanimité Dom Hilaire pour le remplacer. Dom Alexis Soucley, Coadjuteur de Saint-Honoré, fut nommé Procureur du monastère2.

Loin du monde, dans le recueillement de la prière, les enfants de saint Bruno étaient étrangers à ce qui se passait dans les assemblées politiques. A peine quelques échos du dehors étaient-ils venus jusqu'à eux. Rien ne leur permettait de prévoir la terrible catastrophe qui allait éclater sur la France. Depuis longtemps, l'athéisme et le philosophisme avaient déclaré une guerre ouverte au Christianisme et à toute religion surnaturelle, et travaillaient avec une rage satanique à détruire même le nom de Dieu. Les sectaires avaient répandu partout leurs subtils sophismes, leurs impudents paradoxes ; ils livraient

1 Almanach de Picardie, année i;83.

2 lbid. — Ms. de la Grande Chartreuse.

les choses saintes au ridicule et au mépris de la foule ignorante, dont ils flattaient les bas instincts, les passions grossières.

Tout à coup les événements se pressent, se précipitent, l'Assemblée nationale commence l'œuvre de la Révolution, elle s'attaque à la hiérachie ecclésiastique, au Pape, aux évêques, aux curés, aux moines surtout. L'Église est représentée comme l'ennemie de la science, de tout progrès matériel, comme le fléau de la nation. Les Chartreux de Saint- Honoré, entièrement étrangers aux agitations du dehors, semblaient, à cause même de leur vie de prière et de chanté, devoir être épargnés par l'ouragan. Leur existence avait été un continuel dévouement, envers l'humanité souffrante. Au commencement de cette même année 1789, plus de vingt maisons de Thuison étant devenues la proie des flammes, les Chartreux recueillirent tous les malheureux sans asile et sans pain. Le Prieur Dom Benoît Hemay, continuant les nobles traditions qui lui avaient été léguées par ses prédécesseurs, ne se contenta pas de porter des secours et des consolations à tous ces infortunés, mais les logea et les nourrit pendant plusieurs mois1.

1 E. Prarond, La Topographie hist. et archéoî. d'Abbeville, t. II, p. 553.

Les révolutionnaires se souciaient peu des services rendus à la société, à l'humanité souffrante. Un vaste complot était organisé contre l'Église, et rien ne devait échapper aux fureurs des nouveaux apôtres de la Révolution. En vain les députés de la noblesse et du clergé, aux Etats généraux de 1789, avaient décrété la suppression des privilèges, l'abolition des juridictions seigneuriales, le rachat de la dime, l'égalité des impôts; ces importants décrets, votés par un sentiment de pur patriotisme ne suffisaient pas aux conjurés. Us voulaient tout renverser et ne reculèrent devant aucun crime, devant aucune ruine.

Dom Benoît Hemay était plein d'inquiétude pour son monastère et l'avenir de sa communauté ; il prévoyait de terribles catastrophes. Déjà, il avait reçu les lettres patentes du roi, portant sanction d'un décret de l'Assemblée nationale, sur l'émission des vœux monastiques; Ce décret, en date du 28 octobre 1789, ne décidait rien sur l'état présent des religieux, mais il suspendait toute émission de vœux dans les monastères. Après cette prohibition, il était facile de pressentir où les révolutionnaires voulaient arriver.

Quelques jours plus tard, le 2 novembre, sous la pression des clubs, l'Assemblée décrète que tous les biens du clergé séculier et

— Mo —

régulier sont mis à la disposition de la nation. Pour pallier tout l'odieux de cette mesure, on avait pris soin de la représenter comme une nécessité de bien public. L'État avait des dettes énormes, il fallait employer un moyen énergique pour parvenir à les éteindre. Le 19 et le 21 du même mois, les députés à l'Assemblée nationale créaient une émission de quatre cent millions d'assignats, hypothéqués sur ces mêmes biens1.

Cette confiscation appelait une expropriation forcée. Pour s'emparer plus facilement des propriétés des couvents, des abbayes et des monastères, il fallait abolir les Ordres religieux et mettre prêtres et moines hors la loi. L'Assemblée nationale arriva bientôt à cette extrémité. Le 2 février 1790, elle décidait la suppression des Ordres religieux, « conformément, disait hypocritement le rapporteur, au désir de l'immense majorité des intéressés. »

Le décret portait comme article constitutionnel que : « i° la loi ne reconnaîtra plus de « vœux monastiques solennels de l'un et de (l l'autre sexe. Déclare en conséquence que les « Ordres et Congrégations religieuses sont et « demeurent supprimés en France, sans qu'il

1 Cf. Décret de l'Assemblée nationale du 19 et du 21 décembre 1789.

« puisse en être établis à l'avenir. — 2° Tous « les individus de l'un ou de l'autre sexe exis- « tant dans les monastères et maisons relief gieuses, pourront en sortir, en faisant leur « déclaration à la municipalité du lieu, et il « sera pourvu à leur sort par une pension « convenable. »

De nouvelles mesures vexatoires devaient être la suite naturelle de cette mise, hors la loi, des religieux. En effet, par décret du 20 mars suivant, on chargeait les municipalités de s'enquérir des propriétés et des revenus dont jouissent les monastères qui se trouvent dans leur commune. Le décret portait :

« Les officiers municipaux se transporte- « ront, dans la huitaine de la publication des a présentes, dans toutes les maisons des relief gieux de leur territoire, et s'y feront pré- « senter tous les registres et comptes de régie, « les arrêteront et formeront un résultat des « revenus et des époques de leur échéance. Ils « devront aussi dresser, sur papier libre, l'état « sommaire de l'argenterie, de l'argent mon- « nayé, des effets de la sacristie, livres et mobile lier, en présence de tous les religieux, à la « charge desquels ils laisseront Iesdits objets1».

• Cf. Décrets de l'Assemblée nationale du 20 février, 19 et 20 mars 1790, art. V.

Le directoire du district d'Abbeville, ayant reçu les ordres de l'autorité départementale, écrivit, le 20 août 1790, au conseil général de la commune pour lui faire connaître qu'il avait, d'après la teneur des décrets, à dresser r inventaire de tout ce qui appartenait aux Chartreux de Thuison et autres communautés religieuses de la ville. Toutefois, il est facile de remarquer que les membres du district, tout en obéissant à la loi, s'efforcent de rendre cette enquête moins pénible pour les religieux ; ils semblent même vouloir adoucir la rigueur du décret. Celui-ci disait que les officiers municipaux devaient réunir toute la communauté pour procéder à leur enquête, tandis que le district, dans son arrêté, décide qu'il serait procédé à la confection de l'inventaire « en présence des chefs des communautés et autres qui s'y trouveront1 ». Dans un autre endroit, il règle que « dans les chambres « des religieux, il ne serait fait d'inventaire « que de ce qui appartient à la maison, sans « requérir des religieux le serment pour tout « ce qu'ils déclareraient leur appartenir en « particulier2 ».

D'après les ordres transmis par le district,

1 Arrête du district d'Abbeville du 20 août 1790, article V. 3 Idem, article VII.

le conseil général de la commune d'Abbeville, dans sa séance du 25 août 1790, nomma des commissaires pour présider à la confection de l'inventaire demandé. Le registre aux délibérations nous apprend que M. Durlos fut chargé de se rendre, à cet effet, chez les Chartreux de Saint-Honoré pour procéder à l'enquête1.

Le représentant de la municipalité, après avoir donné lecture des décrets, contrôla les comptes du Père Procureur et les arrêta ; il demanda ensuite les renseignements nécessaires pour connaître les revenus de la Chartreuse, ainsi que ses dettes et ses charges, enfin il se fit présenter les baux des fermes, terres et autres propriétés du couvent. Tous les titres ayant été produits par le Père Procureur, avec l'assentiment du Père Prieur, le commissaire dressa procès-verbal et leva la séance.

Nous n'avons pu retrouver la déclaration présentée, dans cette circonstance, par le Prieur de Saint-Honoré ; elle nous aurait donné de précieux renseignements sur la valeur des propriétés et des rentes du couvent de Thuison, à cette époque ; elle nous aurait permis d établir une comparaison, ne manquant pas d'intérêt, avec la déclaration donnée, en 1728, par Dom Liévin Caron. Pendant la construc-

• Archives communales.

tion du monastère, la communauté avait dû vendre quelques parcelles de terre, pour payer les dettes contractées par Dom Étienne Molière. Peut-être même une partie de ces dettes n'étaient-elles pas encore liquidées.

Le lendemain de cette première séance et les jours suivants, le délégué du conseil, accompagné d'un officier municipal et d'un greffier, se présenta, de nouveau, au couvent pour continuer l'inventaire. Le citoyen Duflos se rendit d'abord dans l'église et la sacristie et fit inscrire en détail, au procès-verbal, les vases sacrés, les ornements, les aubes, nappes d'autel et autres objets servant au culte. Passant ensuite à la Bibliothèque, il inventoria les manuscrits et les livres qui s'y trouvaient. Le travail pouvait être long, on se contenta de donner le nombre de volumes, avec la désignation du format. Le commissaire parcourut toute la maison et visita les cellules des religieux du cloître, relatant tous les objets mobiliers, même ceux de valeur minime. Toutefois, pour répondre à l'intention des membres du district, il omit, dans l'inventaire tout ce que les religieux déclarèrent leur appartenir.

Après avoir visité le bâtiment réservé aux hôtes, les cellules du Père Prieur et du Père Procureur, le délégué du conseil descendit au réfectoire des religieux, à celui des frères, et à

la cuisine. Il termina son enquête par la bassecour, les écuries, les étables, les hangars, etc mettant au procès verbal, le nombre des animaux qui s'y trouvaient, ainsi que les grains et le fourrage des granges. .

La partie la plus délicate de sa mission restait à remplir. D'après le décret de l'Assemblée nationale, le commissaire du conseil général de la commune devait faire comparaître devant lui les religieux qui habitaient dans le couvent ; les interroger sur leur volonté « d'accepter l'affranchissement » que la loi venait de leur offrir ; et s'enquérir s'ils étaient dans l'intention de quitter leur monastère. Le décret portait: « les officiers municipaux dresseront « encore un état des religieux profès de chaque « maison, avec leur nom, leur âge, et les « places qu'ils occupent, et recevront la défit claration de ceux qui voudraient s'expliquer « sur leur intention de sortir des maisons de « leur Ordre, et vérifieront le nombre de su- « jets que chaque maison pourrait contenir1. »

Le citoyen Duflos fit donc comparaître, en particulier, chacun des religieux et des frères Convers du couvent, et leur demanda s'ils désiraient user de la liberté que leur donnait la

1 Décret de l'Assemblée nationale du 20 mars 1790, article V.

loi. La réponse des pieux solitaires de Thuison était facile à prévoir. N'avaient-ils pas, de leur propre volonté, abandonné le monde pour échapper aux périls et aux écueils qui les entouraient, et au milieu desquels leur vertu était menacée d'un triste naufrage ? N'avaientils pas quitté la famille, malgré les déchirements intérieurs, pour se donner entièrement à Dieu et mener une vie cachée en Jésus- Christ, au sein de la pieuse retraite qu'ils s'étaient choisie ? Us n'acceptaient pas ce qu'on appelait leur affranchissement ; ils demandaient seulement la liberté de vivre dans la tranquille solitude du cloître, sous la règle des enfants de saint Bruno.

Dans la plupart des couvents, monastères et abbayes du Ponthieu et de la Picardie, les délégués du pouvoir, à leur grand étonnement, sans doute, eurent la même réponse1.

Les religieux dédaignaient la liberté qu'on venait leur offrir et demandaient à continuer cette vie de prière, de sacrifice et d'abnégation qu'ils avaient choisie, dans leur désir d'être utiles à la société. Les réponses de tous ces religieux ne pouvaient pas être agréables aux révolutionnaires. Ce n'était pas ce qu'ils de-

1 Cf. F. J. Darsy, Amiens et le département de la Somme, pendant la Révolution.

mandaient, ce n'était pas ce qu'ils voulaient. Il fut donc décrété, le 14 octobre 1790, qu'on consulterait de nouveau les religieux restés dans leur monastère.

Les officiers municipaux, en conformité des ordres reçus, durent se présenter de nouveau à la Chartreuse de Thuison. Les circonstances n'étaient plus les mêmes ; les révolutionnaires avaient jeté le masque ; il était facile de prévoir que bientôt on entrerait dans la période aiguë de la persécution. On avait promis, il est vrai, que, par contrée, un monastère de chaque Ordre serait choisi pour servir de refuge aux religieux qui désireraient continuer à vivre en communauté1 : la Chartreuse de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, à la Boutillerie, près de Fleurbaix, avait même été désignée comme refuge des religieux du nord de la France, mais on savait qu'il n'y avait

1 Le décret du 20 mars portait à son article IV : « Les relier gieux qui préféreront se retirer dans les maisons qui leur ■ seront indiquées, ne voulant pas rentrer dans le monde, « jouiront dans les villes des bâtiments à leur usage et jar- « dins potagers en dépendant ; et dans les campagnes, ils jouiront encore des enclos y attenant jusqu'à concurrence « de six arpents de terre, mesure de Paris, le tout à la charge « des réparations locatives et frais du culte. Et en outre, il « sera assigné auxdites maisons un traitement annuel, à raison « du nombre de religieux qui y résideront, lequel traitement sera proportionné à l'âge des religieux, et en tout conforme aux traitements décrétés pour ceux qui sortiront de leur maison. »

aucune confiance à accorder à cette promesse menteuse.

Les révolutionnaires ne pouvaient s'arrêter, ils avaient déclaré la guerre à Dieu et voulaient faire disparaître tout ce qui devait en rappeler le souvenir. Les moines étaient, par dessus tout, l'objet de leur haine et de leur colère. Les instituts monastiques, et celui de saint Bruno en particulier, n'avaient-ils pas toujours été un des plus fervents remparts, une des milices les plus courageuses de l'Église ?

Les nouveaux décrets, du 25 septembre et du 14 octobre, montraient d'une manière péremptoire quelle était la pensée des révolutionnaires. Il s'agissait de rendre aux religieux la vie commune impossible; c'est pourquoi on décida de les placer dans certains couvents, « sans distinction des différents Ordres, » dit le décret1, sachant bien que de cette façon, les exercices conventuels devenaient impraticables. De plus, dans ces monastères conservés, tout costume monastique était défendu. Le décret renfermait cette prescription : « Les « costumes particuliers des Ordres religieux « demeurent abolis et en conséquence, chaque « religieux sera libre de se vêtir comme bon lui

' Article XVI.

« semblera1. » On ne reconnaît plus ni statuts, ni observances, et on décide que « les reli- « gieux feront dans chaque maison, à la plu- « ralité des suffrages, un règlement pour fixer c les heures des offices, des repas et de la « clôture des portes2. »

Par ces prescriptions vexatoires, les révolutionnaires voulaient arriver à ce résultat : obtenir, de la part des religieux, la déclaration formelle de quitter bénévolement leurs monastères et de renoncer à leurs vœux qui, disaient-ils, sont incompatibles avec les droits de rhomme et avec les besoins de la société. Dans l'espérance d'arriver à leur but, ils allaient même jusqu'à offrir une prime à ceux qui voudraient s'engager dans cette voie. Dans le même décret, il est dit : « Les religieux a sortis de leurs maisons, depuis le 29 octobre « dernier, et ceux qui désireront en sortir « avant Je ipr janvier 1791, recevront provisoi- « rement, jusqu'à cette époque, un secours qui « sera fixé par le directoire des départements, « sur l'avis du directoire des districts, et d'a- « prèsJa demande des municipalités3. » Toutes ces promesses étaient illusoires et cachaient

1 Article XXI II.

-'Article'XXII.

a Article XXXV.

un piège; car bientôt, les religieux, pour profiter de ce secours, devront prêter un serment impie, forfaire à leurs devoirs et méconnaître l'autorité du Souverain Pontife.

Au milieu de circonstances si graves, les Chartreux de Saint-Honoré se trouvaient dans une perplexité extrême. Ne pouvant rester dans leurs monastères et sachant qu'il ne leur serait pas permis de suivre leur règle dans une autre maison de leur Ordre, ils crurent prudent, pour ne pas entraver leur liberté, de déclarer qu'ils se retireraient dans leur famille ou ailleurs, selon qu'ils le jugeraient convenable. Cette réponse était assez évasive, mais ces infortunés religieux ne pouvaient guère prévoir ce qu'il leur serait possible de faire dans l'avenir.

La position des Chartreux de Thuison devenait de jour en jour plus difficile. La municipalité, pour obéir aux ordres reçus du district, avait été obligée de mettre sous scellés les ornements sacerdotaux et les vases sacrés ; les Pères ne pouvaient que très difficilement offrir le Saint-Sacrifice. Déjà on avait commencé la vente des biens du monastère, et le conseil général de la commune s'occupait de la nouvelle destination à donner au couvent; les Chartreux comprirent qu'il était temps de se disperser. Ils s'éloignèrent un à

un, sous divers déguisements, emportant à peine quelques petits objets qui pouvaient leur rappeler le souvenir de leur bien-aimé monastère. La loi leur permettait, il est vrai, d'enlever le mobilier de leurs cellules1, mais il fallait de nombreuses démarches pour arriver à ce résultat, et, en admettant qu'ils eussent pu Tateindre, que faire de ce mobilier lorsqu'ils quittaient le monastère et partaient, sous l'œil de Dieu, sans savoir où ils pourraient diriger leurs pas ? Le 24 mai 1791 , Dom Alexis Soucley, Procureur du couvent, se trouvant seul, ferma les portes et s'éloigna à son tour2.

Les solitaires de Thuison n'avaient pas joui longtemps de l'asile sacré qu'ils avaient élevé au prix de tant de sacrifices, d'économie, de labeurs et de persévérance. A peine les derniers ouvriers étaient-ils sortis du monastère, que les révolutionnaires venaient s'en emparer et forçaient ses paisibles habitants à se disperser. Qui pourrait dépeindre la douleur de ces pieux solitaires ! sans foyer, sans asile,

* « Pourront lesdits religieux, en quittant leurs maisons, « disposer du mobilier de leurs chambres et cellules seu- « lement, et des effets qu'ils prouveront avoir été à leur « usage exclusif et personnel, sans toutefois qu'ils puissent « enlever lesdits effets, qu'après avoir prévenu la munici- « palité du lieu et sur la permission qu'elle en aura donné. » Constitution civile du clergé. Décret sur les religieux. Art.

2 Ms. de la Grande Chartreuse.

sans ressources, ils étaient jetés au milieu d'un peuple en délire, ils étaient obligés de se cacher pour ne pas tomber entre les mains de leurs nombreux ennemis. Avec quelle tristesse ne s'éloignèrent-ils pas de leur monastère bienaimé où, sous l'œil de Dieu, au milieu de si douces, de si suaves méditations, ils avaient trouvé le repos, le calme et le bonheur!

Une force brutale les chassait de leur couvent, ils partirent, après avoir promis au pied des autels, de rester fidèles à leurs vœux et à leurs serments ; ils dirent adieu à leurs frères aimés, près desquels ils avaient retrouvé les joies de la famille absente, et s'éloignèrent, effrayés sans doute des incertitudes de l'avenir, mais soumis à la volonté divine qui voulait, dans ses secrets desseins, les épurer par l'adversité.

Nous ignorons si les Chartreux de Thuison se décidèrent à profiter des dispenses que le Pape, Pie VI, touché de la malheureuse situation des Ordres monastiques en France, était disposé à accorder aux religieux qui les lui demanderaient par l'entremise de l'évêque diocésain. Le cardinal de la Rochefoucauld avait écrit, à ce sujet, une lettre à tous les supérieurs des maisons religieuses 1 mais les

• Lettre du cardinal de la Rochefoucauld à tous les supérieurs des maisons religieuses de France. Pièces justificatives, n. 42.

événements marchaient avec une telle rapidité que bien peu de religieux purent avoir recours au Souverain Pontife, pour les délivrer de leurs engagements.

Les Chartreux purent du moins, avant d'être expulsés de leurs monastères, recevoir du Général de FOrdre une règle de conduite. Le Révérend Père avait cru nécessaire d'accorder quelques dispenses à tous ces religieux qui, conservant le désir de rentrer dans leurs monastères, se trouvaient dans l'obligation de vivre momentanément dans le monde et ne pouvaient y suivre toutes les prescriptions de la règle.

Daprès la teneur de la lettre du Révérend Père Général, les Chartreux sont autorisés à porter les vêtements propres au clergé séculier, mais, sous ce costume, ils devront conserver quelque partie de leur habit monastique. On leur permet d'user d'aliments gras, tout en les engageant à observer, autant que possible, les jeûnes de l'Ordre, trois fois par semaine. S'ils ne sont plus astreints à réciter les offices des morts, fort nombreux chez les Chartreux, ils devront, comme compensation, offrir le saint sacrifice de la messe, deux fois chaque semaine, pour les défunts. Les religieux de l'Ordre peuvent disposer de leur traitement, ou de l'argent qui pourrait leur être

donné, pour subvenir à leurs besoins personnels et pour secourir les misères du pauvre. Seulement, à cause de leur vœu de pauvreté, il leur est recommandé de se contenter du nécessaire et de ne point faire d'épargne.

Le Révérend Père engage ses frères à se mettre en garde contre l'esprit du monde, en se rappelant sans cesse que, devant Dieu, ils restent toujours des religieux voués à la solitude. Ils devront donc s'efforcer de conserver leur sainte vocation et être prêts à retourner dans leurs cloîtres, si des jours meilleurs leur étaient réservés. Enfin il les exhorte à se montrer, au milieu du monde, comme autant de lumières capables de l'éclairer et de le porter, par la force de l'exemple, à glorifier Dieu1.

Fortifiés par les conseils de leur supérieur, les Chartreux de Thuison étaient prêts au départ. Le décret de confiscation avait promis, il est vrai, un moyen d'existence aux religieux chassés de leur couvent, mais ils n'attachaient aucune importance à cette promesse d'indemnité ; ils la considéraient comme un nouveau mensonge, une nouvelle hypocrisie, de la part de l'Assemblée nationale, puisque, pour en profiter, ils devaient adhérer à la Constitution civile

• Lettre du Révérend Père Général de l'Ordre, notifiant les dispenses accordées aux Chartreux expulsés de leurs monastères. Pièces justificatives, n. 43.

du clergé et prêter un serment réprouvé par la conscience.

Les Chartreux de Saint-Honoré s'éloignèrent, la douleur dans le cœur, mais l'impartialité de Thistorien nous oblige à reconnaître que la population leur resta dévouée jusqu'à la fin. Les officiers municipaux durent remplir les ordres qui leur étaient imposés ; toutefois ils le firent avec une bienveillance et un tact qui démontraient leurs sentiments de vénération pour les pieux enfants de saint Bruno. La ville d'Abbeville eut, sans doute, dans ces temps malheureux, ses heures de défaillance, elle céda par moment au vertige qui troublait alors la nation tout entière, cependant le bon sens et l'honnêteté, qui ont toujours fait le fond de son caractère, reprenaient bientôt le dessus. Lorsque des représentants du peuple en mission venaient réchauffer son zèle, elle faisait un étalage desans-culottisme exagéré, mais elle savait réagir contre les folies dans lesquelles on voulait l'entraîner. Les vieilles vertus françaises surnagent et donnent des signes non équivoques de leur vitalité.

L'historien d'Abbeville a pu dire avec vérité: « Pendant les jours de la Révolution, les an- « nales d'un grande nombre de villes sont fé- « condes en catastrophes, en scènes tragiques « et d'une importance à trouver place dans

« les archives des peuples ; telle est au con- « traire l'heureuse stérilité de celles d'Abbe- « ville et des autres villes du Ponthieu, qu'elles « offrent à peine quelques faits de nature à fi- « xer l'attention1. »

Pendant que les religieux de Thuison s'éloignaient de leur demeure, se cachant ou prenant le chemin de l'exil, pour se dérober à leurs persécuteurs, on mettait à l'encan les objets mobiliers du couvent. Les nombreux ouvrages d'art, dont on avait embelli l'église : sculptures, autels, rétables, statues, tableaux furent vendus à vil prix et tellement disperses de tous côtés, qu'à peine retrouve-t-on quelques épaves de ce triste naufrage.

On n'avait pas attendu le départ des Chartreux pour mettre en vente leurs propriétés. Le district d'Abbeville avait été chargé de cette opération, et bientôt, fermes, maisons, moulins, bois, terres à labours et prairies appartenant au monastère de Saint-Honoré furent livrés aux feux des enchères. Ces propriétés étaient situées à Thuison, à Saint-Milfort2, au Val d'Abbeville, à La Bouvaque, à

' Hist. d'Abbeville, Louandre. t. II, p. 175.

2 Dans le fief de Saint-Milfort, se trouvait une petite chapelle, où, si on en croit la légende, le corps du saint avait été enseveli. Mcssire de Maupin, Mayeur d'Abbeville, seigneur de Beaulieu, propriétaire de ce fief avant les Chartreux, fit arranger cette chapelle. Il y avait autrefois, un

Laviers, à Menchecourt, et sur les territoires de Port-le-Grand, 1 de Sailly-le-Sec, de Sailly- Bray, de Noyclles-sur-Mer, de Nollette, de Lheures, de Drucat, d'Acheux, de Petit-Port, de Biencourt, de Boisle, de Cauroy, d'Halloy, de Limercourt, d'Oisemont, de Bouillancourt, de Rambures, etc.

La première vente, qui nous soit connue, eut lieu le 29 décembre 1790; il s'agissait de neuf journaux quatre-vingt verges de terres, situés au Val-d'Abbeville2. C'est, croyonsnous, la seule vente effectuée dans le mois de décembre. On continua cette opération pendant le cours de Tannée suivante; il y eut même encore quelques achats, en 1792.

Il ne faut pas s'étonner de la lenteur mise en œuvre dans la vente des biens de la Chargrand concours de peuple et de malades, dans ce petit sanctuaire. On invoquait particulièrement saint Milfort pour les enfants languissants. L'auteur du manuscrit sur la Chartreuse de Thuison nous apprend que : « Il fut un tems où « les nourices passoient à la Chartreuse d'Abbeville, qui est « à deux mille pas de la chapelle, et demandoient un mo- « ceau de pain qu'on mettoit dans la bouche des enfans, 0 après avoir visité la chapelle. Si les enfans le mangeoient, « ils étoient guéris, si non ils mouroient. Et on appeloit ce « pain des Chartreux, le pain de santé. »

1 Les archives départementales possèdent seize pièces sur Port. En dehors de celles qui ont déjà été signalées, nous trouvons un acte du 7 mai 1697, 4D sols de rente au profit de la fabrique ; plus un contrat d'acquisition du Bocquet de feu Jacques Prévost, du 22 juillet 1713.

3 Vente des biens du monastère de Saint-Honoré. — Pièces justificatives, n. 44.

treuse de Saint-Honoré. Les dates données laissent pressentir que les administrateurs du district et le délégué, fondé de pouvoir, au nom de l'administration du département de la Somme, ne trouvaient pas facilement des acquéreurs. Les honnêtes gens ne voulaient pas acheter ces soi-disant biens nationaux, dont l'État s'était emparé. Les amateurs étaient peu nombreux; parmi eux, plusieurs se trouvèrent même incapables de payer, et les administrateurs se virent dans la nécessité d'annuler certaines adjudications. Quant au taux élevé des enchères, il a sa raison d'être dans les facilités accordées aux acquéreurs pour se libérer. Non seulement ils purent payer une grande partie de leurs acquisitions avec des assignats, mais l'Assemblée nationale avait décrété que : « tout acquéreur des domaines nationaux, provenant des ci-devant nobles et des couvents supprimés » pourrait payer son acquisition en douze annuités, à la seule condition de verser, dans la quinzaine de l'adjudication, à la caisse de l'extraordinaire ou à celle du district, douze pour cent du prix de l'acquisition. Toutefois on pouvait accélérer la libération par des payements plus rapprochés, ou se libérer entièrement à n'importe quelles échéances1.

1 Art. 5 du titre III, décret du 14 mai 1790.

Dans cette même année 1791, d'après les ordres donnés au district, les cloches de la Chartreuse furent envoyées à l'hôtel des monnaies de Lille1. L'argenterie, vases sacrés, pièces d'orfèvrerie, reliquaires devaient être expédiés à Amiens, et de là, sans doute, à Paris. Un incident fut soulevé à ce sujet par les habitants de Port-le-Grand. Ayant tout lieu de craindre que la précieuse et insigne relique de saint Honoré, possédée par les Chartreux, ne fût profanée par les révolutionnaires, ils se décidèrent à faire une démarche près du district d'Abbeville, dans l'intention de rentrer en possession du chef de leur saint patron2.

Le 18 avril 1791, alors que les Chartreux n'avaient pas encore quitté leur monastère, le conseil général de la commune de Port, présenta la réclamation suivante aux administrateurs du district :

« Exposent les curé et officiers municipaux « de la paroisse de Saint-Honoré de Port-le- « Grand, qu'à l'occasion de l'incursion des Nor- « mands, on fut obligé de sauver le corps de « saint Honoré dans la cathédrale d'Amiens,

« Ms. Siffait.

2 D'après l'abbé Corblet, le fragment du bras de saint Honoré, vénéré à Port, provient aussi de l'ancienne Chartreuse d'Abbeville. Il est renfermé depuis 1867, dans une châsse donnée par l'empereur Napoléon III. Hagiographie du diocèse d'Amiens, t. III, p. 56.

« de crainte qu'il ne soit profané, et que la « paroisse de Port en est privée depuis ce « temps; que par la suite, Guillaume de Mâ- « con, évêque d'Amiens, en détacha le chef, « du consentement du Chapitre, pour le dona ner à la Chartreuse d'Abbeville, par lui « établie au lieu et placé des Templiers, où il « est résidant depuis ce temps.

« Les exposants remontrent que saint Ho- « noré, étant né à Port, fils d'un comte de « Ponthieu, pour lors seigneur dudit Port, « étant décédé au dit Port dans ses visites « pastorales, et y ayant choisi la sépulture de « son corps, ils ont un droit tout particulier « de réclamer son chef résidant à la ci-devant « Chartreuse, avec d'autant plus de raison, « qu'ils ont toujours reconnu saint Honoré « pour leur compatriote et leur patron, comme « ayant été primordialement parmi eux dans « son enfance, comme ayant été leur pasteur « et comme ayant résidé parmi eux après son « décès; c'est pourquoi ils espèrent de votre « justice M. M. qu'ils seront mis en possession « du chef de saint Honoré leur vénérable « patron. »

Cette réclamation était signée par Florimond Démanché, maire ; Asselin, curé ; Desmarest, Dubos, Dailly, officiers municipaux. Les membres du district, hommes honnêtes et nulle-

ment exaltés par les doctrines révolutionnaires et antichrétiennes du temps, donnèrent un avis favorable, espérant pouvoir de cette façon sauver cette relique, en si grande vénération dans le Ponthieu et la Picardie. Toutefois pour ne pas passer pour suspects, chose trop facile dans ces temps malheureux, ils prirent la précaution de présenter la réclamation des habitants de Port, comme une offre d'achat. Le 3 mai 1791, le directoire autorisa la remise aux mains des pétitionnaires de la relique et du buste en vermeil de saint Honoré, tout en exigeant une déclaration par laquelle le conseil général de la commune de Port s'engageait à représenter ce reliquaire à la première réquisition et à en payer alors la valeur.

Le 10 mai, les pétitionnaires remirent entre les mains des membres du district le récépissé suivant. Les détails qu'il nous donne sur le reliquaire, orné avec tant de soins pieux par les Chartreux de Thuison, nous ont engagé à reproduire cette pièce intégralement.

« Nous soussignés, maire, officiers munici- « paux et conseil général de la commune de « Port et curé dudit lieu, reconnaissons avoir « reçu des administrateurs du district d'Abbe- « ville, le chef de saint Honoré enfermé dans « un buste d'argent doré du poids de dix-huit « à vingt marcs, garni au col de cinquante-

« sept pierres de différentes couleurs et com- « positions, dont dix-sept perles fines ; plus à « la mitre quarante-huit pierres de différentes « couleurs et compositions, plus cinquante et « une pierres fines, plus au haut de la mitre « une boule et deux pierres de composition, « plus sur le devant de la mitre une agate « représentant une tête antique. Lesquels chef « et buste nous nous obligeons de représenter « à la première réquisition et d'en payer l'exacte « valeur à MM. les administrateurs de Fasse semblée nationale1. »

On n'avait pas attendu le départ des Chartreux pour traiter la question de la vente du monastère. Une circonstance particulière avait cependant retardé la mise aux enchères. La municipalité d'Abbeville discutait alors la convenance d'acheter le couvent de Thuison pour y transférer l'hôpital de la ville. L'affaire avait été portée au district départemental, le 3i mai 1791, et les administrateurs avaient répondu : « qu'il y avait tout lieu de croire que les hôpitaux seraient désormais à la charge du département ; que dans cet état de choses, il était probablement inutile d'imposer à la ville une dépense aussi considérable ; que tou-

' Cf. F. J. Darsy, Amiens et le département de la Somme pendant la Révolution, p. 284.

tefois si le projet de la commune était avantageux, nui doute que les assemblées administratives ne s'empressassent de l'appuyer ;

que dans tous les cas un mémoire avec des devis exacts serait à envoyer à MM. les administrateurs du département l.

Un mémoire ayant été rédigé et ayant reçu l'approbation des administrateurs du département, le conseil, dans sa séance du 5 juillet, décida l'acquisition du monastère de Saint-Honoré, et nomma comme commissaires MM.

Morand et du Bellay, chargés de se rendre acquéreurs de la maison conventuelle, de la ferme et de l'enclos des Chartreux, lors de la criée publique. Il fut aussi décidé que les membres du conseil général se rendraient dans la salle des adjudications pour assister ses commissaires et se concerter avec eux, s'il était nécessaire. Deux jours plus tard, le couvent de Thuison et son enclos étaient adjugés à la commune d'Abbeville au prix de 25,700 livres2.

La municipalité ne se hâta pas de transférer l'Hôtel-Dieu à Thuison, elle sembla hésiter à faire les dépenses nécessaires à cette transla-

' Délibération du conseil général de la commune d'Abbeville, ap. E. Prarond, La Topographie histor. et archéolog. d'Abbeville, i.U, p. 548.

* Ibid.

tion. Pour arriver à organiser les services de l'hôpital, les dépenses devaient être considérables, les bâtiments de la Chartreuse ne se prêtant pas à cette transformation *. Bientôt on renonça à ce projet. Dès le 7 octobre de la même année, le conseil communal prenait en considération « la demande, formée par un étranger, d'acquérir de la municipalité la Chartreuse pour y former trois grands établissements qui entretiendraient deux ou trois cents ouvriers2. » Ce projet ne paraît pas avoir eu de suite, puisque le 5 juillet 1793, le conseil général de la commune décidait que « la maison ci-devant aux Chartreux » serait revendue au profit delà ville. « On avait reconnu que la translation de l'hôpital, en ce lieu, ne pouvait être faite qu'à très grands frais, après de très grandes réparations3. »

« C'est ensuite de cette délibération du conseil, sans doute, nous dit M. Prarond, que le couvent des Chartreux fut vendu aux citoyens Sanson et Gronecheld. » L'église, le cloître, les cellules des religieux et les autres bâtiments conventuels formaient le lot de Sanson, tandis

« Dans sa magnifique collection de dessins, M. Oswald Macqueron, d'Abbeville, possède un plan des changements et des constructions nouvelles considérés comme nécessaires pour établir l'hôpital dans le couvent de Thuison.

3 Ibid. p. 55o. — Reg. aux délibér. de la ville.

a Ibid.

que Gronecheld avait le quartier des étrangers, la ferme, la basse-cour et la chapelle extérieure réservée aux femmes.

Le citoyen Sanson était fort embarrassé de son acquisition, il avait fait maint effort pour arriver à tirer un parti utile de toutes ces constructions, sans pouvoir y réussir. Le couvent de Thuison avait été bâti pour des Chartreux et ne pouvait convenir qu'à ces religieux. Pendant la tourmente révolutionnaire, tous les acquéreurs de Chartreuses ne purent les utiliser et furent réduits à prendre le parti extrême de jeter à terre tous ces bâtiments qui leur étaient inutiles. Après avoir été frappée d'un coup terrible par la sécularisation, la Chartreuse de Saint-Honoré allait être frappée d'une manière plus irrémédiable par la démolition et disparaître sans retour.

En 1796, le citoyen Sanson fit donner le premier coup de pioche ; il allait exploiter l'église, les cloîtres, les bâtiments conventuels, comme une vile carrière. Il ne s'arrêtera que lorsque tout aura disparu. Après la confiscation, la ruine.

La partie qui formait le lot du citoyen Gronecheld, comprenant la ferme et ses dépendances, ne fut pas détruite, mais elle ne semble pas avoir donné les résultats qu'en attendait son acquéreur. Dès 1804, cette propriété était

vendue au sieur Deray l. Par contrat du 1 6 décembre 1811, Louis Adrien Royer, directeur de la verrerie de Romesnil, dans le département de la Seine -Inférieure, achetait ce même immeuble, moyennant la somme de i5,ooo francs 2.

L'auteur de la Topographie d'Abbeville nous apprend que la verrerie de Thuison occupait quatre-vingts ouvriers, dont cinquante étrangers à la ville, mais y résidant. Elle luttait, sans désavantage, contre les verreries de Normandie, iorsquen i83i, la faillite d'un des associés commenditaires la força à la licitation. En i832, elle fut acquise par des verriers rivaux, qui la supprimèrent3, peu de temps après. Quelques années plus tard, la verrerie fut occupée par la filature de M. Gave) le qui fonctionna, jusqu'en 1877. Nous citons des faits, des dates et nous abandonnons les ré- t flexions à nos lecteurs. r

Avant de terminer cette monographie, nous l eussions été heureux de faire connaître la \ vie de dévouement et de sacrifice des reli- I gieux de Saint-Honoré pendant la tourmente révolutionnaire. La trace des vénérables fugi-

■* Note de Collenot, ap. Prarond, op cit. p. 55 1.

2 Arch. de l'élude de AI" Wallois, notaire à Abbeville.

3 Mém. de MM. Paillard et Brion sur les causes de la dépopulation d'Abbeville, a p. Prarond, op. cit.

tifs a été bien difficile à retrouver, et, pour plusieurs dentre eux, nous n'avons pu recueillir aucuns documents. Au moment de leur départ, les solitaires de Thuison étaient peu nombreux ; presque tous étrangers à la contrée, ils se retirèrent dans leur famille. Mais dès le moment où ils se refusèrent à prêter serment à la Constitution civile du clergé, ils durent se cacher ou prendre le chemin de l'exil. Combien sont ainsi morts inconnus, loin de la patrie, édifiant, au spectacle de leur foi et de leur héroïsme, les pays hérétiques qui les avaient accueillis !

Parmi les religieux dont nous avons pu suivre les traces et qui habitèrent la Chartreuse de Saint-Honoré, nous trouvons Dom Effinger, natif de Thionville, profès du Val- Saint-Pierre. Il avait été envoyé au monastère de Thuison, en 176g, mais rappelé dans sa maison de profession, il ne crut pas devoir retourner dans sa famille, au moment de la dispersion de la communauté. Il se retira dans le bourg du Gros-Dizy, non loin de la Chartreuse, avec Dom Ignace Jannès, et de concert, se dévouèrent au ministère pastoral si difficile à cette triste époque. Dom Benoît Effinger mourut pendant la Révolution l.

' Ms. de la Grande Chartreuse.

Dom Paul Bataillon, né à Paris, en 1736, avait aussi fait profession au Val-Saint-Pierre. Les sujets manquant à la Chartreuse de Saint- Honoré, on l'y envoya, en 1777. Rentré au Val, un peu avant la suppression de l'Ordre, il essaya de rentrer dans Paris, mais ne s'y trouvant pas en sûreté, il prit la route de l'exil. Bientôt il rentra en France, se cacha dans un village près de Ver vins où il se dévoua au salut des âmes. Après le Concordat, il fut nommé desservant de cette paroisse où il mourut quelques années plus tard l.

Dom Hilaire Bardin, profès du Val-Saint- Pierre, était né à Châlons-sur-Marne, en 1739. Nous l'avons vu aidant le Prieur Dom Benoît Hemay de ses conseils et de son expérience. Il avait rempli la charge de Procureur de Saint- Honoré de 1782 à 1787. Nommé Prieur du Val-Saint-Pierre, il avait dû quitter le couvent de Thuison. Pendant la tourmente révolutionnaire, il se tint caché dans sa famille. Nous ignorons l'époque de sa mort2.

Dom Claude Louis, Lorrain d'origine, était né à Pont-à-Mousson, en 175 1 . Après avoir passé quelques années au Val-Saint-Pierre, où il avait fait sa profession, il fut envoyé à la

1 Notes diverses.

2 A/s. du Val-Saint-Pierre.

Chartreuse de Saint-Honoré, en 1780 et y resta jusqu'à l'expulsion des religieux. Le Prieur ayant décidé qu'on se retirerait séparément, Dom Claude quitta le monastère de Thuison, le 2 mat 179 1 . A la faveur d'un déguisement, il parvint à gagner Pont-à-Mousson, mais entouré de dangers, il fut obligé de passer la frontière !,

Dom Benoît Hemay, dernier Prieur de Saint- Honoré, était né, en 1737, à Châlons-sur- Marne. Après avoir fait profession à la Chartreuse de Notre-Dame-du-Mont-Dieu, il habitait le monastère du Mont-Renaud, lorsqu'il fut nommé Prieur de la Chartreuse d'Abbeville, en 1782. Au moment de la dissolution de l'Ordre, alors qu'on discutait déjà, au sein du conseil général de la commune, la question de la vente du couvent, il fit partir ses religieux, s'efForçant de les consoler et de les encourager. Lui-même quittait le monastère vers la fin du mois de mai 1791. Il chercha à gagner Paris où il devait se retrouver avec Dom Alexis Soucley, mais n'ayant pu rester longtemps dans cette ville, il se réfugia à Châions, dans sa famille. D'une santé délicate, usé par les jeûnes et les macérations, Dom Benoît n'eut pas la force de supporter longtemps les fatigues

< îbid.

de la vie militante du prêtre réfractaire. Obligé de vivre au milieu des inquiétudes et des dangers incessants, il succomba à la peine et mourut saintement pendant la Terreur1.

Dom Alexis Soucley, né à Dijon, en 1747, avait fait profession au Val-Saint-Pierre. Envoyé à la Chartreuse d'Abbeville, en 1781, il y remplit successivement les charges de Sacristain, de Coadjuteur et de Procureur. Il resta le dernier dans le monastère. Le 24 mai 1791, il s'éloignait en jetant un regard ému sur cette maison où il avait trouvé le bonheur et dans laquelle il pensait terminer son existence. Désireux de se dévouer au salut des âmes, Dom Alexis rejoignit à Paris son ancien Prieur, Dom Benoît Hemay, et offrit ses services au curé de Saint-Merry. Pendant quatre ans, il remplit les devoirs du saint ministère dans ce quartier de Paris, au milieu de dangers incessants. Ce vénérable Chartreux ne faiblit jamais devant cette mission si pénible, j mais ayant été dénoncé, il dut prendre la fuite, parvint, en 1795, à sortir de Paris, et caché au village de Villeteneuse, il continua de se livrer aux travaux de l'apostolat. Arrêté, comme prêtre réfractaire, en 1798, il fut jeté en prison et condamné, au mois de septembre de la

1 Notes diverses. — Ms. de la Grande Chartreuse.

même année, à la déportation dans Tîle de Rhé. Les événements politiques le délivrèrent de sa captivité, Tannée suivante. Il rentrait à Paris, le 17 janvier 1800, et reprenait aussitôt du ministère. Le 2 février, il était nommé prêtre sacristain à la paroisse de Saint-Germainl'Auxerrois, puis, en 1804, vicaire auxiliaire pour l'administration des sacrements1. Heureux d'avoir souffert pour son divin Maître, martyr du devoir, il aspirait de rentrer dans la solitude, mais Dieu ne lui accorda pas cette suprême consolation; il mourut avant que les enfants de saint Bruno aient été autorisés à reparaître en France et à reprendre possession de leur antique monastère de la Grande Chartreuse, glorieux berceau de l'Ordre.

Honneur à ces religieux, à ces prêtres non assermentés, réfractaires, comme l'autorité civile les appelait. Honneur aux pieux enfants de saint Bruno, aux solitaires de Thuison qui, dans ces temps malheureux, dans cette terrible tourmente révolutionnaire, se sont dévoués pour le salut des âmes, sortant de leurs cachettes pour catéchiser les enfants, réconforter les âmes ébranlées, assister les mourants dans leurs derniers moments. De concert avec les religieux des autres Ordres monastiques, avec

* ibid.

les membres du clergé séculier, restés fidèles à leur vocation, ils ont rendu d'immenses services au peuple chrétien. Par leur énergie, leur abnégation, leur vie de sacrifice, ils ont fait l'admiration du monde; par leurs luttes incessantes contre des pouvoirs persécuteurs, ils ont mérité l'auréole du martyre; par leurs glorieux combats pour l'indépendance de l'Église, ils ont sauvé le Catholicisme en France, ils ont bien mérité de la patrie.

« Au point de vue purement humain, disait « le comte de Montai embert1, quel contraste « entre l'attitude virile et vraiment civique du « clergé, la première des corporations de Tance cienne société et la seule qui lui ait survécu, « avec les misérables faiblesses, les palinodies, « les étourdissements et les affaissements, les « complaisances et les défaillances dont le « spectacle nous a été donné depuis quatre- « vingts ans, par la population civile, y coince pris les classes éclairées, et ceux qu'on ap- « pelle trop facilement les honnêtes gens! quel « contraste surtout avec leurs persécuteurs, « dont la plupart, après s'être signalés par c< leurs déclamations libérales et démocrati- « quès, sont allés s'éteindre dans les emplois

« La persécution religieuse de rj8g-jygo, dans le Correspondant, août 1867.

« les mieux rétribués du fonctionnarisme im- « périal. Oui, le clergé français de 1789 a rem- « porté une glorieuse victoire sur l'immortel « champ de la dignité humaine. Il n'a pas seu- « lement été le pontife et le confesseur de la * foi religieuse. Il a compris et pratiqué l'hon- « neur, cette vertu, il faut le dire avec tristesse, « dont les démocraties apprennent trop facile- « ment à se passer. On ne saurait le proclamer « assez haut ; l'histoire politique du sacerdoce « en France finit par une page mémorable, « ajoutée à l'histoire de la foi et de l'honneur. 0 II devrait suffire d'être un homme d'hon- <( neur, un homme de cœur, pour savoir à ces « prêtres un gré immortel des exemples d'in- « dépendance, de courage et de virilité qu'ils « ont donnés à la France et au monde. »

LÉGENDE <DU TLQAV^.

A Porte d'entrée et première cour.

B Tour du portier.

C Chapelle de Sainte-Marguerite.

D Parloir des dames.

E Logement du frère portier.

F Cour principale.

G Petit cloître.

H Cour du petit cloître.

I Chapelle de famille.

J Sacristie.

K Église du monastère.

L Tour de Vhorloge.

M Cellules des religieux.

N ./arrfm cellules.

P Grawrf cloître.

R Chapelle de Saint-Jean-Baptiste.

S Cimetière de la communauté.

T Ce//M/e rfw Père Vicaire.

U Réfectoire des religieux.

V Cow/oir rfowwa/z/1 accès <zz* grand c/oî/re a l'escalier du Priorat.

Dépense.

Réfectoire des étrangers.

Quartier des étrangers.

1 Écurie.

2 Réfectoire et chauffbir des domestiques.

3 Logement des domestiques.

4 Poulailler.

5 Étables à porcs.

6 Cour de la ferme.

7 Étables à vaches.

8 Granges.

9 Bergeries.

I o Basse-cour.

I I Hangars.

1 2 Étables.

1 3 Jardin potager.

14 Porte jardin.

1 5 Remises.

1 6 Verger.

1 7 Brasserie construite au XVIIe siècle.

1 8 Réservoir.

1 9 Prise <f 'e<ZK décharge.

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