CHAPITRE III
Conduite étrange du colonel de Barrai. — Le hussard Metz. — « Ils sont tous morts ! » — Retraite sur le marabout de Sidi-Brahim. — Défense héroïque du capitaine de Géreaux. — Naufrage au port. — Le capitaine Coffyn, — Les prisonniers.
En recevant la lettre du commandant supérieur de Djemmaa-Ghazaouet, le 22, M. de Barrai avait, tout d'abord, lixé l'ordre du départ au lendemain, à deux heures du matin ; mais il donna contre-ordre dans la soirée, et ne se mit en marche qu'à six heures! Durant toute la matinée, sa colonne entendit le bruit répété de la fusillade et ne se hâta pas.
Elle n'était plus qu'à une petite distance de l'endroit oi^i se passait un des drames les plus sanglants de notre histoire militaire, lorsqu'elle fut rejointe par deux fuyards, deux soldats affolés du 8^ bataillon de chasseurs, qui annonçaient l'entière destruction de la troupe du colonel de Montagnac. Malgré les vives instances de ses officiers, — surtout du commandant du 10^ bataillon de chasseurs d'Orléans,
— le colonel de Barrai crut prudent de ne pas s'avancer davantage et ordonna la retraite.
Sa conduite fut jugée très sévèrement dans l'armée. Si la jonction s'était faite, il aurait eu le commandement des troupes, h l'ancienneté. Concurrent de son collègue pour le grade de colonel, on peut supposer qu'il craignit d'engager sa responsabilité dans une tentative dont le succès lui paraissait douteux. Peut-être même, — et son inexplicable conduite justifie toutes les suppositions,
— peut-être même ]a pensée de laisser son concurrent se compromettre dans une affaire doni il n'entrevoyait pas alors toute la gravité, traversa-t-elle son esprit et influa-t-elle sur ses décisions. Ce qu'il y a de certain, c'est que, Français et officier supérieur, il recula devant l'appel de la fusillade !
Avant d'abandonner le commandement, le colonel de Montagnac avait donné l'ordre au maréchal des logis chef Barbut d'aller chercher au camp la compagnie Burgard, à la tête de laquelle se mettrait le commandant Froment-Goste.
Barbut partit accompagné d'un hussard. Poursuivis par une grande quantité d'Arabes, ils arrivèrent sains et saufs au camp.
Le commandant, laissant à sa garde la compagnie de Géreaux, partit en hâte avec celle de M. Burgard et se dirigea vers le lieu du combat.
Lancée au pas de course sur les crêtes, animée
par les coups de feu qui annonçaient que la lutte n'était pas terminée, la compagnie approchait du lieu du carnage. Elle rencontra le hussard Metz, retranché derrière un arbre. Il rapportait les armes du lieutenant Klein, et avait déjà tué trois Arabes sur cinq qui le poursuivaient; il se joignit à la troupe, à laquelle le commandant le donna en exemple.
La fusillade devenait moins vive, lorsqu'un autre hussard, arrivant à toute bride, s'écria :
(( Ils sont tous morts... Tout est fini... »
Le commandant Froment-Coste , le capitaine Burgard et Barbut gravirent rapidement la pente d'un mouvement de terrain; arrivés sur la crête, il& aperçurent le lieu du combat...
La position défendue si longtemps par MM. de Montagnac et Courby de Gognord était occupée par les Arabes, il n'yavait plus trace de soldats français.
Ils rejoignirent la compagnie et M. Burgard dit à ses soldats : a Mes amis, ils sont tous morts en braves, apprêtons-nous à faire comme eux. »
La retraite est ordonnée. Après un quart d'heure de marche, elle devient impossible. Déjà entourés, les chasseurs ne peuvent faire un pas de plus. Un jeune soldat effrayé s'écrie : « Nous sommes perdus !» — « Vous êtes jeune, mon ami, lui dit le commandant Froment-Coste, je m'en vais vous montrer comment un soldat doit mourir. »
Sur le sommet d'un mamelon, au milieu débroussailles et de rochers, les chasseurs forment le carré. Assaillis de toutes parts, ils sont promptement décimés.
Le commandant tombe le premier, frappé d'une balle à la tête. L'adjudant-major Dutertre prend le commandement et succombe bientôt lui-même. Burgard lui succède, il a le même sort.
Enfin, restés presque seuls, l'adjudant Thomas etBarbut sont pris par Kada-ben-Hachmi, commandant les spahis de l'émir, qui les conduit à Abd-el- Kader.
Après de prodigieux efforts, le capitaine de Géreaux, demeuré à la garde du camp avec une compagnie du 8^ bataillon, parvint à gagner le marabout de Sidi-Brahim. Il s'y enferma avec quatrevingts hommes, soutenus encore par l'espoir d'une prochaine délivrance.
La koubba est entourée d'une cour carrée de quinze mètres de côté, dont les murs, élevés d'un mètre et demi, sont crénelés. L'émir en ordonne l'assaut : trois attaques sont successivement repoussées.
Dans l'éventualité possible d'être aperçu par la colonne de Barrai, de Géreaux prend son mouchoir blanc, le mouchoir bleu du caporal Lavaissière et la ceinture rouge du lieutenant Ghappedelaine; il les fait nouer ensemble. Lavaissière attache ce
chiffon tricolore à un bâton et le plante au sommet du marabout.
Abd-el-Kader somma le capitaine Géreaux de se rendre. Il répondit : « Nous avons encore des cartouches, et nous ne les rendrons qu'une à une, au bout de nos fusils. »
Le 26 septembre au matin, après trois jours de souffrances épouvantables, n'ayant rien à manger, rien à boire, voyant les munitions s'épuiser et le nombre des assaillants augmenter sans cesse, les soixante-douze défenseurs encore debout de Sidi- Brahim, épuisés par la fatigue et les privations, prirent le parti de tenter une trouée dans la direction de Djemmaa, en emportant leurs blessés.
Leur élan fut tel qu'on n'osa les attaquer qu'à distance et qu'ils purent faire une marche de trois kilomètres en hgne droite, sans autre perte que celle d'un homme. Mais l'hostilité des villages que l'on traversait augmentait à chaque pas les difficultés.
On approche cependant, on n'est plus qu'à deux kilomètres de Djemmaa-Ghazaouet. Il faudrait encore un léger effort. Les malheureux sont à bout de forces ; ce dernier effort, ils ne peuvent le faire. Ils espèrent que leur clairon aura été entendu de la place, qu'on va venir à leur secours, et après avoir brûlé leurs dernières cartouches, ils s'arrêtent au fond d'un ravin étroit où coule un peu d'eau.
De la place, on les a bien entendus. Le capitaine Coffj^n, réunissant environ cent cinquante hommes valides, marche à leur rencontre. // est trop tard^ et la petite colonne est trop faible pour empêcher un épouvantable massacre. Le capitaine de Géreaux, le lieutenant de Ghappedelaine, l'aidermajor Rosagutti, sont tués à quinze cents mètres de Djemmaa; elle perd elle-même trois hommes et ne peut arracher à la mort qu'un caporal et douze soldats du 8^ bataillon de chasseurs d'Orléans, qui viennent tomber, à bout de forces, sur laligne des tirailleurs.
Pourquoi le capitaine CofTyn était-il arrivé trop tard et pourquoi ne s'était-il pas tenu en communication, ainsi qu'il en avait reçu Tordre formel, avec le colonel de Montagnac, auquel il devait envoyer, le 23 septembre, huit mulets chargés de vivres pour deux jours au bivouac de l'Oued- Tiouly, en le tenant au courant de tout? Si l'exécution de cet ordre précis avait présenté des difficultés, ce contre-temps l'aurait tenu en éveil, lui eût fait pressentir que son commandant supérieur était en péril et inspiré la résolution de se porter à son secours. On ne saurait guère admettre qu'il n'eût que cent cinquante hommes à mettre en ligne, puisque le général Cavaignac, tout en prescrivant au colonel de faire son devoir, lui demandait de lui envoyer trois cents hommes de son bataillon de chasseurs.
Si, réellement, le capitaine n'avaitque ce nombre de baïonnettes sous la main, il avait tout le temps pendant les quatre jours que la colonne de Montagnac a lutté, tant àEs-Slalou qu'à Sidi-Brahim, de réclamer l'aide du général. Les communications, même complètement coupées, ce qui n'existait pas encore, n'empêchaient rien.
Moyennant quelques douros, il eût trouvé dix cavaliers pour un, même parmi les Arabes peu sûrs, qui se seraient charge's de prévenir Cavaignac.
Lors de la révolte des Haracta, legs de Saint- Arnaud, rentrant en France pour préparer le coup d'État, à son successeur dans le commandement de la province de Constantine, la redoute et les deux bordjs d'Aïn-Beïda furent attaqués inopinément par de telles forces, qu'une résistance de quelque durée y était impossible.
Malgré la plaine toute blanche de burnous ennemis, un cavalier, Ali-ben-Mami, que Ton fit ensuite brigadier puis maréchal des logis de spahis et que l'on médailla, porta à Constantine, où son cheval tomba mort en arrivant sur la place du Palais, les dépêches du commandant supérieur. Les secours survinrent, prompts comme la foudre, et les Haracta furent écrasés.
11 est, du reste, inadmissible que la fusillade des Français et des innombrables soldats de l'émir,
crépitant durant trois jours à Sidi-Brahim, n'ait pas été entendue à Djemmaa-Ghazaouet.
Il faut dire toute la vérité : M. le capitaine Goffyn n'aimait pas Montagnac.
Le Génie, arme savante, ne pouvait pas mener à sa guise ce lignard, un des officiers les plus instruits et les plus distingués de l'armée d'Afrique.
La correspondance du colonel avec sa famille montre combien les relations étaient tendues entre le commandant supérieur et le chef du génie de Djemmaa :
6 novembre 1844. — J'ai à lutter contre un capitaine du génie, mais il n'a pas encore eu le dessus et il ne l'aura pas, dussé-je lui brûler la cervelle. On ne se figure pas, quand on ne s'est pas trouvé à la tête d'un commandement pareil au mien, les difficultés que peut vous soulever un officier du génie qui n'est pas militaire, et qui, avec cela, a de la mauvaise volonté. La position que s'est faite le génie, à l'égard des autres armes, est tout à fait indépendante, et par conséquent il n'accepte en aucune façon l'autorité, quel qu'en soit le rang, qui émane d'un officier appartenant à une autre arme. Partant de ce principe, il n'est pas d'entraves qu'il n'apporte au service... C'est là le cas de mon génie infernal, de qui je ne puis obtenir qu'en bataillant qu'il m'exécute le plus petit ouvrage pour nous mettre à couvert contre l'ennemi; on ne se fait pas d'idée des niaises difficultés qu'il soulève...
11 a planté sur des positions fort importantes deux malheureux blockhaus vermoulus, dans lesquels j'ai
trente hommes. Ces blockhaus, établis sur des points très élevés, ont failli dernièrement être culbutés par le vent (à la lettre). Je lai ai ordonné de les étançonner pour éviter que nos hommes ne soient pris comme des grillots, sous cette masse de bois, et pour nous éviter, à lui et à moi, une mystification ; croiriez-vous que cela m'a valu un plaidoyer de dix pages, pour prouver que les blockhaus étaient solides, et qu'il était inutile de les soutenir? Il a fallu le menacer de lui enlever tous ses ouvriers, ses matériaux, ses outils, et lui dire que je me chargerais, à l'avenir, de la direction de tous les travaux, si dans deux heures les blockhaus n'étaient pas étayés ainsi que je l'avais ordonné. La chose a été faite immédiatement. . .
Ce bougre-là vient de France, et n'entend rien à son affaire, pour ce qui est des travaux à exécuter dans ce pays, de sorte que tout ce qu'il a fait ici est réellement fait en dépit du bon sens. Voyez-vous, le plus simple maître maçon, le dernier maître charpentier feront mieux que tous ces sacrés tire-lignes qui ne veulent pas se figurer qu'avec leurs beaux plans et leurs teintes conventionnelles, ils n'empêchent pas Teau de nous inonder et l'ennemi de nous tuer du monde...
Je vais toujours parfaitement, je suis sous la tente, bien entendu, et mon capitaine du génie est dans un joli petit appartement, bien couvert en tuiles. Tout ceci, pour moi, est la moindre des choses ; j'ai comme principe que le chef d'armée doit être logé le dernier; mais c'est l'impudence avec laquelle M. Coffyn est afié se construire une maison, au moment où l'on avait besoin de matériaux, qui me vexe, et l'aplomb avec lequel il vient quelquefois me parler de son abnégation. — II] est bien reçu...
J'ai, comme noyau de ma basse-cour, deux poules et deux coqs. Une de ces poules couve deux œufs. Lorsque mon mauvais génie m'aura élevé le misérable appentis en planches qui devra former le palais du commandant supérieur, alors je tâcherai d'organiser une basse-cour uu peu plus considérable.
Ainsi, le colonel de Barrai ne s'était pas fourré dans le guêpier de Sidi-Brahim, par prudence; le capitaine Goffyn, par rancune. Il reste à se demander pourquoi le général Gavaignac, prévenu que Fémir menaçait notre frontière, s'en allait expéditionner à droite dans les montagnes des Traras, tandis qu'en expéditionnant à gauche dans les mêmes montagnes, puiisqu'il y tenait, il se serait trouvé face à face avec Abd-el-Kader et l'aurait très probablement capturé. Les velléités de révolte des Beni-Ouersous se seraient évanouies du coup.
Peu de jours après ce désastre, un convoi de deux, cent vingt hommes partait de Tlemcen pour aller renforcer le poste d'Aïn-Témouchent, sous le commandement du lieutenant Marin, du 15^ léger. Ce détachement, assailli par des forces supérieures, mit bas les armes, après une résistance insignifiante. Les soldats du lieutenant Marin devaient regretter un jour de ne s'être pas fait tuer tous jusqu'au dernier. Que l'oubli voile à jamais leurs noms.
Il ne saurait en être de même pour les prison-
niers de la colonne de l'héroïque Montagnac. Ils furent dignes de leur illustre chef, et il est bon pour l'armée, pour la France, que leur souvenir glorieux reste dans les mémoires. C'est pénétré de ces sentiments que je donne ici la liste de ces braves :
2« Régiment de hussards
Courby de Gognord, chef d'escadrons : trois coups de feu à la tête, deux coups de yatagan, l'un a la joue l'autre à la partie antérieure du col. Deux chevaux tués sous lui.
Barbut Pierre-Auguste, maréchal des logis chef : son cheval tué sous lui en combattant auprès du commandant Froment-Coste.
Barbier Jean-François-Régis, maréchal des logis : coup de feu avec perte de l'œil droit, coup de yatagan à la partie supérieure de la tête.
Metz Mathias, hussard : ce hussard mérite des éloges pour les soins qu'il a donnés sur le champ de bataille à M. Klein, blessé mortellement.
Teslard Louis, hussard : donna son cheval au commandant Courby de Cognord, démonté dans la première charge.
Sutty Louis, hussard : trois coups de feu et deux coups de yatagan.
TiralJoseph, hussard : un coup de yatagan à la tête.
Blois' Louis, hussard : coup de feu à la cuisse, coup de feu à ]n tête.
Peignet Charles-André, hussard : deux chevaux tués sous lui; trois coups de poignard et un coup de yatagan à la tête.
as LA CHASSE A L HOxMME.
Maréchal Philippe-Bastien, hussard : coup de feu audessous du teton droit.
Datrouilh Jean, hussard : sans blessure. Kandel Chrétien, hussard : cheval blessé.
8^ Bataillon de chasseurs à pied
Larrazet Jérôme, sous-lieutenant : coup de yatagan à la