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CHAPITRE II

Le colonel de Montagnac. — Correspondance du colonel. — Perfidie de Mohammed-Trari. — Un remords du général Cavaignac. — Combat de Karn-Amsel. — Mort du capitaine Gentil de Saint-Alphonse. — Dernières paroles du colonel de Montagnac.

Le kaïd des Souhalia, Mohammed-Trari, qui avait acquis des droits à la confiance du commandant supérieur de Djemmaa-Ghazaouet par ses anciens services, fut le principal agent du complot ourdi contre les Français.

Ce commandant supérieur était Lucien-François de Montagnac, lieutenant-colonel au 15'' léger.

Nature ardente et audacieuse, cherchant à dominer les autres par la puissance du caractère, le colonel de Montagnac, depuis un an commandant du cercle, était un homme trempé comme Pélissier, dont il avait fort applaudi les enfumades, et il guettait Abd-el-Kader, ne désirant qu'une chose, que le sanglier débuchât de son côté et voulût bien lui sauter dessus.

Redouté et haï des indigènes qu'il considérait comme des bêtes fauves avec lesquelles il fallait employer d'autres moyens que les moyens sentÀmentaux, il avait fait ce rêve, auquel il revenait tous les jours :

« L-Afrique nous appartient aujourd'hui, nous pouvons la sillonner en tous sens. — Mais toutes les populations, soumises en apparence, ont besoin d'être maintenues, dans le cas oii elles auraient la velléité de bouger; d'être protégées, dans le cas oii elles sont fidèles, et d'être châtiées, si elles se révoltent ou ne veulent pas accepter nos conditions.

« Il faudrait un corps spécial pour atteindre ces différents buts, un corps de dix-huit cents à deux mille hommes, faits de volontaires, de jeunes gens aventureux, n'ayant d'autre pensée, d'autre avenir en partage que la mort, ayant un costume fantastique en rapport avec leur mission. »

Le colonel de Montagnac avait dessiné avec soin cet uniforme. Il se composait d'une veste et d'un gilet ressemblant un peu à ceux des spahis ; d'une culotte courte, avec des guêtres en treillis de toile, montant au-dessus du genou ; d'un petit shako en feutre clair, de forme très légère, dans le genre du ross des Espagnols, mais avec une seconde visière derrière, pour protéger la nuque. Cartouchière, sabre et baïonnette à la ceinture. Gomme couleur, à peu près celle des zouaves pontificaux.

« Ce corps, destiné à tenir continuellement la campap^ne, ne rentrerait dans la ville que deux fois par an, pour y prendre les choses de première nécessité, vivant par conséquent sur les tribus, battant, tuant les uns, protégeant les autres, se portant dans toutes les directions où il y a un ennemi à combattre... Ce serait un corps franc commandé par un homme à qui on laisserait toute latitude. Cet homme?... Ce serait... Moi. Eh bien! dans deux ans, je vous promets qu'il ne resterait pas un Arabe .ayant la plus légère velléité de lever le nez, à cent lieues à la ronde.

« Que le gouvernement ait assez de confiance en moi pour me confier ce corps comme je le comprends, tel que j'en ai établi les bases, et il verra s'il n'y a pas, pour lui, économie d'hommes et d'argent, si la plus parfaite sécurité ne régnera pas partout, et si les troupes qu'on est obligé de lancer dans toutes les directions — en pure perte souvent— ne rendraient pas plus de services en protégeant, dans les zones déjà complètement pacifiées, les individus qui viendraient s'y établir pour coloniser le pays. »

Si Abd-el-Kader était jamais tombé entre les mains d'un pareil homme, la France aurait économisé une grosse pension.

« Je sacrifierais , sans sourcjUer, dix mille ennemis, disait-il, pour sauver un de mes soldats. »

Au mois de mars 1843, dans les montagnes d'Edough, province de Constantine, Si-Zerdout, pris par lui, avait été fusillé immédiatement; il lui avait fait couper la tête et le poignet gauche et était rentré à son camp, la tête piquée au bout d'une baïonnette et le poignet accroché à la baguette d'un fusil. Et, depuis qu'il commandait à Djemmaa-Ghazaouet, il n'avait pas eu recours à ces stupidités que nous appelons nos lois et nos tribunaux pour placer au-dessus d'un poteau la tête de l'assassin du sous-lieutenant Duchochoir, du 32^ de ligne, l'un de mes co-passagers de la Perdrix, ce qui lui avait attiré de violents reproches de la part du général Cavaignac.

L'ardeur qu'il mettait à souhaiter que l'émir attaquât la province d'Oran, en commençant par le poste qu'il gardait, poste d'une extrême importance pour les ravitaillements par mer pendant la belle saison, semblait l'inspiration d'une fatalité mystérieuse chez un soldat qui se rendait si bien compte de la situation de nos affaires en Afrique à cette époque, des rivalités qui paralysaient toutes les opérations, du nombre dérisoire et du peu de qualité de nos troupes.

Nos affaires d'Afrique sont loin d'aller bien, écrivaitil le 31 mai 1845; notre armée est disséminée sur tous les points et nous ne pouvons faire face partout avec nos squelettes de régiments. Nos plus forts bataillons n'ont

pas quatre cents hommes. Lorsque nous perdons des effectifs de cinq cents hommes, on nous en envoie deux cents pour les remplacer, et deux cents quoi? Deux cents soupes au lait et au fromage, qui ont la morve au nez et la peur dans le ventre !

Un ^rand gueux de Kabyle me demandait dernièrement ce que ces enfants-là mangeaient en France, pour être si blancs.

Et le 22 juillet, deux mois jour pour jour avant la catastrophe :

Jusqu'à présent, l'Afrique n'a été qu'une ferme exploitée par chacun dans un intérêt particulier; les uns s'y sont enrichis, les autres engraissés, ceux-ci s'y sont dorés sur toutes les coutures, ceux-là s'y sont empanachés de toutes les couleurs; mais au milieu de tout cela, pas un système nettement arrêté pour le bien général. — C'est à qui braillera dans les journaux, à qui renversera ce que son voisin veut faire ; pas d'ensemble, par conséquent pas de force; une vénalité dans toutes nos opérations dont nos ennemis s'aperçoivent et profitent, et qui mine la confiance de nos alliés.

Tiraillements partout. — Nos généraux ne s'entendent pas.

A la fin de l'été les effectifs des corps étaient peu considérables, à cause de la libération et des maladies qui sévissent principalement à cette époque. Le général de la Moricière avait quitté la province d'Oran pour aller prendre, à Alger, le gouvernement général , par intérim, en Fabsence du maréchal Bugeaud.

Abd-el-Kader, qui était à la piste de tontes les nouvelles, quitta le camp qu'il occupait sur la rive gauche de la Malouïa et concentra ses forces à Aïn-Aghbal, en face et à quelques kilomètres seulement de l'Oued-Kiss, sur lés derniers contreforts du pâte' montagneux des Beni-Snassen.

Dès que ces dispositions furent prises, Mohammed-Trari informa perfidement le colonel de Montagnac qu'Abd-el-Kader venait razzier les Souhalia et les Djebala, et lui demanda un secours immédiat.

Le 10 septembre, le colonel, emmenant avec lui le chef d'escadrons Gourby de Cognord et le capitaine de Saint- Alphonse, lit une reconnaissance du côté de Sidi-Brahim, à la tête de soixante hussards.

Le pays paraissait calme.

Cependant les chefs des tribus alliées faisaient savoir au commandant supérieur qu'elles étaient de plus en plus menacées par l'émir, lequel avait traversé l'Oued-Kiss, et imploraient notre secours avec instance.

Le colonel de Montagnac, après avoir exposé la situation au général Gavaignac et lui avoir demandé des troupes que celui-ci ne put pas ou ne jugea pas nécessaire de lui envoyer, reçut Vordre de faire son devoir.

Le général avouait plus tard que cette affaire était le remords de sa vie. Get aveu rend plus que

suspect un autre récit d'après lequel Cavaignac, entrant chez les Traras, aurait appelé à lui toutes les troupes disponibles, et que cet ordre n'étant pas parvenu au colonel de Montagnac, celui-ci se serait précipité au-devant d'Abd-el-Kader, sans s'assurer d'aucune coopération, ni douter du succès, par suite de la confiance qu'il avait en lui-même et plus encore du mépris qu'il faisait des Arabes comme combattants.

Pour le commandant supérieur du cercle de Djemmaa-Ghazaouet, faire son devoir, c'était prévenir un soulèvement. Combinant donc son expédition avec la colonne du lieutenant-colonel de Barrai, partie de Lalla-Maghrnia, il sortit de Djemmaa, le 22 septembre à une heure du matin, emmenant quatre compagnies du 3^ bataillon de chasseurs d'Orléans, formant trois cent cinquante-cinq soldats et neuf officiers, sous les ordres du chef de bataillon Froment-Coste; soixante-six cavaliers et trois officiers du 2^ régiment de hussards, commandés par le chef d'escadrons Gourby de Çognord ; un médecin, un interprète, deux soldats du train, un du 15° léger.

Il emportait trois jours de vivres et laissait le commandement du camp au capitaine du génie Cofî'yn, qui avait l'ordre de se maintenir en communication avec lui. Chaque homme avait reçu soixante cartouches.

A la pointe du jour, il faisait le café à quinze kilomètres de Djemmaa,au lieu dit Si-e]-Hadj-AbdaIlah, un peu en avant de Zaouïet-el-Mira, où il fut rejoint par Mohammed-Trari. Ce traître eut alors avec le chef de la colonne française un entretien particulier qui eut pour résultat de lui faire opérer une marche rétrograde jusqu'à Sidi-bou-Rahhal, dans la direction probable où devait déboucher l'ennemi.

La colonne établit son camp à proximité del'Oued- Tiouly; mais, ayant aperçu des éclaireurs qui l'observaient des hauteurs voisines, elle plia bagage à l'approche de la nuit pour aller dresser ses tentes à Es-Slalou, à deux kilomètres au sud du marabout de Sidi-Brahim.

Le colonel, en informant le capitaine Coffyn de l'endroit où il était campé, lui disait d'envoyer tout ce que le colonel de Barrai lui demandait. Preuve évidente que les deux petites colonnes étaient en communication par Djemmaa.

Bien mieux, il écrivait ensuite directement à son collègue, lequel se trouvait à quatre ou cinq lieues dans la direction du sud, avec deux bataillons, un escadron de cavalerie et une section d'artillerie, en tout sept cents hommes, pour le prévenir que l'émir, qui avait passé la frontière, était en sa présence — il avait déjà échangé quelques coups de fusil avec des goums considérables, composés de

gens du Maroc, — que le lendemain, 23, à sept heures du matin, il commencerait l'attaque.

La nuit du 22 au 23 se passa sans combat. Dès l'aube, le colonel de Montagnac vit reparaître les vedettes ennemies qui l'observaient du haut du plateau de Karn-Amsel, dont il n'était séparé que par un ravin.

Pensant que le colonel de Barrai ne pouvait être loin, puisque lui, à sa place, serait déjà arrivé ; qu'au bruit de la fusillade, le commandant de Djemmaa — capitaine Coffyn — viendrait opérer sa jonction ; qu'une colonne de douze à treize cents Français renfermant la combinaison des trois armes — infanterie, cavalerie, artillerie — devait vaincre les Arabes si nombreux qu'ils fussent, il prit le parti d'engager l'action. Il faut dire aussi qu'il comptait sur les tribus alliées, surtout sur les Souhalia.

Le commandant Froment-Coste fut laissé à la garde du camp avec deux compagnies ; le reste de la colonne €n sortit à six heures et demie du matin. En tête marchaient le colonel de Montagnac et le chef d'escadrons Gourby de Cognord, suivis des hussards en selle nue.

Ils longeaient le ravin sur le bord duquel le camp était établi. Les cavaliers, à pied, conduisaient leurs chevaux par la bride. La colonne marcha pendant une heure, masquée par des crêtes et des plis de terrain, si fréquents dans cette région tourmentée.

Ces précautions adoptées pour cacher la direction prise aux partis ennemis n'eurent pas d'effet.

L'avant-garde aperçut des goums de cavaliers qui, à son approche, se replièrent.

Le colonel, voulant atteindre ces cavaliers, fît monter précipitamment les hussards à cheval pour les poursuivre; l'infanterie fut promptement distancée, et les hussards se trouvèrent en présence de deux cents cavaliers qui s'étaient abrités derrière un pli de terrain et auxquels vinrent se rallier les fuyards.

Le commandant de Gognord échelonna alors ses peletons; le front d'attaque se couvrit de tirailleurs qui échangeaient des coups de feu avec les plus avancés de l'ennemi.

A peine l'action était-elle commencée que des partis considérables d'Arabes vinrent s'y mêler; les tirailleurs furent insuffisants ; il fallut recourir à la charge pour arrêter l'ardeur de l'ennemi, dans les rangs duquel combattaient nos alliés de la veille, ceux qui nous avaient demandé avec tant d'instance de les protéger contre l'émir!

Le colonel plaça M. Courby de Gognord à la tête delà 2^ division^ se mit en avant de la r% et fit des charges successives qui dégagèrent le terrain.

Après ce premier effort, les pertes étaient déjà irréparables : le capitaine Gentil de Saint-Alphonse

était frappé mortellement à la tête; le lieutenant Klein, couvert de blessures, venait de mettre pied à terre pour apaiser ses cuisantes douleurs et rendait le dernier soupir sur un rocher arrosé de son sang.

Le colonel de Montagnac, atteint d'un coup de feu dans le bas-ventre, se soutenait héroïquement à cheval, pour commander ses hussards jusqu'au dernier soupir. Une main sur sa blessure, d'où le sang jaillissait, il manœuvrait son cheval avec ses jambes et de l'autre main frappait du sabre.

Le cheval du commandant de Gognord avait été tué et les hussards allaient être privés de leur chef, lorsque le brave Louis Testard mit pied à terre pour lui donner le sien, ce qui permit au commandant de se reporter à la tête de sa division pour la ramener au combat. Au même instant Testard fut entouré et fait prisonnier.

L'ennemi cédait néanmoins le terrain, lorsque Abd-el-Kader intervint lui-même à la tête d'une multitude d'Arabes à cheval, formée desgoums du Maroc et de Kabyles composant une masse d'au moins six mille hommes.

Sa présence était signalée par le drapeau blanc qui se tenait à ses côtés dans les jours de poudre. Il lança en avant de lui un corps nombreux de cavaliers pour soutenir ce qui n'était que son avantgarde.

LA CHASSE A l'hOMME. 2o

Lecombatdevint acharné, les hussards perdaient insensiblement la position qu'ils avaient conquise.

Enfin, ils peuvent gagner un mamelon sur lequel il sera possible d'attendre l'infanterie, qui ne peut tarder à paraître... Elle arrive en effet; déjà le colonel reprend l'offensive; le capitaine de Chargera reçoit l'ordre de s'emparer, sur la gauche, d'un mouvement de terrain par lequel on pourrait être tourné. Une section^, commandée par le sous-lieu-r tenant Larrazet, est désignée pour cette mission. En un instant elle est foulée aux pieds des chevaux et anéantie; son chef, frappé de coups de sabre à la tête, reste évanoui au milieu des cadavres de ses soldats.

Le colonel de Montagnac espérait néanmoins encore reconquérir, au moyen de l'infanterie, la fortune qui l'abandonnait, car les Arabes à pied fuyaient déjà pêle-mêle la baïonnette dans les reins; il allait recueillir les avantages de cette attaque, lorsque l'émir descendit de la montagne sur laquelle il se tenait et s'engagea avec la partie de ses forces qui n'avait pas donné.

Le choc est terrible. Le combat devient affreux par l'inégalité qui y préside. Cavaliers, fantassins, Arabes, Kabyles-, n'offrent plus qu'une mêlée horrible. Le colonel de Montagnac reçoit une nouvelle blessure. Le lieutenant de Raymond est tué à la tête de sa compagnie. Le capitaine de Chargère est

tué également après avoir essayé de faire former un carré, aussitôt renversé.

Les fantassins et les cavaliers encore capables de combattre se groupent autour du colonel. Assis sur un tertre, souffrant horriblement, il avait mis son mouchoir entre son ceinturon et son ventre, pour arrêter le sang qui s'écoulait de sa blessure. Inaltérable au moral, il encourageait ses soldats et les conjurait de finir comme lui, plutôt que de se livrer à la discrétion des barbares. Mais, bientôt se sentant mourir, il remit le commandement au chef d'escadrons Gourby de Gognord : « Ne vous inquiétez pas de moi, lui dit-il, mon compte est réglé. Tâchez de gagner le marabout de Sidi-Brahim. »

Il se fit soutenir par le chasseur Perrin et ferma les yeux en s'écriant : « Gourage, mes enfants, courage! »

Gertes à ce moment encore il devait compter sur le secours du colonel de Barrai.

Ge secours ne vint pas !

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