CHAPITRE IV
Vive émotion en France. — Départ sérieux. — Le Labrador. — D'Alger à Boufarick. — La mère Gaspard et Horace Vernet. — Soyez donc un héros ! — Blidah. — Sous les orangers. — MM, les officiers de spahis. — D'Alger à Oran et d'Oran à Mascara.
Le double saccès de Sidi-Brahim et d\\ïn-Témouchent avait tellement surexcité les Arabes qu'Ab-el-Kader se crut à la veille de réaliser" ses rêves les plus ambitieux.
En France, l'émotion fut vive. Sous la pression de l'opinion publique, au grand chagrin de M. Guizot, les Chambres accordèrent au maréchal Bugeaud tout ce qu'il demandait pour menpr énergiquement les opérations militaires en Afrique et, petit effet des grandes causes, moi, humble souslieutenant, devenu acteur dans ce drame, je commençai mon apprentissage de fantassin en me rendant de mon pied léger d'Avignon à Toulon.
Ces étapes, qui devaient être suivies de tant d'autres, sont restées dans ma mémoire, marquées de
pierres blanches . De l'autre côté de la Méditerranée, je n'ai pas retrouvé le billet de logement qui our vrait la porte de la maison hospitalière, où tout le monde, y compris les jolies filles, se mettait en quatre pour faire accueil à monsieur Vofficier.
Orgon, Saint-Gannat, Aix, Aubagne, Le Beausset, voilà cinq noms qui me rappellent une route bien monotone quant aux incidents, mais admirable au point de vue pittoresque.
La campagne était verte, blanches les aubépines; les orangers offraient à la fois leurs fleurs et leurs fruits. Pourtant les forêts de ma Bourgogne me paraissaient préférables à tout cela, surtout aux câpriers, aux amandiers, aux mûriers, et nos vignes; à toutes les plantes chères aux parfumeurs.
Et puis, le ciel toujours bleu aurait eu besoin de quelques nuages. Un peu de boue n'eût pas mal fait parmi la poussière opaque du chemin.
Le 5 novembre, je quittai Toulon pour la deuxième fois, mais non plus sur cette pauvre et lente Perd)nx. Le Labrador, belle frégate à vapeur de 4o0 chevaux, nous reçut.
A bord de la Perd7nx^ j'avais été malade pendant toute la traversée. Sur le Ténare^lQ n'étais pas bien solide. ISÉgérie m'avait vu avec un assez joli pied marin, mais le cœur encore rempli de vagues appréhensions.
Je n'avais donc pu me livrer à des observations
maritimes bien sérieuses. Cette fois j'étais un vrai Jean Bart, la mer était superbe et je philosophai tout à mon aise au cours d'une splendide traversée de quarante-six heures.
Deux choses me frappèrent plus particulièrement : le mépris des matelots pour les terriens^ les pauvres troupiers, qu'ils traitaient de Turc à More, et les conséquences imprévues que peut avoir le mal de mer.
J'avoue que nos soldats, terrassés par ce mal atroce, n'avaient rien d'héroïque, et que, échoués çà et là sur le pont, ils étaient bien encombrants. Mais les Mathurins les considéraient comme des paquets de cordages et ne se gênaient pas, lorsqu'ils avaient à grimper dans les haubans, pour les prendre comme premier échelon, sans s'occuper de l'endroit sur lequel leurs gros pieds nus prenaient leur point d'appui.
Que dire de quelques malheureuses femmes aventurées dans cette galère? Elles faisaient peine à voir. Elles perdaient tout sentiment et, sous prétexte de leur donner des soins, d'aimables farceurs abusaient de leur état d'atonie et de complet abandon pour se procurer des bonnes fortunes dont les victimes n'osaient ensuite se plaindre ! L'humanité n'est pas toujours belle, il s'en faut, et, à bord, la brutalité remplace trop souvent la délicatesse.
Je voudrais pouvoir donner ici une recette infail-
lible contre un mal qui, outre les inénarrables souffrances qu'il cause, annihile toute force et toute volonté. Je ne lui connais que deux palliatifs,, cependant d'une certaine valeur : l'air et le jus de citron.
J'avais été heureux que l'Intendance me laissât flâner à Alger lors de mon premier voyage. Nous ne fîmes que traverser la ville, admirer en passant la belle place du Gouvernement, sur laquelle on venait d'inaugurer la laide statue du duc d'Orléans^ œuvre de Marochetti, souscrite par l'armée ; et, le soir, nous étions à sept ou huit kilomètres d'Alger^ à Birkadem.
Birkadem, moitié fort, moitié village, est dans une situation magnifique. Les arbres, parmi lesquels les jujubiers aux dangereuses épines et le& caroubiers au feuillage verni et élégant, n'y manquent point.
Là était le petit dépôt du régiment, lequel avait reçu l'ordre de se tenir prêt à s'embarquer pour Oran. Nous eûmes à y compléter notre organisation de campagne.
Nous passâmes à Birkadem douze journées bien employées en courses nécessaires et agréables à Alger, puis les trois compagnies nouvellement arrivées de France durent partir pour Blidah et je fus chargé de leur administration matérielle et financière.
La route se fit en deux étapes, à travers la plaine de la Métidja, naguère arrosée du sang de nos soldats et de nos colons, aujourd'hui à peu près paisible, et devenue rapidement le jardin de l'Algérie.
Après avoir fait la grande halte à Douérah, poste militaire à vingt-quatre kilomètres d'Alger, nous couchâmes à Boufarick, autre poste militaire à onze ou douze kilomètres de Douérah, et dépôt important des chevaux de remonte de notre cavalerie.
Les défrichements avaient fait de cette station, naturellement humide, un séjour fiévreux et malsain. Cependant cette réputation doit dater de loin, car, d'après un dicton arabe, les corneilles mêmes ne peuvent y vivre. C'est à Boufarick que se trouve le cabaret de la mère Gaspard, une vieille cantinière de l'armée d'Afrique, héroïne probablement de la chanson un peu risquée de nos troubadours :
Allons, la mèr' Gaspard, Encore un verre, encore un verre.
Allons, la mèr' Gaspard, Encore un verre, il n'est pas tard.
Dans le salon du cabaret, on nous fit remarquer les gravures données par Horace Vernet pour remplacer les enluminures accrochées aux murailles et aussi reconnaître l'hospitalité intéressée de la cantinière. Toutes ces gravures sont; bien entendu, d'après les tableaux du maître.
De Boufarick à Blidah, il y a une quinzaine de kilomètres. On traverse bientôt le village de Beni- Mehred, fameux parla défense héroïque, le 11 avril 1840, du sergent Blandan, à la tête de quinze fantassins du 26*^ et de quatre cavaliers, contre une nuée d'Arabes.
La garnison de Blidah délivra les cinq soldats qui survivaient et tous les cinq furent décorés de la Légion d'honneur.
Le père du sergent Blandan profita, lui, de la mort de son fils, pour ouvrir à Lyon, dans le quartier de la Croix-Rousse, un café portant son nom et dont l'enseigne représentait le fait d'armes de Beni- Mehred. Soyez donc un héros I . J'étais parti de bon matin, avec quatre ou cinq hommes, pour préparer à Blidah le logement et les vivres. L'approche de la ville nous fut annoncée par la forte et délicieuse odeur des fleurs de l'oranger.
Occupée en 1836, elle a vu bien souvent, depuis cette époque, ses bois parfumés ravagés, au gré de la guerre, par les Arabes et par les Français.
Les Arabes nomment Blidah : la Prostituée, ou, plus poliment, la Voluptueuse.
A l'abri des vents du sud par les pentes doucement inclinées de l'Atlas, on y respire à pleins poumons la fraîcheur des brises marines qui arrivent jusqu'à elle. Sa situation est réellement choisie pour le plaisir du cœur et des sens.
Peu à peu ses orangers avaient été replantés. Des sources abondantes, venues des collines, arrosaient ses jardins. Elles traversaient d'abord, au milieu des bosquets d'orangers et de citronniers, de petits ravins plantés de lauriers-roses et des bois d'arbousiers, qui produisent en même temps des grappes de fleurs et de fruits rouge vif ressemblant presque à des fraises.
Deux ou trois jours après l'installation du détachement, je pénétrai dans l'un des jardins délicieux qui entourent la ville. Sous un oranger, regardant couler l'eau d'un air triste, songeant sans doute avec regret à ce qui existait jadis, se tenait accroupi un vieux Turc à barbe blanche. Je lui demandai, plus par signes que par paroles, la permission de lui acheter quelques oranges et lui désignai du doigt une petite branche à laquelle étaient attachés treize fruits bien dorés.
11 se leva gravement, coupa la branche lui-même et me l'offrit en refusant l'argent que je lui tendais. Puis, se ravisant et murmurant quelques paroles que je ne compris pas, il me demanda deux sous. Sans doute, ses scrupules, encore plus religieux que patriotiques, lui interdisaient de donner quelque chose à un Français, à un chrétien.
Il me dit ensuite qu'il allait bientôt se retirer à la Mecque, où il avait déjà fait un pèlerinage, pour y mourir.
Sa main me salua et il reprit sa pose attristée et méditative, en regardant s'éloigner le jeune souslieutenant dont la présence importune venait de renouveler toutes ses douleurs.
Blidah était alors la garnison fortunée, ou plutôt la conquête des brillants officiers de spahis, dont les escadrons venaient d'être nouvellement réunis en régiment.
Ces messieurs tenaient bruyamment le haut du pavé, jouaient, soupaient, se grisaient, comme s'ils eussent en poche autant d'or que sur leur uniforme.
Notre figure était petite à côté de ce tapage. Il n'était pas, du reste, à imiter, bien que ceux de ces beaux messieurs qui ont échappé à la réforme ou à la démission forcée, aient joué, par la suite, un assez joli rôle dans le monde militaire. Tout cela n'était qu'une affaire de goût et de tempérament, au pis aller de probité. Leurs vanteries impudentes, leurs plaintes contre l'avancement, bien placées dans les bouches de gens arrivés, par suite des formations, capitaines en cinq ou six ans au plus, me firent faire des réfiexions nombreuses, qui se traduisirent par un dégoût dont ils croyaient sans doute un jeune homme de vingt ans incapable à leur égard.
Ces impressions, restées dans ma mémoire, me servirent plus tard, — peut-être même trop rigou-
reusement, — de règle de conduite dans les relations que le hasard pouvait m'imposer avec la cavalerie indigène.
Le 17 décembre, les trois compagnies du 6® léger de Blidah reçurent l'ordre de partir, le lendemain 18, pour Alger, où elles arrivèrent le '20. Le 23, elles s'embarquèrent sur le Caméléon, petit bateau à vapeur qui faisait le service de la côte. Le 27, nous étions à Oran, d'où, renforcés par quelques malades ou Tricoteurs du petit dépôt, nous partîmes pour Mascara. Dans cette ville se tenait l'étatmajor de notre régiment.
Dans ces temps reculés ^ — 2 janvier 1846 — il y avait, d'Oran à Mascara, trois étapes fort courtes, les deux villes n'étant éloignées l'une de l'autre que de quinze à seize lieues.
On s'arrêtait d'abord au Tlélat, petit ruisseau sur les bords souvent desséchés duquel s'élevait une auberge en planches, tenue par un de ces aventuriers, vigoureux, courageux, mais sacripants, que l'on retrouve à toutes les époques sur tous les points danger eux d'un pays, pourvu qu'il y ait de l'argent à gagner et des vices à satisfaire.
Près du Tlélat fut tué, en 1835, le colonel du 2^ chasseurs d'x\frique, le fils du maréchal Oudinot duc de Reggio.
La deuxième étape est le Sig. Ce ruisseau, plus considérable que le Tlélat, est devenu plus tard.
LA CHASSE A L HOMME. ol
^Tâce à des travaux de barrage, un puissant moyen d'agriculture.
A cette époque, le village du Sig était peu important. Occupé ordinairement par des zéphyrs, ceux du bataillon commandé par M. Charras, sa principale ressource était une auberge ou plutôt un caravansérail fondé par un nommé Nassoy, lequel, à force de persévérance et d'énergie, avait fini par devenir un personnage connu, dont le papier se négociait couramment sur les places de la province.
L'Oued-el-Hammam était la troisième étape. Cette Rivière des bains avait, en effet, des eaux presque chaudes. Le site en était charmant. Un pont de bois, que l'on négligeait souvent pour se donner le plaisir de passer la rivière à gué, conduisait à une redoute en terre qui joua un grand rôle dans l'insurrection de 184^.
De rOued-el-Hammam à Mascara, on traverse une chaîne de montagnes assez élevées, baptisées par les soldats du nom énergique de Creve-Cœur. De nombreux lacets, leur ouvrage, faits, défaits chaque année sous la direction du Génie, amenaient les hommes et même les chevaux au haut de la chaîne qui, par des pentes beaucoup plus douces, les conduisait insensiblement à Mascara.