CHAPITRE XXVI
Le tout pour le tout. — Trahison, fatalité. — Capitulation. — Première entrevue. — Récit du commandant Bazaine. — Le colonel de Montauban. — Lettre et rapport du commandant Bazaine. — Un dossier. — Une lettre du général de la Moricière. — La vérité vraie. — Pour et contre. — Te Deum.
Ces nouvelles sanglantes jetèrent, pendant quelques jours, Abd-el-Kader dans le plus grand abattement. Enfermé au fond de sa tente, la tête couverte de son burnous, il garde un morne silence, ne répondant pas même à ses amis qui veulent le consoler. Mais enfin ce caractère d'acier reprend le dessus, et comme le lion blessé qui, avant de se réfugier dans son antre où il doit mourir, cherche à rompre la ligne des chasseurs, Abd-el-Kader songe à s'ouvrir un passage au travers de ses ennemis.
S'il triomphe, son prestige se relève d'un seul coup; ses anciens partisans reviendront en foule; les Riffains, qui maintenant le combattent, seront demain à lui ; il marchera sur Fez et fera, à son tour, trembler le shérif au cœur même de ses États. Il se
souvient d'Annibal enfermé par Fabius dans un infranchissable défilé. Deux camps marocains sont maintenant devant lui : il faut ou leur échapper, ou les enlever, ou les détruire.
Il a avec lui quinze cents cavaliers et autant de fantassins. Il les réunit, les harangue, et leur montre leurs adversaires; tous jurent de faire leur devoir et de passer sur le corps des Marocains. Alors, il fait rassembler un grand nombre de chameaux et de bœufs qu'il fait enduire de poix, de graisse, de résine, et couvrir de fascines. Au milieu d'une nuit profonde, les fascines sont allumées, et ces brûlots vivants sont lancés sur les camps que commandent en personne les fils du shérif. Ces animaux, excités par les flammes et la douleur, poussant des beuglements furieux, se précipitent tête baissée au milieu des tentes ennemies. Derrière cet immense rideau de feu et de fumée s'avançaient silencieusement les cavaliers et les fantassins de l'émir prêts à frapper. Ils frappent... Tout fuit, tout se disperse; le désordre et la frayeur des Marocains paraissent à leur comble. Mais à peine Abd-el-Kader et ses réguliers sont-ils de l'autre côté du camp, que de fortes masses de soldats surgissent de terre en poussant des ricanements diaboliques, les entourent, les chargent et les écrasent.
Ici encore la trahison avait manœuvré dans les ténèbres et averti les chefs marocains.
L'émir, néanmoins, s'échappe avec quelques centaines de braves; puis, rapide comme la foudre, revient sur ses pas, traverse trois fois comme un ouragan les lignes ennemies, et parvient à dégager tous ceux de ses compagnons qui avaient été faits prisonniers. Poursuivi de près, il cherche à rejoindre les débris de sa daïra et à gagner la frontière oranaise ; mais la daïra, errante, est à chaque instant menacée d'être enlevée.
Il se précipite alors vers le sud pour prendre la route du désert. Cette route est gardée partout. Il lui fallait se soumettre aux conséquences de la trahison et à la fatalité.
Il passa la Malouïa et se dirigea, sans rencontrer d'obstacles, vers nos possessions où sa daïra s'était déjà rendue. Il espérait encore qu'une issue lui restait ouverte parlecol de Kerbous; mais, quand il essayade s'y engager, il futreçu par des coups de fusil.
La Moricière se tenait en personne à peu de distance avec le gros de ses troupes. L'émir n'avait plus qu'à capituler. La reddition de la daïra avait mis tout le monde sur pied.
Le chef duposte de Kerbous, nommé Bou-Khouïa, lui promit d'être son intermédiaire auprès du général. Abd-el-Kader demandait pour toute grâce d'être conduit à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Acre, exprimant d'ailleurs son intention d'aller finir ses jours à la Mecque.
La Moricière, qui avait grand'peur de le voir s'échapper, s'empressa de lui faire promettre tout ce qu'il demand<iit.
Notre cavalerie arrivait à la hauteur du marabout de Sidi-Brahim, quand elle aperçut quelques Arabes, qui agitaient leurs burnous en signe de paix. C'était l'avanfc-garde des cinquante ou soixante cavaliers qui restaient à l'émir. Bientôt il parut à son tour, et fut présenté à La Moricière, qui l'accueillit avec de grands égards.
Le même jour — 23 décembre 1847 — on le mena à Djemmaa-Ghazaouet, oii le duc d'Aumale venait de débarquer, pour surveiller de plus près le dernier acte de ce grand drame. Une première entrevue eut lieu immédiatement. L'émir était ému, troublé ; son visage était pâle. « Il y a longtemps que tu devais désirer ce qui s'accomplit aujourd'hui, dit-il au duc d'Aumale en l'abordant. Tout arrive selon la volonté de Dieu. »
Il ajouta quelques mots pour recommander à la générosité du prince ses derniers soldats, et, alléguant une grande fatigue, demanda à se retirer.
Le lendemain eut lieu l'entrevue officielle. Abdel-Kader offrit, en signe de soumission, une belle jument noire. C'était, aux yeux des indigènes, un acte régulier d'abdication et de vasselage vis-à-vis de la France : « c'était une véritable révolution politique en Algérie. »
Il rappela les promesses qui lui avaient été faites par le général de la Moricière et le prince les ratifia. Le même jour, il s'embarquait pour Oran, d'où il fut dirigé sur Marseille. Il se battait contre nous depuis 183!2.
Je crois devoir donner ici, à titre de curiosité, le récit de la prise d'Abd-el-Kaderfait parle commandant Bazaine, chef du bureau arabe de Tlemcen, récit dont l'original, mis au net par le Maréchal à Madrid le 31 mai 1883, est en ma possession :
Pendant les derniers mois de Tannée 1847, l'émir Abd-el-Kader, ne pouvant plus faire vivre sa deïra en Algérie, vint se réfugier au Maroc, parmi les tribus des montagnes du Riff et des Beni-Snassen, qui, par leur caractère indépendant et leur hostilité presque constante à l'empereur du Maroc, lui offraient un asile assuré. L'influence de l'émir paraissant s'étendre chez ces tribus, le gouvernement marocain en prit ombrage et se décida à le combattre s'il ne voulait pas sortir de bonne volonté du Maroc. Le gouvernement français, de son côté, tentait des démarches auprès de l'empereur du Maroc pour obtenir le même résultat. Enfin, dans le courant de décembre, les troupes marocaines firent éprouver un échec à Abd-el-Kader qui prit la résolution de tenter de traverser la plaine d'Oudjda pour gagner le sud de l'Afrique.
Les forces françaises campées à Lalla Maghrnia étaient sous les ordres directs du lieutenant général de la Modère. Le général de Montauban, alors colonel du 2® régiment de spahis, et Je commandant Bazaine, chef des
affaires arabes, avec 500 cavaliers des contingents des tribus de la frontière de l'ouest, surveillaient très activement les passages que l'émir aurait pu prendre ; et enfin, dans la nuit du 21 au 22 décembre, deux suifs (officiers) à'Abd-el-Kader, qui le devançaient, se heurtèrent au commandant Bazaine. 11 leur donna l'assurance que l'émir serait très bien reçu etles envoya au général de la Moricière pour régler les conditions de la soumission et comme garantie leur remit son cachet arabe.
Monsieur le duc d'Aumale, alors gouverneur général (à 25 ans), vint d'Alger à Djemmaa Ghazaouet pour recevoir Abd-el-Kader, et le fit diriger sur France.
Le chef du bureau arabe de Tlemcen aurait pu ajouter qu'aussitôt que La Moricière avait appris l'arrivée d'Abd-el-Kader au milieu de nos avantpostes, il s'était empressé d'envoyer l'ordre au colonel de Montauban de ne pas ébruiter sa capture, afin que le duc d'Aumale eût le temps d'accourir d'Alger pour en avoir l'honneur.
Montauban ne voulut rien entendre et brusqua les événements, ce qui eût pu lui nuire, si la révolution de Février n'était arrivée presque aussitôt pour le mettre à l'abri des rancunes princières.
Quanta Bazaine, il a pu s'apercevoir, lors de son procès de Trianon, que le duc d'Aumale n'avait pas oublié que lui aussi avait été mêlé à l'affaire.
On a vu plus haut que la daïra était tombée en notre pouvoir. Voici encore à ce sujet une lettre et un rapport de Bazaine au général de la Moricière :
24 décembre 1847.
Mon généra],
J'ai l'honneur de vous adresser la liste des Lentes qui composent la deïra, le chiffre total est de 590 tentes.
Je dirige sur Nemours les familles qui doivent partir avec El-Hadj Abd-el-Kader; plus les nègres, négresses ou bêtes qui lui appartenaient.
A neuf heures je mettrai la deïra en route pour aller camper aujourd'hui dans les environs de Nadcomali.
Ci-joint une lettre de Si-el Haounii. J'ai envoyé à Si- Saïd l'aman afin qu'il puisse venir àNemours'aujourd'hui. Je suis avec respect, mon général,
Votre dévoué serviteur Bazaine.
A M. le lieutenant général de la Moricière.