CHAPITRE XXV
Un ancien adjudant de Saint-Cyr. — Saint-André. — Administration facile. — Un sous-lieutenant de spahis. — Le général Trézel. — Bou-Maza. — Adieux du maréchal Bugeaud. — Pressentiments, — Le nouveau gouverneur général. — Chute prochaine de l'émir. — Un mouchoir blanc. — Entre Arabes et Marocains.
Mes promenades à cheval ou à pied m'avaient souvent amené du côté du village de Saint-André, composé d'environ soixante maisons, distant de cinq kilomètres de Mascara, et, chaque fois, j'avais admiré sa position charmante sur une colline en pente douce, d'oii l'on découvrait toute la plaine d'Eghris et les montagnes du Sahara.
Le sous-lieutenant que j'étais appelé à relever, plus jeune de grade que moi, mais beaucoup plus âgé, était un ancien adjudant de Saint-Cyr. Il y avait souvent compromis sa réputation et surtout la dignité de son uniforme, en vendant fort cher aux élèves des bouteilles de vin de Champagne, des pâtés de foie gras et en usant les bottes et les
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redingotes de ceux qui, cédant à ses doucereux conseils, avaient consenti à mettre chez lui, en dépôt, les malles contenant leurs effets civils.
Aussi était-il arrivé au régiment, en 1846, précédé par une réputation détestable. Cependant, une prestance des plus belles, un aplomb colossal, avaient plaidé en sa faveur auprès des chefs, qui ne connurent pas immédiatement la vérité, et on lui avait confié le commandement dont on le dépouillait précipitamment aujourd'hui.
Il s'y était distingué par une activité de mauvais aloi, une galanterie peu convenable auprès des femmes, et, en outre, par des dépenses exagérées, peu en rapport avec ses appointements de souslieutenant et avec la fortune dont on le savait dépourvu, puisque ses billets étaient le plus souvent protestés.
Il me mit rapidement au courant de la besogne. Les deux villages de Saint-Hippolyte et de Sainti\.ndré, nouvellement construits autour de Mascara, étaient commandés chacun par un sous-lieutenant, relevant d'un capitaine d'artillerie investi du commandement supérieur par la confiance du général Renault.
Saint-André était gardé par un poste permanent de vingt-cinq hommes, changés tous les mois. Cent cinquante à deux cents travailleurs arrivaient tous les matins de Mascara et étaient mis à la disposi-
tion du commandant du village, qui les distribuait aux colons, selon leurs demandes, ou plutôt selon leurs besoins présumés.
L'ouvrage de ces hommes de corve'e était peu actif, les uns travaillant gratuitement et les autres étant payés à raison de vingt-cinq à trente centimes par jour. Mais enfin, ils travaillaient, peu ou prou, et leur concours était précieux.
Les maisons n'étant pas encore terminées entièrement, ni les jardins complètement défrichés, une certaine quantité d'outils de tous genres, pelles, pioches, marteaux, jusqu'à des clous, et de matériaux de toute espèce, était confiée au commandant militaire qui en devenait responsable envers qui de droit.
La comptabilité était facile : un simple registre en partie double des recettes et des dépenses, avec la signature des parties prenantes pour acquit. Du reste, tout était prêté comme outil, ou distribué gratis comme matériaux.
Pour bien administrer, il suffisait d'avoir un peu d'ordre, de ne pas forcer les dépenses et, surtout, d'étudier, afin de prévenir les demandes exagérées, le personnel un peu mêlé des habitants du village.
La fraude pouvait principalement porter sur les travailleurs payés par quelques colons plus riches que les autres. Si, au lieu de soixante-quinze travailleurs payés par exemple, le relevé du jour n'en por-
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tait que cinquante, c'était vingt-cinq journées de travail que l'officier devait mettre dans sa poche, c'est-à-dire de douze à quinze francs par jour, ce qui ne laissait pas de constituer à la fin du mois un assez joli bénéfice.
Je compris, en écoutant toutes ces explications, lesquelles ne me furent pas données aussi complètes, les paroles de mon colonel : « Je ne suis pas content de l'officier du régiment qui commande le village de Saint-André. |Yous comprenez ce que je veux dire : » que je ne comprenais pas du tout.
On ne chassait peut-être pas à Saint-André ; mais on y péchait et fructueuse était la pêche, sinon merveilleuse.
On péchait aussi à Mascara, où des bals fréquents réunissaient les officiers de la bonne ville et des alentours.
On y répétait souvent à cette époque un adage fort connu : c'est que, des officiers de la garnison, ceux de l'infanterie étaient toujours à cheval, ceux de l'artillerie quelquefois, ceux de la cavalerie jamais. Il en était de même dans les bals : l'infanterie dansait toujours et jamais les cavaliers. C'était le contraire dans la salle consacrée aux jeux.
Parmi les habitués les plus consciencieux des tables d'écarté, se trouvait un sous-lieutenant de spahis servant au titre indigène et malheureusement chargé de la comptabilité de la caisse du dé-
tachement de son régiment en garnison à Mascara. Il était, comme son ami intime le caïd Osman, d'origine prussienne.
Son titre lui donnait le droit de porter un costume splendide avec un turban de cachemire non moins splendide, encadrant une tête encore plus splendide. Ses beaux yeux bleus, son nez aquilin, son teint blanc et ses longues moustaches blondes faisaient de cet officier le bonheur à la fois et le désespoir des brunes espagnoles qui nous vendaient à qui mieux mieux, avec beaucoup d'autres choses, des cigares et du tabac. Heureux, trop heureux, si Vénus seule avait reçu ses hommages et si la dame de pique n'avait pas prélevé sur ses offrandes une dîme trop forte et trop répétée.
Ce pauvre garçon ne pouvait avoir du bonheur partout. A la fm de chaque bal, lorsque le soleil levant faisait pâlir l'éclat des bougies, ou plutôt des chandelles, ceux qui avaient suivi les péripéties émouvantes du jeu et compté les gouttes de sueur qui perlaient sur le front du blond Prussien, disaient: (dly a eu sûrement cette nuit une catastrophe chez les spahis; certainement la caisse de leur officier payeur a été forcée. »
C'était l'usage et, quelques heures après, chez Vives, le pâtissier à la mode de Mascara, entre deux verres de madère, on voyait arriver pâle, défait, le turban en désordre, le malheureux sous-
lieutenant de spahis, accusant d'une voix qu'il es-' sayait de rendre chevrotante le vol dont la nuit l'avait rendu victime.
Ce manège se répéta souvent et dura longtemps. Qu'est devenu cet officier payeur enguignonné? Je l'ignore. Il ne figure plus sur les annuaires de l'armée française. Je les en félicite.
Je lisais, de temps à autre, les journaux que, chaque semaine, un courrier nous apportait d'Oran. Quelques-uns dataient d'une époque déjà fort éloignée. Ainsi, M. le général Moline de Saint-Yon, ministre de la guerre, avait été remplacé par le général Trézel, le 9 mai 1847. On voit comme nous étions au courant.
Ce choix, déterminé sans doute par les embarras parlementaires, ne plut pas à l'armée d'Afrique. Général d'état-major, brave sans doute, mais aussi paperassier que brave, il n'était guère connu en Algérie que par la défaite sanglante que son incapacité comme militaire actif fit essuyer à l'armée française sur les bords de la Macta, lorsque nous ne chassions pas à l'homme et qu'Abd-el-Kader, n'y chassant pas non plus, se battait en ligne.
Il fallait à cette époque au ministère un homme jeune, actif, résolu, comprenant les idées nouvelles des nouvelles générations, et le choix du roi s'était porté sur un soldat de 1801, qui devait nécessairement avoir atteint l'âge du repos.
Une autre cause de mécontentement pour Tarmée d'Afrique, en général, et pour les troupes de la province d'Oran, en particulier, fut Taccueil trop cordial, si je puis m'exprimer ainsi, — qui ne devait du reste être qu'un feu de paille — fait à Bou-Maza et à son cornac, le capitaine Richard, du génie.
Quelques personnes bien informées, ou se disant telles, prétendaient que l'élévation de ce jeune révolté, son insurrection et sa soumission n'avaient été que l'œuvre de gens extrêmement habiles du pays, touchant de près ou de loin aux bureaux arabes et à l'adroit colonel Saint-Arnaud. Ces cancans, dont il m'est impossible d'apprécier la valeur, avaient pris une consistance assez sérieuse à Mascara, soit par jalousie de confrères, soit par amour de la vérité. L'histoire a parfois des dessous qui échappent à toute vérification
Les mêmes journaux nous donnaient encore le récit des hauts faits accomplis par le général Renault pendant sa dernière sortie. C'était officiel.
Les habitants de Chellâla étaient venus à sa rencontre, en payant intégralement leurs redevances, et les amendes qui leur avaient été infligées. On oubliait d'en dire le montant. On s'attendait à voir la colonne accueillie de la même manière à Bou- Semghroun. On sait qu'à Bou-Semghroun, sauf deux ou trois vieilles femmes, toute la population
avait fui. Elle n'avait quitté que très tard les montagnes où elle s'était réfugiée pour venir retrouver ses champs dévastés et ses maisons démolies.
Le 5 juin, le maréchal Bugeaud avait fait ses adieux à la marine et à l'armée. Son ordre du jour, essentiellement militaire, n'avait rien eu de politique et, en cela, il donnait une bonne et dure leçon à ceux qui le dénigraient à Paris. Le général de Bar, commandant la division d'Alger et le plus ancien des lieutenants généraux, avait remplacé le maréchal à titre provisoire, en attendant la nomination du duc d'Aumale.
Avec ces nouvelles, les journaux nous apportaient des bruits alarmants. Des procès scandaleux surgissaient de toutes parts. Devant les Chambres s'accumulaient chaque jour des débats plus scandaleux que les procès. Les tribunaux faisaient justice des uns, tandis que les autres, répétés par les mille voix de la presse, portaient aux quatre coins de la France et de l'Algérie des accusations vaguement formulées, et des dénégations officielles auxquelles, suivant l'habitude française, personne ne croyait.
Je ne sais ce qui se passait ailleurs, mais, dans la province d'Oran, les généraux s'empressaient d'abandonner leur commandement et d'aller à Paris prendre le vent et comme l'avant-goût des événements futurs.
Le général de la Moricière était en congé'; le général Renault était en France, remplacé à Mascara par le colonel du 56% M. Géraudon, personnage gros et débonnaire, à la figure luisante, d'une insignifiance parfaite.
Le général Thierry, commandant la subdivision d'Oran, avait quitté l'Afrique pour un commandement près de Paris et le général Gavaignac était en congé.
On eût dit que chacun pressentait l'avenir.
Cependant le duc d'Aumale avait été nommé gouverneur général de l'Algérie. Le 3 octobre, il s'embarquait à Toulon sur le Labrador et le o il était à Alger, oii l'attendait un magnifique accueil.
L'ordre du jour qui annonçait sa prise d'autorité fut digne et modeste, et nous y lûmes avec plaisir l'éloge du maréchal Bugeaud, les regrets de son départ et le désir de marcher sur ses traces. G'était justice, car si la médaille avait un revers, elle était bien frappée néanmoins. L'homme n'estpas parfait.
La présence du prince à Alger fut le signal du retour de tous les généraux qui, pour des motifs plus ou moins valables, se trouvaient alors en France.
Le général Changarnier s'était embarqué avec le nouveau gouverneur. Le général de la Moricière s'empressa de regagner son poste à Oran, d'y prendre rapidement connaissance des affaires et de se rendre courtoisement à Alger.
Le général Renault, emboîtant, selon son habitude, le pas au grand homme, reçut pendant l'absence du général Gavaignac le commandement de la subdivision de Tlemcen.
Le voisinage du Maroc rendait ce poste fort important. Abd-el-Kader, à boutderessources, s'était définitivement installé sur les limites douteuses de notre colonie de l'empire, devenu, disait-on, notre allié contre lui. On ajoutait que Muley Abd-er- Rahman, pressé par nos diplomates et redoutant à la fois la concurrence de l'émir et la menace incessante de nos bataillons, s'était décidé à faire marcher, pour avoir raison d'un hôte redoutable, une armée peu nombreuse, mais choisie parmi ses plus fidèles soldats.
Tout faisait pressentir la chute prochaine de notre insaisissable ennemi, et c'était à qui de nos généraux se disputerait l'honneur de recevoir sa soumission.
Ces rumeurs n'arrivaient que tardivement à nos oreilles. Mon régiment se reposait de sa rude campagne dans les oasis en cassant des pierres sur la route de Mascara au Sig, et en réparant, tant bien que mal, les désastres causés par les pluies périodiques aux nombreux lacets du Grève-Cœur, près de la ville.
Moi, comme Sancho, je me consacrais entièrement à gouverner mon île en terre ferme. Simple
sous-lieutenant, toujours, je m'occupais peu de ce qui se produisait ou pouvait se produire dans les hautes régions de l'autorité. Malgré la proposition au choix, dont j'avais été l'objet à l'inspection générale, c'estàpeine si je pensais à ajouter un deuxième galon à ma casquette; et cependant, cette année même, au 5^ de ligne et au 38', mes camarades de Saint-Gyr avaient été nommés lieutenants, et j'étais en droit d'espérer bientôt une fortune semblable. Je comptais sans la République et sans M. Charras.
J'étais dans un vrai paradis, digne de Mohammed et de tous ses fidèles. Saint-André abritait des Allemandes rosées, des Juives bistrées, des Espagnoles orangées et quelques échantillons des plus jolis produits des Pyrénées-Orientales ; tout cela placé sous la protection de mon sabre.
Je faisais achever par mes ouvriers militaires une cinquantaine de maisons et planter quelques milliers de pieds de vigne, venus de Perpignan. J'avais décidément pris mon village en amour, — peut-être à cause d'une de ses habitantes, — et je suivais avec ardeur les progrès de sa population, la croissance de ses arbres et jusqu'au nombre de ses poules.
Un mouchoir blanc que j'apercevais, le soir, quand je rentrais de quelque longue tournée dans mon ile, s'agiter au bout d'un jardin, à travers les tiges touffues des palma-christi, chassait d'ailleurs
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en moi toute pensée triste et me semblait une étoile suffisante à mon ciel. Je l'admirais plus que «la polaire » de M, Etienney. Chère étoile! elle était la mystérieuse reine d'un royaume que j'allais bientôt perdre. Mon trône était placé sur un volcan et je touchais à l'heure oii il devait être renversé.
Abd-el-Kader à Sidi-Brahim m'avait fait quitter la France ; j'allais y rentrer, coïncidence bizarre, parce que l'émir était revenu à Sidi-Brahim!
Des tribus marocaines lui offraient leurs hommages directs. De toutes parts on accourait à lui. Au nombre des transfuges était le fils du préce'dent shérif, qui se plaignait d'avoir été dépossédé, et offrit à l'émir ses services et ceux de ses nombreux amis.
Abd-er-Rahman, qui ne le respectait que par vénération religieuse, ne fut plus retenu par rien quand il eut donné asile à son rival, et commença par fortifier le camp établi sous Thaza. La garde sévère que montaient nos troupes sur notre frontière isolait complètement l'émir, en arrêtant l'émigration.
Mais lui, plein de la parole du Prophète : « Tu ne t'arrêteras qu'après la victoire, » conçoit un plan digne des plus grands capitaines. S'il réussit, il se voit plus puissant que jamais; s'il échoue, si la fortune l'abandonne encore, pour éviter d'être
livré par un descendant de Judas, il se livrera luimême.
Les Beni-Amer et les Hachem, croyant de nouveau à la mission divine du fils de Mahiddin, lui écrivirent alors pour lui demander d'être admis à refaire partie de sa daïra, lui affirmant que là misère et la famine seules les avaient forcés à émigrer pour fuir un sol constamment ravagé par les horreurs de la guerre.
Deplus,cestribus,misesaucourantdesesprojets, lui offraient, pour venir plus facilement à bout des Marocains, de les prendre en queue, en venant le rejoindre, tandis que lui, en s'avançant à leur rencontre, les prendrait de front et les écraserait. La trahison fit tout avorter.
Prévenus à temps, les Marocains attaquèrent avec des forces supérieures les tribus en marche, les broyèrent, tuèrent tous les guerriers, et se partagèrent comme un vil butin les femmes, les enfants, les vieillards et les troupeaux.
Arrêté de son côté par des forces décuples des siennes, l'émir n'avait pu rompre la ligne de fer qui l'enserrait, et venir au secours de ses malheureux compatriotes. En même temps, la daïra, qui s'était avancée avec confiance dans l'intérieur, afin de rejoindre les tribus et de les secourir au besoin, était surprise, rompue et livrée à une affreuse boucherie. La plupart des femmes et des enfants tombèrent
au pouvoir des cavaliers nègres du shérif, et les deux tiers des guerriers restaient sur le champ du massacre. Les débris fugitifs de la daïra vinrent errer à l'aventure sur les bords de la Malouïa, jusqu'au jour où il n'y eut plus pour eux de salut possible que dans le recours à la clémence de la France.