CHAPITRE PREMIER
Départ de France. — Désaccord administratif. — Séjour à Oran et à Alger. — Rentrée en France : Avignon. — Réveil de l'émir. — Le guet-apens de Sidi-bel-Abbès. — Fanatisme de la patrie et de la religion. — Ab-el-Kader envahit la .province d'Oran,
Sorti de Saint-Cyr à dix-neuf ans et sept mois, j'étais, selon l'usage, en congé dans ma famille, en attendant ma lettre de service et mon ordre de départ, lorsqu'un beau matin un gendarme en grande tenue vint m'apporter l'une et l'autre.
Le duc de Dalmatie me nommait sous-lieutenant au 6® léger et me prescrivait de rejoindre tout de suite mon régiment à Tenez. J'étais prêt et, naturellement, enchanté.
En Afrique, depuis le mois d'avril 184-1, — nous étions à la fm d'octobre 1844, — le 6° régiment
d'infanterie légère avait fait parler de lui dans les expéditions de Takedempt, de Mascara, contre les Gheleg et les Beni-lssard, fractions des Flittas, de rOuarensenis et sur TOued-el-Hammam. Sa réputation me l'avait fait mettre en tête des trois corps que j'avais eu à désigner, avant ma sortie définitive de l'École, • comme étant ceux de mon choix. Le succès, ce qui n'arrive pas toujours, avait répondu à mon classement.
J'allais servir sous les ordres du brave colonel Renault, surnommé l'Arrière-Garde !
Je courus à Toulon, aussi vite que me le permirent les Messageries, et, le 7 novembre 1844, je mis le pied à bord de la Perdrix, vieux bâtiment à voiles qui, peut-être depuis la prise d'Alger, transformé tant bien que mal en transport, faisait consciencieusement la navette entre Toulon et Oran. Car je n'allais plus à Tenez, malgré l'ordre impératif du maréchal Soult. M. le Sous-Intendant chargé des passages avait changé ma destination.
Empoignée par des vents d'est et d'ouest à sa sortie de la rade, la Perdrix me promena de Toulon à Barcelone, de Barcelone à Port-Mahon, de Port-Mahon aux îles d'Hyères, courut, au gré du vent, quantité de bordées, de manière à me faire voir tantôt les côtes d'Algérie, tantôt les pics pointus des sierras espagnoles et, enfin, le 26 novembre au soir, le vingt et unième jour de la traversée, par-
vint à jeter l'ancre dans le port d'Oran , Mers-el- Kebir.
Le 27, à dix heures du matin, je débarquai avec mon modeste bagage et foulai pour la première fois la terre algérienne.
Le soir, j'offris un punch formidable à tous les officiers, présents à Oran^ du 6^ léger, à mes camarades de traversée sur la Perdrix et aux officiers du bord, et je continuai le lendemain mes largesses par un brillant déjeuner. J'étais aux anges. Je voyais l'avenir à travers le prisme de mes vingt ans. Je ne me doutais pas qu'une nuée grosse d'orage se formait au-dessus de ma tête et qu'elle allait brusquement réduire à zéro mes décevantes illusions.
Le colonel du 6^ léger, auquel je m'étais empressé de faire ma première mais courte visite officielle, m'appela chez lui un beau matin.
Il avait alors à peu près trente-sept ans et était déjà commandeur de la Légion d'honneur. Petit, sec, noir, nerveux, il avait guerroyé en Afrique, en Espagne contre les carlistes, et de nouveau en Algérie. Au mois de juillet de l'année précédente, il avait été blessé en quittant la vallée de l'Ouedel-Hardjem, dans une vive attaque de l'arrièregarde de la colonne dont il faisait partie par les Arabes. Du reste, ses grades se comptaient par ses blessures et par ses citations à l'ordre de l'armée.
Il était l'orgueil de son magnifique régiment, qui lui devait presque tout son prestige.
Il me tini à peu près ce langage :
— Je n'ai pas voulu troubler la joie de votre arrivée au milieu de nous. Sorti moi-même de Saint- Gyr, je suis heureux devoir s'augmenter autour de n)oi le nombre des élèves de l'École. Néanmoins, j'ai été fort surpris de votre débarquement. Des instructions ministérielles, dont vous n'avez pas eu sans doute connaissance, prescrivent délaisser aux dépôts, pendant six mois, dans l'intérêt de leur instruction et même de leur santé, les élèves nouveaux promus dans les régiments d'Afrique. Le major du 6^ léger à Avignon, et l'Intendance de Toulon, à son défaut, aurait dû modifier votre feuille de route et suspendre votre embarquement.
Je'répondis que je ne m'étais pas arrêté à Avignon, mon ordre de service me donnant Tenez comme destination, et qu'à Toulon, le sous-intendant chargé des passagers, loin de m'arrêter, avait substitué Oran à Tenez comme point d'arrivée. Je terminai en priant le colonel de me laisser en Afrique, où il y avait des vacances, puisque j'étais là présent, rempli de santé et de bon vouloir.
Il tint bon. Il me dit qu'il ne pouvait aller contre les ordres du ministre; que mon séjour en France serait probablement de courte durée, mais que son devoir, malgré mon désir bien légitime, était d'obéir
aux prescriptions; et qu'il fallait, en conséquence, me tenir prêt à partir par le prochain courrier d'Alger.
On m'avait prévenu du caractère entier et dominateur du colonel. Insister davantage eût été inutile, nuisible peut-être. Je m'inclinai, lui fis mes adieux séance tenante, et le quittai les larmes aux yeux.
La douleur peinte sur tous mes traits le frappa. Il me rappela et me dit :
— Restez encore quelques jours au milieu de nous. Faites connaissance avec vos camarades, avec vos chefs. Au lieu du premier courrier, vous prendrez le second, c'est-à-dire dans huit jours. Soyez sûr que votre départ est tout à fait indépendant de ma volonté et contraire à mes désirs.
Et voilà comment, venu en Algérie par ordre du ministre de la guerre, je fus obligé de la quitter en toute hâte, en vertu d'un ordre du même, qui lui interdisait formellement de m'y envoyer. Les contribuables étaient là pour mettre l'accord, en payant les frais de l'un et de l'autre.
Je remerciai vivement le colonel de sa complaisance. Un mot de son discours m'avait surtout frappé, malgré mon chagrin : c'était Alger. Je pris mon parti de ma mésaventure et ne songeai plus qu'au plaisir de voir bientôt la ville des deys, des pirates, de Bourmont et du maréchal Bugeaud.
Plus tard^ l'expérience m'étant venue, j'ai su que le colonel aurait parfaitement pu me maintenir à Oran; mais il lui aurait fallu pour cela provoquer les ordres du général de la Moricière^ Or, le colonel Renault demandait beaucoup pour lui, peu pour les autres. De plus, peut-être était-il de bonne foi en obéissant h l'ordre-contre-ordre du ministre. Peut-être s'intéressait-il sérieusement à ma jeu-
1. J'écris De la Moricière en trois mots, malgré les nombreux changements d'orthographe qu'a subis ce nom, possédant des pièces ainsi signées par de la Moricière, général, et de la Moricière, ministre de la guerre.
Voici, du reste, comme témoignage, un document qui édifiera le lecteur sur la vraie signature de La Moricière et sur ses sentiments discutables à l'égard de la couleur et de l'exhibition des drapeaux.