LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
Direction
du personnel et des
mTiUaTr^e s. Réponse au Rapport n» 98 de la 6« division
Bu~au militaire.
des opérations
militaires et de la correspondance
générale. Paris, le 14 décembre 18V8,
Le Ministre a reçu le Rapport de la 6« division militaire, n» 98.
C'est au préfet à apprécier les circonstances et à requérir l'action des troupes, s'il le jug-e nécessaire. L'exhibition d'un drapeau, quel qu'il soit, n'est un délit que suivant les idées qu'on y attache. Cette appréciation ne peut appartenir à l'autorité militaire, cela pourrait donner lieu à de regrettables méprises.
Le Ministre de la guerre, De la MoiiicrèRE.
• Au Général commandant la 6^ division militaire, à Lyon.
nesse d'apparence peu vigoureuse. Peut-être encore avait-il à caser quelques sous-lieutenants auxquels il devait porter plus d'affection qu'à un nouvel échappé de l'École. Peut-être était-ce tout cela à la fois, ennui des démarches, intérêt pour moi, affection pour d'autres.
Mon séjour à Oran se prolongea jusqu'au 7 décemhre, jour où je montai sur le l'énare, qui me conduisit à Alger par un temps superbe.
Du 9 au 31, pendant vingt belles journées, j'employai bien les loisirs que me fît l'intendance et ne laissai pas inexploré un coin de la capitale de l'Algérie. Il fallut la quitter et retraverser la Méditerranée. La frégate à voiles VÉgérie, poussée par des vents propices, me débarque à Toulon, le 7 janvier 1845, deux mois après mon départ de France, et, le 9, à dix heures du soir, j'étais à Avignon, oti j'avoue que j'attendis, sans me trouver par trop malheureux, l'expiration des six mois que m'avait fixés le colonel Renault comme stage hygiénique et instructif.
Cependant, lorsque les six mois furent au nombre de sept, et que je me vis au milieu du huitième, le Palais des Papes commença à me paraître assez monotone, et je ne goûtai plus que médiocrement les pèlerinages à la fontaine de Yaucluse.
Mais de sinistres nouvelles nous arrivèrent bientôt de la province d'Oran et, le 29 octobre 1845,
nous reçûmes à cinq heures du matin, pour les trois dernières compagnies des trois bataillons d'Algérie, l'ordre de quitter Avignon.
Voici quels étaient les événements qui me ramenaient en Afrique, avec la certitude de ne plus m'y heurter à un contre-ordre ministériel, faisant échec à un ordre de même provenance.
Grâce au système de la paix à tout prix adopté par M. Guizot, la bataille d'Isly et les succès maritimes de Tanger et de Mogador n'eurent point les conséquences qu'on était en droit d'en attendre, et la convention signée avec l'empereur du Maroc Abd-er-Rahman par des plénipotentiaires français, porteurs d'instructions secrètes approuvées, paraît-il, par l'Angleterre, ne nous avait assuré ni avantages pour le présent, ni garanties pour l'avenir. Abd-el-Kader, il est vrai, devait être expulsé du territoire marocain, mais cet article fut éludé immédiatement par le shérif.
L'émir y aida de tout son pouvoir en ne faisant plus parler de lui pendant quelques mois, et nos généraux se figuraient déjà qu'il avait renoncé à la lutte ou qu'il était réduit à l'impuissance. C'était une erreur. Jamais il n'avait été plus redoutable. Jusqu'alors c'était surtout comme représentant de la nationalité arabe qu'il nous avait combattus, et le patriotisme avait été son arme principale. Désormais il fit appel aux passions religieuses, et prêcha
uniquement la guerre sainte. On le supposait oisif et indifférent : en réalité, ses émissaires allaient et venaient, recrutaient des adhérents parmi les sectes fanatiques et encore peu connues qui s'agitent dans les bas-fonds de l'islamisme, et préparaient la grande insurrection, qui faillit, une fois encore, compromettre les résultats acquis.
Ce mouvement s'était annoncé par leguet-apens de Sidi-bel-Abbès. Le 30 janvier 1845 — pendant que" je m'organisais pour vivre de mon mieux à Avignon — cinquante-huit Arabes, précédés de femmes et d'enfants faisant des tours et chantant des chants sauvages, se présentèrent devant la redoute de cette petite ville, dont ils approvisionnaient habituellement le marché, et cherchèrent à pénétrer à l'intérieur. Le factionnaire, selon sa consigne, voulut s y opposer; mais le chef de la redoute, voyant cette troupe d'apparencrs^ joyeuse et inoffensive, crut qu'elle allait en pèlerinage à la mosquée et que la curiosité seule lui inspirait le désir de visiter un établissement nouveau pour elle, et l'admit sans hésitation. Femmes et enfants redoublant alors leurs chants et leurs tours, les soldats quittèrent leurs jeux de cartes pour former le cercle autour d'eux et contempler leur adresse. Mais, à un signal donné par un Arabe qui s'était précipité sur le factionnaire de l'entrée et l'avait jeté à terre d'un coup de bâton, les autres sortirent de dessous leurs
bournous des pistolets et des fusils et firent feu à bout portant sur ceux qui les entouraient. Nos hommes coururent aux faisceaux d'armes et pas un des misérables qui avaient pénétre' dans la redoute n'en sortit vivant. Nous n'en avions pas moins vingt-six blessés, dont trois officiers, et huit tués. On sut plus tard que ces gens appartenaient à la secte des Derkaouas, qui croient avoir mérité le ciel quand ils ont assassiné un infidèle. Le chef de leur tribu, marabout, leur avait persuadé qu'il les introduirait dans la redoute, les rendrait invisibles aux Français et que, par suite, les balles de ceuxci ne pourraient les atteindre. Il avait été la première victime de son fanatisme.
A la suite de cette tentative, de sanglantes insurrections avaient éclaté à la fois sur tous les points de l'Algérie. Bou-Maza s'était annoncé comme le prophète promis par le Koran pour la délivrer, et on l'avait cru sur parole. Ses succès avaient été tels que partout s'étaient levés d'autres Bou-Maza, à tel point que nos généraux ne savaient plus s'il en existait réellement un véritable et prenaient ce nom pour un titre.
Le sang avait coulé à flots dans cette lutte où nos soldats avaient fini par adopter l'abominable usage de leurs adversaires, qui coupaient la tête aux cadavres tombés entre leurs mains, et recevaient de leurs chefs le prix de ces hideux trophées. J'ai en-
tendu raconter par un officier des plus brillants de l'armée d'Afrique, qu'il avait déjeuné souvent avec son général, sans songer qu'on avait jeté dans un coin de sa tente plusieurs sacs remplis de têtes coupées. « On s'habitue à tout, ajoutait-il, et nous n'y pensions plus. »
Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se le dissimuler : on se battait contre une nation tout entière, animée par le double fanatisme de la patrie et de la religion. La guerre en acquérait un caractère plus violent et plus sombre, et donnait lieu à des répressions atroces, commandées peut-être par la nécessité, mais que répudient le droit des gens et l'honneur d'une grande nation. Nos soldats glissaient peu à peu sur la pente insensible qui ramène si vite l'homme civilisé à l'état barbare. Ils tuaient sans pitié, ils frappaient sans nécessité, ils mutilaientpour châtier.
Un des épisodes les plus affreusement célèbres de cette impitoyable répression avait été celui des grottes du Dahra où, de la puissante et nombreuse tribu des Oulad-Riad, une quarantaine d'individus survécurent seuls à l'incendie.
Le vengeur de ces malheureux n'était pas loin, et aux fagots enflammés du colonel Pélissier allait répondre le plus cruel événement de nos guerres africaines : le massacre de Sidi-Brahim, et une douloureuse humiliation : la capture de deux cents Français à Aïn-Témouchent.
Le Maroc avait laissé l'émir se refaire, se remonter, s'organiser, et lui avait procuré toutes les ressources possibles. Au commencement de mai 1845, il partit de la Malouïa dans la nuit avec cinq ou six cents cavaliers parfaitement montés et armés, et se dirigea vers le sud pour, de là, gagner l'est de la province d'Oran, en laissant sa daïra sous le commandement de son frère El-Hadj -Mustapha, avec douze cents fantassins réguliers.
Quelques jours après, il faisait plusieurs ghazias — d'où notre mot 7'azzia — du côté de Mascara et venait couper des têtes aux environs d'Oran. Tous ses khalifas l'accompagnaient.
Le général de la Moricière, lancé à sa poursuite, le battait près de Sidi-bel-Abbès. Cela ne l'empêchait pas de faire une ghazia sur les Djaffras et de leur prendre beaucoup de chameaux et de moutons que le fameux Bou-Hamedi, l'ancien khalifa de la province de Tlemcen, dirigeait sur la daïra.
Presque aussitôt on apprenait qu'il venait de razzier les tribus du désert, entre autres les Hamians, et qu'il avait fait vendre sur le marché d'Oudjda la majeure partie des chameaux pris dans cette affaire, afin d'acheter des chevaux pour monter le plus possible de ses fantassins.
Le général Gavaignac avait été prévenu du mouvement et de la ghazia d'Abd-el-Kader et il s'était porté de ce côté, comptant empêcher la rentrée à
la daïra de cette prise; mais, comme certain marquis, il était arrivé beaucoup trop tard, -et l'émir, ravitaillé, grandi malgré son échec devant La Moricière, rentrait mettre son butin à l'abri dans sa daïra, toujours immobile sur les bords de la Malouïa, entre le pays des Kïlaias et celui des Kabdanas à vingt-cinq lieues de Djemmaa-Ghazaouet {réunion des voleurs)^ nom que nous avons remplacé par celui de Nemours.
Ses ressources et sa famille en sûreté, rien ne gênait plus les manœuvres d'Abd-el-Kader. Il allait nous en donner une sanglante preuve.
Au mois de septembre, après le Ramadan, il s'apprêta de nouveau à envahir notre frontière, à la tête d'une armée que la complicité des Marocains lui avait permis de réunir.