ERIC MERTALL A CHARLES HUBERT
Septembre 185 .
« Ne va pas l'imaginer que je sois amoareux. Je n'ai pas un cœur à jeter en pâture au hasard. Par caractère et par instinct, aussi bien que par les habitudes de l'esprit et celles de l'éducation, je ne suis pas enclin aux aventures; le cap de la trentième année franchi, — et j'ai trente-quatre ans bien
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sonnés, — il me semble qu'on doit dire adieu à ces roses charmantes de la jeunesse. Cependant, je viens de mettre le pied sur la pente aimable qui conduit aux sottises.
« Il te. paraîtra que la fin de ce paragraphe ne répond guère au commencement et que le tout ensemble manque de logique. Attends que j'aie terminé ma lettre pour condamner un ancien capitaine d'artillerie qui' a la prétention de bien savoir ce qu'il pense et de voir clair au dedans de luimême, quoiqu'il ne soit pas toujours commode de faire manœuvrer ensemble ses sentiments et ses opinions avec l'aisance et la régularité d'une jolie batterie de pièces de campagne servie par de vieux canonniers*
« Tu te rappelles sans doute que j'habite une maisonnette du côté de Ville-d'Avray; nous y avons bu, si j'ai bonne mémoire, à la santé des camarades qui restent en Afri*
LA CllASSK A J/IDKAI.. -i
que. Dans ce pays, où les parcs sont grands comme des jardins, et les jardins comme des mouchoirs de poche, ma maisonnette a pour voisin un chalet qui a plus de coquetterie que d'étendue. Mes domaines, qui se eomposcnt d'une pièce de gazon et d'un bouquet d'arbres, ne sont séparés des terres au milieu desquelles le chalet allonge son toit léger sur une galerie découpée à jour que par une haie vive, oîi Taubépine, le chèvrefeuille et le sureau mêlent leurs rameaux verts. Cette verdure permet de voir ce qui se passe des deux côtés de la haie. Du côté de la mienne, il n'y a qu'un cigare et ton ami, mais de l'autre il y a une femme, et voilà oti commence justement la pente dont je te parlais tout à Theure. Les propriétaires ont bien tort de ne point bâtir de bonnes murailles qui interceptent la vue et le son, au lieu de planter des haies qui poussent à la diable et laissent tout passer !
sonnés, — il me semble qu'on doit dire adieu à ces roses charmantes de la jeunesse. Cependant, je viens de mettre le pied sur la pente aimable qui conduit aux sottises.
« Il te. paraîtra que la fin de ce paragraphe ne répond guère au commencement et que le tout ensemble manque de logique. Attends que j'aie terminé ma lettre pour condamner un ancien capitaine d'artillerie qui a la prétention de bien savoir ce qu'il pense et de voir clair au dedans de luimôme, quoiqu'il ne soit pas toujours commode de faire manœuvrer ensemble ses sentiments et ses opinions avec l'aisance et la régularité d'une jolie batterie de pièces de campagne servie par de vieux canonniers.
« Tu te rappelles sans doute que j'habite une maisonnette du côté de Ville-d'Avray ; nous y avons bu, si j'ai bonne mémoire, à la santé des camarades qui restent en Afri^
LA CIJA.SSK A L'JJ)KAL. ii
que. Dans ce pays, où les parcs sont grands comme des jardins, et les jardins comme des mouchoirs de poche, ma maisonnette a pour voisin un chalet qui a plus de coquetterie que d'étendue . Mes domaines, qui se composent d'une pièce de gazon et d'un bouquet d'arbres, ne sont séparés des terres au milieu desquelles le chalet allonge son toit léger sur une galerie découpée à jour que par une haie vive, où Taubépine, le chèvrefeuille et le sureau mêlent leurs rameaux verts. Cette verdure permet de voir ce qui se passe des deux côtés de la haie. Du côté de la mienne, il n'y a qu^un cigare et ton ami, mais de l'autre il y aune femme, et voilà où commence justement la pente dont je te parlais tout à l'heure. Les propriétaires ont bien tort de ne point bfttir de bonnes murailles qui interceptent la vue et le son, au lieu de planter des haies qui poussent à la diable et laissent tout passer !
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sonnés, — il me semble qu'on doit dire adieu à ces roses charmantes de la jeunesse. Cependant, je viens de mettre le pied sur la pente aimable gui conduit aux sottises.
« Il te. paraîtra que la fin de ce paragraphe ne répond guère au commencement et que le tout ensemble manque de logique. Attends que j'aie terminé ma lettre pour condamner un ancien capitaine d*artilleric qui a la prétention de bien savoir ce qu'il pense et de voir clair au dedans de luimôme, quoiqu'il ne soit pas toujours commode de faire manœuvrer ensemble ses sentiments et ses opinions avec laisance et la régularité d'une jolie batterie de pièces de campagne servie par de vieux canonniers.
« Tu te rappelles sans doute que j'habite une maisonnette du côté de Ville-d*Avray ; nous y avons bu, si j'ai bonne mémoire, à la santé des camarades qui restent en Afri-
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que. Dans ce pays, où les parcs sont grands comme des jardins, et les jardins comme des mouchoirs de poche, ma maisonnette a pour voisin un chalet qui a plus de coquetterie que d'étendue. Mes domaines, qui se composent d'une pièce de gazon et d'un bouquet d'arbres, ne sont séparés des terres au milieu desquelles le chalet allonge son toit léger sur une galerie découpée à jour que par une haie vive, où Taubépine, le chèvrefeuille et le sureau mêlent leurs rameaux verts. Cette verdure permet do voir ce qui se passe des deux côtés de la haie. Du côté de la mienne, il n'y a qu^un cigare et ton ami, mais de l'autre il y aune femme, et voilà où commence justement la pente dont je te parlais tout à l'heure. Les propriétaires ont bien tort de ne point bâtir de bonnes murailles qui interceptent la vue et le son, au lieu de planter des haies qui poussent à la diable et laissent tout passer !
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sonnés, — il me semble qu'on doit dire adieu à ces roses charmantes de la jeunesse. Cependant, je viens de mettre le pied sur la pente aimable gui conduit aux sottises.
« Il te. paraîtra que la fin de ce paragraphe ne répond guère au commencement et que le tout ensemble manque de logique. Attends que j'aie termine ma lettre pour condamner un ancien capitaine d'artillerie qui a la prétention de bien savoir ce qu'il pense et de voir clair au dedans de luimême, quoiqu'il ne soit pas toujours commode de faire manœuvrer ensemble ses sentiments et ses opinions avec laisance et la régularité d'une jolie batterie de pièces de campagne servie par de vieux canonniers.
« Tu te rappelles sans doute que j'habite une maisonnette du côté de Ville-d'Avray ; nous y avons bu, si j'ai bonne mémoire, à la santé des camarades qui restent en Afrî^
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que. Dans ce pays, où les parcs sont grands conime des jardins, et les jardins comme des mouchoirs de poche, ma maisonnette a pour voisin un chalet qui a plus de coquetterie que d'étendue. Mes domaines, qui se composent d'une pièce de gazon et d'un bouquet d'arbres, ne sont séparés des terres au milieu desquelles le chalet allonge son toit léger sur une galerie découpée à jour que par une haie vive, où Taubépine, le chèvrefeuille et le sureau mêlent leurs rameaux verts. Cette verdure permet de voir ce qui se passe des deux côtés de la haie. Du côté de la mienne^ il n'y a qu'un cigare et ton ami, mais de l'autre il y a une femme, et voilà où commence justement la pente dont je te parlais tout à Theure. Les propriétaires ont bien tort de ne point bâtir de bonnes murailles qui interceptent la vue et le son, au Heu de planter des haies qui poussent à la diable et laissent tout passer !
« Je ne suis pas hooinie, tu le sais, à rester inoccupé, même lorsque je n*aî rien à faire, et déjà je rumine cinquante projets pour utiliser mon temps ; maïs le moyen de résoudre un problème de balistique ,. lorsqu'une voix fraîche chante à travers les feuilles et vous poursuit de ses refrains ! Et remarque bien que je ne parle pas des volants qui tombent au milieu de mes calculs et qu'il faut renvoyer, ce qui fait qu'on attrape un bout de conversation à laquelle on ne prétendait pas. Je n'étais pas installé depuis quinze jours dans mon royaume qu(5 la connaissance était faite; par exemple, je me suis bien gardé de franchir la haie.
« Ta voisine n'est donc pas jolie? me diras-tu. Oh! que si! Non pas qu'elle le soit dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot. Je ne sais trop même quels traits elle a, et j'imagine qu'un sculpteurne tirerait pas grand bénéfice de son profil ;
mais elle a beaucoup de physionomie, ce je ne sais quoi qu'on ne rencontre guère que sur des visages parisiens, qui n'est pas la beauté et qm en tient lieu. Figure-toi un nez fin , coquet, mignon et sans lien de parenté aucun avec la pureté de la ligne grecque, un menton où rit une fossette, une bouche attrayante, dont les contours ont de la grâce et point de correction, des yeux qui seraient tout surpris de verser une larme, une oreille petite et rose, un front charmant qui ne se pique point de majesté, et par là-dessus des cheveux tout ébouriffés — elle en a une profusion — qui ne connaissent ni lois, ni règles, et qui semblent arrangés par les mains mêmes de la F.antaisie.
il Cela ne ressemble à rien ! vas-tu crier. Sans doute, mais ce rien, c'est elle, et c'est charmant. Je ne m'en suis aperçu que plus tard, il est vrai; car au moment où j'ai fait porter mon paquetage à Ville-d'Avray, j'é-
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tais dans une de ces dispositions d'esprit que certains êtres nerveux connaissent, et qui font que pour la reine do Saba dans toute sa gloire on ne se dérangerait pas 9e son fauteuil. Il semble qu'on ait des^ rhumatismes dans le cœur.
« Tout d'abord il m'a paru que le jardin de ma voisine était un lieu où la mélancolie n'avait passes libres entrées. On y jase que c'est merveille, et les éclats de rire y partent comme des fusées un soir de feu d'artifice. La grand'route passe devant sa porte. Ce ne sont que gens qui vont et viennent. Elle a de la gaieté pour tout le monde; avant d'être femme, ma voisine a
dû commencer par être pinson.
« La première fois que je la vis derrière
la haie, il me sembla que je la reconnaissais. Mais où donc avais-je aperçu ces yeux vifs et gais, ce rire éclatant, cette jeunesse si franchement épanouie? Vu nom qu'un
butor qui me sert me jeta un matin eu in'apportant mes journaux, me rappela sou-* dain qu'elle m'était apparue dans les clartés d'une flamme de Bengale, avec des ailes sur le dos. Ma voisine remplissait dans je ne sais plus quelle féerie un rôle d'ange ou de démon; elle appartenait donc à la Bohême.
« Je ne suis pas aristocrate et la pruderie ne convient point à mes moustaches; cependant cette révélation m'enracina dans la ferme résolution de maintenir intactes les frontières de mon royaume. Je m'abstins même pendant quelques jours de paraître dans mon jardin pour n'avoir plus à me heurter contre les volants qui pleuvent des arbres. j*ai su plus tard, et tu verras dans quelles circonstances, que cette réserve m'avait valu de cette folâtre personne le sobriquet de sauvage. Pour elle je n'étais plus un voisin, j'étais un substantif. Un
homme jeune encore, qui lisait toujours, et autour duquel ne frétillait jamais aucune jupe, cela passait la vraisemblance, et il y avait certainement quelque mystère là-dessous. Elle jurait ses grands dieux qu'elle n'avait jamais rien rencontré de pareil. C'est le butor que tu sais qui me faisait toutes ces belles narrations. Un jour que j'étais couché par terre, le nez dans un vo lume, j'entendis ma rieuse voisine qui disait à une bande d'amis : Venez le voir.
« Le c'était moi. On me traitait comme un phénomène !
« Je n'avais pas tardé à remarquer qu'un enfant trottait autour de Guillemette. T'ai-je dit que l'ange aux ailes de gaze et de paillon s'appelait Guillemette? C'était une petite fille qui pouvait avoir sept ou huit ans; un petit être frêle, délicat, pâle, avec une forêt de cheveux bruns éparpillés en boucles autour du front, et les yeux doux, bril-
lanlB, effarouchés d'un jeune chevreuil. — Déjà ! me dîs-je le matin où je Taperçus à côté de Guillemette. Et je regardai ma voisine d'un air tout ahuri ; c'était comme si j'eusse découvert, un matin d'avril, une jolie pêche mûre dans un arbre tout en fleurs. Guillemette me rit au nez. L'enfant jouait silencieusement dans les coins, avec des brins d'herbe, pendant des heures.
Elle m'intéressait.
c( Je ne savais rien d'ailleurs des relations de ma voisine, sinon qu'un coupé dont j'avais appris à connaître les allures régu- Iières« s'arrêtait deux ou trois fois par semaine à sa porte. Il en descendait un monsieur un peu chauve, grand, froid, correct, irréprochable dans sa mise, l'air d'un Français gui voudrait ressembler à un Anglais.
« Vers la fin de la saison il me sembla que je n'avais pas vu le coupé depuis quelque temps. C'était un coupé vert bouteille
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rechampi de rouge. Je pensai qu'il en arriverait un autre qui serait noir ou bleu. Le souvenir de la petite fille qui jouait dans les coins, sans bruit, me traversa l'esprit, et je la plaignis.
« Le passage d'un ami qu'un congé renvoyait de Constantine dans sa famille m avait retenu à ' Paris pendant un certain nombre de jours. Une après-midi, en retournant à ma chaumière, j'avisai devant la porto du chalet occupé par Guillemette des meubles rassemblés sans ordre sur la route. Un homme vêtu d'un habit noir malpropre les inventoriait et les faisait charger sur un camion. Malgré moi, je retins la bride de mon cheval et jetai un coup d'œil par-des» sus la haie. Les fenêtres du chalet étaient toutes grandes ouvertes. Un grand désordre se voyait partout. Guillemette allait et venait. La petite fille, debout dans un coin, . adossée à un arbre, les bras pendants, re-
LA CHASSE A L'IDEAL. Tj
gardait passer les meubles qu'on enlevait ; tout son pauvre corps tremblait. Elle était horriblement pâle. De temps à autre Guillemetle s'approchait de l'enfant , lui frappait sur l'épaule, l'embrassait et la caressait.
a — Allons, ne te désespère pas , ce ne sera rien, disait-elle.
« En ce moment un homme traversa le jardin, portant sur ses épaules une jolie commode en bois de rose, la panse gonflée et les pieds tordus, comme on en peut voir chez les marchands de bric-à-brac. La petite fille poussa un cri et chancela. Guillemette s'élança.
« — Par exemple, c'est trop fort, s'écriat-elle, une commode d'enfant!
a — Dame, c'est un meuble ! répondit le commissionnfiire qui se dirigea vers le camion.
« La petite fille se laissa choir sur l'herbe.
Guillemelte la prit dans ses bras et fondit en larmes. La vue de ces larmes sur ce visage tout rempli de rire me remua profondément. Je m'approchai. Au bruit que fît mon cheval en heurtant de ses sabots les pierres du trottoir, Guillemelte releva la tête.
« — Tiens ! le sauvage ! dit-elle.
a C*est ainsi, comme je te l'annonçais plus haut, que j'appris le surnom qui m'avait été donné. En vjovant mon sourire, Guillemette devint rouge.
« —Qu'est-ce que tout cela? lui demandai-je.
« — C'est un déménagement, réponditelle d'une voix un peu émue, mais où perçait déjà une pointe de gaieté.
a — Et monsieur? repris-je en désignant du regard l'homme en habit noir.
0 — Oh ! ça, c'est un recors !
(( La petite fille s'était levée et venait de se blottir sous la main de Guillemette comme
un oiseau qui a peur et qui regagne son nid. Par un mouvement doux et machinal, les doigts de Guillemette caressaient la tôte brune qui se pressait contre sa jupe.
ce — Moi, ça m'est égal, reprit-elle ; mais 9a me fait de la peine à cause de Tenfant. Elle n'y est pas habituée, et ça lui fend le cœur, à cause de la commode sur* tout.
<* Un petit fauteuil de satin vert d'eau suivit la commode de bois de rose. L'enfant eut beau faire, le chagrin l'emporta sur la timidité, et elle éclata en sanglots. Guillemette Tenleva de nouveau dans ses bras avec une expression de vraie tendresse.
« — Plus vite que ça ! dépêchons ! cria l'homme de loi, qui avait peut-être entendu Texclamation de l'actrice.
« Un mouvement soudain me poussa vers lui.
« — Eh ! prenez donc garde ! dit-il en
sentant la tète de mon cheval sur son . épaule.
« — Combien vous doi^on? lui demandai-je.
« il me regarda d un air rogne.
« — Est-ce sérieux? reprit-il.
(i Déjà je venais de mettre pied à terre, et, jetant la bride de Kadour aux mains d'un commissionnaire, je fis signe à l'huissier de me suivre au fond du jardin. H tourna les yeux du cùté do Guillemette de l'air d'un chat gui se pourléche en avisant une tasse de lait.
« — Après ça, elle est jolie, murmural-il entre les dents.
(( J'avais envie de cravacher le bélître. Ce regard et cette réflexion m'avaient mîs en disposition de faire des folies. As-tu remarqué l'inlluence de certains rtots dits d'une certaine façon dans certaines circonstances? C'est comme des coups d'éperon
qu'on sentirait en dedans. 11 ne s'agissait heureusement que d*uno somme de peu d'importance. Tout fut réglé en quelques minutes. Mon recors était un coquin d'huissier de la vieille roche. 11 empocha l'argent en homme qui regrette Toccasion de verbaliser et de saisir. On se mit en devoir de décharger le camion.
u — Madame, dis-je à Guillemette, tranquillisez-vous, et vous, mon enfant, ne pleurez plus ; on va remettre la commode et le fauteuil à leur place.
« Guillemette me regarda d'un air qui me fait encore rire quand j'y pense.
— <( On ne voit ces choses-là que dans les féeries ! me dit-elle.
a La petite fille venait de s'échapper et grimpait le perron emportant son fauteuil. J'allais me retirer lorsqu'une chambrière parut "^ Vutle des fenêtres du rez-dechaussée.
IC LA CHASSE A l/lDEAL-
« — Puisque c'est fini, madame, criat-elle, peut-on servir?
(( Guillemette se tourna vers moi avec une aisance aimable, et prenant mon bras :
« — A présent, dit- elle, je vous mets au défi, monsieur, de ne pas accepter mon dîner.
a Un moment après j'étais assis à table , entre elle et Tenfant qui ne bougeait pas plus que sa poupée et avait les yeux dans son assiette.
« La glace était rompue ; le dîner fut assez gai. Guillemette cependant ne mangeait que du bout des lèvres.
« — 11 y a des miracles qui vous coupent l'appétit, me dit-elle. Vous ne me connaissiez pas hier et voilà qu'aujourd'hui vous payez mes dettes ! Si vous êtes un génie, pourquoi n'en portez-vous pas les attributs, la baguette et la couronne?
LA CHASSE A I/IDKAL. 17
i€ Ma petite voisine, toujours farouche, venait de s'esquiver sans bruit. Guillemette soudain posa ses deux coudes sur la nappe, et le menton pris dans le creux de ses mains, dardant sur moi un vif regard :
« — Vous m'aimez donc? reprit-elle.
« Je secouai la tête, et appuyant ce geste négatif de la parole :
« — Mais pas du tout! répondis-je.
« Elle se mit à rire.
« — Tant pis , contînua-t-elle , la moitié du chemin était presque faite. J'avais bien compris que vous étiez un homme singulier, mais véritablement vous êtes plus extraordinaire encore que je ne le supposais. C'est égal, si vous voulez, nous causerons.
« — Causons.
« Elle prit tout à coup une poire sur la table et la jeta par la fenêtre à la petite fille qui courait dans le jardin.
« — Tiens, Florence, croque-moi ça, dit-elle.
a — Ah ! votre fille s'appelle Florence î
« — Ma fille !... Bonté du ciel 1 quel âge me croyez-vous donc? Il faudrait que je me fusse dépêchée pour l'avoir !
0 Je n'avais pas achevé de vider ma lasse de café que je savais l'histoire de Florence de fil en aiguille. C'était la fille d'une pauvre femme qui remplissait des bouts de rôle dans un théâtre des boulevards. Le soir elle figurait, le jour elle travaillait. Jamais on ne vit créature plus honnête. Mais elle était de ces pauvres êtres qu'on croirait prédestinés et après qui le malheur s'acharne. Son mari, qui avait quelque talent dans sa profession de peintre en bâtiment, mangeait au cabaret plus qu'il ne gagnait , et la battait. Quand il reprenait la brosse et le pinceau, il pleurait de remords ; après quoi il recommençait. Elle l'aimait ainsi. Florence, toute
LA CHASSE A I/IDEAL. lî)
petite, trottait sur les pas de sa more dans les coulisses. Sa gentillesse faisait qu'elle attrapait des robes et des bonnets. Quand elle eut trois ou quatre ans, on l'utilisa pour les pièces à décors où il fallait des Amours et des diablotins. Elle apportait ainsi sa part de gros sous dans le ménage. La tristesse de sa mère faisait que Tenfant ne riait presque plus ù un âge ou Ton rît toujours. Une épidémie emporta le peintre. Sa veuve, qui était jolie et bien faite , quoique flétrie par la misère, s'entêta au travail avec un courage qui pouvait laisser croire qu'elle ne s'était jamais regardée dans un miroir. Elle faisait Tétonnement de tout le théâtre. Un soir de répétition générale, le feu prit à sa jupe de gaze. Affolée, elle se mit à courir en poussant des cris. Quand on put l'atteindre et jeter une couverture autour de ses vêtements embrasés, elle était horriblement brûlée et dans un état a ne pas laisser grand
espoir. Florence poussait des cris affreux. Dans le premier désordre qui suivit cet accident, on l'oublia. Une heure après, et sa mère emportée à l'hôpital, on la trouva dans un coin, couchée par terre, presque morte. La pauvre mère vécut cinq ou six jours et mourut plus déchirée encore par le désespoir que par la souffrance. Les artistes se cotisèrent pour lui faire un modeste convoi. Le lendemain du jour oii elle était morte , la portière de sa maison conduisit Florence au théâtre. La pauvre petite faisait pitié à voir. 11 fut convenu qu'on l'adopterait et qu'on
rélèverait à frais communs. Mais il en est
des bonnes résolutions comme des meil* leurs drames, tout finit. Au bout d'un an, l'un des artistes qui devait veiller sur l'orpheline était parti, un autre était passé de vie à trépas, un autre encore négligeait de payer ses cotisations. Un soir, on ramena Florence dans les coulisses. Son visage pâle.
ses vêtements de deuil rapiécés en dix endroits, faisaient un étrange effet au milieu des paillons, du clinquant, des mousselines lamées d'or, des oripeaux étincelanls qui chatoyaient dans la lumière électrique d'une apothéose.
« — On aurait dit une mouche noire dans un rayon de soleil , ajouta Guillcmette.
« 11 fut question d'une collecte pour subvenir à ses besoins. Une sorte d'instinct poussa l'enfant dans les jambes de Guillemette qui l'avait embrassée la première à son arrivée.
(( — Bon! je m'en charge! dit l'actrice,
« On l'accabla de compliments sur sa générosité. Le soir môme, Florence couchait chez elle.
« — Et voilà comment il se fait que vous voyez toujours une fillette courant sur mes
rZ LA OHASSK A L'IDEAL.
talons, poursuivit Guillemette en achevant son récit.
« Tout ce que je viens de te raconter avait été dit sans emphase, très-simplement. On comprenait que l'actrice n'aurait pas parlé de ce petit coin de sa vie, si la pente de la conversation ne l'avait pas tournée du côté de Florence.
« — Vous avez bon cœur, lui dis-jo.
« — Il faut bien qu'on ait quelque chose, répliqua-t-elle.
« L'ombre s'était faite ; je fumais mon cigare lentement sous une tonnelle ; on enten* dait la voix de Florence qui chantonnait dans une allée, une voix de fauvette d'un timbre doux et triste. Le regard de Guillemette la chercha.
« — Pauvre petite^ que daviendra-t-elle ? murmura l'actrice, d'un accent qui avait de la profondeur,
(i — Ne serez-vous pas toujours là?
LA riIASHK A L'IDEAL. 33
« — Toujours ! une comédienne n'est-ce
pas comme un oiseau ?
« J'éprouvai je ne sais quelle émotion bêle que je ne puis pas définir. Les yeux de Guillemetle étaient humides et brillants.
« — Ah bahl reprit- elle tout à coup, il y a le bon Dieu !
i( C'est une pensée que nous avons eue bien souvent en Afrique lorsque nous entendions le pétillement des premiers coups de Tusil, t'en souviens-tu? et plus tard, en Crimée, avec plus de force lorsqu'au jour levant les batteries de Sébastopol s'éveillant tout à coup, nous rappelaient que la mort volait dans Tespace* En ce moment je sentis sur ma main pendante l'impression d'un baiser ftirtif et léger* Celait Florence qui^ silen^ cieusement, s'était glîssée auprès de moi et me témoignait sa reconnaissance à sa manière.
« — Je vous aimerai bien si vous voulez^
me dit-elle de sa voix caressante qui avait le son d'une flûte.
c( Sans savoir ce que je faisais, je pris sa tête mignonne entre mes mains et l'embrassai dans les cheveux. Ma parole d'honneur, je crois que le cœur me battait !
« Guillemette me tendit la main par-dessus la petite table qui nous séparait.
« — Vous reviendrez ? me dit-elle.
(( — Parbleu! m'écriai-je.
« Voilà ma confession terminée. Tu vois que les choses ne sont pas bien avancées : iront-elles plus loin? Je Tignore et me garderai bien de parier pour ou contre. J*ai revu ma voisine ; sa gaieté est revenue. Elle est dans Tenchantemeut parce qu'elle répète, dans une pièce qu'on monte pour l'hiver, un rôle qu'elle dit fort beau. Florence n'estplus du tout farouche avec moi. Elle a poussé la familiarité jusqu'à s'endofmir sur mes genoux. Dans quinze jours on déménagera les
meubles que j'ai sauvés pour retourner à Paris. II pleut, et Guillemette prétend qu'à cette époque de Tannée la campagne n'est bonne que pour les champignons. Elle m'a dit qu'elle demeurait rue Ollivier. Je l'y retrouverai certainement.
« A propos, j'oubliais ! Depuis que je suis devenu l'ami du chalet, — -.son bienfaiteur, comme dit Guillemette en riant, — et à ce sujet elle assure que jamais elle ne se serait imaginé que la Providence portait moustache, — nous nous promenons souvent, Florence et moi , dans les bois do Villed'Avray* Son babil me plaît; que je réponde ou non. il va toujours. Un soir que nous étions assis à côté l'un de l'aulre sur la lisière du bois, nous vîmes, au détour d'une allée, une femme à cheval qui venait vers nous lentement. Le pan de sa longue jupe effleurait les buissons dont les feuilles jaunies s*envolaient dans la lumière. Sa taille
tout Cirllerf ti
n instant ,. . ™?uipas enco». t»o
' relro,
" <W (oui à
coup 2.-
' """"Oo au sentimenl do ■ y tvstef el laisser J;\ ^i ^"'- au revoir et Ceiivoy '^"'A'ii(5e de main. »
2ii I.A CHASSK A I/IDKAL.
souple et délicate se détachait on noir sur le fond transparent du ciel. 11 y avait comiiu' une auréole de clarté autour d*elle. Un léger voile d'azur enveloppait son visage et retombait sur ses épaules dont il estompait la ligne harmonieuse. Je ne distinguais passes traits, mais elle me parut charmante landir^ que le cheval posait saas bruit ses fers dans rherbe épaisse du chemin. Cette inconnui qui passait devant moi dans la douceur du crépuscule, le visage à demi perdu dans une ombre lumineuse, me sembla parée d'une si singulière beauté que je me levai et m'inclinai la tiHe nue. Elle me répondit par un léger salut, sans montrer de surprise. Bientôt elle s'enfonça dans une partie obscure du bois et disparut sous le couvert de? arbres.
« — On dirait que c'est une fée, me dit tout bas Florence qui était restée immobile à mon cùléi
(i Je suis rentré troublé dans ma solitude. Il y a dans la vie des minutes qui creusent leur sillon. Un instant j'ai voulu prendre des informations sur cette fière personne, que je n'avais pas encore rencontrée, connaître son nom, la retrouver. A quoi bon ! Je lui dois une heure de rêverie inexprimable dans la molle clarté d'un soir d'automne. Que de semaines et de mois qui n'en apportent pas autant! Renouvelée, elle perdrait peut-être de son intensité. Ne la gâtons pas.
« — J'ai faim, m'a dit tout h coup Florence.
« Ce mot m'a ramené au sentiment de la réalité.. Je veux y rester et laisser là mes f^onges pour te dire au revoir et t'envoyer une vigoureuse poignée de main. »