‹ La chasse à l'idéalChapitre 3 sur 9 · CHARLES HUBERT A ÉRIC MERTALL · texte numérisé non relu

CHARLES HUBERT A ÉRIC MERTALL

Les Chesoeaux.

« Ta lettre m'est arrivée un matin par un clair soleil d'octobre; la terre, durcie, sonnait sous le pied des chevaux qui gravissaient la côte voisine; il y avait dans l'air égayé par une brise fraîche ces senteurs acres et pénétrantes qui réjouissent le cœur d un cliasseur. J'ai laissé mes chiens hurler sous mes fenêtres et j af lu jusqu'au bout

30 LA CHASSE A I/JDKAL

tout ce que tu m'as écrit dans une heure de confidence. 11 ne nie semble pas qu'on puisse pousser le dévouement plus loin.

« Je connais ta Guillemelte, — que ce pronom possessif ne t'épouvante pas; je te le prête en prévision de l'avenir; — elle s'est appelée Manon Lescaut. Elle n'est meilleure ni pire que les autres, et tu marcheras avec elle dans les mêmes sentiers que tant d'autres ont parcourus. Que tu n'en sois point amoureux, je le veux bien, et je l'espère biep; mais l'amour supprimé, ton aventure aura les mêmes conséquences, sa fin logique après son commencement. Je ne lui ftiis pas l'honneur de croire cependant qu'elle te coûtera des larmes après avoir coûté quelques mois à ton désœuvrement et quelques milliers de francs à ta bourse.

« Et môme je ne te parlerais pas de cet épisode vulgaire de ton séjour u Ville-d'Avray, si je ne découvrais dans le récit que tu

LA CHASSK A Ï/IDKAL. 31

m'en fais un regain de cet attrait que tu as ressenti h toute époque pour le mystérieux ot rinconnu. Parmi les voyages divers que tu as entrepris dans le domaine des sentiments , lu m'as toujours fait Teffet d'un voyageur qui prendrait une mare pour rOcéan et des mottes de terre pour les Alpes. 11 n'est si mince rencontre que tu no trcinsformes en roman. Et pour un hasard qui te fait dîner avec une ingénue du Ijoulevard, ton imagination bat la campagne 1 Prends-y garde, mon vieux camarade, tu es amoureux de Tidéal, et je ne sais pas au monde de plus redoutable et de plus désastreuse passion.

« Je n'en voudrais pas de meilleure preuve que ce trouble, cette émotion , puisqu'il me faut appeler ta folie par son nom ,' qui t'ont saisi à la vue de cette cavalière qui a passé le long d'un bois, au soleil couchant. Pour tout prqmeneur qui ne se fût point appelé

Éric Mertall, cette rencontre d'une femme à cheval, aux environs de Ville-d'Avray, eût semblé la chose la plus naturelle du monde. Mais non! Elle produit dans ton esprit l'effet d*une pierre tombant dans un lac. Il est troublé jusque dans sa profondeur, et mille ondulations en rident la surface. Voyons, ne te gêne pas! Avoue hardiment que tu as revu, pendant la nuit, le voile d'azur et le corsage harmonieux et fin de l'inconnue?... la femme d'un notaire peut-être !

« Avec cette tendance, dont une bonne fée a eu grand soin de me préserver dès le berceau, on a la chance certaine de gâter le plaisir par la soif imprudente du bonheur. Que diraîs-lu cependant d'un être capricieux qui demanderait aux pommes d'avoir le duvet de la pêche, et aux cerises le parfum savoureux des fraises? Guillemette est jolie, dis-tu? respire les sen-

LA CHASSE A I/IDKAL. 33

leurs fugitives de cette rose printanière sans te creuser la cervelle pour savoir si d'autres, après toi, auront une part des arômes qu'elle dégage. Les roses s'épanouissent pour tout le monde. Est-ce que le merle qui siffle parmi les arbres en fleur s'inquiète de savoir si d'autres merles gazouilleront sur les mêmes rameaux? Donc

imite cet oiseau dans sa sagesse.

c< Au demeurant, ce qu'il y a de plus joli

dans Guillemette, c'est Florence : mais là

encore je vois poindre une étincelle de cette

flamme dont les vivacités mWrayent. Que

lu la trouves charmante, je le conçois de

reste ; que tu t'intéresses à cette orpheline,

j'y consens, mais que ton cœur se mette à

battre parce qu'elle a posé sa tête sous ta

main, voilà qui dénote un excès inutile

de sensibilité. Si les cœurs s'avisaient de

battre pour toutes les petites flUes qu'on

embrasse, ils ne suffiraient pas à la peine.

34 LA CITASSE A L'IDEAL.

N'oublie pas que Florence est née au bord d'une rampe. Une rampe n'est pas le Nil , et Florence n'est pas Moïse sauvé des eaux. « Autre chose encore ! Quelle rage le prend de vouloir travailler? Assez d'autres s'en chargent pour que nous n'allions pas sur leurs brisées. Un jour, je m'imagine qu'on me fait une injustice à propos d'un avancement qu'on ne m'accorde pas. J'envoie incontinent ma démission. Le ministre était peut-être dans son droit, j'étais certainement dans le mien. Ma lettre écrite, je n'ai point fait tant de façons pour accepter mn nouvelle existence. J'ai quelque bien, une maison ample et commode dans un bon pays, une santé robuste, et la volonté bien arrêtée de manger quand j'ai faim et de dormir à mon heure. Le capitaine est devenu chasseur, et il laisse aux autres les billevesées qui tourmentent le cerveau des songecreux.

LA CHASSE A L'IDKAL. '6b

« Donc prends garde de lâcher la proie pour courir après Tombre.

« Au revoir là-dessus. Je retourne à mes chiens. Quand j '«aurai tué deux ou trois douzaines de lièvres, et par aventure quatre ou cinq chevreuils, nous nous retrouverons à Paris, et un soir, à table, confortablement assis devant un faisan cuit a point, nous causerons des choses que tu peux faire, car, malgré mes conseils, je te sais homme à ne pas rester longtemps les bras croisés. »

ERIC A CHAULES

Novembre.

« Eh bien, oui, tu as raison, je ne renierai pas mon dieu. J'ai tout au fond de Tûmo

le culte secret de Tidéal; il en perce même quelque chose à la surface. J'en vois le reflet partout, ou du moins je Ty cherche, et tout mon être intérieur Iressaille quand je crois en découvrir la fugitive apparence. « Aimer, se dévouer, n'est-ce pas le mot suprême de la vie, sa raison d'être? Une femme ou une idée, voilà les deux pôles. Hors de là, qu'y a-t-il? Nul n'est grand, nul ne laisse sa trace, nul n'est digne de l'étincelle qu'il a reçue d'en haut, s'il n'a aimé, s'il ne s'est donné. Galilée aimait une idée comme le tribun de Rome aimait une femme. Moi qui ne suis pas le grand astronome, j'incline du côté de l'autre, mais je ne sais pas si je trouverai Cléopâtre.

« Rassure-toi, cependant; ma folie ne va pas jusqu'à rien voir de pareil dans mon histoire du chalet de Ville-d'Avray. J'en laisse sans trouble les chapitres succéder aux chapitres, au hasard de la vie parisienne. C'est

te dire assez que je vois toujours Guillemette, et toujours, ici, signifie tous les jours, ce qui est beaucoup. Est-ce Guillernette qui me ramène à la porte de la rue Ollivier? Est-ce Florence? Je l'ignore. C'est peut-être Tune et l'autre, mais certainement Tune plus que l'autre. L'autre n'est pas celle que lu penses.

a Je ne m'inquiète pas du dénoûment, et en cela je marche sur les traces du merle dont tu m'as vanté la philosophie. Ce dénoûment arrivera à son heure, et quel qu'il soit, ce ne sera ni une exaltation ni une déconvenue. Je n'ai pas embarqué mon bonheur sur ce frêle bateau. Quant à la cavalière, comme tu l'appelles, je ne l'ai point revue. L*ai-je cherchée? oui, peut-être ; mais en passant, comme on cherche un lis dans une lande où ne poussent que des fleurs sauvages, du coin de l'œil, presque sans y penser, et ce dernier mot te fera croire que

son souvenir ne m'a pas quitlé. EIi bien, oiiî, c'est vrai; on est ce qu'on est.

« Chemin faisant je rentre dans mon vieux Paris d'autrefois, le Paris du temps que j'avais des congés. Je m'y plonge. Sur ma parole, tu serais content de moi. Mes amis trouvent même que je soupe fort bien. Il en est deux que j'ai été fort aise de rencontrer : le petit Albert de Lerrae et Louis Mortier. Ils me rappellent des jours de folie. Le petit Albert sera toujours le petit Alberf , bien qu'une douzaine d'années le séparent du temps oîi, malgré l'exiguïté de sa taille, ses succès dans la poésie latine le faisaient entrer dans la classe dés grands. Je ne puis pas m'empêcher de me rappeler que je l'ai protégé, et bien qu'il caracole dans la vie à cheval sur quarante bonnes mille livres de rente , avec des airs de fils de famille en vacances, j'ai pour lui quelqup chose de l'affection que peut avoir un parrain pour

son filleul. Je me sens disposé à lui pardonner bien des fredaines. 11 est de ces êtres qui peuvent faire des méchancetés, mais ne les commettent point méchamment. C'est beaucoup. Aucun calcul, et à l'occasion lin désir sincère d'obliger les gens qu'il a coudoyés dans la vie. Louis Mortier, le beau Louis, comme on rappelait aux environs de la vingl-oinquième année, c'est autre chose. 11 a les résolutions froides, un amour inné de la domitiation, et, quand il fait par orgueil ou vantardise, une chose mauvaise, Texcuse lui manque; il en a toujours prévu les conséquences. Il sacrifie volontiers àii misérable plaisir de faire de qu'en slylë de chronique on appelle des mots. Le trait part; si lamitié saigne ^ tant pis. ftieti ne lui paraît perdu quahd l'esprit est sauf. Je suis uil peu dépaysé dans ce langage. La guerre m'en a fait perdre l'habitude. Je ne sais t)as ce qui me pousse à le parler de lui^

•xemple.

lu neige

me fau-

apitaine

Il peut-il

le trou-

argent.

adicale-

t encore

trouver

pas en

is u dé-

n la fête )uper. Il

42 LA CHASSE A I/IUBAL.

appels de l'égoïsme, au-dessus des douceurs de ce bien-être auquel la plupart des hommes aspirent, une loi mystérieuse qui les pousse h conquérir un bien plus précieua^ , ^q prix même de leur repos et de leur sang. Et toi-même, railleur aimable, qui me convies aux faciles plaisirs de cette abbaye de Télème où ta philosophie s*eat abritée, que faisais-tu donc le jour oii bravement debout sur un rocher, le sabre au poiug, tu ne semblais pas entendre les balles qui tourbillonnaient autour de ta tête, plus nombreuses que les sauterelles un jour d'été? La compagnie battait en retraite, et pQur la suivre la route était ouverte ! Mais il y avait un guidon à sauver des Arabes, un guidon tenu par des mains expirantes, et tu ne rqculas pas I Or, ce lambeau d'étoffe, qu'était-ce, sinon Tidéal? et tu q'hésitas point à lui offrir ta vie en holocauste. Ce jour- là ausisi, tu

voulus être utile, et tu le fus par Texemple.

" Je t'attends donc aussitôt que la neige t'aura chassé du fond des bois. 11 me faudrait un bon conseil. A quoi un capitaine d'artillerie qui a donné sa démission peut-il être bon? Tout métier honnête me trouvera prêt. En outre, j'ai quelque argent. Avec cela, quand on n'est point radicalement sot, il me semble qu'on peut encore employer sa vie. Le tout est de trouver sa voie. Tu m'y aideras. Je n'ai pas en fonds de paresse plus de trois mois h dépenser.

« 11 paraît que c'est après-demain la fête de Guillcraette; Elle m'a invité à souper. Il y a déjà des fleurs partout. »>

Page 1