CHARLES A JULES DE LA V
« Rassure-toi, Éric n'est pas mort; îl se porte même aussi bien que toi et moi. Mais puisqu'un coup de pied de cheval, en te retenant au lit, ne t'a pas permis d'assister notre ami dans sa rencontre avec Louis Mortier, je veux te raconter comment les choses se sont passées. «
« Tu sais dans quelle situation se trouvait Éric depuis un certain temps. Il me
serait bien difficile d'expliquer à quel ordre de sentiment il obéissait en restant auprès de Guillemette. Les contraires s'attirent, assure-t-on ; mais en ce moment ne voyons que les résultats. Deux personnes que tu as connues étaient assidues dans la maison de la comédienne, Albert de Lerme et Louis Mortier. On était sur le pied d'une grande intimité. Ils étaient dans sa loge et dans son boudoir presque aussi souvent qu'Éric. 11 ne fallait pas avoir un don de prophétie bien rare pour prévoir ce qui est arrivé. Un jour un hasard, une indiscrétion, peut-être quelque lambeau de lettre,— on perd toujours des bouts depapier, remarque-le, — mit Éric au courant de ce qui se passait. Au lieu de rire de l'aventure, ^1 la prit au sérieux, ce qui me ferait croire que Guillemette avait poussé sa pointe dans 1g cœur de notre ami plus avant qu'il ne le s^Jpposait. Je dois dire aussi que Louis, qui
a la manie de plaisanter à propos de tout, avait saisi l'occasion aux cheveux pour lâcher une de ces bonnes impertinences auxquelles il est accoutumé. Comme on Taccusait sur le ton d'une conversation mondaine de trahir Tamitié :
u — Laissez ! s'écria-t-il devant dix personnes, Éric est auprès de Guillemette comme un mari ; je lui ai donné de Tavancement.
« Un bavard ne manqua pas de répéter le mot à Éric, qui peut-être, sans cette sottise, eût rompu sans bruit avec l'art dramatique. Dès le lendemain il courait chez Albert et le saisissait au saut du lit. C*est ici que l'aventure prend un tour plaisant et digne tout à fait de la littérature qu'on cultive au théâtre du Palais-Royal.
« — Ça, dit-il à Albert, qui se frottait les yeux, que ferais-tu si un ami te trompait avec ta maîtresse?
78 LA CHASSE A L'IBEAL.
« — Pas un mot de plus, répond Albert, j'ai compris, je suis à tes ordres!
« Et le voilà qui s'habille en toute hâte.
« Ério regarde bien en face le petit Albert et remarque qu'il est tout à fait pâle comme un homme pris en flagrant délit*
« — Comment, toi aussi ? s'écrie-l-iU
(( Un fou rire le gagne, et cet homme qui tout à-l'heure encore mâchait son cigare dans un accès de colère, se jette dans un fauteuil où il s'en donne à cœur joie. Le plus singulier était que de Lerme avait l'air furieux.
« — Comment, moi aussi! répétait-il en frappant du pied. Est-ce que par hasard Guillemette?... Ah! par exemple!
« Le rire étouffait Ério. Explique qui pourra cette contradiction. Trahi par Louis, 0 était quelque chose ; trahi en surcroît par Albert, ce n'était plus rien. Cependant Albert écumait toujours.
« — Voyons, reprit Éric, il me Semble que si quelqu'un avait le droit de se fâcher, ce serait moi, rien que moi, que diable !... Tu 68 bien heureux que j*aie un faible extravagant pour toi !
« — Mais l'autre, l'autre ?
« — Eh parbleu I c'est Louis I
« — Louis Mortier ?
o Éric fit un signe de tête affirmatif.
« — Et tu ne Tas pas encore tué? poursuivit Albert.
« — Je crois même que l'envie de lui chercher querelle me serait tout à fait passée, n'étaient certaines impertinences que j'ai sur le cœur, répondit Éric.
ce Albert haussa les épaules. Cet excès de mansuétude l'indignait. 11 avait comme des velléités de prendre l'afTaire à son compte. La scène tournait au comique. Au moment oit j 'arrivai . Éric demandait a son condisciple quelques renseignements sur le motif
80 LA CITASSE A I/IDÉAL. *
qui lui avait fait croire que son projet, en le prenant au saut du lit, était de lui chercher querelle.
« — Guillemette ne m'avait-elle pas dit que* tu savais tout? répliqua-t-il. Or pouvais-je supposer que tout ne fût pas à mon adresse exclusive ? Oh ! les femmes! les femmes !
« — 11 me paraît que j'aurais quelque raison de m'écrier : Oh ! les hommes ! les hommes l repartit l'artilleur.
« De nouveau le rire le gagna. J'étais assez content de la tournure que prenait l'affaire. La colère disparue, on ne la pousserait pas jusqu'aux dernières extrémités. W fallut cependant se rendre chez Louis Mortier. 11 me reçut avec cet air de suffisance que tu lui connais. J'espérais que quelques mots de regret feraient entrer les choses dans les voies de la conciliation.
(( — Comment voulez-vous que je v^"
grette une circonstance qui m'a permis d'apprécier tout ce que mademoiselle Guillemette a de grâce et d'esprit? me dit-il •
« Il fallut se rendre à ces belles raisons. Une heure après, Louis recevait dans le bras un coup d'épée qu'il n'a pas volé*
a Le lendemain, Éric se présenta chez Guillemette. Elle était un peu confuse, mais dans sa confusion perçait un sentiment de vanité. Les petits journaux ne manqueraient pas de parler de l'aventure, elle en était l'héroïne et aucune de ses camarades ne pouvait se vanter qu'on eût tiré l'épée pour elle. Dans son malheur, c'était une consolation.
a —Ainsi je vous perds? dit-elle avec un sourire dont la mélancolie n'était pas feinte.
« — Non, ma chère, vous nous perdez, répondit Éric en appuyant sur le mot.
« Ce fut la seule vengeance qu'il se per-
mit. Florence entr'ouvrit doucement la porte. Son visage pâle exprimait une vague inquiétude. Encouragée pai" le regard que lui jeta son ami, elle s'avança et oroîsa ses deux mains mignonnes sur le bras d'Éric. 11 la regarda, et se tournant vers Gtiille* mette :
« — Vous plaît-il que je mette cette fillette en pension? dit-il tout à coup.
« Guillemette attira Florence sur sa poitrine et Tembrassa. Elle était véritablement émue.
« — Pauvre chérie ! murmura-t-elle après un instant de silenôe, je Taime trop pour vous la refuser.
« — Mon intention n'est pas de vous en séparer, reprit-il,
« — Bien vrai ?
f( — Vous pourrez même la prendre chez vous quand vous voudrez. N'avez-vous pas des droits supérieurs aux miens?
c(Guiliemette secoua la têtei Elle embrassa de nouveau Florence et Téloigna doucement.
« — La prudence me conseillerait de les abdiquer tous^ lors même que par tendresse je ne le voudrais pas, ajouta-t-blle; je ne me fais pas meilleure que je ne suis. Et d'ailleurs, suis-je bien en position d'élever une fille? Où serai-je dans un an, dans trois mois? Vous avez toujours eu de l'amitié pour elle, prenez-la. Je n*ai pas de conseil à vous donner, cependant il me semble qu'il serait bon de lui faire apprendre un métier. Je l'y encouragerai, si je puis la voir.
a — Tant que v()us voudrez.
« Guillemette se tut ; ses doigts fins essuyèrent une larme qui tremblait au coin de ses yeux.
« — Vous ne lui direz jamais rien de moi ? poupsuivit-elle plus bas.
« — J'aurai soin qu'elle ne vous oublie jamais, répondit Éric,
« On entendît la voix de Florence qai chantait.
« — Emmenez-la, que je ne la voie plus! s'écria Guillemette qui se leva vivement ei s'échappa tout en pleurs.
« Éric installa Florence dans une maison d'éducation dont la supérieure était liée avec une de ses parentes et retourna dans la soirée auprès de Guillemette, qu'il trouva sur le coin d'un canapé, accroupie, le visage décomposé.
« — - Si vous soufiFrez trop de cette séparation, lui dit-il, parlez, Florence vous sera rendue.
« — Non, mon cœur me dit que vous avez raison. J'ai eu bien souvent peur de son avenir. Quand je pensais à ce que j'étais, les yeux tournés vers cette petite fille qui jouait autour de moi, je me faisais l'effet d'une linotte qui se serait chargée d'élever une tourterelle. Avec vous, elle ne man-
quera jamais de rien. Elle vivra tranquille et honnête.
c< Découvrant alors la trace d'une émotion siBcère sur le visage d'Éric, Guillemette lui serra la main doucement.
« — Il ne faudrait pas que l'idée de mon chagrin vous affligeât trop, reprit-elle; dans notre métier, on n*a pas le temps de pleurer beaucoup. Vienne un rôle nouveau, et je n'y penserai plus. A présent, disons-nous adieu; quand on doit se quitter, le mieux est de le faire vite.
« Lorsqu'il fut dans la rue, Éric se retourna ; une lumière brillait derrière la vitre de Guillemette, et derrière cette lumière se dessinait une silhouette noire. Un rideau s'abaissa, et il ne vit plus rien.
« — Singulière bonne fortune ! pensa-t-il ; j'ai le cœur lourd et un enfant sur les bras; si j'en avais cinq ou six encore dans ce
goût-là, de l'héritage de mon père il ne resterait plus rien.
« J'imagine que notre ami va voyager un peu! ))
Maintenant que la lecture des quelques lettres échangées entre les divers personnages de cette histoire a donné de leur caractère une idée suffisante, on nous permettra d'en suivre le récit dans la forme ordinaire. L'observation saisit parfois avec plus de vérité que ne peut le faire la confidence la plus sincère les rapports qui existent entre les faits et les sentiments, et doit peutêtre les mieux expliquer.
Charles ne se trompait pas dans ses pré-
plaisait à Mertall. Bien que le servioe des garnisons Tcût habituellement retenu dans les villes de Tintérieur, il avait un goût partioulier pour la mer. Il était de ce» hommes qui peuvent s'étendre sur le sable et y passer de longues heures, les yeux tournés vers le flot qui monte ou descend, et la pensée bercée par l'éternel murmure de TOcéau: li voyait dans le vol infatigable des mouettes qui rasent Técume ou se perdent à l'hori* zon, une image de cette agitation constante de Tâme qui s'épuise dans le mouvement à la recherche du repos. Quand une heure de rêverie lui ramenait le souvenir de Guille* mette, il souriait. Se pouvait-il qu'elle l'eût troublé? N'était-elle pas semblable à une de ces plumes légères qui s'échappent de l'aile d'un oiseau et que le vent emporte en se jouant?
On sait dans quelles circonstances Eric avait quitté le service. Si sa mère ne fût
pas intervenue, il aurait certainement porté Tépaulette jusqu'au jour où quelque boulet de oanon Teût jeté hors des rangs. Ce n'est pas qu'il eût l'ambition de devenir général, mais il aimait de son métier les occasions de sacrifice et de dévouement qu'il comporte. Son père, ingénieur éminent du corps des ponts et chaussées, l'avait élevé dans des austérités de principes auxquelles Tàme saine et forte du jeune Mertall s'était pliée comme une argile souple prend exactement l'empreinte du moule dans lequel un artiste Ta jetée. D'une complexion très-faible dans les commencements de sa vie, soumis plus tard à de dures épreuves qui l'avaient assoupli à la patience et à la règle, deux fois condamne par les médecins dans son adolescence, il avait triomphé de sa débilité en quelque sorte par l'énergie de sa volonté. De cette lutte dont sa mère seule avait pénétré le secret , une certaine habitude de
concentration était résultée que la pratique de la vie devait développer. A vingt-cinq ans, la résistance et Texaltation faisaient le fond de son caractère. La résistance se devinait de primesaut; elle avait la solidité du granit; on l'avait pu voir en Afrique et plus tard en Crimée, oh le jeune capitaine avait eu le don d'en communiquer la vertu à ses soldats. L'exaltation était plus intérieure; il fallait un hasard pour que ses amis de tous les jours en eussent la révélation. Une sorte de pudeur la tenait cachée. Il n'en parlait librement qu'avec Charles Hubert qui le raillait.
Enfermé dans sa maisonnette de Villers, et vêtu d'une vareuse qu'il trouvait moins commode que l'uniforme étroit de Tartillerie, Éric se sentait fort désœuvré. Il ruminait son malaise. Il lui arrivait quelquefois d'entraîner son ami dans de longues promenades sur la plage ou le long de ces
haies épaisses qui bordent les herbages à quelques pas de l'Océan.
— Décidément, cela ne te semble pas ridicule de vivre comme nous le faisons? lui dit-il un jour avec un mouvement de brusquerie.
— Point, répondit Charles nettement; nous prenons des bains de mer qui trempent nos muscles, nous déjeunons de grand appétit, nous lisons de temps u autre, et nous dormons les poings fermés. D'honnêtes g^ens ne sauraient mieux se conduire.
— Et demain? et après-demain?
— Nous recommencerons.
— Et cela te paraît suffisant?
— Au mois de juillet, oui.
— Quoi! rien ne s'agite en toi? Tu ne désires rien , tu n'espères rien , tu ne reg^rettes rien?
— Je désire que les couvées de mes jeunes faisans viennent à bien; j'espère que nous
aurons le loisir de faire de belles chasses en automne ; je regrette parfois le temps que je perds en visites inutiles. Quant à faire ménage avec J 'agitation, c'est un soin que je laisse à quiconque a pris à tâche de gouverner le monde.
— Et c'est tout !
Charles haussa les épaules, et d'un coup de baguette faisant pleuvoir les gouttes de rosée qui brillaient aux branches des troenej? et des sureaux :
— Mais, mon ami, reprit-il, permets-moi de me contenter des biens que le bon Dieu a placés à portée de mes lèvres et de mes mains sans poursuivre de mes soupirs et de mes vœux d'autres biens que je ne connais pas! Mon imagination ne va pas beaucoup au delà du cercle que mes regards embrassent; si l'envie, par aventure, lui prend d'ouvrir ses ailes, je la prie de n'en rien faire, et elle est assez bonne personne
pour m'obéir. Je sais bien qu'avec cette façon de raisonner je cours ]e risque de passer pour un esprit vulgaire avec lequel ne voudront plus frayer les âmes dont la patrie est au oiel, mais je n*ai point de vocation pour ces rôles de victime auxquels se condamnent certains êtres plus noblement doués et qu'assiège le démon de l'inconnu. Je remplis mon verre à la source voisine et m'étends sous l'ormeau familier de la route, sans regretter pour ma soif Teau glacée des lacs endormis au sommet des Alpes et pour ma fatigue l'ombre parfun^ée des forêts vierges. Que veux-tu? je me rappelle l'histoire de la nymphe Sémélé, qui fut consumée en un instant pour avoir vu Jupiter dans sa gloire , et celle de Phaéton , qui paya de sa vie l'ambition qu'il avait eue de conduire le char du Soleil. Va, mou ami, cours, cherche, demande, vole, plane, si tel est ton désir; mets ton but à des
hauteurs inaccessibles, plonge au delà de rhorizon, interroge l'Océan pour connaitro le secret de ses abîmes, et, pareil aux Titans
de la Fable, monte à l'assaut du ciel; moi je veux sentir la terre sous mes pieds et l'oreiller sous ma tête.
Éric sourit, et frappant sur l'épaule de Charles :
— Je t'ai vu pleurer cependant.
— C'est bien pour cela!
A quelque temps de là, un matin, la promenade d'Éric le conduisit auprès d'une petite église dont le clocher rustique dominait une colline d'où la vue s'étendait sur la mer. Par l'échancrure d'une vallée évasée comme une coupe, le regard sautait sans transition des ondulations vertes des prés et des bois aux étendues vertes de l'Océan. Deux ou trois voiles blondes passaient dans cette échancrure, lentement. Les vieilles murailles de l'église avec leurs contre-forts
tachés de lichen s'élevaient au milieu d'un cimetière protégé contre le passage des bestiaux par un mur en pierres sèches, qu'une végétation parasite et touffue envahissait de toutes parts. Ça et là, les pierres avaient cédé sous Teffort de cette végétation; la mousse, les acanthes, les joubarbes, les iris mêlés aux orties, à la ciguë, à mille plantes
folles, en couvraient les éboulements. Ce
mur était comme une haie oi!i croissaient pêle-mêle des arbrisseaux. Les viornes s y mariaient aux acacias* le chèvrefeuille s'ac-
crochait à toutes les branches. On entrait dans le cimetière par une porte vermoulue à claire-voie, dressée sur quelques marches à demi rompues. Ces petits cimetières de Normandie ont une grâce charmante. Les tombes y sont marquées par des renflements de terre sur lesquels de gros rosiers ba-, lancent leurs touffes de roses blanches; c'est partout un grand désordre d*herbes et de
fleurs, de rameaux et de broussailles. Les oiseaux y font leurs nids, les abeilles y bourdonnent. Celui dans lequel Éric venait de pénétrer était peu fréquenté; la dernière fosse ouverte était à moitié remplie de plantes diverses, entre lesquelles s'épanouissaient des coquelicots et des bluets. Des ramages et des gazouillements sortaient de^^ arbustes. La mort souriait. On voyait pardessus la haie , dans les herbages , des vaches couchées qui ruminaient; des buée^ s'échappaient de leurs mufles noirs. L'air était frais et vif. Un léger rideau de brume déchiré par intervalle estompait le fond de la vallée. Des lambeaux de cette gaze d'ar* gent s'envolaient à travers les arbres.
Eric regarda autour de lui* Sous le porche de l'église, soutenu par deux forts piliers, •la porte était ouverte. Il y entra. Deux ou trois femmes de pêcheurs, après avoir trempé le bout de leurs doigts dans Toau
bénite, passèrent devant lui. Le bruit de leurs pieds sur les dalles faisait courir des murmurea sous les voûtes. Ërio fit quelques pas dans l'humble nef. Des cierges en petit nombre brûlaient dans un coin. Deux hirondelles entrées par quelque baie voletaient çà et là. Tout au fond, sous l'arc d'une chapelle, une femme était agenouillée dans l'attitude de la prière. On n'apercevait d'elle que la ligne de ses épaules inclinées et l'ondulation de sa robe dont les plis s'amon* celaient autour de ses pieds. On aurait dit une de ces statues qu'on voit sur les tom« beaux. La lumière du matin tamisée par un vieux vitrail jetait des clartés roses sur sa jupe blanche. Dans la transparente obscurité de la chapelle, elle lui fit l'effet d'un lis entouré d'ombre. Elle ne Tavait pas en** tendu et restait immobile. Un enfant qui marchait sur les pas d'Éric s'approcha d'elle, Bon bonnet à la main. Il mendiait; sa voix
100 LA CHASSE A LTDEAL.
plaintive et jeune la fît tressaillir; elle détachaTune de ses mains qu'elle avait croisées sur le dossier d'une chaise et chercha dans sa poche. Un rayon d'or éclaira subitement l'épiderme délicat de cette main souple, fine et longue. La grâce du mouvement se fondait dans la grâce de l'attitude. Quelque chose d'indéfinissable agitait le cœur d*Éric ; cet être intérieur que tout homme porte en soi et dont les sensations irrésistibles et soudaines obéissent à des lois qui échappent à l'analyse, frissonnait , saisi d'un trouble subit. Il retenait son souffle. La main blanche glissa une pièce d'or dans le bonnet de l'enfant.
— Tu diras à ta mère de prier pour un enfant plus petit que toi, murmura une voix douce.
Le petit mendiant regarda la pièce d'or, et plongeant la main au fond du bonnet de laine, il s'en emparaavec l'avidité d'un jeune
LA CHASSE A L'IDEAL. lOt
chat gui saute sur un oiseau ; un instant il la fit briller dans la lumière, puis il s'en fut en courant. L'inconnue fit le signe de la croix et se leva. Éric eut comme un éblouissèment. Il avait devant lui l'inconnue du bois de Ville-d'Avray et du lac d'Enghien. Elle s'éloigna pâle et sereine, les yeux encore mouillés de quelques larmes. Sa forme élégante traversa la zone de lumière qui fit tout à coup resplendir la blancheur de sa robe et de son front, puis elle glissa dans l'ombre des piliers et s'effaça avec le silence d'une vision*
Quand Éric sortit de la petite église, le souvenir de Guillemette était comme anéanti ; une flamme intérieure le réchauffait. Ce premier moment appartint tout entier à cette sensation heureuse qui le rajeunissait, à un âge où cependant la jeunesse n a rien perdu de sa vigueur et de son éclat. Le cimetière rempli de bourdonnements, de
rayons, de parfums sauvages, de fraîcheurs matinales, lui semblait oharmant. Il regar* dait avec un sentiment de bonheur indéfinissable tomber les gouttôs de rosée que sa marche arrachait aux longues tiges des plan* tes et des arbrisseaux. Des papillons blanos voletaient autour de lui. Oii n'apercevait pas un nuage dans ^immensité du ciel, dont la rondeur bleue se reposait d'une part sur les herbages et de lautre 6ur la mer étincelante. Il franchit le mur écroulé du cimetière et regarda dans la campagne ; quelques lam«beaux de vapeur traînaient encore à la oime des pomniiers dans les vallées. Gomme il s'avançait sur les déclivités herbues de là colline, il vit passer entre deux haies le pan d'une robe blanche, efibcée presque aussitôt par un pli de terrain. Éric s'arrôtai II Ben*-* tait battre son cœur. Cet esprit d'analyse dont toutes les ftmes subisâent aujourd'hui rinfluence se réveilla dans la sienne. D'ail^
leurs on n'est pas officier d'artillerie pour rien, et il reste toujours quelque chose des mathématiques qu'on a étudiées. Pourquoi? se dit-*il. Son émotion, qui n'avait point de cause appréciable, cette émotion, née d'une rencontre et qui était sincère, Tétonnait et le ravissait.. Il descendit la colline plus lentement, causant avec lui-même, et ne cherchant plus à revoir la robe fugitive à laquelle son rêve était suspendu. 11 était certain qu'il ne pouvait pas aimer cette inconnue; il était certain aussi qu'elle le troublait. Pourquoi donc un pareil trouble à son âge, quand la première sève du printemps est partie ? et dans quel but? qu'espérait-il ? que voulait-il? Mais d'abord les émotions ont-elles un but ? ne sont^elles pas seulement parce qu'elles sont? Si la science n'admet pas d'effet satis cause, dans l'ordre des sentiments ou des choses spirituelles, ne peut-on pas concevoir de causes sans effets? De déductions en dé-
ductions, et toujours guidé par Tanalyse, Éric arriva à cette conclusion que, de même que certains hommes ont besoin d'actîyi té et ne se plaisent que dans l'action, d'autres ont des aspirations d'un ordre plus abstrait qui les maintiennent dans les régions de l'idéal. Certaines âmes tyranniques ont l'amour de la domination absolue; leurs sœurs, au contraire, ont le culte du sacrifice et du dévouement. Dieu les a pétries ainsi. Le sabre qu'un temps il avait porté au côté, et dont réclair avait lui dans la fumée des batailles, ne l'avait pas défendu d'incliner vers les visions célestes. Dès le premier éveil de son esprit il en avait poursuivi la chimère avec une ardeur secrète, et les défaillances, les entraînements par lesquels sa jeunesse avait payé tribut à la contagion de l'exemple, étaient pour lui comme des trahisons faites à l'objet inconnu vers lequel tendait son espérance inassouvie. Venait-il de rencon-
trer cet objet? Il le croyait. Mais n'était-ce pas une folie que de céder à la voix intérieure dont il entendait les appels impérieux et doux? Un sourire passa sur ses lèvres. Ce fut comme le dernier effort d'une raillerie expirante. Il releva la tête et regardant le ciel tout rayonnant :
— Eh bien ! dit-il, pourquoi non, si elle a cette forme entrevue dans un songe qui me charme, ce regard qui m'enveloppe comme un feu, cette grâce qui m'enchante, cet inexplicable empire qui me plie aux muettes adorations, ce magnétisme qui tout d'un coup m'a fait crier : La voilà ! Pourquoi non, si mon être tout entier a été pénétré de sa puissance? De telles folies, si elles répondent à mes instincts les meilleurs^ à mes aspirations les plus hautes, ne sont-elles pas faites pour être écoutées? Elles sont bonnes et saines ; elles m'élèvent et me grandissent. Les souffrances qu'elles peuvent
m'apporter sortiront d'une source plu» pure que celle d'où sortaient naguère les plaisirs entre lesquels je me suis égaré. Advienne que pourra ! je l'ai vue, je l'ai rencontrée.
je lui appartiens I
Le son de sa propre voix le fit tressaillir ;
il parlait tout haut. Il se sentit rougir el
regarda furtivement autour de lui pour voir
si personne ne l'avait entendu. Un bœo'
enfoncé dans l'herbe tournait vers lui ses
yeux tranquilles et doux. Il ruminait a
l'ombre des pommiers dans un état de pw*
cidité profonde* battant sa robe lustrée el
ses flancs robustes du bout de sa queae-
Éric sourit, et bien sûr d'être seul :
— Tu es heureux, dit-il, je le suis encore bien plus que toi !
Comme il rentrait à Villers, il rencontra
Charles qui partait pour la pèche ; il ri"!-
«ompagna et passa une bonne partie de la
journée à moitié dans l'eau. 11 n'échangea
LA CHASSE A L'IDEAL. lOT
pas une parole avec son compagnon, et jamais il ne fut plus content. Il y avait en lui une lumière comme il y avait de la lumière partout.
— Je ne sais pas ce que tu as aujourd'hui, mais ce que je sais bien, c'est que tu es un détestable pêcheur, lui dit Charles.
Le hasard avait arrangé les rencontres d'Éric avec Tinconnuc ; il laissait au hasard le soin de les renouveler. Il était clair qu'elle habitait les environs ; traversant le pays en voyageuse, elle ne se fût pas arrêtée, et seule, dans une petite église de campagne. Un jour, demain peut-être, elle se trouverait encore sur son passage. Cette incertitude augmentait le charme du roman dans lequel il vivait en esprit. Quelquefoijs cette ironie qu'on porte en soi et qui part comme un
110 LA CHASSE A LIDEAL.
Irait à la poursuite de l'âme dans ses plus magnifiques élans lui rappelait, comme Charles l'avait fait autrefois, la fable du chien qui lâche la proie pour courir après l'ombre. Mais si l'ombre lui suffisait, que
faisait le reste ?
On allait parfois à Trouville prendre langue et passer une heure en conversation sur la plage et dans le casino. Louis Mortier s y trouvait. C'était un garçon , d'esprit. U s« piquait d'être gentilhomme par le langage et les habitudes de la vie. Depuis le jour oh Ério lui avait appliqué un coup d'épée, il s'était pris d'une vive amitié pour le capitaine d'artillerie, H Ini faisait mille files quand il le voyait. Ce fut par Louis qu'Éric apprit que le bruit de leur duel s'étant répandu, la réputation de Guillemette en avait profité. Un prince étranger, qui possédait de vastes forêts sur les confins de la Roumanie, avait été charmé de faire la connais-
LÀ CHASSE A L'IDKAL. 111
sance d'une personne dont les yeux venaient de pousser- deux hommes du monde à croiser le fer, comme autrefois lé Sarrasin Ferra* gùs et le comte d'Angers pour la belle Angélique. L'actrice n'avait donc pas lieu de regretter sa rupture avec M . Mertall . Un j our , au plus fort de ces épanchements, Éric, qui n'écoutait jamais que d'une oreille, tressaillit subitement. 11 venait d'apercevoir dans un miroir le reflet d'un visage dont les traits ne sortaient jamais de son souvenir. C'était bien le même front pâle, le même nez fin, le même menton ferme, et c'était la même bouche aux lèvres expressives et rouges comme si on eût exprimé sur leurs contours mobiles du jus de cerise, les mêmes sour^ cils droits sur des yeux profonds, ce même teint de neige dont la blan<^heur semblait colorée par un clair d'aurore, ces mêmes cheveux pareils à de l'or et ramasçés en ondes légères autour des tempes. Ce visage
souriait. Éric ne l'avait encore vu que sérieux ou couvert des ombres de la tristeœe. II se retourna vivement et aperçut l'inconnue qui causait avec un jeune homme. En un instant son cœur connut la jalousie. Louis Mortier se trouvait encore auprès de lui. Éric s'empara de son bras.
— Connaissez-vous cette personne qui parle là, dit-il, celle dont la main joue avec un éventail ?
— Madame Herbin ? Certainement.
— Ah ! elle s'appelle madame Herbin .
— Oui, Jeanne Herbin; son mari est dans les affaires : un petit homme sec, grêle, souffreteux; on croit toujours qu'il va mourir, et il ne meurt jamais; il y a des hommes comme ça qui trompent tout ce qui les entoure. Madame Herbin habite un chalet aux environs d'Houlgate : c'est une jolie personne; voulez-vous que je vous fasse faire sa connaissance ?
Éric D*eut pas même le temps de répondre ; il était déjà auprès de madame Herbin.
— M. Éric Merlall, un de mes bons amis, mon meilleur ami, puisque je lui dois le seul coup d'épée que j'aie reçu de ma vie, dit M. Louis Mortier; il sollicite Thonneur de vous être présenté.
Madame Herbin s'inclina, et levant sur Éric un regard tranquille et doux qui brillait entre ses paupières soyeuses comme une étoile au bord d'un nuage :
— Il me semble, monsieur, avoir déjà eu Tavantage de vous rencontrer : me serais-je trompée? dit-elle.
— Non, madame. Un hasard m'a fait me trouver sur votre passage, l'autre jour, dans une église, où je ne sais quoi m'avait entraîné.
— Cette église n'est qu'à quelques centaines de pas de mon habitation, répondit madame Herbin qui rougit; de pauvres
femme» qui «nt prier pour »»-» -"'• "^ leurs enfanta m'en ont enseigne le *
"''!^Tien8 ! tiens l vous allez dans les égli»e« de village, vous? murmura Louis à roreiUe
d'Éric. 1
. cela dit, il pirouetta sur ses talons
disparut. ..
-Ai-je bien entendu, monsieur? cononua madame Herbin qui jouait toujoi.^ avec son éventail; est-il vrai, cemmel»
dit M. Mortier, que vous donniez des coups d'épée à vos amis? Pourquoi donc, s'il t»»* plaît?
— Je ne sais pas, répondit Éric étourdi-
ment.
Et voyant l'étonnement qui se peign«' sur le visage de madame Herbin :
-• D-ailIeurs, reprit-il, ce n'était qu'ont piqûre d'épingle. Il en avait envie depuis longtemps.
— Voilà qui est singulier ; vous me conterez cette aventure quelque jour.
Eric frissonna. Cette idée que le nom de Guillemette pouvait être prononcé devant madame Herbin lui était insuppoHablë. Ne serait-ce pas comftie si une main sacrilège
jetait une tige de chardon sur une touffe de lis? Il donna au diable Louis Mortier et son intempérance de langage; à quel prppos, du premier coup, réveiller le souvenir de pareilles équipées? Madame Herbin, surprise du silence dans lequel venait de tomber subitement un homme qui semblait si désireux de lui être présenté, l'observait du coin de l'œil ; déjà le pli d'un sourire relevait le coin de ses lèvres. L'embarras d'Éric s'augmentait de cette observation. Un enfant vint comme un tourbillon se jeter entre les genoux de madame Herbin, qui l'embrassa, en lui essuyant le front.
llfi LA CHASSE A I/IDEAL.
— Il toussait l'autre jour, reprît-elle.
Et l'embrassant de nouveau, elle ajouta :
— Maintenant, il m'a promis de ne plus tousser.
Éric eût volontiers remercie la bouche qui parlait ainsi. Ne le mettait-elle pas de moitié dans une confidence? Ne loi ouvrait-elle pas une part d'une vie qui hier encore lui était inconnue? L'entretien prit un autre tour. Tout en causant, Éric suivait du regard les mouvements souples de la main qui caressait le front de l'enfant. Il ne lui semblait pas qu'il en eût jamais vu de plus charmante ; sa forme blanche et légère lui rappelait ces mains divines que le pinceau des maîtres italiens a trouvées pour les madones et qui s'allongent si délicatement autour de l'enfant Jésus. Madame Herbîn avait la voix sonore et douce, le geste sobre, une sorte d'élégance native, dont la grâce, quelquefois alanguie, quelquefois réveillée par
des vivacités subites, excluait toute idée de prétention et de recherche. Quand une parole l'impressionnait, soudain une flamme passait dans ses yeux, et la transparence de ses joues s'illuminait comme un albâtre sur lequel court un rayon de soleil . Éric lui en fit l'observation.
— Vous ne vous ressemblez pas toujours, lui dit-il.
— Vous vous en apercevez? répondit-elle en souriant. Je ne suis pas en harmonie, c'est vrai, mais ce n'est pas ma faute. Ma mère était Suédoise, mon père, un Français du pays basque, presque un Espagnol. Us m'ont laissé une part de leur double nature. Je suis rêveuse par instinct, je dirais presque sentimentale, si le mot n'était pas ridicule. Je ne me déplais pas non plus dans l'action la plus vive. Je puis m'oublier pendant des heures au bord de la mer, comme bercée par le vol des goélands qui agitent leurs
tl8 LA CHASSE A L'IDEAL.
longues ailes sur les vagues et pousser le lendemain un cheval au galop dans les plaines, par-dessus les haies et les fossés. Le vent qui fouette mon visage m'enivre. J*ai vu des clairs de lune et des couchera de so« leil qui m*ont fait venir des larmes daba les yeux. Je n'ai jamais su pourquoi je pleù** rais. Et l'on a pu surprendre cette tnéme femme, au réveil du jour, en parure de bal, emportée par ta ne valse au milieu des bougies expirantes. On assure que je ne suis pas dévote, et oo a raison dé le penser, et cependant, l'autre jour, je me suis mise en prière dans cette église où vous m'avez finirprise, et j'en suis revenue consolée. Je ne suis pas bien sûre même de n'avoir pas allumé un cierge dans une chapelle, et je me souviens d'avoir ri, en Italie^ quand je voyais de pauvres filles qui baisaient les pieds d'une madone de pierre ou de bois.
Elle s'arrêta, et avec un léger mouvement d'épaules :
— On est ce qu'on peut, reprit-elle, le tout est d'être sincère dans ses sentiments.
Un homme petit, maijg^re, anguleux, brun de visage, s'approcha.
— Mon ami, poursuivit-elle en s'adressant au nouveau venu et en désignant le capitaine du regard, M. ÉHc Mertall, que M. Louis Mortier vient de me présenter.
M. Herbin s'assit.
— Vous plaisez-vous dans ce pays? demanda-t*il ii Éric.
— Beaucoup, monsieur.
— Vous êtes bien heureux 1 On m'y a envoyé sous prétexte de rétablir ma santé ; j'y péris. Le repos I le repos I les médecins n'ont que ce mot-là à la bouche. Us ne comprennent pas qu'il y a des natures ainsi faites, que pour elles le seul repos dési-
rable est le travail. La fatigue leur vient de rinaction. Que faire du jour, si. Ton na pas cent occupations pour en combler les heures ?
— Et la promenade, la lecture, la conversation, le spectacle de la mer, ce n'est donc rien?
M. Herbin avança les lèvres avec une expression profonde de mépris.
— La belle affaire que tout cela ! s'écriat-il. Parlez-moi d'une usine à créer, ou d'un bon petit chemin de fer qui veut faire son entrée dans le monde !
Il s'interrompit, et, changeant de ton :
— Quelqu'un ne m'a-t-il pas dit que vous sortiez de TÉcole polytechnique? reprit-il.
— J'ai, en effet, servi dans lartillerie.
— C'est un métier où Ton emploie les forces de l'intelligence à détruire. L'avenir aura raison de ces métiers... Créez, ne dé-
truisez pas! Mais n'importe ! A défaut de l'ingénieur que je n'ai pas sous la main, peut-être pourrez-vous me donner un bon conseil.
— Je suis tout à vos ordres,
— 11 y a dans les trente arpents qui entourent le chalet où la médecine m'a exilé, un ruisseau dont la chute pourrait être utilisée ; vous m'en direz votre avis. Et si la chose vous semble praticable, j'aurai bientôt fait de construire un moulin ou une scierie sur ses bords. Partout oîi je passe, il faut qu'on travaille, aussi bien l'eau que les hommes.
— Et vous en avez déjà la preuve, dit madame Herbin, qui se leva. M. Herbin ne laisse jamais rien en jachère, ni une amitié ancienne, ni une connaissance de fraîche date. A présent qu'il vous a rencontré, la science que vous avez lui doit un tribut. Cependant, rassurez-^vous. Le ruisseau n'est v
pas bien terrible, et Too fait le tour du domaine en un quart d'heure. Nous déjeunons à dix heures et nous dînons à sept. Si tous arrivez avant le premier coup de cloche, il v a une bibliothèque dans laquelle on peut se réfugier.
— A demain ! cria M. Herbin, qui suivit sa femme.
Éric retourna à Yillers par la grève. Sa mémoire lui retraçait fidèlement tous les détails de cette rencontre et de la double conversation qui Tavait suivie. Comment se faisait-il cependant qu'il ne se rappelât pas la couleur des yeux de madame Herbin ? 11 n'en avait vu ^ue la lumière. Charles se trouva sur son chemin.
— Eurêka ! lui cria Mertall du plus lois qu*il l'aperçut.
— Depuis quand parles-tu comme Archimède? répliqua son ami.
Eric le mit au courant de Taveûture en quelques mots.
— Ah t reprit Charles, l'apparitidn du boiif de YilIe-d'Avray ! le songe dii lao d'Enghienl Et demain, n'est^-ce pas, tu passeras la journée ohez cette inconnue qu'à présent tu connais ?
Mais Éric ne Técoutait pas. Il parlait de madame Herbin comme d'une créature céleste. Elle était blanche, immaculée, sereine. Charles laissa passer le torrent. Il égratignait le sable du bout de sa canne. «
— Ah! si tu Tavais vuel... poursuivit Éric... Quand elle marche, on dirait un rêve qui passe.
— Ton rêve, ce me semble, a la taille bien cambrée, répondit Charles tranquillement.
Éric ne lui parla plus de la journée.
Il était de bonne heure le lendemain à la
Beaucelle : c'était le nom de l'habitation de madame Herbin. Il entra dans la bibliothèque dont elle lui avait parlé comme d'un lieu d'asile. C'était une grande pièce lambrissée de sapin vernis d'un ton doux et gai. Des vitraux tamisaient le jour éclatant qui entrait par les larges fenêtres. Des Dieables amples et commodes en drap roogc garnissaient les intervalles de quatre grands corps de bibliothèque, au-dessus desquels
s'épanouissaient des gerbes de fleurs renfermées dans des vases du Japon. Sur les niTurs des plats de porcelaine à dessins biens, et sur des supports habilement disposés quelques objets d'art, coupes et statuettes de bronze, d'un beau modèle. Des brochures et des journaux, des albums et des livres étaient épars sûr une longue table ovale autour de laquelle de larges fauteuils ouvraient leurs bras. L'ensemble de cette pièce révélait l'idée d'une hospitalité ai-
LA CHASSE A l/lDEAL. 125
mable et prévenante. On sentait que Valtentîon d une femme intelligente avait passé par là. Par la baie d'une fenêtre devant laquelle tremblait un rideau léger de plantes grimpantes, on apercevait la campagne. Le regard se perdait au loin dans des massifs de feuillage.
— Et il veut que les roues d'une machine grincent dans ce silence! murmura bric.
Ses yeux tombèrent tout à coup sur un buste de marbre dont les contours éclatants et délicats s'enlevaient sur un fond de drap ocarlate. Il venait de reconnaître Timage de madame Herbin reproduite par un ciseau célèbre. La blancheur du marbre convenait h la pureté de ces lignes d'un galbe ferme et fin; des boucles de cheveux tombaient sur le cou svelte; les lèvres semblaient respirer; un souffle animait la poitrine dont la forme idéale se perdait sous des draperies.
1,6 LA CHASSE A L'IVKKh.
Cette image lui apparaissait comme la di^ nité sereine de ce lieu tranquille. Une porte s'ouvrit, et madame Herbiu était auprè» de
lui avant qu'il l'eût aperçue.
- Le sculpteur a oublié que je ne «.«
qu'une simple bourgeoise, dit-elle, il m» poétisée. Encore un peu, et il faisait démo.
une Sapho ou quelque Diane de Poitiers. H faut lui pardonner.
Et comme il allait répondre, elle lui ten-
dit la main.
— Vous savez que vous nous appartenei, reprit-elle; aucun moyen de vous échapper, si ce n'est la révolte, et nous avons un garde. M. Herbin ne vous fera grâce de nen. le moulin ne lui suffit plus; au lieu d'une chute , il en rêve deux , des meules en amont, une scierie en aval. 11 a découvert de l'argile dans un fond, avec laquelle il veut faire des briques. Nous allons tout bonlc verser.
— Qaoi ! ces massifs, ces ombrages?
— Nous sauverons quelques arbres. Ils me permettront de penser à ceux qu'on va renverser. Surtout ne discutez pas. Il faut que M. Herbin respire le grand air salin et reste ici, sa santé l'exige. Hier au soir il a fait trente fois le tour de son domaine ; il a bien dîné et bien dormi. Ce matin, au petit jour, il s'est levé pour débrouiller ses plans; je crois vraiment qu*il fredonnait. Il y a une métairie qu'il veut jeter par terre pour bâtir une usine. 11 est encore dans Therbe. Et tenez 1 le voici qui rentre tout trempé de rosée.
Le petit homme sec, maigre et noir poussa la porte d'une main épergique.
— Ahl vous voilà! tant mieux! j'aime l'exactitude, dit-il, j'ai bien examiné le ruisseau. Ou je me trompe fort, ou il y a plus d'eau et plus de pente qu'il n'en faut pour faire travailler vingt paires de roues.
m LA CHASSE A L'IDEAL.
Un roissean qui n*a jamais rien fait depuis qu'il est au monde, une eau qui se promène ! nous les obligerons bien à rattraper le temps perdu.
— Je suis tout prêt, répondit M. Mertall, qui échangea un coup d'œil avec madame Herbin.
— Je suis prête aussi, ajouta madame Herbin; mais d*abord déjeunons.
M. Herbin eut toutes les peines du monde
a leur en laisser le temps ; une demi-heure
après il s'enfonçait dans le parc avec Éric
et Jeanne. Il avait les poches bourrées de
papier et de crayons. La journée s'écoula
dans un mouvement continuel ; un projet
lïaissaît d'un projet. On prit des mesures,
^ dessina des plans, on établit des devis.
^ ame Herbin soulevait en badinant des ^ojectioiiQ ^^ v.v . ^ ^ ®^^ ^^^^ combattait avec
^yons, dît-elle après une grande
discussion , me laisserez -> vous un brin d'herbe?
— Eh oui! s'écria M. Herbin en soupirant, il en faut bien pour les vaches !
De nouveau le regard d'Éric rencontra celui de Jeanne. Elle sourit.
— Bon Dieu, pensa -t- il , que de mal il se donne pour gâter son bonheur 1
Une gaieté enjouée soutenait madame Herbin dans ces promenades gui les conduisirent du sommet de la colline au creux du vallon. Éric la surprenait quelquefois cependant tournant les yeux vers des échappées de paysages oh la mer riait entre deux pans de verdure. Un voile de mélancolie passait tout à coup sur son visage, et sa marche devenait plus lente. Cette femme blonde et blanche, svellei rêveuse et sou-' riante, à côte de cet homme actif, aigu, violent, plein de chiffres et de calculs, âpre
et positif, lui faisait l'effet d'une flenr mariée à une tenaille.
Il fut décidé qu'on commenoerait par le moulin. Les fondations creusées, ou penserait à la scierie. Malgré l'aridité des conversations, la journée n'eut pas la durée d'un éclair pour Mertall; il s'apercevait seulement de la vérité de ce que lui avait dit madame Herbin. M. Herbin avait pris de ses connaissances tout ce qu'elles pouvaient donner.
-*-- Vous êtes un homme pratique, je suis content de vous, monsieur l'artilleur, lui dit-il après le dîner; vous m'économiserez les frais d'un ipgénieur«.. Surtout prenez vite vos mesures pour le chenal, le bief et ^écluse. Moi, j'embaucherai les ouvriers. J'ai sur place la pierre et la chaux. Donc à demain.
— A demain, répondit Mertall.
On voulait le reconduire eq voiture, il
demanda la permission de regagner Villers à pied. La nuit était magnifique. U en avait vu de pareilles è YiUe-d*Avi*ay. Mais que les émotions qu'il éprouvait alors ressemblaient peu à celles qui remplissaient son cœur à présent! U marchait d'un pas plus élastique, il respirait un air plus léger. Son esprit volait avec plus d'aisance vers des régions plus hautes. Une image lumineuse flottait devant lui. Il la voyait glisser dans la gaze qu'une brume transparente étendait sur les prairies, et sa forme aérienne semblait lui montrer le chemin des horizons où Tamour s'épanouit dans une pure clarté. Un élan intérieur d'une force invincible le poussait à l'y suivre.
En quelques jours, Éric était devenu Tin-^ time de la maison. M. Herbin le harcelait de questions. Il voulait que dessins^ plans^ notes et devis, tout fût prêt sur Theure. La continuité et la fréquence de leurs relations
n'avaient pas diminué madame Herbin dans Topinion du capitaine. Elle était bien telle qu'elle s'était présentée à lui; elle avait cette qualité rare qui rehausse toutes les autres, la simplicité ; mais jusque dans les occupations familières de la vie quotidienne^ elle conservait quelque chose du charme mystérieux dont il avait trois fois subi l'empire. C'était une grande dame qui tenait de la fée. Personne n'avait Te sourire plus doux, personne le regard plus fier. Elle avait des tristesses de reine déchue et des gaiet4fs d'enfant. Quand le rire la surprenait et qu'elle s'y livrait, elle était comme une source qui se fond . Oîi Ton voyait une glace immobile et froide , il n'y a plus que les flots clairs d'une eau qui s'épanche en chantant. Seulement lorsqu'elle se montrait le matin fraîche et reposée , Éric s'étonnait toujours de la pourpre de ses lèvres unie à la transparence laiteuse de son front. Avait-
elle dans le sang des fièvres qu'elle ignorait, et dans un coin voilé de son âme des tristesses infinies dont la source ne s*était point ouverte?
Ériû n'avait jamais, si ce n'est à Charles une fois, prononcé le nom de madame Uerbin, et il n'ignorait plus rien de sa vie. Fille, comme on sait, d'une Suédoise et d'un Français des provinces basques, Jeanne était de race noble par sa mère. Élevée dans un couvent aristocratique, elle avait été mariée ^ assez jeune à Joseph Herbin qui cherchait dans sa femme des alliances et des relations. Elle lui avait ouvert les portes d'un monde vers lequel le poussaient des aptitudes finan-
cières singolièrement développées. En quelques années la dot de Jeanne et la fortune de Joseph avaient fait la boule de neige. Le mari pouvait prétendre aux plus grandes situations ; la femme avait droit à tous les luxes. Elle en usait avec modération; la simplicité de ses ajustements, de sa livrée, de sa maison, en dissimulait la richesse. Rien ne sentait le parvenu en elle et autour d'elle. Madame Herbin avait l'aumône abondante et généreuse, l'esprit cultivé, une intelligence claire et servie par un goût trcssûr. Elle lisait beaucoup, et on ne le savait qu'en pénétrant dans sa plus étroite intimité. Elle était excellente musicienne, mais s*en défendait comme d'un ridicule: il fallait des hasards pour la trahir. Par contre, elle remplissait exactement tous les devoirs d'une bonne ménagère et n'en laissait à personne les soins minutieux. Ses livres de compte eussent pu faire croire qu'elle était issue
d'nne famille de marchands hollandais; sa toilette, qu'elle sortait de la meilleure maison du faubourg Saint-Germain . Elle laissait sa porte ouverte quand elle réglait avec ses fournisseurs, et la fermait volontiers quand elle s'asseyait devant son piano. Sa coAversation était solide et variée, avec des heures de nonchalance et d'abandon, des élans de jeunesse et d'enthousiasme. Elle en riait après coup. Ceux qui la connaissaient le mieux assuraient qu'elle avait un fonds d'orgueil implacable. Si madame Herbin a dressé un autel dans un repli caché de son cœur, disaient-ils, ob peut être certain que la divinité qu'elle y encense, c'est elle-même.
Éric n'aurait pas pu dire qu'on se trompait beaucoup. Il ne trouvait pas d'ailleurs qu'elle eût tort d'avoir cette opinion d'ellemême; madame Herbin ne faisait que se rendre justice.
Un enfant, on s'en souvient, était né du
mariage de Jeanne avec Joseph Herbin.
£'était moins un trait d'union qu'un héritier. Joseph pensait à en faire un millionnaire, Jeanne songeait à le faire vivre. C'était le grand souci 4 peut-être le seul de sa vie. 11 grandissait mal, coînme une plante frileuse à laquelle manque le soleil. Quand il frissonnait soUs les atteintes d'une bise âpre, elle jetait quelquefois sur son mari des regards aigus oîi brillait le reflet d'une oolère intérieure. Par ses inquiétudes et ses soins cette personne altière devenait louchante. Quand quelque chose la tounnenteit; elle ne s'ouvrait pas, mais elle n'était pas fâchée qu'on la devinât. Les deux époux « avaient jamais pris la peine de s'expliquer Tiin l'autre, partant de se oomprén-
^^' L'un, Joseph, ne croyait t>bs naïre-
roent que ce fût nécessaire ; l'autre, par dé-
^^^, et par rancune peut-être aussi d'être
peu appréciée, ne cherchait pas à fondre
cette indifférence. En somme, M. Herbin eût été fort surpris si quelgu*un l'avait assuré que son ménage pouvait âtre plus heu* reux.
On ne voyait presque plus Éric à Trou-** ville et à Yillers. Il évitait môme son ami Charles^ qui ne pouvait s'empêcher de sou* rire quand il Taperoevait. Au plus fort de cette existence qui s'écoulbit entre un moulin et un chalet, le capitaine d'artillerie, transformé par le caprice d'un financier en ingénieur, reçut un billet ainsi conçu :
« J'ai ouï dire, que vous n'étieis pas mort. Venez m*en apporter la preuve au plus vite. Si cependant votre ombre seule errait d'Houlgàte à Yillers, je l'invite positivement h déjeufaer pour dimanche prochain^ ayant toujours eu cette envie folle de savoir comment on est fait quand on n'est plus de ce monde.
« Exposeriez-vous à l'ennui d'attendre une pauvre vieille fename qui n*aura bientôt plus le temps d'embrasser ses amis?
Non, n'est-ce pas? De plus, vous ne voudriez pas me faire gronder par votre excellente mère, à qui j'ai promis de vous voir. Donc, à dimanche, et si le déjeuner n est pas bon, ce ne sera pas noia faute. Je rachète tous mes défauts par ma gourmandise. •
« Agathb d'ESTISSAC. j»
Éric se mit à rire :
— Vieille! murmura-t-il; la fine mouche! Centenaire r»ll^ -. - j i
» <5*'e ne parviendra pas a
1 être I *^ *^
« "^r^T"""^ -uivant. la messe dUe, É« se présenta chez 1» ».
pait une jolie ^ - baronne, qni occu-
ville. '«axson sur la côte de Trou-
«na coquetterie, dit-elle en Im
faisant admirer de oette hauteur la ville au bord de la Toucques, et plus au loin les largues sinuosités du rivage; j'ai voulu faire croire que mes jambes pouvaient encore me porter jusque-là.
Madame d'Estissac lui prit le bras et Tentraîna du côté d'une salle de verdure où la table était dressée : »
— Je suis trop gourmande, reprit-elle, pour ne pas profiter de l'appétit que le bon Dieu vient de m'envoyer. Je l'ai bien gagné d'ailleurs, en me rendant à l'église pour prier pour votre salut.
— On n'a jamais vu de femme plus extraordinaire que vous, répondit Éric, vous parlez toujours comme si vous aviez l'âge d'Hécube, et vous avez le pied leste et la parole vive d'une fillette égayée par le mois de mai.
— Voyez-vous ça 1 s'écria la baronne qui déplia sa serviette d'un air mutin ; vos com-
pliments n'y pourront rien> mon bel ami, et nous allons, s'il vous plaît, commencer les hostilités sur-le-champ. Voulez-vous vous marier ?
— Moi?
— Apparemment. C'est 'à vous que je parle et n'ai point commission de marier k Grand-Mogol . .
— Et c'est ma mère gui vous a chargée de m'en faii'e la proposition?
— Vous êtes doué d'une rare perspicacité, mon capitaine; je ne fais donc aucune difficulté de vous dire que vous avez deviné. Oui, madame Mertall, et c'est entre nous une personne à laquelle bon nombre de femmes devraient avoir l'esprit de ressembler, m'a prise pour ambassadrice, à cause de l'expérience qu'elle me suppose, et j*u8e de mon droit. Donc, encore une fois, vous plait-il de vous marier? Ouvrezmoi votre cœur, et si vous avez la moindre
LA CHASjSË A I/IDÉAL. 1)3
envie de faire souche de petits Afertâll, parlez sans crainte, j*ai cipq ou six partis ù vous proposer,
— h n'en veux pas.
— Vous avez torti J'ai là — et du doigt, par-dessus son épaule, madame d'Estissac montrait la ville assise sur la plage ^- deux jeunes filles qui jouent du piano comme un professeur du Conservatoire, et trois encore qui sont en avance de six semaines sur les modes les plus nouvelles. Des anges! De plus, une veuve dont la douce mélancolie ne demande qu'à être consolée*
— Et qu'en feraîs-je?
— Votre femme, ni plus ni moins, Éric secoua la tête.
— Parlons sérieusement, mon ami, reprit la baronne en changeant de ton;. Je vois clair dans votre vie* Ne rougissez pas ; je n'irai pas plus loin dans mon indiscrétion que ce que vous voudrez, et je ne sup-
poserai rien de plus que ce que je vois. Vous me faites l'effet d*un chasseur qui chercherait dans les bois des environs de Paris Toiseau bleu dont il est question dans les contes de fée. 11 n'y a pas d'oisean bleu. De plus, il n'est pas plus malaisé de faire son bonheur dans le mariage que dans les chemins de traverse. J'y ai réussi. moi qui ne suis pas un aigle. Madame Mertall qui vous adore, et moi qui vous aime, nous nous sommes rencontrées dans la même pensée. Or, vous conviendrez que nous ne sommes pas plus sottes que d'autre» qui passent pour avoir du bon sens et de l'esprit» Laissez-vous guider par notre tendresse.
— Mais encore faut-il aimer pour se mailler !
La baronne sourit, et haussant les épaules
d'un air gai :
«^ Nous sommes seuls ; bien bas, entre
nous, croyez-vous que cela soît bien nécessaire ?
Éric fît un signe de tête affirmatif .
— Indispensable, reprit-il.
— Mon Dieu! que vous $tes jeune! Je puis bien vous le dire en confidence ; le baron et moi, nous n'étions pas follement épris l'un de l'autre quand on nous a mariés. A mon premier enfant, je Taî adoré de tout mon cœur. C'était déjà la moitié du chemin. Le reste est venu de soi. Que voulez-vous que fasse un homme qu*on aime?
il aime aussi. D'ailleurs on n'a pas toujours vingt-cinq ans, et, un jour vient oh l'on s'aperçoit que la vie n'est point faite pour rimer des sonnets.
Éric regardait par la fenêtre la mer qui montait et répandait sur le sable de grandes franges d'écume qui brillaient comme de l'argent.
— Vous ne m'écoutez pas, continua ma-
dame d'Estissaq. Plus tard vous me revieodrez avec quelques illusions de moins et quelques rides de plus, et il me faudra che^ cher une jeune fille moins jeune ou quelque veuve moins complaisante. Vous ne voulei pas de mes carpes et de mes anguilles, vous prendrez un escargot. Quelle rage ont donc les hommes de ne pas appliquer tous leurs soins à trouver pour eux quelque honnête personne dont ils pourraient cultiver le cœur et développer l'intelligence à leur profit ! Cette maraude dans laquelle les plus spirituels aussi bien que les imbéciles gaspillent leur jeunesse a donc des charmes ii^ ^'^islibles? Je ne puis pas le oroire cepend^nt, puisque, la préface du Uvre achevée,
se marie. Pourquoi donc ne pas commencer par la fin?
7" ^ ^^^ *^'^ certainement raison, chère
^ ame, répondit enfin Éric, et il se peut
J""»^ je regrette de n'avoir pas suivi
VOS conseils; mais chacun a sa nature. La mienne est de chercher mes jouissances les plus hautes, mes satisfactions les plus pures dans les choses impraticables et chimériques. Ces sentiers détournés dont vous parliez tout à l'heure, je les connais, je les ai parcourus, je n'y veux plus passer, et mon seul regret, j'allais presque dire mon seul remords , est d'y avoir cherché des plaisirs grossiers que je maudis. Quelque chose de soi y reste, par quoi l'âme est amoindrie. J'aspire à de meilleures félicités, et jamais je ne m'accoutumerai à cette pensée de confier ma vie à une femme dont la présence ne jettera pas dans mon cœur le trouble et l'ivresse, et cela seulement parce que tout le monde se marie. Je veux que le contact de sa main précipite le sang dans mes veines, qu'à sa vue mon cœur tressaille, que je respire autour d'elle une atmosphère à la fois embrasée et rafraîchissante, qu'elle
soit mon but et mon espérance, et que. même en ne l'obtenant pas, aucune autre ne me semble désirable. Soldat, j*avais rambition d'offrir ma vie pour ce glorieux symbole qu'on appelle un drapeau; la morl trouvée sur un champ de bataille m*eût semblé une récompense. Prêtre, j'irais dans les contrées lointaines confesser mon Dieu et l'attente du martyre serait l'aiguillon qui me pousserait au combat. Marin, c'est vers les mers orageuses des pôles, au travers des g'iaces inconnues, que je conduirais mon navire, heureux de disparaître dans la nuit d'une tempête si j'avais enrichi la science d'une notion nouvelle et conquis pour h' domaine de l'homme une frontière qu'il n'eût pas encore découverte. Ainsi fait, j'obéis à une voix intérieure. Je reviendrai peut-être du voyage que j'entreprends saignant et brisé, mais quelque chose de meil* leur sera en moi. Et qu'importe le restes!
cela me suffit! A un point de vue idéal, la destinée de l'homme, sa mission, n'est-elle pas de s'améliorer 7 Laissez-moi donc suivre ma voie, si l'être moral auquel tout doit être sacrifié y trouve sa récompense par l'épuration .
Une nuance d'attendrissement parut sur le visage aimable et sérieux de madame d'Estissac.
— Vous m'avez émue, toute vieille que je suis, dit*elle ; il serait à souhaiter qu'un grand nombre des créatures faites à l'image de Dieu vous ressemblassent; on verrait moins de ces vilaines choses qui attristent le regard ; mais vous me faites trembler : mettre un pareil enjeu, toute la vie, sur cet objet fragile qu'on appelle le cœur d'une femme, c'est terrible ! Une femme qu'on n'a pas surtout !
Elle soupira; puis en souriant :
— '- S'il m'était permis de parler le langage
150 LA CHASSE A LTDEAL.
de la philosophie, ajouta-t-elle, je vous dirais que vous êtes à la recherche de l'absolu ; d'autres ont entrepris ce voyage qui n'en sont pas revenus. Je regrette de vons voir partir, pour vous d*abord, puis pour une petite personne qui est un peu de ma famille et dont je voulais mettre la main blanche dans votre main. Elle aurait apporté dans votre maison la paix, la douceur, la certitude d'un long et honnête repos. Adieu paniers, les vendanges sont faites I
— Ne m'en veuillez pas, mais peusexvous que ma mère serait bien ravie de savoir que j'ai accepté un bonheur qui ne me rendrait pas heureux?
— PJacée sur ce terrain, la question est jugée. Soyez donc malheureux à votre gré, puisqu'il n'y a que cela qui puisse vous rendre content.
Restée seule, la baronne jeta les yeux sur
LA CHASSE A L'IDEAL. ISl
le chemin que suivait Éric au penchant de la colline.
— A vingt ans j'aurais raffolé de ce garçon-là, murmura-t-elle.
Puis, l'accompagnant du regard :
— Et pourtant qui sait? reprit-elle. Cependant les constructions du moulin
sortaient du soL De nouveaux plans trom- ^ paient Timpatience de M. Herbin, il avait l'attente moins fiévreuse.
Pour la première fois le repos de la campagne lui faisait du bien. Mais quel repos! Il fatiguait les charpentiers et les tailleurs de pierre qui n'arrivaient jamais qu'après lui sur le chantier. Au plus fort des travaux, vers la fin de la saison, quelques personnes rejoignirent madame Herbin dans sa résidence de la Beaucelle. On faisait parfois de grandes promenades dans les environs.
M. Herbin n'en était jamais. Un soir, madame Herbin, le capitaine et cinq ou six
personnes prirent le chemin des falaises dont le vaste plateau s'étend d'Honlgate à Beuzeval. La compagnie s*étai4 séparée en plusieurs groupes. Jeanne marchait en arrière avec Éric. Le soleil venait de se coucher dans cette pompe et cet éclat dont la magnificence ne lasse jamais le regard. Le ciel était pourpre, la mer pourpre ; tout en haut des nuages couleur d'or, tout au loin ides vagues couleur de feu. L'ombre descendait dans la campagne, les futaies rangées autour des fermes devenaient noires ; bientôt l'incendie qui flottait à la surface de l'Océan s'éteignit, et il n'en resta plus qu'une clarté fauve dont les reflets, semblables à des toiles que l'on enroule, s'effaçaient lentement des profondeurs assombries du firmament.
Les formes colossales des bœufs errant sur les hauteurs s'estompaient confusément dans cette vague obscurité. Quelques étoiles
piquaient Thorizon du côté de l'orient.
On entendait des voix dans l'espace sans voir personne. Des frissons de feuillage se mêlaient aux plaintes de la marée. De longs mugissements en coupaient l'harmonie incertaine. Éric et Jeanne marchaient Tun près de l'autre, remplis de cette émotion gui naît de rétendue et de la solitude. Ils promenaient leurs regards dans l'immensité. Un instant elle lui montra une flamme gui s'allumait à rhorizon; comme il ramenait les yeux du côté de Jeanne, il vit une forme qui disparaissait ù ses pieds comme si elle eût été engloutie dans le vide. Il poussa un grand cri. Plus rien. Il fit un bocd et se trouva à côté de madame Herbin gui venait de tomber dans un creux rempli d'herbe ; il la prit dans ses bras et la porta sur le talus.
— Dieu bon ! est-ce bien vous ! s'écriat-il.
Elle se dégagea de ses bras.
— Mais qu'avez-vous? dît-elle, vous voilà comme un cadavre !
— Et j'aurais été comme un cadavre, en effet, si je ne vous avais plus trouvée !
Il lui prit les mains, et la regardant :
— Mon cœur tremble, reprît-il, je ne croyais pas qu'on pût souffrir de telles angoisses en un instant.
Une rougeur subite passa comme une flamme sur le front pâle de madame Herbin; puis, se remettant :
— Ainsi vous m'aimez, c'est vrai? ditelle.
— Oui, ne le saviez-vous pas ?
— Je m'en doutais, mais que sait-on jamais de ces choses-là, et puis il n'est pas dans mes habitudes de me mettre en garde contre des chimères qu'un hasard dissipe ! Vous venez de me faire croire que c'était sérieux. Il faut donc que nous causions sérieusement.
Elle passa le bras doucement sous celui d'Éric.
— J*ai pu croire un temps, reprît-elle, que c'était la curiosité, le désœuvrement.
— Oh ! fit Éric d'un air de reproche.
— La sympathie même, si vous voulez.
Je n'y prenais pas garde. Dans les commencements, je vous ai dit avec franchise quels soins m'occupaient et me préoccupaient. Mon enfant va mieux. Je puis regarder plus attentivement autour de moi. Vous m'avez fait voir quels sentiments j'ai fait naître à mon insu. . . Qu'espérez-vous ?
— Rien ; je vous aime, et c'est tout. Madame Herbin jetaun regard sur la mer
qui grondait au bas de la falaise.
— On voit monter et descendre la marée, poursuivit-elle, on peut voir monter et descendre l'amour. Aujourd'hui, tout au sacrifice, demain tout à l'égoïsme... Je ne crois pas beaucoup à ces grands senti*
ments gui embrassent l'éternité du premier vol.
— Qu*ai-je dit? qu'ai-je fait qui vous donne le droit de. suspecter ma sincérité? Je n'ai pas parlé. J'ai marché dans votre ombre; j'ai savouré des bonheurs que votre présence faisait naître. M'en punirez- vous parce qu'un cri vous a livré le secret de mon cœur? Si un jour je mérite votre colère, éloignez-vous de moi, disparaissez. Mais jusqu'alors, que vous fait d'être aimée, si cet amour n'a pas d'autre langage que le silence et le dévouement?
Madame Herbin s'appuya plus doucement sur le bras d'Éric.
— Oui, reprit-elle, vous avez l'accent d'un cœur loyal ; je lis la sincérité dans vos yeux. Mais je ne vous ai pas tout dit, bien que je ne sache personne envers qui j'aie été plus naturellement portée à m'ouvrir. Vous attirez ma confiance, vous la comman-
dez en quelque sorte. Est-ce VeSel d'un magnétisme dont je subis Tempire, ou le résultat d'un instinct plus clairvoyant que la prudence? Je ne sais : toujours est-il que j'éprouve une douceur singulière à me présenter à vous telle que je suis. Je ne vous connais guère que depuis un petit nombre de jours, et si je vous perdais, je souffrirais de votre absence. Vous voyez que je ne vous dissimule rien.
— Vous me disiez tout à l'heure : Qu'espérez-vous? Mon ambition n'allait pas jusque-là.
— C'est qu'à présent c'est l'aurore, et on ne demande à l'aurore que les larmes de la rosée et les fraîcheurs du matin... Savezvous bien ce que je suis et ce qu'il y a sous ce silence et cette froide tranquillité qui me donnent parfois des apparences de statue? Il ya plus que de l'indifférence et du dédain, il y a une blessure, c'est-à-dire un souvenir.
Éric tressaillit.
— Oui, une blessure, poursuivit Jeanne avec force. Elle ne saigne plus, mais la trace en est restée, et une cicatrice dans le cœur d'une femme, c'est trop. Un jour, j'ai aimé, — il y a bien des années de cela, — peut-être ai-je cru aimer, et cependant mon cœur précipite ses battements lorsqu'un hasard me rappelle ces temps lointains où je vivais de la vie d'un autre. Je suis une nature aigrie ; ma baoteur vient de ma rancune. Prenez garde que je ne vous fasse porter le poids de mon erreur. Ma loyauté doit aller jusqu'à vous en avertir. M. de Saulle était pauvre. Il m'avait rencontrée aux bains de mer, deux ans de suite. La seconde année, ce ne fut pas un hasard qui le rapprocha de moi. Il avait une distinction, une ardeur de jeunesse, un mouvement d'esprit qui occupaient ma pensée pendant
les loDgaes promenades que nous faisions dans la campagne. Quoique alors je fusse presque une héritière et très-peu disposée par caractère, à rencontre des héroïnes de roman, k faire fi des avantages de la richesse, j'étais résolue à Tépouser. Il le savait. Il y avait entre nous des obstacles que Ton ne pouvait renverser que par la constance et la sincérité des efforts ; mais je me regardais comme enchaînée, et j'acceptais avec joie la perspective des luttes que j'aurais à soutenir. Il devait y Reconnaître une preuve de ma loyauté. La sai-
son des pluies me ramena à Paris. Il y avait un mois que je n'avais vu M. de Saulle. Un soir, mon père et moi, nous passions sur le boulevard. La soirée était tiède. Un homme sortit d'une porte étroite qui menait aux cabinets d'un restaurant. Une femme était à son bras ; il fumait et riait. Un nuage passa devant mes yeux.
— Qu'as-tu ? me dit mon père qui me sentit chanceler. — Ce n'est rien, répliqnaî-je. M. de SauUe venait d'ouvrir la portière d'un coupé; la femme qui l'accompagnait y sauta ; je vois encore le mouvement de ses deux mains ramenant les jupes autonr de ses genoux. — Au théâtre de la Porle- Saint-Martin ! cria la voix de M. de SauUe, et il s'assit à côté d'elle. Un instant, je vis leurs deux têtes penchées Tune vere l'autre par Técbancrure de la glace qu'il venait d'abattre, puis tout disparut. Il n'y avait plus de mon rêve que deux lanternes fuyant sur la chaussée. Un mois après, j'étais la femme de M. Joseph Herbin. Depuis lors, j'ai revu M. de SauUe; sa présence ne m'a pas émue; mais si j'ai pu l'oublier, je n'ai pas oublié sa trahison. Vous plaît-il encore de m'aimer?
Un bout de la mante dont madame He^ bin avait enveloppé sa tête et ses épau-
LA CHASSE A L'IDEAL. t6l
les, chassée par le vent, effleura les lèvres d*Éric. 11 en caressa les franges d'un baiser.
— Je vous offre ma vie, dit-îl.
A quelque temps de là, un soir, on apprit à la Beaucelle qu'un incendie avait dévoré une chaumière dans laquelle vivait une famille de pauvres gens, du côté de Dives. Les étables, les provisions, les instruments, les hardes, tout avait péri. Cinq ou six personnes manquaient de tout, et parmi elles des enfants presque nus. L'hiver allait venir. On se récria au récit de tant de misères. Madame Herbin se leva, et vidant sa bourse dans un petit sac de soie qui lui servait à serrer ses bobines et ses broderies.
elle fit le tour du salon. La compagnie était nombreuse. Un peu par attendrissement, un peu aussi par vanité, chacun l'imita. Le sac devenait lourd sous le poids des offrandes. Bientôt ce fut au tour d*Éric. Il plongea ses mains dans ses poches, les gratta et les re* tourna. Rien. Pris au dépourvu, il tira de son doigt un assez beau camée qu'il portait quelquefois, et le jeta dans le sac que lui présentait Jeanne. .
Le lendemain, de bonne heure, il arriva chez madame Herbin. Elle était dans la bibliothèque, d'oii sortait un chant large et puissant. Éric reconnut les premières phrases d'une des plus fameuses symphonies de Hœndel. il s'arrêta sur le seuil.
— Pas d'indiscrétion, dit une voix douce ; j'ai reconnu votre pas.
Le chant se tut. Éric entra.
— Je ne sais si je dois être heureux ou mécontent, dit-il.
— Donnez-moi la main toujours, et dites-moi ee qui vous amène de si grand matin. Il n*y a guère que deux heures que M. Herbin est levé.
— Je viens délivrer une prisonnière sur laquelle vous avez tiré hier un cordon de soie.
— Ne s'agit-il pas d'une bague?
— Justement, une sardoine, sur laquelle h\ burin d'un artiste grec a taillé la tète couronnée de Sérapis. Je l'ai rapportée d'un voyage qui m'a fait voir Athènes. Faute d'argent, j'ai précipité Sérapis dans le sac aux aumônes. J'apporte sa rançon.
Tout en parlant, Éric posait sur le coin d'un meuble un billet de banque plié eu quatre.
— J'ai trop appris à compter, dans le voisinage de M. Herbin, pour ne pas reconnaître un billet de mille francs. Vous tenez donc beaucoup h cette bague ? dit Jeanne.
— Beaucoup.
— Tant mieux.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle m appartient depuis hier. J'avais bien cru la reconnaître, et déjà je l'avais remboursée aux pauvres.
— Déjà I
— Mais comme il ne me plaît pas d'acheter un objet auquel vous attachez un certain prix, je garde larançon et j'accepte la bagne.
Le visage d'Éric s'illumina d'un éclair de joie.
— Dieu! fit-il.
— Pourquoi cette surprise ? reprit madame Herbin; est-ce donc la première chose que j'accepte de vous?
Et comme il ouvrait la bouche pour répondre :
— Ne parlez pas, continua-t-elle, vous ne pourriez rien dire qui eût la force et l'expression de votre silence.
Elle venait de jeter une mante sur ses épaules.
— Comme vous avez été de moitié dans la pensée, ajouta-t-elle, il est juste que vous soyez de moitié dans la récompense.
Madame .Herbin sortit en faisant signe à Éric de la suivre. Un sentier s'ouvrait devant elle, qui d'Houlgate, à travers les herbages, conduisait à Beuzeval. Le paysage avait cette grâce et cette douceur que le voisinage de Tautomne répand dans la campagne. On ne voyait la mer qu'au travers d'un rideau de ga^e dont le soleil dissipait lentement les ondes transparentes. Le moindre souffle faisait trembler le feuillage plus clair des arbres. On entendait dans les haies les petits cris des rouges-gorges qui sautillaient de branche en branche. Des senteurs fraîches montaient des champs; déjà le souffle des bœufs s'échappait en buée autour de leur mufle. Éric et Jeanne mar-
16S LA CHASSB A L'IDEAL.
chaient lentement sur le chemin tapissé d'herbes. Ils savouraient le charme pénétrant de cette nature qui semblait se reposer des violences de Tête et des chaleurs qu'elle avait subies dans la limpidité d'une clarté tamisée par le ciel pâle. Comme ils passaient au pied d'une colline, ils aper^ curent à son sommet, entre deux bouquets de doyers, une humble église dont les contre*forts ébréchés s'enfonçaient dans leî^ plantes herbues d'un cimetière. Madame Herbin la montra du doigt à son compagnon.
— La reconnaissez-vous? dit*elle.
Et presque aussitôt :
— Voilà deux mois que je n'ai pas pleuré, reprit-elle ; j'y retournerai.
Quand ils furent tout auprès de Beuzevai. ils cherchèrent dans la vallée la maison où Tincendie avait promené ses ravages; ils n'eurent point de peine à en découvrir remplacement. Un grand nombre de personnes
allaient et venaient autour dune masure dont les murs en ruine s'écroulaient entre des arbres noircis. Sur une poutre renversée au travers d'un jardin tout effondré, on voyait assis un groupe de femmes et d'enfants qui pleuraient. Des ustensiles de ménage, des outils, des vases brisés, des jougs, des lambeaux de vêtements, des bouts de corde, mille débris étaient épars sur le gazon; des mains découragées s'occupaient à les rassembler. Des poules effarées caquetaient parmi ces décombres, et des pigeons voletaient au hasard entre les pommiers, inquiets de ne plus trouver l'asile accoutumé. Quelques fermières arrivaient portant des bardes et des provisions. On entendait leurs rudes voix qui déjà prodiguaient des consolations à la famille dépouillée. Le bon Dieu, qui avait permis le mal, saurait bien le réparer, disaient-elles; les voisins viendraient en aide à ceux qui avaient tout
perdu. En somme personne n'était mort, et c'était là le principal : la terre restait toujours; on rebâtirait la maison, Tétable, le bûcher, tout enfin. Au bout de quelques mois il n'y paraîtrait plus. En attendant, oo prendrait les enfants dans le village, qui 1^ fille, qui le garçon, et on en aurait grand soin. La mère écoutait, remerciait tout le monde, serrait ses enfants dans ses bras, les embrassait et pleurait.
— Ah ! disait-elle, mon homme avait mis vingt ans à amasser tout cela !
Le père restait morne, les bras croisés, dans un coin.
Madame Herbin s'était glissée au milieu des groupes qui causaient de l'accident de la veille. Elle avait les yeux humides et son visage rayonnait. Oji ne l'avait point aperçue d'abord ; une paysanne qui la découvrit la première et qui la reconnut fit signe aux autres, et toutes s'écartèrent. Son nom cou-
rut de bouche en bouche. La mère, qui sanglotait toujours, ne remarquait rien. Madame Herbin attira auprès d'elle, doucement, le plus jeune des enfants, et posa dans sa main ronge la bourse qui contenait Tor et Taisent glanés chez elle.
— Va maintenant, ajouta-t-elle en le dirigeant vers sa mère.
L*enfant, qui avait peine à tenir la bourse entre ses mains maladroites, fit quelques pas en trébuchant et la jeta lourdement dans le giron de la pauvre femme. La bourse s'ouvrit, et tout Tor qu'elle contenait se répandit entre ses genoux. Elle joiguit les mains, et tout son corps se mit à trembler. Puis, tout à coup, relevant les pans de sa jupe de laine :
— Pierre! cria-t-elle.
L'homme qu'elle appelait accourut, réveillé par ce cri. Elle se jeta dans«ses bras d*un seul bond.
— Tiens, regarde, dit-elle; les petits auront du pain, des habits, des souliers... toi, tu auras ta maison!
La voix lui manqua. Les enfants, qui ne comprenaient rien à ce qui venait de se passer, s'accrochaient à sa robe. Le plus jeune jouait avec quelques pièces d*or tombées dans rherbe.
Madame Herbin, qui restait debout non loin de la pauvre femme, ne retenait plus ses larmes. Elle en avait le visage tout inondé.
— Dieu I c'est vous ! dît alors la mère qui Taperçut.
Elle allait se jeter sur ses mains, lorsque, se ravisant :
— Mais embrassez-la donc ! reprit-elle en poussant le groupe effarouché des enfants vers Jeanne. Ne voyez-vous pas que c'est elle qui nous sauve?
Tout le monde se rapprocha; on parlait.
LA CHASSK A L'IDEAL. 173
on pleurait, on s'embrassait. L*aIIégresse était partout.
— Vous voyez bien qu'il y a un bon Dieu ! dit une vieille femme qui venait d'apporter une grande marmite remplie de soupe fumante.
Madame Herbin eut quelque peine à s'esquiver. On voulait la porter en» triomphe jusque chez M. le maire. Elle s'en défendit en jurant que si on était bien décidé à faire cet honneur à ceux qui le méritaient, on devait le réserver aux hôtes de la Beaucelle ; elle n'était que leur messagère.
Restée seule enfin avec Éric, elle reprit le chemin d'Houlgate,
— Comprenez-vous à présent pourquoi je n'ai pas pour la richesse ce mépris qu'il est de mode d'afficher en belles paroles? dit-elle. Si c'est un peu pour le confortable et Pagrément qu'elle met dans la vie, c'est aussi beaucoup pour le bien qu'elle permet
de faire. On peut être positive dans les choses positives, et conserver dans un coin de son cœur le goût et le sentiment des choses élevées.
— Pourquoi me dites-vons cela? répondit Mertall.
— Parce qu'il m'a semblé, et je ne «rois pas m 'être trompée, que vous étiez étonné, au commencement de nos relations, du prii que j'attachais franchement au vulgaire bien-être de tous les jours. N'est-ce pas vrai?
— C'est vrai. Ce que je devinais de vous me faisait supposer que votre cœur, aussi bien que votre intelligence, devait avoir des aspirations plus hautes. Ce que je sais de votre science, je devrais dire de votre inspiration musicale, me prouve que j'avais bien vu du côté de l'esprit; ce que vous venez de faire m'est un témoignage que vous n'êtes pas moins bien partagée de l'autre.
— N'exagérons rien, mon ami; je tiens
à ce que vous ayez de moi une idée juste. Je suis ainsi faite que je serais aussi froissée si on me prêtait une qualité que je n*ai pas que si l'on méconnaissait une qualité que jai. 11 faut m'aimer telle que je suis, avec mes défauts et mes avantages. C'est mon orgueil de croire que les uns l'emportent sur les autres. On me blesserait si on aimait en moi un rêve, une illusion, une chimère, un être de fantaisie, quelqu'un enfin qui ue fût pas moi. Je ne suis pas une fée, certes, ni un ange, ni une divinité. Je suis Jeanne, et c'est assez.
— Eh bien, Jeanne, je vous aime de toute mon âme et je vous aimerai toujours.
— C'est bien ainsi que je l'entends, répondit-elle d'un air de fierté douce.
A cette heure de sa vie, Éric éprouvait cette sensation heureuse que connaissent les voyageurs à l'aurore d'une première étape. Le matin rit dans un ciel clair, le
LA CHASSE A LIDÊAL.
Pt rnrieuse lui communique un ^ ^.^ .^^
et curieuse lui eu— - Vhori«>*
.cité; la pluie n a pas en-e-^^^
ne remplissent pas l P ^^^^ ^^^,
saules et mornes, le senu
««♦ la lumière est gaie, ' paysage charmant, la lum
bre tiède. La campagne ««^^ P^^'"' ' ^^ ^ temeuts derrière lesquels s'ouvren^aespe^^
peclives dont les promesses marche rebondissante et joyeuse. ^ que la fatigue ne doive Jamais venir.
Uu matin, à déjeuner, M.Herbm,J^^ pouvait jamais rester en place, P'^P*'*^^ .^ femme de partir pour Caen, où il avai e^^ de voir une usine. Uu bateau les pren ^^ à Trouville, et la traversée se ferait en ?" ques heures.
— Vous viendrez aussi, dit-il a t" • Quand ils arrivèrent à Trouville, la "^^ était basse ; il fallait descendre dans n"'
barque légère pour gagner le bateau qui chauffait en rade. M. Herbin prit Tenfant dans ses bras ; mais, au moment de poser le pied sur les marches visqueuses et glissantes d'un escalier battu par le flot à marée pleine, il chancela. Jeanne retint un cri, et enlevant de ses 'mains Tenfant qui regardait Teau d'un air inquiet :
— Non pas vous; Éric! dit-elle.
Éric ne quitta ce doux fardeau que lorsque la petite barque eut abordé le bateau à vapeur. Encore pâle, Jeanne s'assit auprès de lui , tandis que M. Herbin questionnait le capitaine sur la navigation de l'Orne.
— Ah ! dit^elle alors en prenant l'enfant sur ses genoux, ne dites jamais que je ne vous aime pas!... je vous ai confié ce que j'ai de plus précieux.
Un mois après, ils étaient rentrés l'un et l'autre dans le mouvement et la fièvre de Paris. Madame Herbin habitait en plein tu-
multe, à l'angle de la rue Neuve-des-Mathurins et du boulevard Malesherbes, un hôtel que la pioche des démolisseurs avait épar- "' gné. Elle y recevait beaucoup de monde. On y dansait même à jour fixe. Un grand luxe y régnait, aménagé par un grand ordre. La porte de l'hôtel était presque toujours ouverte. Avec le goût des affaires, M. Herbin avait horreur de la solitude. 11 lui fallait le courant des entretiens et des discussion:: après le couraut des spéculations. Dans (^tte vie, qui eût abattu un géant, il frétillait comme une truite dans une eau écumante et froide. Sa faiblesse déconcertait toutes les maladies; le médecin qui le soignait assurait en riant qu'il avait tué sous lui un anévrisme et deux gastrites.
— Il passera subitement comme la flamme d'une bougie sur laquelle on souffle, ajoutait-il.
En attendant, la bougie brûlait toujours.
M. Herbin avait, on le sait, ce don particulier de tirer un profit de toutes les personnes qui l'approchaient ou qui approchaient sa femme. Â Tune, il demandait un mémoire, à l'autre un renseignement; comme le mineur qui sonde la terre pour découvrir le filon d'oîi la fortune peut jaillir, il avait bientôt fait d'interroger toutes les cases d'un cerveau, et il en absorbait la substance. Il ne comptait que des tributaires parmi ses amis. Ceux qui ne le servaient point par leui*s^ ressources personnelles, le servaient encore par l'éclat de leur nom ou l'importance de leurs dignités. Il faisait tout cela naïvement, par la pente de son instinct, comme un insecte enfonce son dard dans la chair et en soutire le sang. Il était donc ingénieur , architecte , mécanicien, économiste, diplomate, homme de loi par la grâce d autrui. Aucune jalousie. Il n'avait pas le temps.
180 LA CHASSB A L'IDBAI-.
Au milieu de cette agitalion constante, madame Herbin savait se rendre libre dans une certaine mesure. Il y avait des heures dont elle ne permettait pas que le monde disposât. Elle les réservait pour ses amis. Éric en avait la meilleure part. Quand il la trouvait seule, il respirait.
— Loin de vous, j'étouffe, diswt-il.
Jeanne ^e plaisantait doucement.
— Il faut vous y habituer, répondait-elle; ici, nous n'avons pas, comme à Houlgate. des moulins à construire.
Quelquefois, dans ses heures d'attendrissement,' elle lui abandonnait ses deux mains.
— Allons, faites provision d'air, reprenait-elle avec un sourire dont le cœur d'Eric était illuminé.
Dans ce Paris, où il avait eu ses heures de jeunesse, où même, il n'y avait pas longtemps encore, GuiUemette s'était ren-
contrée en son chemin, Éric vivait un peu comme un anachorète. II y avait en lui de Ja sombre exaltation de Talchimiste qui poursuit le grand œuvre et de Tardente foi du néophyte qui s'agenouille au pied de la croix. Son existence était concentrée dans le petit salon bleu où il rencontrait Jeanne chaque jour. L'heure écoulée où elle le recevait, il attendait le jour suivant, et la se-
maine se passait ainsi, puis le mois. En
dehors d'elle, rien ne lui semblait mériter
la peine d'un désir ou d'un effort. Il était
lu milieu de la civilisation tapageuse de
Paris et des âpres besoins qu'elle comporte,
îomme un miracle vivant.
Ces miracles se peuvent voir à Paris, où
out se rencontre, où l'on trouverait en
cherchant bien des huguenots non moins
lustères que les capitaines qui moururent
tuteur de Coligny, et des ligueurs pareils
LUX compagnons de Bussy-Leclerc, des fli-
ti
bustiers qui battent le pavé de la grande ville, comme, autrefois, leurs ancêtres les mers des Antilles et du Mexique, et des bénédictins pour qui les révolutions sont comme de vains bruits qui passent autoar des bibliothèques; mais on ne compte parmi les élus de l'exaltation qu'à la condîtiop d'une immolation constante dont les dures épreuves sont d'autant plus terribles que celles qui les imposent ne comprennent pas qu'on en supporte le retour. On conçoit bien le Dante et Béatrix, Pétrarque et Laure, dans la poésie de l'éloignemeot et de la légende : le temps les a revêtus de son prisme, l'art les a consacrés; mais un peu de raillerie n'accueilleraitelle pas une Béatrix qui se montrerait dans la poussière des Champs-Elysées, sous le rayonnement des bougies allumées pour un bal, ou plus modestement encore courant sur l'asphalte, un jour de pluie?
Ce ridicule, Éric ne le sentait pas; il aimait.
Madame Herbin l'aimait aussi certainement, mais elle était femme, et cette immolation sans trêve d'un être intelligent la laissait non-seulement sans trouble et sans remords, mais encore ne l'enlevait pas au courant de ses occupations et de ses plaisirs. Elle en acceptait la durée comme un souverain l'hommage d'un vassal, et le croyait assez payé lorsqu'elle .avait oublié l'espace d'un instant sa main dans la sienne. Quand ces sortes de fièvres brûlent le cœur d'un homme, elles se nourrissent des plus purs aliments, le sacrifice, les larmes, le respect, la tendresse, et s'exaltent par leur propre violence. On a mis l'idole si haut, qu'on ne veut pas que la pensée d'un désir en ternisse la pureté. Éric trouvait dans cet état de surexcitation morale un bonheur de martyr, des souffrances pleines de délices.
,g» LA CHASSE A L'IDEAL.
U passait quelquefois de, nuits à pleurer, et n'eût pas échangé ses larmes coutre les toluptés d'un sultan enseveli dans les mystères du harem. Pour Jeanne, il faisait des puérilités qui étaient des prodiges.
Un soir, il la trouva seule, au coin du feu, la tôte inclinée sur la main, àerzn quelques fleurs fraîchement cueillies. EUe lui tendit sa main languissamment.
— 11 faut bien que ce soit vous pour qoe ma porte se soit ouverte, dit-elle, mais rien ne me consolera ce soir, pas même vous.
— Qu'est-ce donc? demanda Éric
— C'est un douloureux anniversaire; J» ! a douze ans qu'à pareil jour ma sœur esi morte, une sœur aînée qui m'aimait coroim si elle eût prévu que le seul enfant qui d"' être bercé dans ses bras, endormi sur son cœur, c'était moi. Depuis cette époqae,)' n'ai jamais manqué une seule année «< porter sup sa tombe ces fleurs qu'elle préf''
LA CHASSÇ A L'IDEAL. 185
rait entre toutes; je les ai cueillies moimême. Si elles sont humides, c'est que je pleurais tout à l'heure encore en les regardant.
Jeanne passa un mouchoir sur ses' yeux et se tut.
— Eh bien! dit Eric, ces fleurs n'irontelles pas 011 d'autres sont allées?
— Non ; je suis un peu souffrante, et M. Herbîn, qui s'en est aperçu, ne veut pas que je parte. Il prétend que je lui suis indispensable, et que si je venais à mourir, il ne saurait comment se tirer d'affaire. Riez de moi si vou^ voulez, mais il me semble que l'absence de ces fleurs rendra ma sœur moins contente là-haut.
— Cette tombe où vous alliez en pèlerinage est donc bien loin ?
— Elfe est aux environs de Rennes, dans le cimetière d'un village auprès duquel mon père avait une terre, où elle est morte.
J'y passais toutes mes vacances autrefois. Les pauvres gens du pays ne l'ont pas oubliée, cette sœur bien-aimée.
Éric laissa tomber la conversation et il réussit à. distraire la pensée de madame Herbin. Sous prétexte de voir des dessins qu'elle avait crayonnés dans un album et qui lui rappelaient différents sites des lieux ou sa jeunesse avait reçu sa première blessnre^ il l'entraîna dans une autre pièce. Elle sy oublia. Quand il prit congé d'elle, il eut soin de repasser par le petit salon où elle lavait reçu et il s'empara des fleurs réunies sur un guéridon. Un. voleur qui vient de dérober un joyau de prix ne disparait pas avec plus de vitesse que ne le fit Mertall quand la porte de l'hôtel se fut refermée sur lui.
Le lendemain Jeanne reçut une lettre par laquelle Éric lui exprimait le regret de ne pouvoir se présenter chez elle dans la
journée. Une affaire qu'il n'avait pas pu remettre l'appelait aux environs de Paris et devait l'y retenir.
« — J'ai gardé le souvenir de vos larmes, disait-il en finissant, je l'emporte avec moi ; elles me feraient vous aimer davantage si quelque chose de mon cœur pouvait n'être pas à vous.
11 reparut à l'hôtel de la rue Neuve-des- Mathurins au bout de quarante-huit heures. Madame Herbin avait donné des ordres pour que seul il pût entrer chez elle.
— Ne mentez pas, dit-elle, lien ne vous
appelait aux environs de Paris. Seriez-vous resté un jour sans me voir pour une affaire? Vous arrivez de Rennes. D'ailleurs quand je suis retournée dans le petit salon, hier matin, les fleurs n'y étaient plus.
— Ne m'en veuillez pas. Vous étiez si triste ! J'ai découvert le petit cimetière auprès de l'église. La tombe est dans un coin,
188 LA CHASSB A L*IDEAL.
entonrée de saales et de rosiers. Je me sais agenouillé contre la grille, j'ai murmnré votre nom, et j'ai déposé sur le marbre le bouquet que vous aviez cueilli.
Jeanne prit la tête d'Éric entre ses maiDs et l'embrassa sur le front.
— Ah! que vous savez bien aimer! dilelle,' et que mon coBur serait ingrat s'il cessait de vous appartenir !
Dans ces moments-là, Éric se demandait comment de tels bonheurs peuvent exister sur la terre; ils ne duraient qu'une minute, naaîs ils suffisaient à remplir des années.
Ces heures délicieuses étaient dans sa vie comme des étoiles dans un ciel noir. Malgré Textase dans laquelle il se maintenait, l'angoisse était au fond de son cœur. Il voulait se contraindre à ne voir de madame Herbîn que l'être intérieur, et malgré lui il ne pouvait s'empêcher de se rappeler qu'elle était belle, et jeune, et charmante. Des révoltes soudaines le surprenaient auprès d'elle ; le doux arôme qui s'échappait de ses
cheveux lui donnait le vertige ; il avait des
pâleurs subites quand ses lèvres s'attardaient sur répiderme frais et blanc d'une main qui se posait dans la sienne. 11 ne parvenait à vaincre l'impétuosité de ces mouvements que par des efforts qui l'épuisaient. Mais ce triomphe même augmentait son amour et le rendait plus intense.
Un soir, Éric et Jeanne étaient l'un près de l'autre, dans une petite pièce remplie d'arbustes rares, dont la porte ouvrait sur un de ces jardins qui semblent oubliés par ' le hasard entre des pans de maisons. De la rue on n'en voit que le sommet des arbres. Ce sont des nids de verdure perdus entre des murailles. Des ormes vigoureux et quelques grands marronniers y mêlaient leurs branches sur d'éclatantes pelouses, autour desquelles se tordait un sentier de saible jaune et de fin gravier. Un gros lierre» dont la végétation touffue tapissait le mur de face, servait d'asile à une colonie d'oiseaux
qui Ih remplissaient de cris et de battemen^ d'ailes. Des massifs de fleurs s'épanouissaient dans les coins. On pouvait presque croire à de l'espace. On était alors aux premiers jours de la saison nouvelle; les bourgeons lourds des marronniers se changeaient en feuillage; les panaches des lilas multipliaient leurs aigrettes parmi les jeunes rameaux ; un frisson de vie circulait dans l'air. 11 avait fait chaud pendant la journée. Madame Herbin avait laissé ouverte à deux battants la porte cintrée qui descendait dans le jardin. Il en venait des bouffées de parfum qu'un souffle de vent répandait autour d'elle.
Un instant elle avait posé les mains sur les touches d'un piano, et les premières mesures d'une mélodie éclatèrent dans le silence; Éric retenait sa respiration, le chant qui s'éveillait à l'appel de Jeanne avait une puissance dont le charme le
19t LA CHASSE A L*IDBAL.
pénétrait. II regardait sa silhouette blanche à demi noyée dans une ombre douce. Elle avait dans l'attitude cette grâce exquise qu'on ne cherche pas. Une bougie dont la flamme tremblait derrière un rideau d'arbustes, faisait luire à la naissance do cou quelques mèches folles de cheveux blonds et fins, dont les frisures brillaient comme de Tor. De la nuque fauve la lumière glissait sur les rondeurs nacrées des épaules et des bras, et en indiquait à demi les formes délicates protégées par un tissa léger de mousseline. Le regard d'Éric, attaché sur elle avec la fixité d'un dard, avait perdu la notion des objets extérieurs; Jeanne était seule, comme une vision, entourée de clartés. Un mouvement doux et lent le rapprocha d'elle, comme s'il eût été poussé par un courant magnétique. Un souffle embrasé gonflait sa poitrine. Cependant la mélodie qui chantait sous les doigts
de madame Herbin, n'avait plus la même force et le même accent. Une sorte de langueur l'accablait. Ses mains couraient plus lentes sur le clavier : c'était moins un appel qu'une caresse; le son s'adoucit, vibra quelques instants encore, puis s'éteignit. Oppressée elle-même, madame Herbin ne retint plus ses bras qui roulèrent le long de sa robe; son beau corps s'inclina. Éric s'était mis à ses genoux, les mains tendues vers elle; la tête charmante dont les senteurs suaves voltigeaient autour de ses lèvres tomba sur son épaule. Il l'y retint, et un souffle léger passa sur son visage.
— Jeanne ! ma Jeanne bien-aimée ! murmura-t-il.
Elle frissonna, et portant la main à sa
bouche :
— Par pitié, taisez-vous, pas un mot, dit-elle; je suis sans force, et je vous aime!
Madame Herbin sentit autour de sa taille
les bras d*Êric qui Tattiraîeiit vers loi ; s& lèvres devinrent tontes blanches; mais se déga^ant de cette étreinte, et- les mains jointes:
— Parle ! et tn es mon nudtre, ditrelle, mais sache-le... • tn m*aimeras moins, parce qne tn ne m'estimeras pins, et je monrrai de cette blessnre I
Éric, tont tremblant, se traîna vers elle, et, cachant sa tête entre ses genoux, il pleura comme un enfant.
— Ah ! dit Jeanne qui jeta ses bras autour du cou d'Éric et l'embrassa avec passion, maintenant je puis te serrer sans trouble sur mon cœur; vainqueur de toimême, le meilleur de moi t'appartient. Dis! ne sens-tn pas que nos âmes ont confondo leur essen ce ? rien ne peut les atteindre de ce qui souille et déshonore. Qne senties voluptés grossières qui laissent après elles un sentiment d'amertume et d'avilissement,
LA CHASSE A L'JDEAL. 19&
auprès de ces pures jouissances qui nous enlèvent à nous-mêmes? Va! l'être immortel gui s'agite en mon sein et qui palpite sous ton soufUe est bien à toi. Que ce baiser te le donne ! Tu seras mon seul souvenir dans cette vie et ma seule espérance dans lautre !
Jeanne était sincère en ce moment, sincère dans son élan, sincère dans son extase. Pourquoi donc, quand elle fut seule, se laissa-t-elle choir toute frissonnante sur un fauteuil, les yeux trempés de larmes, dans une sorte d'épuisement?
L'ivresse débordait du cœur d'Éric. Seul, errant dans la nuit, sentant sur ses lèvres l'impression du baiser de Jeanne, il regarda le ciel. 11 se croyait en communication avec les étoiles. Un souvenir lui traversa l'esprit, et il éclata de rire à la pensée d'un Éric qui s'était battu pour Guillemette I
On sait que le capitaine vivait dans une
solitude presque absolue. Ses plus vieux amis ne le voyaient plus. On Tapercevait dans ir monde, à l'Opéra, aux Italiens, mais en passant; toute relation intime était rompue. Louis Mortier haussait les épaub quand on lui parlait de son ancien mal. Lorsque Guillemette lui demandait de se^ nouvelles :
— Il est embaumé! répondait-il.
Charles Hubert se désespérait. Le petit
Albert de Lerme jurait ses grands dieux que jamais rien de pareil ne s'était vu; il fallait enfermer Eric dans une cag^e et le montrer. Madame d'Estissac était la seule de ses anciennes connaissances chez laquelle Éric se rendit quelquefois. Elle le taquinait et le grondait avec un mélange de raillerie et de raison. Quand la visite touchait à salin :
— Vous savez, disait-elle, que je tiens toujours une aimable personne en réserve pour vous?
— Ignorez- VOUS donc que j'ai juré de coiffer sainte Catherine? répliguait-il en riant.
— Laissez ! voUs êtes comme un voyageur qui traverse une oasis ; vous vous imaginez qu'il y aura toujours de l'herbe fraîche sous votre pied et des palmiers sur votre tête... Vienne le désert et vous ne serez point fâché de vous reposer auprès de la petite source que je vous garde. Cela commence par être une jolie fille qui devient plus tard
une bonne femme. Et ce n'est pas à dédaigner.
Un matin Charles força la porte d'Éric. 11 le trouva devant une table écrivant. Le premier mouvement de Tartilleur comme un écolier surpris en faute par son maître, fut de glisser sous un buvard la feuille de papier sur laquelle volait sa plume.
— Ce n'est pas la peine I s'écria Charles, on se doute assez de ce que disent les jam-
bages que tu griffonnes ! Si madame Herbin a juré de tracer autour de toi un cordon sanitaire, qu'elle le dise... mon amitié aTisera à se pourvoir ailleurs I
— Charles!...
— Laisse-moi parler ! Tu te fâcheras après* si tu veux. J'enrage de voir un homme réduit à l'état où tu es.
— Enrage si bon te semble, mais ne prononce plus le nom d'une personne que je respecte et qui n'a que faire dans tes homélies.
— Tu me la donnes belle! me prends-tn pour un niais et crois-tu que je ne sache pas de quoi il retourne ? A d'autres ! J'étais à VilIersTan passé, et Villers n'est pas loin d'Houlgate, ce me semble. En outre, t'iinBgines-tu que Paris soit fait comme uoe de ces tours d'acier, sans portes ni fenêtres, dans lesquelles on enfermait les princesses poursuivies par un enchanteur ? Paris, mon
cher, est une fourmilière de petites villes où tout se voit, tout se sait, tout se raconte. Les murs en sont de verre, et chacune de ces petites villes sait à merveille ce qui se passe dans son enceinte. Donc renonce à rincog-nfto de ta folie et prends ton parti de n'être ni invisible ni impalpable.
— Soit, mais que te fait tout cela, si je suis heureux?
— Heureux, toi? Regarde-toi dans ce miroir et dis-moi si tu souhaiterais à ton plus vieil ami une parcelle des rares félicités que tu savoures? Encore un an d'un pareil bonheur et il ne restera plus rien de celui qui fut Éric Mertall. Vois ces yeux oh brille le feu de la fièvre, ces joues creuses, ces sourcils froncés qu'agite l'insomnie, cette pâleur morbide? Ton régiment d'artillerie passerait auprès de toi sans te reconnaître. Et tu as été capitaine, toi? Et l'on t'a vu noir de poudre, le sabre au poing, repous-
sant Tassaut des Russes et criant d'uoe voix tonnante que couvrait le tumulte de vJDgl canons ! Et toute cette vaillance repose aoi pieds d'une femme!... Tiens! tu me donnes des. envies de te battre! Çà, voyons! qu espères-tu? qu'attends-tu? que veux-lu?
— Rien, je Taime. Charles haussa les épaules.
— Parbleu! reprit-il, tu fais bien de ne rien attendre et de ne rien vouloir! Tu a? abdiqué.
— Abdiqué ? répéta Éric comme nn homme qui ne comprend pas.
— Je croyais que tu connaissais mienA ces charmants petits êtres à qui les Chinoi? refusent une âme? Tu as vu Guillemette cependant !
— Oh! Guillemette!...
Que ton indignation ne se cabre pas !
Giiillemetle est une femme aussi et elle l'a
Pî'ouvé. Tous ces respects, toutes ces
^Â CHASSE A iriDEAL^ 201
admirations dont tu entoures ton idole, ont la douceur de la vanille et la pureté des lis sans tache ; mais on se lasse de ces sucreries, et à la longue les âmes les plus robustes en sont affadies. Un peu de brusquerie ferait mieux leur affaire. 11 ne leur déplaît môme pas qu'on les force à descendre de ces autels autour desquels fume Tencens des sacrifices.
Éric se leva et frappa du pied.
-^ Bon ! mets-toi en colère, ça ne m'empêchera pas de dire tout ce que j'ai sur le cœur, continua Charles; suis bien mon raisonnement. Une femme — je parle en prose, donc je supprime les anges — une femme, dis-je, est une créature qui a ses instincts, ses appétits, ses curiosités, ses agitations. Elle désire, elle cherche. Un jour tu en rencontres une au bord de la mer, et du premier coup tu t'immoles! Voilà le pot au lait de Perrette par terre. Plus d'inquiétudes, par-
tant plus de souhaits. Tu es sa chose, son bien, et ce qu'on possède n'a plus qu'un prix médiocre. La sagesse des nations Ta dit : on ne court qu'après ce qui se sauve. Tu ne te sauves plus, on ne court plus. Et puis, ne le sais-tu pas, artilleur candide qui n'a:) jamais cherché les chenilles dans le calice des roses? Bon nombre de femmes, et je ne dis pas toutes par un reste de mansuétude, n'ont qu'une mince opinion des hommes qui se prosternent à leurs pieds et y demeurent dans l'attitude des Indous en face de la déesse Ouma-Kali. Elles se connaissent et savent qu'elles ne méritent pas tant d'hommages et d'adorations. Dès lors un peu de dédain se mêle au témoignage de leur reconnaissance. Tu as donné naïvement ton cœur et ton cerveau à croquer à l'une de ces mignonnes créatures, elle les croque. Ce sont pralines et dragées pour elle. Il fallait conserver de toi quelque
chose que ta divinité eût envie de conquérir, pour qu'un peu de lassitude n'arrêtât pas tout net ses tendresses dans leur élan. Réfléchis bien à ce que je te dis et tu me comprendras. Tiens! je l'ai observée l'autre soir, dans ce bal qui réunissait une si belle foule au ministère de la marine. Tu rôdais autour d'elle comme le renard de la fable autour des belles grappes dont ses narines flairaient Tarome. Mais un regard impérieux te retenait à distance comme si elle eût redouté ton approche pour l'honneur de.la treille.
— Son regard était inutile ; mon respect eût suffi pour m'empêcher de rien faire qui pût la compromettre*
— Tu dis cela d'un air bien humble; confesse-toi jusqu'au bout et avoue-moi bien vite qu'aux heures où la sève de la jeunesse gonflait ton cœur, tu t'es heurté contre ces barricades de mots derrière les-
304 LA CHÂSSE A I/IDEAI..
quelles les femmes abritent leurs scrupules. Soudain ton innocence endiablée a battu en retraite.
— Voudrais-tu donc qu'elle se perdît pour moi ?
— Ohl que voilà de grands mots, qui sonnent bien dans le discours ; mais ils me font l'effet de pois secs jetés contre un morceau de tôle. Cela fait du bruit et ne prouve rien. Combien as-tu rencontré de femmes pour qui le verbe dont tu parles, le verbe perdre^ ait déployé toutes ses rigueurs? combien qui aient vu les portes des salons se fermer devant elles? combien que les sévérités du siècle aient poussées à s'ensevelir dans les austérités d'un couvent? combien à qui le monde ait dit : Raca ! Va, elles s'accommodent de leurs remords, comme le monde s'accommode de leur faiblesse* Les étoffes les plus moelleuses ne cessent pas de s'enrouler autour de leur taille, leur
teint ne perd rien de sa fraîcheur, leur goût de sa délicatesse, leur amour-propre de ses triomphes. J'ai vu des hommes, et te voilà pour en augmenter le nombre, qui perdent k ces aventures Thabitudedu travail, chose précieuse, une moitié de leur jeunesse, une part de leur avenir, quelquefois toute leur înergie, la première fougue de Tintelli- ^ence, ce que rien plus tard ne remplace, it je ne parle pas des occasions de faire eur trouée dans le monde I Avec quel mépris ne les rejettent-ils pas ! Elle disparue, ette elie qu'ils ont aimée, ils restent debout, )ai$ la foudre les a visités. Cherchez au. )nd de leur cœur, il y a des cendres; au )nd de leur cerveau, des scories. Quant à héroïne de ces désastres, elle valse, et sa )be a des grâces non pareilles. Les mômes lulations bourdonnent autour de sa beauté. e mari est dans le salon voisin qui joue au. hist. Ne vient-il pas d'entrer, dans le
tM LA CHASSE A L'IDEAL.
conseil d'administration d'un chemin de fer? Les enfants ont une gouvernante anglaise qui, chaque jour, les mène aux Tuileries. Lt malheur est léger à ses charmantes épaules d'un grain si ferme et si poli. On ne voit pas d'ailleurs qu'elles soient moins décolletées !
Eric se taisait, Charles fit quelques pa^ dans la chamËre.
— Estrce bôtel s'écria-t-il, voilà que je parle de ces folies sérieusement. Voyons! ^ quoi passes-tu ton temps depuis qu'on ne te voit plus? Tu l'aîmes, j'y conseasîEt
puis?
Je fais un livre, répondit Éric en re^ maant au hasard quelques grandes feuilles ^epapierjetées sur la table.
-ils n y ^'^ * trop, ils nous assomment. cea J*^ énervent I Voilà donc où mènent
«« passions. Une fois pris, on ns
LA GHASSB A L*IDÉAL. 207
plus la notion du bien et du mal ; un homme nui avait l'esprit droit, se noyer dans une Méritoire! S'il te reste un brin de courage, jette ta plume, brise ta chaîne et prends un bon métier,
— Comment! c'est toi qui me le conseilles? Toi!
— Oui, moi ! sois forgeron, charpentier, nécanicien, tout ce que tu voudras; ne sois )as amoureux.
Éric se mit à rire; il retint Charles à déeuner et l'entretien s'égara sur un autre suet. Aussitôt qu'il fut seul, son premier soin fut de courir chez madame Herbin.Jl avait besoin de la voir et de réchauffer son amour lans son atmosphère. Mais rien ne put faire {uc quelque chose que les paroles de Chares avaient éveillé dans son cœur en disparût sans laisser de trace.
Un certain changement s'était produit en îffet dans madame Herbin. En apparence,
c*était le même accueil et le même soQrins mais il y avait peut-être moins d'abandoD dans l'accueil , moins de douceur dans le soqrire. Par instants la voix était nerveuse, le regard aigu. D'où venaient ces lueurs métalliques qui passaient dans ses^yeux? ces plis que dessinaient ses lèvres ? Auprès de lai elle était moins avec lui^ il le sentait, lu musicien aurait dit de leurs pensées qa*elles n'avaient pas là même tonalité. Les unes disaient bécarre, les autres bémol, llche^ chait à se rappeler s'il la trouvait aussi sou-* vent seule qu'à l'époque de son arrivée <i Paris. Sa mémoire lui répondait que non. Elle avait cent raisons qui l'obligeaient à voirie monde. Quand il s'en plaignait :
— Vous devriez m'encourager, disait-elle.
et vous me blâmez !
Il se taisait alors, mais pourquoi ces mêmes raisons n*avaient*elles pas eu leur empire autrefois ?
Éric aspirait an retour de la belle saison ; elle devait lai rendre Jeanne en la rendant an repos. Sur ces entrefaites il apprit de la bouche même de M. Herbin que cette fortune ascendante que ses efforts poussaient toujours plus haut, venait de recevoir le contre-coup d'une secousse politique. Elle était ébranlée, presque compromise.
— Je puis faire face aux premières difficultés, dit-il; pour la suite j'ai des ressources que personne ne peut m'enlever : mon intelligence et mon activité. Il me faudra seulement quitter Paris. Une affaire de mine et d'exploitation métallurgique m'est offerte dans le Midi; j'en ai étudié tous les éléments, elle peut me relever d'un seul coup, mais c'est à la condition que j'y sois et que
je paye de ma personne.
— Je vous suivrai, s'écria Éric.
-^Je ne demande pas mieux. Je vous ai vu à l'œuvre à Houlgate. Vous me donne-
,10 I.A CHASSB A I.1DEAI..
rez un coup de main dans les I^n^^ Le soir môme, Éric eut un entreUenav« Jeanne. Elle était au courant ^es affam«^ son mari, mais bien loin d'accueillir la P^ position d'Éric avec le même bon vonlo^ que M. Herbin. elle lui démontra nettement qu'il ne devait pas songer a i^ Gompagner. Et conanae il se récriait :
— Vous ne doutez pas du bonhenr que j'aurais à vous avoir près de moi, repn avec douceur; je souffrirai au plus pro
de mon être de la perte de ces relations q^i ont fait le charme mystérieux de ma vie pendant ces quelques mois qui n'ont p»* eu la durée de quelques jours, mais il ^^ faut. Un temps viendra oii il me sera permis de les continuer; aujourd'hui la raison est venue avec le malheur.
— Je ne vous comprends pas, dit Érîc-
— Mon ami, nous avons fait un rêve tous les deux, et ce rêve qui a fait notre encban-
«ment, nous avons pu croire qu'il durerait. . . l'en appelle à votre amitié sincère, à votre ugcment. Croyez-vous que ce qui est possi- 3lc à Paris, dans ce grand tourbillon qui ne lonne à personne le temps de regarder, le ml en province, où la vie tourne dans un [»etit cercle qui ramène aux mêmes heurea il pour tout le monde les mêmes occupations ? Les voisins, si bons qu'ils, soient, se changent en espions ; on est curieux parce qu'on est oisif, indiscret parce qu'on se connaît. On interroge, on surveille, et les commentaires, les récits, les suppositions, les médisances prennent leur vol. Me conseilleriez-vous de m'y exposer?
— Qu'avez-vous cependant à vous reprocher?
— Rien, dans le sens étroit et vulgaire où le monde entend ce mot chaste et délicat : rhonneur ; tout, si je descends au fond de ma conscience troublée. Ah! croyez-
il2 tA CHASSE A LIDÊAL.
moi, ne la consultons pas, elle nous condamnerait, parce qu'elle ne se paye pas de vains sophîsmes. Qui donne son cœur i
tout donné.
— Lequel d'entre nous, fût-il leplussan des hommes, est maître de ces mouytments spontanés qui emportent le cœur, ae ces flammes qui tout à coup vous envahissent et dont la première et vive étincelle est allumée par la main divine qui fait éclatera foudre dans la nue et fleurir l'églantine dam un buisson ?
— On peut toujours ne rien dire de « qu on éprouve. Que l'éclair brille et que'^ cœurKoit pris, c'est une fatalité. Dévoilera blessure est un tort: ce tort je l'ai en; mai? ne croyez pas que j'imite le SicambreJe l'histoire; ma faute m'est chère, dje"' renierai rien de ce qui m'a fait vivre d nne vie plus intense et plus profonde. Telle jetais, telle je reste.
— Eh bien, alors ?
— Vous oubliez une chose, mon ami :
c'est que je suis pauvre, et qu'exilée par la pauvreté, je veux que rien ne m'atteigne. Riche et entourée de toutes les séductions d'un luxe qui peut nous faire croire un temps que nous appartenons à une autre race, on subit des vertiges; mais tout à coup, repoussé dans l'ombre par une secousse de la vie, on voit clair en soi. Pour bien remplir la tâche qui m'est dévolue, il faut que mon cœur ne soit troublé par aucune autre pensée que celle du devoir. Vous accepterez ce sacrifice comme je l'ai accepté.
— C'est donc sans retour ? vous partirez seule ?
— Prenez ma main et serrez-la vaillamment. Ce n'est pas un adieu, c'est une séparation. L'étape franchie, nous nous retrouverons. Rien n'aura été changé, rien n'aura été brisé.
tu LA CHASSE A L'IDEAL.
Madame Herbin resta inébranlable dans sa résolution. Elle mit une sorte d^activité fiévreuse dans les préparatifs de son dépari. Éric ne retrouvait plus sur son visage l'expression d'autrefois. C'était comme une femme nouvelle qu'il avait sous les yeux. Elle accusait presque son mari d'indolence, et le gourmandait de n'avoir pas rompu avec assez de promptitude les derniers liens qui l'attachaient à Paris; Éric s'étonna de cette vivacité.
— Les fortes déterminations prises, répondit Jeanne, il faut les exécuter au plus vite... Ce qu'on ne peut pas dénouer on le déchire.
Un jour, impatientée :
— Et puis, dit-elle, j'ai mon édifice à reconstruire ; il ne me pl^t pas de descendre. Une heure perdue pour la lutte, c'est une heure perdue pour le succès.
Éric voulut l'accompagner à la gare; il y
eut dans le consentement de madame Herbîn^une nuance de résignation. Au dernier moment, rien ne lui échappa des menus détails d'un départ. Quand elle entendit le sifflet de la machine, elle tendit à Mertall une main virile. Ses yeux n'étaient pas humides. La portière du wagon refermée, elle se jeta dans un coin vivement.
— Au revoir! cria M. Herbin, qui se pencha au dehors.
Le départ de madame Herbin fît un grand trou dans la vie d'Éric. 11 ne savait à quoi employer son temps. S'il souffrait de ce départ, il souffrait plus encore des conditions 3ans lesquelles il s'était effectué. Pour la première fois, au cœur de Paris, îl éprouvait cette sensation particulière qui fait paraître déserte une ville si remplie de mourement. Charles fut son refuge.
— Je sais, dit celui-ci dès qu'il aperçut âric, madame Herbin est partie.
Éric lui raconta ce qui s'était passé.
Il avait le cœur lourd. Au plus fort de ses confidences, Charles, qui roulait nn^ cigarette entre ses doigts, rinterrompit :
— Elle n'a pas voulu que. lu la suivisse?. n'est-ce pas ? Elle t*a parlé de sa réputation...
— Comment sais-tu ?...
— La belle affaire ! cette chanson-là tout le monde en connaît le refraic Aussitôt qu'une femme lance en avant sa réputation comme un général d'armée sa réserve, c'est que l'amour bat en retraite
— Tu dis!...
— Je dis que madame Herbin ne t'ûme plus, ou, si tu veux, qu'elle t'aime moin^ mais les deux termes de ma proposition soot synonymes.
Une contraction nerveuse bouleversa It visage d'Éric.
— Tu es cruel ! dit-il, j'ai peur aussi qnt' tu ne sois dans la vérité.
— Tu l'aimes donc bien ?
LA CHASSE A VIDEAL. 219
— Ta le demandes !
— Je te ne ferai pas de morale : il n'y a que les philosophes qui aient le droit de se permettre ces bêtises ; je ne te proposerai pas non plus de prendre des distractions : tu n'es pas d*un caractère à en accepter le secours. Le temps te viendra en aide ; mais si j'avais été d'humeur à suivre ton exemple, tu as dans les yeux quelque chose dont le souvenir suffira toujours pour tenir mon imagination en bride.
Charles, qui venait de fumer sa cigarette, 3e mit en devoir d'en confectionner une se- (^onde.
— Je dîne ce soir avec le petit Albert et Louis, reprit-il ; deux ou trois de mes camarades en seront. Le petit Albert a des chagrins. ..nous serons lugubres; veux-tu venir?
— Non.
Éric prit son' chapeau. L'expression de son visage faisait mal à voir.
— Veux-lu que je t'accompagoe? Je renoncerai sans peine aux agapes dont je t ai parlé, reprit Charles.
— Merci !
Il serra la main de son ami brusquement
et sortit.
— Un homme à la mer ! murmura Charles.
Éric avait quelque temps négligé Florence. C'est à peine si pendant ces derniers mois il l'avait vue à de longs intervalles. Le souvenir lui en revint tout à coup.
— Le cœur de Thomme est féroce, >e dit-il ; à présent que je souffre, si madame Herbin doit ne plus m'aimer, je voudrais qu'elle fût morte. Et heureux, j ou-
liliais cette pauvre orpheline qui n'a que moi!
n se rendit au couvent où Florence était ^ evee. Il la trouva un peu pâle.
, . ^^^s n'êtes pas malade, mon enfant' ^ui dît-il.
— Non, je pleurais seulement.
— Vous? et pourquoi? N'êtes -vous pas bien ici ?
— Très-bien. Toutes les sœurs sont excellentes pour moi. Cen'estpas cela.
— Qu'est-ce donc alors ?
Florence appuya doucement ses lèvres sur la main d'Éric.
— J'ai presque regretté le petit jardin de Ville-d'Avray, reprît-elle; je n'y étais pas seule.
Éric enleva la petite fille dans ses bras, et l'embrassant :
— Va, tu ne seras jamais seule , dit-il.
— Alors, dites-moi toujours tu, et je ne pleurerai jamais, s'écria l'enfant qui fondit en larmes.
Les premiers jours donnés à une sorte d*anéantissement moral, Éric rentra en possession de lui-même.
— J'ai des devoirs, donc j'ai des res-
sources, se dit-il. he cri d'an enfant mêlées a rappelés; je lui ferai voir, et je me ferai voir à moi-même, que je sais les remplir. Jeanne comprendra qu elle avait un homme auprès d'elle.
Le mois n'était pas écoulé qu'on pcavait le voir dès le matin à l'œuvre dans un atelier de construction de machines oii st^ connaissances spéciales trouvaient à s'occuper. 11 espérait, sans presque se l'avouera lui-même, qu'un jour madame Herbin le rappellerait. Les visites qu'il faisait au couvent de Florence et quelques promenades aux environs de Paris entreprises avec ellf aux époques des congés étaient ses seale^ distractions. Il tenait un journal de toutes ses actions et l'envoyait à Jeanne, avec laquelle il entretenait une correspondance, plus suivie de son côté que de celui de l'exilée.
Que devenait cependant madame Herbin?
La petite yille où un coup de la fortune 1 avait portée était située au pied Ses Pyrénées, dans un beau pays qui offrait des ressources. Le voisinage de Toulouse lui donnait de Tagrément. Quand venait la saison des eaux, elle était animée par le passage d'un grand nombre d'étrangers. Les châteaux du voisinage, et il y en avait de fort beaux, conservaient une partie de leurs hôtes pendant l'hiver. Elle fit choix d'une jolie maison, en dehors de la ville, avec un vaste jardin qui descendait en pente douce jusqu'au bord d'une petite rivière qui avait la fougue d'un torrent, et s'y installa. Ce n'était pas son hôtel de Paris, mais on pouvait s'y plaire. M. Herbin d'ailleurs la laissait maîtresse de l'arranger à sa guise, et il avait sauvé de son désastre des épaves dorées qui permettaient à sa femme de ne pas trop s'arrêter à la dépense. Les indications fournies à l'architecte et au jardinier^
elle partit pour la montagne avec son mari, qui voulait donner le coup d'œil du maître au terrain des mines et aux établissements métallurgiques d'où dépendait leur avenir. En huit jours M. Herbin se rendit compte ' de tout : galeries, puits d'extraction, haut? fourneaux , matériel , bâtiments , les hommes et les choses, il avait tout vu. 11 connaissait son domaine comme un chai le grenier où il est en quête de souris. L'inspection faite, il rentra au logis enchanté.
— Les imbéciles I dit-il ; ils n'ont ries compris du parti qu'on pouvait tirer de ces mines et des établissements qui les complètent! J'en ferai sortir plus d'or qu'il? n'en ont extrait de fer l Mais du diable !*i j'en parle avant que l'affaire soit à moi! I^î directeurs et les propriétaires liés par nn contrat, nous agirons... Ils sont aux abob et ne tarderont donc pas à capituler. Va^
nous rentrerons dans Paris par la bonne porte. En attendant, agis en toutes choses comme si nous n'avions besoin de personne. Si nous avions Tair de compter, ils me marchanderaient.
Dans les occasions extraordinaires, M . Herbin tutoyait Jeanne. Elle ne s'en offusquait pas.^ En ce moment, la tête pleine de calculs et de projets, ses yeux brillaient comme ceux d'un oiseau de proie et il agitait ses mains comme des serres. On devinait dans ce petit homme si pâle, et si débile en appaence, malingre, chétif, délabré, une force nerveuse qui devait avoir raison de toutes les fatigues.
Tous ces détails de leur première installation, madame Herbin les donnait à Éric; il assistait à sa vie, il en avait sa part. Elle l'avait consulté pour les aménagements de la maison et du jardin.
« — C'est une façon de vous avoir avec
moi, lui écrivftitr-elle , la meilleure pemétre, puisque mou cœur peut s'abandonner k votre souvenir sans trouble et sans or^. Je vous cherche quelquefois dans ces appartements où m'ont suivie quelques-uns des meubles des anciens jours ; il m'arrive même de prononcer votre nom tout à coup comme si vous pouviez m'entendre et me répondre. La chose faite, je souris tristement, mais il me semble alors que votre pensée doit être avec la miennô et je ne me sens plus seule.» D'antres fois elle lui parlait de lui : «< — Vous avez raison, mon ami, d'utiliser et votre temps et vos facultés, ajoutaitelle. J'ai toujours pensé que dans l'oisiveté il y a une sorte de trahison, la plus coupable de toutes, puisqu'elle laisse sans profit pour personne une part de ce capital intellectuel dont ceux qui le possèdent ne sont que les dépositaires. Soyez sûr que par le travail quotidien votre âme sera tout ensemble re-
posée et rehaussée ; c'est une cuirasse contre certains maux. Persévérez donc. Et pnis, s'il faut tont yous dire, — mais déjà ne l'avez-vous pas deviné? — je vois dans ie travail la seule rivalité qui ne vous enlève pas à moi. Ne £ant-il pas toujours que l'égoisme féminin perce en quelque chose? Je suis celle que vous appeliez Jeanne en d'autres temps, vous me le pardonnerez donc. D'autres distractions seraient indignes de vous et vous amoindriraient dans mon souvenir. Je veux vous y retrouver toujours tel que je vous aimais... Ainsi, malgré ie temps, rien ne s'effacera de ce qui nous unit. »
Cependant la maison de madame Herbîn était devenue le centre du beau monde de la petite ville où elle s'était réfugiée. Il n'y avait de bonnes f%tes que celles qu'elle donnait, et on ne s'amusait point si elle n'avait la direction des amusements.
— A la bonne heure! disait M. Herbin, je commence à croire qu'un petit coin de Paris est monté en chemin de fer pour me rendre visite... Continuez !
Les belles dames de Toulouse et les jeunes habitants des gentilhommières des environs apprenaient à connaître le chemin de sa maison. On dansait quelquefois jusqu'au matin.
Parmi les personnes qui apportaient dans ces réunions le plus d'entrain et de gaieté on remarquait un beau jeune homme qui appartenait à l'arme de la cavalerie. Fabrice de Marie était lieutenant dans un régiment de^ chasseurs qui tenait garnison à Tarbes. C'était un grand garçon, bien découplé, qui avait l'oreille rouge, l'œil vif d'un émerillon, le sourire épanoui et trente-deux dents qui ne demandaient qu'à mordre. Jamais on ne l'avait surpris en flagrant délit de mélancolie. Il semblait à le voir que le malheur
ne pût avoir de prise sur cette belle ileur de jeunesse. C'était le plus hardi cavalier de l'escadron et le valseur le plus^ infatigable du département.
Il était arrivé qu'en causant avec madame Herbin, Fabrice avait fait cette découverte qu'une de ses tantes, qui vivait en odeur de sainteté à Bayonne , était parente du père de Jeanne.
— Pardieu ! s*écria-t-il, voilà qui m'explique la rare sympathie que j'éprouve pour vous. Je pousse le culte de la famille jusqu'au fanatisme, je vous en préviens. Donc, à partir d'aujourd'hui, je vous tiens pour ma cousine, et vous serez ma cousine à perpétuité, bon gré, mal gré.
Madame Herbin se mit à rire.
— Cousine tant qu'il vous plaira, dit-elle ; c'est un titre qui n'engage à rien.
— On voit bien que vous ne savez pas quel homme je suis I Quand j'aime les per-
sonnes de ma famille, je les adore. Il n'est pas un trompette du r%iment qui ne le sache. Aii^î ' résignez-yous à être adorée sans relâche par le cousin qne voilà, et ne
prenez pas la peine de crier gare J'ai
les oreilles tétnes comme des mules.
— Eh bien! mon cousin, adorez-moi. Je m'y résigne.
— Vous répondez comme une personne à qui pareille aventure n'arrive pas pour la première fois.
— Avouez que vous ne me croiriez guère si je vous disais que Tunivers entier s'est conjuré pour vous laisser le mérite de cette profession de foi?
— Je tiendrais l'univers pour un bélitre.
— Rassurez-vous, le monde n'est pas si sot qu'il en a l'air, bien qu'à vrai dire je ne sache pas quelle sorte d'agrément Tei^rit qu'il déploie en ces sortes d'affaires peut lui rapporter.
LA CHASSE A L'IDSAL. 2ZX
— Eh ! eh ! qui sait? s'écria Fabrice.
— Permettez-moi d'être là-dessus d'un autre sentiment que le vieux Montaigne. En ces sortes de matières, ma jeunesse dame le pion à sa philosophie.
— Voilà qui m'enchante, et décidément je raffole de vous.
Un éclat de rire mit fin à la conversation. Madame Herbin n'était pas accoutumée à ce langage. Dans la bouche de Fabrice, il ne lui paraissait pas avoir une importance qui valût la peine qu'elle s'en offensât. C'était de la gaieté bien plus que de l'impertinenee. L'accueillir par de grands cris, n'était-ce pas autoriser Iç beau lieutenant à croire que l'on pouvait prendre au sérieux dételles billevesées ?
— Quand il me connaîtra mieux, il me parlera autrement, se dit-elle.
En cela Jeanne se trompait ; Fabrice n'en démordit pas, et il fallut qu'en toute occa-
sion elle entendit ses sornettes. Quand elle voulait se fâcher ou lui imposer silence, il l'interrompait en riant :
— Je vous ai prévenue, répondait-il, vous ne pouvez donc m'accuser de traîtrise. Vous perdriez votre temps à me sermonner. En outre, la colère vous donne une animation qui prête un charme de plus à votre physionomie. C'est m'encourager à continuer. On ne jette pas des bourrées sur un feu qui flambe.
— Feu de paille, j'espère.
— Vous ne dites pas ce que vous pensez, ma cousine. Mon cœur est un réceptacle de toutes les belles qualités.
La fidélité doit y dormir dans quelque coin.
— Si vous parlez toujours sur ce ton, un jour vous me contraindrez à ne plus vou< recevoir, je vous en avertis.
— Ce serait m'obliger à crier partout que
VOUS avez peur de moi ; ne m'induisez pas en tentation.
Un tel air de bonne humeur accompagnait ces discours, que madame Herbin, quoi qu'elle en eût, en subissait la contagion. Le sérieux s'en allait en fumée ; il fallait rire. Restée seule, Jeanne éprouvait un certain dépit; elle s'en voulait de n'avoir pas assez de fermeté pour forcer M. de Marie à changer de langage, et elle en voulait au lieutenant d'avoir une présence d'esprit si gaie unie à la prétention de l'aimer. Elle n'avait jamais ouï parler d'un amour si singulier. Elle se souvenait d'un temps où il s'était présenté à elle avec les formes du respect, de la soumission, de la tendresse la plus exaltée, de l'adoration la plus émue. Fabrice ne ressemblait guère à Éric. On ne se perdait pas dans les nuages avec lui. Son amour avait les allures d'un jeune cheval qui hennit, piaffe et fait des cabrioles. Il avait
cela de bon qu'il n'était pas dangereu. Avec lui, point de surprise de l'âme, point de trouble, point d'insomnies peuplées de rêves. 11 maintenait la pensée à fleur de terre. Cependant l'amour-propre de madame Herbin était engagé à ce qu'elle triomphât de cette impertinente gaieté.
On comprend qu'elle n'entretint jamais Éric de ces menus détails de sa vie en province. C'étaient d'innocentes distractions dans lesquelles l'esprit de l'artilleur n'entrerait pas. 11 lui arriva, à cette époque, de laisser quelques jours s'écouler sans songer à lui répondre. Quelquefois même, et bien qu'émue encore par le souvenir, elle souriait en lisant ses lettres. Un jour elle en laissa tomber une sur ses genoux.
— Trop d'encens et trop de miel, murmura-t-elle, cela sent la parfumerie !
M. Herbin, qui allait et venait de sa maison aux miaes avec l'activité d'une
fourmi qui ramasse les provisions d'hiver, témoignait une grande amitié au beau lieutenant.
— J'ai remarqué que vous vous connaissiez en chevaux et en équipages, lui dit-il un jour, je vous nomme mon grand écuyer. Il n'entrera plus une bête dans mon écurie et une voiture sous ma remise que vous ne les ayez visitées et approuvées.
— Soyez tranquille, personne n'ira plus vite que vous dans le département, répondit Fabrice.
A quelque temps de là, une aventure fît bien voir que Fabrice avait tenu parole. On menait une vie très-agitée autour de madame Herbin; promenades, bals, concerts et comédies se succédaient sans relâche à Riponchères. C'était ainsi qu'on appelait la maison où Jeanne s'était retirée. Un matin on en était parti en grande compagnie pour aller visiter les ruines d'un vieux château
perdu dans la montagne. On devait déjeuner sur l'herbe. Les plus âgés étaient en voiture, les plus jeunes à cheval. Madame Herbin montait un cheval très-vif qui dansait sous le frein. Il aurait voulu suivre le vent. Au passage d'une forêt dont les ombrages séculaires couvraient une vallée, chacun prit sa course au hasard. On avait pour objectif un pont jeté sur un torrent. Bientôt après le retentissement de dix galops se perdit sous la futaie. Le visage fouette par le vent de sa course, madame Herbin était prise de vertige. Elle rendit la main. Le cheval partit comme un trait.
— Pas si vite ! cria Fabrice.
Mais déjà elle ne l'entendait plus. Le lieutenant eut peur. Hardiment il se lança au travers d'une clairière, et, coupant au plus court, il parvint à joindre le fugitif au détour d'un sentier. 11 était temps. Jeanne n'en était plus maîtresse, et la terreur de
son visage laissait voir qu'elle avait conscience da danger qn'elle courait. La main jetéesurla bride du cheval emporté, Fabrice rompit son élan .
— ^ Tudieu ! belle cousine, quelle furie ! dit-il.
Jeanne à demi morte venait de sauter sur l'herbe ; Fabrice sauta comme elle et la reçut dans ses bras presque pâmée.
— Ça, voyons, est-ce que vous allez vous évanouir? reprit-il.
Les yeux de madame Herbin étaient fermés ; une respiration saccadée sortait de ses lèvres entr'ouvertes ; elle serait tombée si Fabrice ne l'avait soutenue.
— Sur ma parole on n'a jamais vu de chasseur dans une pareille situation ! dit le lieutenant.
Il regardait madame Herbin et la trouvait très-jolie. Ses lèvres restaient rouges malgré sa pâleur.
t38 LA CHASSE A L'IDEAL.
— Voyons, reprit-il, -ce n'est rien, que diable I... N'ètes-vous pas arec moi, que craignez-vous ?
Il se baissa» trouva le cou de madame Herbin sous ses lèvres et Tembrassa tout en la couchant sur l'herbe. Elle tressaillit.
— Bon, dit-il, voilà qu'elle se réveille. Et il continua. Ses lèvres allaient é&
mains aux bras, et des bras au con avec une ferveur croissante, et il accompagnait ses baisers de paroles encourageantes . Un grand soupir souleva la poitrine de Jeanne, et. par un mouvement vif, elle repoussa Fabrice.
— Ma foi, ce n'est pas ma faute, dit le lieutenant, je ne suis pas un poète, moi, je suis un soldat.
— Ah I dit madame Herbin d'une voix indignée, un soldat qui porte l'épaulette!
— Que voulez-vous 1 il ne faut pas s'évanouir devant moi... Les baisers pétillent sur mes lèvres.
— C'est odienx 1
— Je ne sais pas si c'est odieux, mais c'est vrai !
Jeanne rougit. Elle venait de se relever; elle aurait bien voulu se fâcher tout de bon, mais dans sa vivacité Fabrice avait Tair si naïvement épris de sa beauté, elle lisait dans son regard tant d'admiration candide, qu'elle n'en eut pas la force.
— Que vous disais-je? voilà qu'il n'y parait plus, reprit-il : pâleur, faiblesse et baisers, tout est parti I Déjà même vos joues ont des couleurs de rose ; vous voyez que tout cela n'est pas bien dangereux. Mais c'est égal, vous êtes terriblement jolie quand vous vous trouvez mal .
— Voulez-vous m'aider à remonter à cheval, répliqua madame Herbin sans le regarder.
— Volontiers.
— Vous ne recommencerez plus?
— Si vous l'exigez absolament...
— Je vous l'ordonne.
— Tant pis !
Jeanne posa le pied dans la main du lieutenant et, s'appuyant sur son épaule, s enleva légèrement. Elle était toute rouge, ef son cœur battait sans qu'elle sût pourquoi. Elle détestait Fabrice et l'eut à côté d'elle toute la journée.
M. de Marie ne dormit pas de la nuit: c'était la première rds que pareille chose lui arrivait. Sa pensée ne pouvait se détacher de madame Herbin.
— Il faudra que je soupe demain, se dit-il.
Fabrice n'était pas fait à de telles émotions. Il assurait qu'elles nuisaient à sa constitution; quand il en éprouvait les symptômes naissants, il les traitait par le tapage. Au bout de huit jours il était guéri. 11 avait pri» pour règle de conduite et pour
ode de morale un dessin de Gavarni repréentant deu3t jeunes femmes qui causent dans n boudoir, l'une un peu triste et pliée par 3 chagrin, l'autre superbement railleuse. Au bas de ce dessin on lit cett% légende : « Ton Alfred te trahît, me dis-tu? Heucusement que ton Henri te reste. »
Fabrice avait toujours son Henriette.
Cependant, malgré les soupers et les distractions qu'ils entraînent, un charme dont il subissait Tempire avec étonnement, ramena M. de Marie chez madame Herbin.
— En vérité, lui dit-il le jour même de son retour, il faut que vous m'ayez ensorcelé, belle cousine; je crois que je vous aime sérieusement. Auprès de vous, je suis comme un écolier. '
— Vous croyez ? Je ne m'en suis jamais aperçue.
— Moi, j'en suis sûr... Voyez plutôt; je tremble comme un conscrit un jour d^iospection.
Et tout en parlant, il s'emparait de ses mains qu'il couvrait de baisers. Jeanne les retira bien vite, mais trop tard.
Vers cette époque, l'escadron de Fabrice fut désigné pour aller en détachement tenir garnison dans une ville voisine.
— Voilà qui .se trouve à merveille, dil-il à madame Herbin; j'allais mourir, et le gouvernement vous aurait demandé compte de la vie d'un lieutenant... Terrible affaire !
— Vous allez disparaître et vous riez?dil Jeanne.
— Le diable n'y perd rien I
Le jour où l'on apprit que l'escadron devait se mettre en rouie, madame Herbin s'enferma chez elle. Fabrice avait pris le? devants. 11 mâchait un cigare et le trouv^ait
détestable. A l'entrée de la nuit, Tombre le snrpritaux environs d'un grand jardin dont il connaissait tous les brins d'herbe. Brusquement il poussa son cheval et traversa la rivière. Les ténèbres étaient épaisses autour de lui. Il attacha la bête par la bride au tronc d'un arbre, et, grimpant de branche en branche jusqu'au faîte, il sauta sur un balcon derrière lequel brillait une lumière. Une fenêtre s'ouvrit et madame Herbin parut :
— Qui est là ? dit-elle.
— C'est moi, répondit Fabrice.
— Mais c'est de la folie I
— Non, c'est de l'amour.
— Y pensez-vous 1 Si l'on vous entendait?
— On n'entend jamais. Cependant si vqus voulez que je saute, dites un mot, il n'y a que trente pieds.
Et sans plus tarder, Fabrice enjamba la balustrade du balcon.
— Dieu ! et si vous vous tuiez !
— - On m'enterrera. La belle affaire!
Jeanne laissa tomber sa tête sur 1 épaule de l'officier, et, sans savoir ce qu'elle faisait, l'entoura de ses bras en fondantes larmes.
— Bon, dit Fabrice, consolez- vous; je ne suis pas encore mort.
On trouva le lendemain, à deux lieues de la maison, le cheval que le lieutenant avait attaché au tronc d'un arbre. Il avait tout cassé, et se promenait dans les bois.
Cependant les prévisions de M. Herbio s'étaient réalisées. Il était maître des mines et des hauts fourneaux. L'affaire mise es actions faisait flgure à la bourse de Paris. La fortune de celui qui l'avait inventée prenait un grand vol.
— Adieu la province ! dit-il un matin à sa femme , nous pouvons de nouveau respirer l'air du boulevard. Faites nos malies!
A cette même époque, on hasard voulut ]ue H. de JMarle fût appelé, eu qualité d'of- Scier d'ordonuauce, auprès d'au général }ui avait un commandement dans rarmée ie Paris.
La première fois qu'Éric se Itrésenta chez madame Herbin, on aurait pu croire qu'il relevait de maladie, tant il était décomposé.
— Enfin! c'est vous! dit-il en l'apercevant.
L'altération de sa voix surprit Jeanne, Tiiv rita peut- être.
— Quoi I encore ! dit-elle«
— Est-ce que cela vous étonne ? Avezvous pu supposer que je ne serai pas toujours ce que j'ai été un jour?
— Non, répondit-elle avec hésitation, mais le contraire ne m'eût pas étonnée. 11 y a si longtemps !
Ce dernier mot serra le cœur d'Eric; il éprouva cette sensation dure et froide que le contact du fer communique à la chair
blessée. Un sourire, il est vrai, accompagnait l'exclamation de Jeanne, mais elle était partie comme une balle. Une visilë coupa l'entretien. Éric se leva.
— Je vous reverrai, dit madame Herbin avec Taccent d'une maîtresse de maison q^i vent être polie.
Éric sortit avec un sentiment de malaise qui l'oppressait. Qu'avait - elle? Pourquo cet accueil? Pourquoi cette parole ironique? Quoi ! pas un élan! pas un cri ! Rien une main glacée, un regard aimable ei sec. Un visiteur inconnu, presque un étranger, ouvrait sa porte, et elle ne s'efforçait pas de le retenir! Était-ce bien Jeanne* Avec cette naïveté sublime que les âme^ sincères portent en elles, Éric chercha ^1 lui-même la cause de ce changement. Qn^' vait-il fait? Était-elle froissée de guelq^t parole ou même de quelque action dont il n'avait pas le souvenir ? Sa mémoire, sera-
puleusement interrogée, ne lui rappelait rien. Cependant il y avait quelque chose.
Les relations d'Éric avec la maison Herbin recommencèrent en apparence sur le même pied. Madame Herbin seulement avait lart de n'être jamais seule avec lui. Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Le monde la prenait. Quand on a fait une longue absence, on a mille occupations ; la vie est alors comme un canevas déchiré dont il faut renouer les fils. On n'a pas assez de vingt-quatre heures •par jour. Et puis une installation nouvelle est une grosse affaire. Était-il donc bien nécessaire de se voir à toute heure pour être sûrs l'un de l'autre?
Un soir on introduisit Eric dans un salon où }l se trouva inopinément en présence d'un beau jeune homme qui, d'une main négligente, feuilletait un album. Ils se saluèrent. Ce jeune homme était en tenue de ville fort élégante, mais quelque chose, — ses
moustaches à longues pointes et sa barbicbe peut-être, — trahissait l'officier. Son visage avait l'expression de l'insouciance et de k bonne humeur.
— Monsieur, dit-il tout à coup à Eric, je n'ai jamais eu Thonneur de vous rencontrer, mais je vous reconnais.
— Ah!
— Oui, monsieur ; vous êtes certainement M. Éric Mertall. Madame Herbin m'a beaih coup-parlé de vous; elle vous a dans une estime et une affection toutes particnlièifs. Moi je m'appelle Fabrice de Marie. J avai> un désir sincère de vous être présenté.
Éric s'inclina. D'où venait ce beanjeane homme si avant dans l'intimité de madame Herbin? Pourquoi lui avait-elle parlé dtric quand elle ne lui parlait pas, à lui, de Fabrice ?
— Monsieur, continua Fabrice, il est bien fâcheux que vous ne soyez pas venu aux Py-
rénées, Tan dernier. La maison de madame Herbin était le rendez-vons de la meilleure (compagnie. On s'amusait follement à Riponchères.
— Chez madame Herbin ?
— Oui, monaietir. Je ne sais personne :omme.elle pour animer un bal. C'étaient tous les jours plaisirs nouveaux. On ne peut pas dire que Paris soit un pays de jeûne. Mais là-bas, c'était autre chose. Ah ! Theureux temps 1
M. Herbin entra.
— Je parlais à M. Mertall de nos amusements à Riponchères, ajouta Faborice ; avaisjetort?
— Non certes ! j'ai grande envie d'y conserver an pied à terre. Vous nous manquiez beaucoup, mon cher Mertall.
Le banquier s'approcha du feu, qu'il tisonna.
— A propos, reprit-il, madame Herbin
VOUS a-t-elle dit, mon cher Fabrice, qn'elle avait besoin de deux chevaux pour ses conrses du matin? Elle a changé sa livrée. Deux alezans, n'est-ce pas ? Vous les lui choisirez.
— Quand elle voudra.
— Mon cher monsieur Mertall, poursuivit M. Herbin, notre ami Fabrice est un homme précieux pour ces sortes d'affaires. Si voc> 'avez besoin d'un cheval, adressez- vous à Ini. Bien fin sera le maquignon qui le trompera... Vous dînez avec nous l'un et l'autre?
— Parbleu ! dit Fabrice.
— Ma soirée est prise, merci, dît Éric. Cette soirée qui était prise, Éric ne sa^-ait
comment la dépenser. Une tristesse noire le poursuivait. La pluie le surprit sur le boulevard. Il entra dans un théâtre et s'assit :i l'orchestre. On jouait une pièce nouvelle qui faisait grand bruit et qu'il ne connaissai' pas. Le bourdonnement d'une foule inoccupée remplissait la salie. Au moment où la
toile se leva, le silence se fit. Éric n'écoutait et ne voyait rien. Ses pensées étaient ailleurs. Tout à coup le son d'une voix qui ne lui semblait pas étrangère le tira de sa douloureuse inattention. 11 regarda sur la scène. Guillemette était devant lui, mais une Guillomette embellie et transformée. Oii avait-elle pris cette voix, cette Onesse , ce talent? Dix fois on Tapplaudit. Il s'intéressa à son jeu et l'applaudit comme tout le monde. L'acte fini, il lui fit passer sa carte avec ces mots : « Je voudrais bien vous complimenter. » Deux minutes après, la carte revint avec cette courte réponse : «Montez. » 11 fut dans la loge de l'actrice en un instant. Elle lui sauta au cou et le cœur i d'Éric eut une secousse. Il comparait cet
accueil à celui qu'il avait reçu dans un autre
lien.
. — Pourquoi si tard ? dit Guillemette. Seul
dans tout Paris vous ne savez donc pas que
je suis devenue quelque chose ? Dans quelle tanière vous cachez-vous?
— Je ne sais pas, répondit Éric.
— Je le sais, moi, répliqua Guillemetle, qui le menaça du doigt.
Puis l'attirant auprès d'elle :
— Autrefois 6* était donc sérieux?
— Presque.
— Et vous m'en voulez?
— Non ; mais, si je ne vous en veux pas. je vous en ai voulu.
— Merci, reprit-elle en T embrassant de nouveau sur les deux joues; ça prouve que j*ai tenu une petite place dans votre existence, et j'en suis fière. Mais vous avez eu tort.
— Comment , tort ? moi ?
— Et oui, vous î J'ai ma petite Ibéori; là-dessus et je vous démontrerai clair coniiDt le jour que j'ai raison. Une petite folle lelît que moi a quelquefois plus de logique qn u: artilleur tel que vous. «
Une habilleuse entra.
— A présent, sauvez-vous, reprit Guillemette, j'ai à peine le temps de changer de costume ; mais, si vous avez quelque envie de me faire plaisir, venez me voir demain, rueChauchat, 14; je ne sortirai pas. D'ailleurs, voué; me devez dès nouvelles de Florence. Embrâssez-moi.
Éric fut exact au rendez-vous. Guillemette Tattendait. Elle donna ordre de ne plus laisser entrer personne.
— Pour une fois par hasard qu'on vous a, c'est bien le moins qu'on ne soit pas dérangé, dit-elle.
Éric se souvint du jour oh madame Herbin était revenue et oii tout le monde avait été reçu. II étouffa un soupir, et, regardant autour de lui :
— C'est gentil ici, dit-il.
— N'est-ce pas? Cela ne ressemble guère à la cabane de Ville-d'Avray. Oh ! je me suis
formée depuis cette époque, ou déformée, comme il vous plaira. J'étais moins actria* alors que griselte. Un déjeuner à la campagne me paraissait une chose plus sérieuse qu'une répétition.
— Et maintenant?
— Oh ! maintenant, l'ambition est venue. Je donnerais tous mes amis, vous excepté, pour un rôle. P^r exemple, l'ambition, ce n'est pas gai : cela fait qu'on travaille.
— Est-ce que vous ne riez plus?
— Si, quelquefois. Est-ce qu'on pourrait vivre si on ne riait pas! Mais ce n'est pln^ comme au temps où je vous aimais.
— Vous m'aimiez donc?
— A présent que c'est fini, J'en suis sûre.
— Et qui vous l'a fait comprendre ?
— Le vide où m'a jetée votre absence.
J'étais tout ahurie, comme au théâtre lorsque le souffleur oublie de me donner ma réplique. D'ailleurs croyez- vous donc quo
les comparaisons ne servent à rien? Et puis vous avez été véritablement bon pour moi. La bonté, ce n'est pas l'argent qu'on donne pour tirer^quelqu'undepeinequila prouve; des vaniteux en peuvent faire autant. Mais la bonté qui dure,, celle qu'on lit dans les yeux, celle qui s'exprime par un mot, par un mouvement spontané , par le silence : voilà le rare! Tenez, vous qui, un beau matin, m'avez fait votre révérence, vous ne m'avez jamais adressé le moindre reproche; et Florence en pension, bien assurée de ne manquer de rien, vous m'avez informée de ce que vous aviez fait pour elle , gentiment comme un ami, et poliment comme un homme du monde. J'en ai pleuré-
— Et cependant j'avais tort, me disiezvous hier!
— Certes, je l'ai dit hier, et je le maintiens aujourd'hui !
— Je suis curieux de savoir commeot vous me le prouverez.
— C'est fort simple; si vous semiez du froment sur un lit de cailloux, seriez-Ton^ bien surpris de ne pas récolter de moisson? Tenez, voulez-vous que je me serve d^uii lambeau de phrase qui pourrait avoir sa place dans Tun des vaudevilles^ que je joue? C'est en ne vous trompant pas que je vou> aurais trompé. Comprenez-vous?
— Pas trop.
— Comment! vous ne comprenez pa?
que nous autres enfants de la balle, nées jine sais oîi, et nourries à la diable de coap> plus que de bons exemples, nous sommes dans la vie comme des moineaux firanc^ dans un verger? Ils volent de branche ec branche, un jour sur un pommier, anjour sur un lilas. Quel arbre sait les retenir'* Ainsi faisons-nous, et pas plus qu'eux le> meilleurs fruits ne peuvent nous engager
i plier nos ailes. Un vent nous pousse. Si des novices se trouvent qui rêvent auprès de nous des constances éternelles, ils sont non moins sages que des oiseleurs qui demauderaient à des linottes de gémir comme des colombes. Je vous aimais certainement et avais bonne envie de vous rester ndèle; la brise a soufflé et j'ai suivi la brise .
— Sans effort!
— Ne soyez pas méchant. L'arbre attaché au rivage par ses racines a-t-il bien le droit de blâmer répave qui suitle flot et se heurte à tous les rochers ? Vos racines à vous, ce sont les principes qu'on a pris soin de faire germer dans votre cœur, les conseils qui vous ont été donnés, l'atmosphère honnête dans laquelle vous avez vécu, l'éducation reçue, les bons exemples prodigués, les liens de la famille, bref tous ces biens qui nous manquent à nous. Et cependant corn*
bien de femmes qui appartiennent an monde dont vous ôles qui nous imitent!
— Ah ! fît Éric, qui pâlît.
— Et vous en savez quelque chose î
— Moi?
— Trahir une fois ou trahir cinquante, n'est-ce pas même faute aux yeux d'une morale sévàre? Or, il est une personne qni n'en est plus, je crois, à vous laisser croirt qu'elle vous aime encore.
— Guillemette!...
— Mon ami, ne vous fâchez pas; si, comme votre pâleur subite me le donne à penser, vous l'aimez toujours, la blessure en sera plus cruelle. Je n'ai nommé personne; mais enfm il y a un beau jeune homme, M. Fabrice de Marie, qui va beaucoup dans une maison où vous alliez souvent autrefois.
— Oîi je vais toujours, et je m'étonne que vous parliez de cette maison .
— Sans donte, mais est-ce bien ma faute? Les mœnrs de ce temps sont bizarres et peut-être fourniront-elles aux philosophes de l'avenir matière à de piquantes études. Oubliez-vous que les frontières qui séparent le monde couleur d'ébène, dont je suis, du monde couleur de neige, dont elle est, sont incessamment franchies par une tribu d'oisifs que la discrétion ne retient jamais sur les limites d'aucune confidence? On connaît IcVbas ce qui se passe dans nos réduits, comme je connais ici ce qui se passe dans lo boudoir des plus grandes dames. Les deux mondes n'ont plus de secrets l'un pour l'autre.
— Eh bien? fit Éric d'une voix étranglée.
— Eh bien, j'étais informée de vos assiduités dans la petite maison d'Houlgate avant que vous-même eussiez soupçonné qu'on y prît garde. Louis Mortier n'était-il
pas à Trouville? Et j'aurais pu vous dire combien de cotillons M. Fabrice de Marie avait conduits à Riponchères avant que son nom eût retenti à vos oreilles. Le petit Albert de Lerme n'a-t-il pas, Tan dernier, passé une saison aux Pyrénées?
Éric se leva le visage trempé de sueur.
— J'ai eu tort, je le vois, poursuivit Guillemette. Âh! vous ne m'avez jamais aimée comme vous Taimez! Si quelqunQ m'avait aimée ainsi, qui sait!
— Assez! plus un mot! s'écria Éric qui fit un pas vers la porte .
Guillemette se suspendit à son bras.
— Pardonnez-moi... je ne savais pas...
je ne pouvais pas supposer... Tenez, je pleure, il ne faut pas-m'en vouloir. Parlezmoi de Florence... j*aî fait pour elle, en pensant à vous, des choses dont je n'aurai^ jamais eu le courage sans cela.
— Quoi donc?
. — Je ne l'ai pas revue.
— Jamais?
— Jamais.... ou du moius je me cachais pour la regarder les jours où je savais qu'elle devait sortir. Comprenez donc? qu'est-ce que je suis? Je ne voulais pas que ma présence lui rappelât les coulisses et rien de ce qui s'y fait. Quelque chose du monde où je passe ma vie fût entré avec moi dans la chasteté de sa retraite. Elle m'en eût paru moins pure. Je n'avais plus de pain à lui servir... vous voys étiez chargé de tout. La meilleure preuve que je pouvais lui donner de mon attachement, c'était de m'effacer. J'ai donc voulu qu'elle m'oubliât pour qu'elle n'eût pas à me reconnaître lorsque belle, grande, innocente, vous la confierez à un honnête homme. Mais ce n'a pas été sans peine. Lorsqu'on me demandait de ses nouvelles au théâtre : Elle va bien, répondais-je. On apprit un jour que
je ne la voyais plus. J'éludai de m'expliquer. On ne se gêna pas pour me dire que j'étais bien sèche et bien dure. Je ne pouvais cependant pas faire confidence à tout le monde des motifs qui me faisaient agir; mais quelquefois j'avais le cœur bien gros. A présent, j'ai renoncé à me trou ver sur son passage dans la crainte qu'elle ne m'aperçût.
— Allons ! le cœur parle chez vous ! dit Éric, qui ramena Guillemette à sa place.
— Non, c'est de l'instinct. J'ai obéi au premier mouvement. On dit que c'est le bon. Parle-t-elle de moi? me reconnaîtrait-elle? m'aime-t-elle un peu?
— Elle sait ce qu'elle vous doit.
— Pauvre mignonne ! Je donnerais je ne sais quoi pour l'embrasser.
— Même un rôle?
— Oh ! dix rôles !
— Qui vous empêche? Elle vous sautera au cou.
— M'y conduirîez-vous si je vous le denandais ?
Éric hésita.
— Ne répondez pas ! c'est impossible, je e sais, mais ne me le dites pas!
Elle cacha sa tète dans ses mains et se nit à sangloter.
— Venez donc ! reprit Éric tout ému.
Guillemette fit un bond, puis s'arrêtant :
— Eh bien! non, s'écria-t-elle, merci de ette bonne parole, elle me fait du bien... ; mis puisque j*ai commencé, je continueli, il faut qu'elle oublie tout, jusqu'à mon sisteûcc.
Lorsque Éric quitta Guillemette, il était dans un état d'agitation qu'on peut concevoir. Il s'en voulait d'avoir souffert qu'elle parlât de madame Herbin, et rien de ce qu'elle avait dit ne pouvait sortir de son esprit. Que de choses lui prouvaient qu'elle avait raison !
Ces mêmes apparences n'avaient-elles pas frappé Charles Hubert? Et depuis le départ de Jeanne pour les Pyrénées, combien de nouveaux symptômes plus cruels I II les re-
passait tous dans sa mémoire avec cette rectitude et cette lucidité qui avivent la docleur : son indifférence qui s'était montr»^ avec tant d'éclat dès la première heure, k rareté de ses lettres à la fin de son séjour i Riponchères, son embarras dans maintr*?
occasions, mille petits riens qui tous s'éveillaient à son appel et déposaient contre elle.
Sa marche lente l'avait conduit du côte de la rue de Courcelles, où madame Herbin avait sa nouvelle installation. Elleoccopail un petit hôtel où rien ne restait plus de celte pièce arrangée comme une serre oii anlrefois il avait senti les lèvres de Jeanne ?ïr les siennes. Quand il vit la porte, il sonn^ Une femme de chambre lui apprit que ffi^îdame Herbin était un peu souffrante el qu'elle n'était pas en état de recevoir pe^ sonne.
Dehors, sur ce grand boulevard désert ec bout duquel se dresse la silhouette colossale
LA CITASSE A L'IDEAL. 2G9
de TArc de Triomphe, Éric se sentit assombri par une tristesse sans bornes. Il y a des heures où l'on a le sentiment qu'un malheur rôde autour de vous. Des angoisses vous l'indiquent. On a l'inquiétude des ani* maux qui sentent venir le simoun. On étouffe. Éric regardait les becs de gaz qui projetaient leurs lumières dans ces solitudes, et les lanternes des voitures qui fuyaient au loin. Il ne s'éloignait pas. Pourquoi? il l'ignorait. Des arbres montraient leurs tôtes au-dessus d'un mur voisin. Ils lui
rappelaient ceux qu'il voyait à l'angle de la rue Neuve-des-Mathurins et du boulevard Malesherbes.
Comme ils étaient beaux! se disait-il. Le bruit d'un coupé qui s'arrêtait à la porte de madame Herbin lui fit tourner la tête. Un homme en descendit. C'était Fabrice. Le cœur d'Éric se mit à battre avec une telle violence qu'il en entendait les pulsations. La
porte de Thôtel s'ouvrît, et dans un encadre ment lumineux il vit disparaître le bel oflicier.
— Non, elle ne l'attendait pas, c'est impossible, se dit Éric, il va certainement sortir.
Alors par la pensée, avec une attention aiguë, il s'appliqua à le suivre dans s« marche. Fabrice venait de traverser la cour il montait le petit perron de l'hôtel, un conp de cloche annonçait sa visite, la femme de chambre de madame Herbin le receTait, >• apprenait qu'elle était souifrante, et, comm»lui tout à l'heure, il tournait les talons. T allait reparaître certainement. Que fallaiU pour regagner la porte, même en s'atlardant pour écrire un mot sur une carte? Lnc minute, deux au plus. Est-ce que la porlf ne s'ouvre pas? Non, rien. Les battements du cœur d'Éric deviennent de pins enplD' lourds; ils lui font mal. Il regarde toujours •
rieo encore. Les minutes s'écoulent. Les épaules d*Éric machinalement cherchent l'appui d'un arbre. Elle a donc reçu Fabrice! — <Ah! misérable! que fais-je là? se dit-il. £t tout à coup, saisi de honte, il quitte sa place et marche au hasard, il n'est pas plus maître de sa pensée que do ses mouvements. Il passe devant des becs de gaz; TArc de Triomphe se dresse devant lui. Les figures sculptées dans la pierre ont des attitudes étranges, il se rappelle qu'un jour, en Crimée, les boulets pleuvaient sur sa batterie et renversaient tout, liommes et canons. Pourquoi Tun d'eux ne IVt-il pas emporte! Ainsi elle l'attendait! Comme elle le trompait! La même idée lui revient sans cesse à Tesprit. Elle s'y enfonce comme un clou dans du bois. Une sensation de fatigue le fait revenir sur ses pas. II n'a pas conscience du chemin qu'il prends mille souvenirs du passé s'éveillent
dans son esprit ; ils sont comme des po'm^ lumineux dans un horizon noir, commette vives étincelles qu'une locomotive laissa tomber dans la nuit et qui jalonnent si course. 11 s'épuise à. répéter mentalemenî UD air dont la mélodie a frappé son oreille, un jour, à Houlgate. L'air va et revient, s'éteint et recommence; il veut s'en détacher, il le Jiarcèle. Comme il lui seroblai! doux quand elle le jouait à la Beaucelle! Il se rappelle que chemin faisant, tandis qu'il se rendaient à la ferme incendiée de Dives, un petit enfant joufflu lui aj'ant demandé l'aumône au bord d'un champ, e* se trouvant sans monnaie, elle avait pris um petite pièce de dix sous dans sa main pocr la lui donner. Quel sourire elle avait alors' Un instant Jeanne s'était arrêtée pour enlever un bout de ronce qui traînait au ba? de sa robe; elle portait ce matin-là des petites bottines de peau couleur de hanneton.
LA CHASSE A L'IDKAL. 273
11 ne verrait donc plus son visage avivé par le vent de la mer ni ses pieds couverts de rosée ? Tout à coup il se trouva de nouveau devant Thôtel de la rue de Courcelles. Une horloge se mit à sonner dans le voisinage. 11 compta douze coups. — Déjà! fit-il. Une lumière brillait à l'une des fenêtres de rhôtel. Elle éclairait la pièce où madame Herbin se tenait le soir, quand elle était seule ou avec peu de monde. En ce moment, la porte de rhôtel s'ouvrit et se referma bruyamment. Fabrice parut sur le trottoir. Il tira de sa poche un cigare et Talluma. Bientôt après, il traversait la chaussée d'un pied léger et disparaissait en fredonnant. Une sueur froide mouilla le front d'Éric, et le cœur déchiré, il s'appuya contre la muraille. Tout tournait autour de lui.
Le lendemain, dès la pointe du jour, il alla chercher Florence et partit avec elle pour la petite ville de M..., que madame
Mertall habitait sur les confins de la Lorraine.
— Je crois bien, dit-il à sa mère qui Fattendait sur la route, que nous ne nous quitterons plus.. . Aimez bien cette enfant; c'est une orpheline.
Madame Mertall , sans répondre, embrassa Florence.
Pendant les premiers^joiirs, réimpression de tristesse morne qu'elle voyait sur le visage de soa fils l'inquiéta. Il était comice un homme qui relève de maladie et qui ^ besoin de silence. Cependant elle l'interrogea doucement.
— Laissez faire le temps , je guérirai, lui dit-il.
. Au bout de quelque temps en effet, il parut se reprendre à la vie ; il commençait * s'intéresser aux choses qui Tentouraient. li s'occupait surtout de Florence et faisait a?ei elle de grandes promenades dans les es^
rons. Madame Mertall , avec un sentiment exqnis gui lui venait de sa grande bonté, n'avait pas voulu se séparer de l'orpheline. Elle voyait en elle un auxiliaire , et le plus doux , pour combattre la tristesse de son fils. Quand deux ou trois mois se furent écoulés, Éric regarda autour de lui. Le pays lui plaisait, il lui rappelait les jpvejniers temps de son enfance ; pourquoi n'achèverait-il pas sa vie où il l'avait commencée ? Un domaine était à vendre dans un canton sauvage, avec une grosse ferme et un établissement industriel en déconfiture^^ Tout était à refaire et à remettre en état, les terres, le cheptel, les bâtiments; c'était justement ce qui convenait à £fic. Il voyait là un moyen d'occuper son activité. Il proposa à sa mère d'en faire l'acquisition et de s'y fixer,
— Fais, répondit-elle, -OÙ tu iras, nous irons. .
Huit jours après, Éric, madame MerUl!
et Florence étaient installés à Sarredemer.
La maison , les champs , les bâtiments d'exploitation , la filature , tout était encore plus délabré qu'on n'avait pu le reconnaître après une première visite. Il fallait tont reprendre en sous-œuvre, et avec de l'argeDi cela draiandait beaucoup de temps. Éric se frotta les mains et se mit à la besogne am cette ferme énergie d'un homme qui a l'amour de l'action. Les ouvriers embauchés, un air de santé se répandit sur son visage. Il était sérieux, mais non plus triste; quelquefois môme il riait avec Florence qoe v grand air et l'espace semblaient griser. Quand elle le vit si bien disposé, sa ffièrt: se hasarda à lui parler mariage. Éricsecoiu la tète.
— Je ne me marierai que lorsque j'aimerai, dit-il ; or je n'aime pas.
— A chacun son cœur, je ne l'en parlerai
plus, répondît madame Mertall, qui soupira.
Éric n'avait conservé de relations qu'avec Charles. Une lettre qu'il lui écrivit vers la fm de la seconde année donnera une idée de son existence et des dispositions morales dans lesquelles il se trouvait :
« Sarrcdemer, l 'i décembre t86 •
« Mon vieil ami,
« De la place où je t'écris, je vois de vastes étendues couvertes de neige. Un bois tout blanc ferme l'horizon. Pas un souffle de vent dans le ciel gris. Quelques bandes de corbeaux volent au-dessus des futaies; d'autres s'abattent dans les champs
OÙ leurs formes noires sautillent parmi 1^ sillons durcis. L'air sonore m'apporte !« bruit des chariots qui passent sur lescbemins. Des valets de ferme vont et yiennent d'un pas lourd autour de la maisofi. sans se presser. Le facteur viendra to une heure, j 'apercevrai sa grande taille si détour du sentier, là-bas où il y a tropeupliers grêles; ses souliers ferrés c^i^ ront sur la neige raboteuse, et les pefc oiseaux qui cherchent un abri daDs khaies s'envoleront sur son passage. Le§ docvelles du monde arriveront avec lui. Irien ne change ; aux mômes heures les di'mes choses.
« Et tu es heureux dans celte solituif me diras-tu. Aussi heureux qu'il est doncà une créature mortelle de Tétre. D*al)o^ cette solitude est peuplée par les deux Wr? que j'aime le plus au monde, mamèrf^ Florence. Tu connais ma mère. Tu te nr
trouveras telle que tu Tas laissée, il y a cinq ins, quand tu t'arrêtas chez elle en allant visiter les Vosges. Quelques rides de plus, 3t c'est tout. Son sourire est le même. Elle fait tout silencieusement, avec ordre et méthode; mais partout oh elle a passé, elle laisse une marque de sa bonté. Ceux qui la servent l'adorent. Elle me rappelle ces bonnes étoffes de laine qui en vieillissant semblent devenir plus souples et plus chaudes. Florence tourne autour d'elle.
Sa mélancolie native a cédé à Tinfluence du milieu où chaque matin 1 éveille. Elle s'accoutume au bonheur et n'a plus cet air inquiet dont la trace était au fond de ses yeux. On Tentend rire aux éclats de ce bon rire franc qui sonne comme des perles dans un bassin de métal. Sa gaieté me réjouit le cœur. Je n'oublierai jamais Guillemetle pour me l'avoir donnée. Un jour, quand le temps sera venu, j'adopte-
rai FioreDce et ses enfants grandiront auprès de moi.
« Ainsi donc, tu ne te marieras jamais? vas-tu me demander. Je ne crois pas, en effet. Tu sais dans quelle disposition d*esprit j'ai quitté Paris. Un billet t'en avait prévenu ; il n'y avait que ces quelques mots : « Tout est vrai ! Adieu, je pars. ' 11 t'a semblé que je fuyais bien lâchement devant un de ces malheurs que ta philosophie railleuse prévoit toujours et auxquels il faut, dis-tu, qu'on s'habitue même avant de les connaître. On n'est pas bien juge des sentiments d'autrui. Nul que celui qui les éprouve n'en peut mesurer b force. Tu m'as condamné, dans ton îndiJférence et ton ironie, mais était-ce bien ma faute si le sang coulait de la blessure? La cicatrice s'est faite à présent, etsi bien faite que j'ai pardonné à celle qui m^ frappé.
« Tu te rappelles cette page terrible adressée par un poëte à un poète et dans laquelle, à propos d'une nuit où il voit la trahison face à face, éclatent tant de pleurs et tant de cris ? Eh bien ! je Tai connue celte épreuve, je l'ai vue cette nuit ! Je tremble encore quand j'en parcours les heures par la pensée. J'ai cru que tout s'écroulait; maintenant je pourrais voir sans un frisson celle qui m'a prodigué ces tortures. Mais ne va pas croire que mon ime ait rien perdu de son culte et renié mcune des choses qui l'ont le plus exal- ;ée. Non ! j'ai placé mon idéal plus haut, ^oilà tout.
« Quand je suis arrivé à Sarredemer, j'y li trouvé, autour d'un domaine oîi l'ennemi emblait avoir passé, tant il portait les traes de la dévastation , une population paure et souffreteuse. On y vivait maigrement lu produit d'un travail besogneux. J'ai en-
trepris d*y faire entrer Tabondance. Rude affaire ! combattre la paresse, la routine, le découragement , toutes les mauvaises habitudes engendrées par la misère. J'avais besoin de cette tâche pour secouer ma torpeur. Elle ne s'est pas trouvée au-dessus de wa bonne volonté. Avec une générosité simple et grande, ma mère m'a fait l'abandon de sa fortune, la mienne n'y sufiisant pas. Elle s'est attachée à mon œuvre avec un courage et une sérénité qui ont maintenu mon énergie à la hauteur du premier élan. La ferme a été relevée, les métairies , les étables, les dépendances assainies, le cheptel renouvelé. les chemins réparés, les friches mises eo culture, les bois sagement aménagés, les terres classées d'après la nature du sol et préparées pour des semences intelligentes: ici le colza, plus loin la betterave, le froment dans la plaine sauvée de l'humidilt' par le drainage, la vigne sur le coteau. Nous
boirons de ce petit vin-là dans quelques années. Les chaumières voisines m'ont fourni les bras. L'aisance est venue avec le salaire. Une pauvre veuve était là sans enfants, ma mère l'a mise à la tête d'un ouvroir. Elle a donné la maison ; la grande chaudière de fer qui bout en permanence pour le service de la ferme fournit des assiettées de soupe à tout ce petit monde. La commune avait quelques landes abandonnées à la vaine pâture. Je les ai achetées , et j'ai déclaré que tout chef de famille qui en mettrait un lopin en bon état de rapport l'aurait en toute propriété. Il y a plu des coups de pioche et des coups de bêche.
« Tout bien en ordre du côté de Tagriculture, j'ai pensé à l'industrie. La vue de cette filature abandonnée avec ses cent fenêtres aux vitres brisées qui regardaient tristement la plaine, m'impressionnait pé-
niblement et de plus en plus chaque jour. Je ne sais rien de plus navrant que le spectacle de ces grandes masures d'où ne sor aucun bruit. Ce sont comme des cadavres. Elles me rappellent ces navires jetés par no coup de vent sur une grève et que la mer démolit. Les murs de la filature étaient solides, les toitures bonnes. Les machine^ pouvaient servir. L'usine remise en monvément, le village était sauvé. Ce fut une nouvelle entreprise et non pas la moins ardue. Les capitaux c'était quelque chos<^.
— je suis trop de mon métier pour ne pas connaître le prix du nerf de la guerre:
— mais il me fallait en surcroît de I* patience, beaucoup de patience, et nue longue suite d'efforts. Grâce à Dieu, j^ ne manque pas de ténacité; j'ai donc mfe bravement la main à la pâte. Un ricb»? propriétaire du voisinage qui s'ennuyait entre les quatre tourelles de son cbâ-
teau, s'est piqué d'émulation à la vue de mes efforts et a voulu devenir mon associé. il a le sens droit. Je l'ai mis à la tête de la filature et il n*en sort plus. Il faut entendre maintenant le bruit gui s'échappe des fenêtres; métiers et broches sont en mouvement. L'arbre de couche ne s'arrête plus; mais ce n'est pas du bruit seu- • lement qui sort des cent ouvertures de l'usine réveillée, c'est du pain pour cent familles !
a Commences-tuà comprendre , dis? Va!
elle ne m*avait pas tout pris. Elle a pu me déchirer le cœur, — c'était son droit, me disais-tu, — elle n'a pas atteint le cerveau. . Par là je me suis relevé ! mon idéal a été de rendre la vie à des populations de pauvres gens abattus. Je n'y ai pas cherché d'autre récompense que l'application de toutes mes facultés et le sentiment du devoir accompli. J'ai semé le grain. J'ai la joie
2SG LA CHASSE A L^DÉâL.
profonde de le voir lever. Autour de moi la santé du corps et la santé de l*âme sont re ▼enues.
« Il m'arrive le soir, quelquefois, de reprendre le chemin de la maison à travée champs. L*ombre descend dans la plaint;* Florence trotte devant moi comme un chevreau. On entend aux portes des metainfc l'aboiement des chiens agités par Vapprocht de la nuit. Je vois les feux s'allumer daii> les chaumières. Des files d'ouvriers sorten! de la filature et regagnent leurs demeurer Le bruit de leurs pas remplit le chemin creux. Les laboureurs se pressent autour des fermes , poussant des attelages don* la croupe fume encore. Les roues i^ charrues et des herses grincent le loo^ des sentiers. 11 y a partout comme ub grand sentiment de calme et de repos. J< passe au bord du village. Le presbytère est rebâti ; une école s'est élevée à l'offi-
bre du clocher. Une bande d'enfants s'en échappe en poussant mille cris. Florence les connaît tous par leurs noms. Au retour j'aperçois derrière la vitre, dans une salle du rez-de-chaussée, à la clarté d'une lampe , la tête blanche de ma mère qui travaille, un ouvrage d'aiguille à la main. Alors mon cœur se gonfle, une part de cette immense sérénité qui m'enveloppe y descend et il me semble que je n'ai rien perdu.
<c Celui qui laisse derrière soi une trace honnête et saine de son passage dans la vie n*a-t-il pas rempli son œuvre? Mais peut-il croire qu'il laissera cette trace s'il n'a pas porté ses regards au delà du cercle des ambitions vulgaires vers des régions plus hautes ? Auraî-je rien à regretter si cette aimable créature, cette Florence dont le rire égayé la maison et qu'un hasard a mise entre mes mains,
tW LA CHASSE A L'IDEAL.
tu sais comment, est heureuse un jour et Test par moi? Par elle j*ai cbam d'âme; mais cette responsabilité acceptée a rendu mon fardeau moins lourd et ma tâche plus facile. En pensant à rorpbelî&e, je ne pensais plus à moi. Là est le grand secret.
(( Tu me pardonneras ce lambeau dt philosophie. Les solitaires ont de ces ha* bitudes qui ne cadrent pas avec celles des personnes civilisées. Viens me voir, et tu reconnaîtras cependant que le vieil homme n'est point mort tout à fait. Je sais rire encore, et, si tu n'as pas peor des longues courses, comme il convient à un chasseur tel que toi, je te conduirai, avec une demi-douzaine de b^iquet^ au poil rude et bien gorgés, dans des boi^ où le chevreuil et le sanglier ne manquent pas.
» Le soir, au logis,] auprès d'un grand
feu, tu trouveras bon souper, bon gîte et bon cœur. »
A quelque temps de là, un soir, dans un salon où il y avait brillante compagnie, on vint à parler d'Éric Mertall, qu'on ne voyait plus. Son nom prononcé, quelqu'un le releva. Qu'était-il devenu ? où vivait-il?
— Il paraît, dit le petit Albert de Lerme, qu'il s'est retiré dans un pays sauvage, quelque part en Lorraine, et qu'il s'y livre à des travaux agricoles. On prétend môme qu'il s'est pris d'amour pour les rustres qui habitent ces contrées lointaines, et qu'il nourrit le projet bizarre d'améliorer leur sort en môme temps que leur intelligence. Il emploie h cette œuvre tout ce qu'il a de ressources et de temps.
— Vous parlez de M. Éric Mertall? dit
madame Herbîn qui venait de poser tasse de thé sur un plateau ; je l*ai béas coup connu autrefois.
Et avec un sourire, d'une voix douce el' ajouta : « C'était un rêveur! »