RIC A CHARLES
Mai.
« Tu sais le vieux mot latin que notre professeur de rhétorique accentuait d'une yoix si sonore : Aleajacia estl II ne s'agit pas du Rubicon, mais de la rue Ollivier, Ti| as été pareil aux prophètes, et les choses se sont passées comme tu me l'avais prédit, Com* ment et pourquoi ? Que sais-je !
« Je n'attache pas à cette aventure plus d'importance qu'elle n'en mérite- Le pied m'a glissé. Guillemette cependant , malgré les bourrasques de sa vie, est de celles qu'on peut aimer; je le sens aux irritations qu'elle me cause. J'appartiens à cette race prédes-
tinée qui met une part d'elle-ipôrna à tout ce qu'elle prend ou qu'elle effleure. PojiQ si j'affirmais qu'elle tient dans mon exis* tance la place d'un oiseau dans un buisson, je mentirais. Idais je ne veux rien analyser de ce qui se passe en moi. Je suis le flot, et, en atteDdaqt qu'il s'épuise, j'ai mis le pied sur la piste d'une occupation sérieuse.
a II s'agit d'un grand établissement pour la construction des machines. Je me tâte et j'ai quelque disposition à accepter les puverti(res qui m'ont été faites. Une grande fortune peut ôlre au bout de Tassociatiqu qui m'est proposée. La fortune n'est p^s ce qui m'attire, ce que j'ai me suffit. Le travail est tout, il me plaît ; mes études m'y ont préparé. Mais tu conviendras que passer par les coulisses pour arriver à une usine, le chemin a sa singularité.
a Tandis que je discute au dedans de moi les conditions du traité qui me fer^ d'un
bond entrer dans l'industrie, Guillemette m'entraîne dans des excursions que ne désavouerait pas un étudiant de la première année. Nous faisons l'école buissonnière à travers champs. Il y a toujours un peu de la grisette chez la comédienne. Jamais je n'avais tant battu les environs de Paris. Je me trouvai l'autre jour à Enghien. Je ne sais pas de village plus maussade. Une longue rue poudreuse qui commence par un pont et finit par une baignoire. Des ombrages prétentieux autour de maisons ridicules, ornées de tourelles et de vérandahs; un mélangée insupportable de terrasses et de balcons. Point d'horizon , et dans ces paysages découpés en damier, les modes les plus extravagantes qui se promènent sur des trottoirs. C'est affreux.
« Quand vient la nuit, tout change. La poussière tombe , le bruit s'éteint. Le lac ouvre dans l'ombre ses perspectives; le ro-
gard en interroge- les profondeurs incertaines. De grands massifs d'arbres en estompent les contours. La lumière rose du soir, glacée de tons verts, s'étend comme une écharpe à la surface des eaux et les enveloppe d'une grâce magique. Mais la lumière s'efface, et le lac n'est plus éclairé que par les rayons vifs des étoiles qui^dansent sur la légère ondulation des flots. Une obscurité noire assombrit les rives. Il en sort des murmures qui frissonnent dans le sileûce. La flottille des cygnes qui nage au hasard fait courir des lames de feu sur le miroir opaque des ondes. Parfois sur l'autre bord, dans l'épaisseur des futaies, on aperçoit une clarté rouge, et Ton se souvient de cette lumière qui lira de peine le Petit-Poucet perdu dans la forêt. La solitude a repris son empire comme ces nymphes que Tépée d'un chevalier délivrait des enchantements d'un nécromancier et qui, tout à coup, illumi-
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naient un bois sauvagre de leur chaste nudité ; elle s'éveille avec la nuit et remplît le paysage de sa grâce et de sa mystérieuse beauté. « Guillemette avait eu la fantaisie de faire une promenade sur Teau. Nous étions presque au milieu du lac. Tu vas te moquer de ma folie. Mon esprit évoquait je ne s^îs quels rôvcs ; je voyais des formes blanches passer dans Tombre, fées, naïades, ondînes, que sais-je ! Quelques-unes avaient des traits qui m'étaient inconnus; d'autres me rappelaient des souvenirs confus et charmants. Je crois bien que j'avais oublié ma voisine. Je ne sais quelle secousse intérieure me fit penser tout à coup à l'amazone du bois de VilIe-d'Avray, En ce moment, qnc barque entra dans la zone de lumière épanchée par le mince croissant de la lune sur la lac. Mes yeux ihattentifs s'y reposèrent. Une femme était assise dans cette barque, tout enveloppée d'un vêtement blanc. Son
attitude était rêveuse. L'une de ses mains pendait au fil de l'eau, dont ses doigts délicats payaient la surface argentée. Un cygne la suivait lentement, sans bruit, pareil à un flocon de Heige. Elle releva la tôte. Mon cœur eut un frisson. C'était elle! Je venais de revoir ce visage fier et tendre, ce profil net et fin, ce demi-sourire sur des lèvres expressives, ce front pur. La barque s'éloigna comme poussée par un mouvement invisible, laissant derrière elle un sillage où tremblaient mille éclairs. Bientôt, le regard perdu dans sa fuite, je la vis mordre le bord dQ l'ombre, y plonger et s'efl^acer dans la nuit comme une apparition. Il n'en resta plus qu'une forme vague et blanche qui flotta quelque temps dans l'obscurité et s'évanouit. M'avait-elle vu seulement, et savaitelle qu*un inconnu tremblait en la regardant? « — A quoi pensez-vous? me dit Guilleinette.
« — A rien, lui répondis-je,
« Et c'était vrai, je ne pensais à rien, je pensais à tout.
« Le retour s'est fait silencieusement ; je ne pouvais pas parler. Fatiguée de n'obtenir que des réponses laconiques, Guillemette s'est mise à fredonner. Elle a toujours des chansons en réserve pour ces occasions. De tout ce qui m'entourait rue OUivier je n*ai pu regarder que Florence, endormie dans son petit lit. J'ai prétexté un grand mal de tête et je me suis retiré.
«J'ai la certitude, à présent, que la cavalière de Ville -d'Avray entrera dans ma vie.
« — Triple tou ! me diras-tu.
« Es-tu bien sûr que la sagesse ne soit pas de l'être un peu? Que serait la vie sans les choses qui n'y sont pas? Les chimères, les rêves, la poursuite de Timposssible, la pensée de l'au-delà, de l'invisible, de Tinex-
plicable, la recherche de Tinaccessible, les désirs qaî 13'agitent incessamment au dedans de nous comme des oiseaux dans une cage, Tamour de Tinconnu, enfin, n'en remplissent-ils pas la meilleure part ? »