DEUXIÈME PARTIE
HËRMIIVE DE I^EUVAILLER.
Après que la mort eut frappé Wiifrid au Mexique, Tantique demeure des Glerfons resta fermée pendant un an ; ce fut alors moins un château qu'un cloître abandonné. Même silence et même désolation. Le marquis chassait quelquefois, mais seul. Plus de réceptions , même à la Saint-Hubert ; plus de promenades à Dijon. Quand la nuit venait, on ne voyait plus parmi les ruines du vieux manoir que la lampe allumée dans la tour du Chat. Cette lumière solitaire, que parfois le matin seul faisait disparaître, augmentait Taspect morne de Clerfons, dont la silhouette déchirée s'effaçait dans un cercle de forêts. De temps à autre Médéric s'absentait pendant cinq ou six jours ; on ne savait pas où il allait; quand il revenait, il s'enfermait avec Robert.
On était à peu près sûr le lendemain de voir le marquis s'éloigner k cheval et s'enfoncer dans les
bois. Il ne rentrait qu'à la nuit noire. Qui ne connaissait dans le pays cet indomptable cheval pie que seul il montait, et avec lequel il poussait droit devant lui? Le plus extraordinaire était qi^l ne se cassait pas le cou. Les fils de Grain (Forge valaient leur père : même robe, même croupe, mêmes jarrets. Sur le dos de ces bêtes enragées, le marquis n'était plus un chasseur; c'était un tourbillon, un ouragan ! Les femmes de la campagne se signaient quand il passait. Le marquis n'avait de sourires qu'avec la belle Suzon. Quand elle le voyait disparaître sous le couvert des arbres , le front pâle et haut, une sorte de mélancolie s'emparait d'elle. Plus de chansons.
« Vois-tu, disait^elle à Raoul, notre beau cousin a dans le cœur quelque chose qui le tuera. »
Vers la fm de la seconde année, et sans que le marquis eût rien changé à cette existence qui avait les teintes monotones et la tristesse d'un ciel gris, un soir, au Presbytère, une servante avertit le baron de Maupert qu'une personne qu'elle ne con* naissait pas venait de frapper h la porte et demandait à lui parler. On était alors à la fin d'octobre. Le baron avait manqué une anguille énorme dans la journée ; il se plaignait de ses rhumatismes au coin du feu et n'était pas en humeur de recevoir personne.
La belle Suzon se leva et trouva dans la cuisine, où la servante l'avait conduite, une grande jeune fille p&le, svelte et tout en deuil. Elle n'était pas du pays.
d'un homme. 187
« Qu'y a-t-il pour votre service , mademoiselle ? dit la meunière.
— Si H. le baron dé Maupert est visible, je désirerais lui parler , » répondit Tinconnue d*une voix sonore, dont les notes graves et douces frappèrent la belle Suzon et lui inspirèrent une sympathie de prime-saut.
Ce]le*ci nMgnorait pas que Raoul avait jeté brusquement dans un coin ses lignes et ses filets; fructueuse, la pèche l'aurait disposé au bon accueil; stérile, elle lui faisait Thumeur grondeuse et bourrue. Saisie d'un vague sentiment de respect qui ne lui permettait ni de congédier l'étrangère, ni de l'exposer à être mal reçue, la belle Suzon la considérait de tous ses yeux; ne trouvant pas la réponse qu'elle cherchait, elle finit par lui montrer un siège que l'inconnue refusa d'un geste.
- Si M. le baron ne peut pas me recevoir en ce moment, reprit-elle, j'attendrai ou je reviendrai plus tard.... veuillez le prévenir de ma viste seulement, et lui dire que j'ai grand besoin de le voir. »
Cette pAle jeune fille avait dans la physionomie quelque chose de singulier que la meunière ne s'expliquait pas et qui l'intéressait. Elle était en outre sous le charme de sa voix.
< Ne pourriez-vous pas au moins me dire pourquoi vous venez? répliqua Suzon. Si je le savais, peut-être vous servirais-je mieux. »
Sans répondre , l'étrangère tira une lettre de sa poche et la lui tendit. Suzon en fit sauter le cachet lestement^ et, voyant la surprise de la jeune fille :
c Oh! Raoul et moi, c*est tout un! > dit-elle avec un sourire.
Dès les premières lignes, un grand trouble se peignit sur son visage; elle courut à la signature, puis, levant les yeux et respirant à peine, elle saisit l'inconnue par la main :
c Âh ! mon Dieu 1 dit-elle, venez vite. >
Elle l'entraîna le long d*un grand corridor, ouvrit la porte d'un salon où brillait un feu de souches vif et clair, et poussant sa compagne auprès du fauteuil où Raoul enfonçait ses larges épaules :
« Mademoiselle Hermine de Neuvaillerl » dit-elle d*une voix haute.
Le baron sauta sur ses pieds. D'un seul coup d*œil, il enveloppa la jeune fille que Suzon tenait encore par la main :
« Vousl vous! la fille de Wilfrid! s'écrîa-t-il.
— Je suis orpheline depuis un mois, monsieur le baron; ma mère en mourant m'a recommandé d'aller vers vous et de vous prier de me présenter à mon oncle, M. le marquis de Glerfons.... Je suis partie et me voilà, dit Hermine. .
— Ah! diable! fit Raoul qui frappa du poing sur le dos du fauteuil.
— S'il refuse de me recevoir, insistez , c'est le vœu de ma mère, poursuivit Hermine ; s'il s'obstine dans son refus, alors à la grâce de Dieu.... je m'en irai.
— Vous en aller , vous ! s'écria Suzon , bonté du ciell le marquis est un loup, mais il a des entrailles !
— Je ne sais pas, > murmura Hermine.
Mais la meunière ne l'écoutait plus. Elle s'était emparée d'un manteau qu'elle jeta sur les épaules de Raoul.
c Si M. le baron, mon mari, n'était pas homme à vous conduire au château, reprit-elle, j'y monterais avec vous, et dût la tour du Chat s'écrouler sur ma tête, il faudra bien que M. le marquis, notre cousin, vous écoute et vous fasse bon accueil.... En route à présent! »
La voix était rude, mais Taccent venait du cœur. Mlle de Neuvailler remercia Suzon par un sourire qui soudain illumina ses traits et en changea l'expression. La belle Suzon en fut éblouie. Ce fut comme une flamme qui dissipe les vapeurs répandues sur un lac et le fait resplendir tout à coup. La meunière ne se doutait pas une minute avant que Mlle de Neuvailler fût jolie ; elle n'avait vu que la pâleur du front et les vêtements noirs qui Tassombrissaient ; maintenant elle la trouvait ravissante et mieux que cela. C'était un mélange de dignité et de candeur où se fondaient harmonieusement toutes les séductions de la jeunesse, toutes les grâces touchantes du malheur.
Raoul venait d'agrafer le manteau autour de son cou.
« Oserez-vous me suivre, mademoiselle? dit-il; on a vu passer mon beau cousin sur Grain LVonje aujourd'hui. Il doit avoir l'humeur du vent de bise.
— Je n'ai pas peur, marchez, » répondit Hermine.
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Le sourire avait disparu, et avec lui celte flamme qui donnait tant d*éclat à sa beauté; une sorte de tristesse résolue etfière en remplaçait la lumineuse clarté. Suzon frissonna. Quelles angoisses avaient donc visité cette orpheline si hardie dans ses résolutions et si prompte cependant à s'émouvoir? Elle sentit les larmes la gagner, et emportée par un élan dont elle ne fut pas maîtresse :
« Mademoiselle , dit-elle , voulez-vous me permettre de vous embrasser? »
Hermine se retourna et se jeta dans les bras de la meunière avec l'abandon d'un enfant.
Quand la porte se fut refermée sur l'orpheline et sur Raoul, la belle Suzon tomba dans un fauteuil. Jamais elle n'avait éprouvé un si grand trouble.
< Le cœur lui battait-il, à cette petite! murmurait-elle, c'était comme un pauvre oiseau.... Si le marquis la repoussait, jour de Dieu! j'en ferais ma lille. »
Elle s'approcha de la fenêtre et regarda dans la] nuit. Mlle de Neuvailler et Raoul marchaient à côi'j l'un de l'autre, sans parler. Le vent soufflait et df grandes rumeurs sortaient de la forêt voisine. Hei mine regaraait autour d'elle. Ses pieds glissaier sur l'herbe humide.
a Si je presse le pas, lui dit Raoul qu'elle avaif peine à suivre, c'est pour que vous n'ayez pas froid. »
Lorsque le baron ne fut plus qu'à cinq minutes de Glerfons, son allure devint plus lente. Il leva les yeux sur la tour. On y apercevait une lumif^re
qui étincelail dans la nuit. Tout autour la masse noire du cbâteau découpait ses dentelures sur le ciel pâle.
< Bon! il est dans sa taniàre! » grommela Raoul, et, par un mouvement involontaire, il ramena ses regards sur sa compagne. Elle, si frôle et si jeune, en face de ce géant !
Dès quMl eut franchi la porte de la grande cour, il renconlra Médéric qui tenait Grain cTorge par la bride. Le cheval était blanc d*écume. Raoul hésita une minute, tandis que Mlle de Neuvailler examinait attentivement les ruines éparses autour d'elle, les pans de murs restés debout, les grandes galeries, les remparts crevassés, les spirales élégantes des escaliers perdus dans des tours éventrées, et ces voûtes profondes sur lesquelles des arbres vigoureux enfonçaient leurs ruines. Un manteau de lierre et de broussailles couvrait à demi ces décombres. Devant elle, massive et sombre, une tour carrée proiilait ses angles dans la nuit.
Le baron soupira tout à coup comme un homme qui prend son parti; puis, faisant quelques pas en avant, il heurta à la porte de la tour du Chat. Un long retentissement suivit le choc du marteau tombant sur le bouton de fer. Bientôt on entendit un bruit de pas à Tintérieur, et la porte s'ouvrit. Raoul entra le premier, suivi d'Hermine; elle était plus pâle qu'une morte, mais tenait le front haut, le capuchon de sa mante rejeté en arrière.
Us se trouvaient alors dans une vaste pièce tendue de cuir fauve, et percée de quatre fenêtres à me-
neaux de pierre, hautes et minces. Un grand lit de chêne à colonnes torses était dans un coin , une lourde bibliothèque dans un autre. Un grand feu pétillait dans une immense cheminée dont le manteau, écussonné aux armes de Clerfons, enveloppait d'énormes chenets de fer et trois escabeaux. Deux figures de chevaliers, bardés de fer, à cheval, et la lance au poing, se tenaient debout, aux angles de la cheminée ; les vifs reflets de la flamme qui se brisaient contre ces panoplies projetaient mille éclairs le long des murs, pavoises partout de haches d*armes, d'épées à deux mains, de pertuisanes, de rondaches, d*escopettes et de poignards réunis en faisceaux. Sur une table qui occupait le centre de la tour brûlait un flambeau à trois branches. Le marquis, debout près de cette table, regardait du côté de la porte. Jamais son visage ne parut plus sombre à Raoul.
« Voici rheure! » pensa-t-il.
Le baron prit Hermine par la main, et s'avançant jusqu'au milieu de la chambre :
« Beau cousin, dit-il d'une voix un peu tremblante, j'ai l'honneur de vous présenter votre nièce, mademoiselle de Neuvailler. »
Les yeux du marquis flamboyèrent totit à coup, et baissant le front comme un taureau :
« Qu'est-ce que cela? > dit-il d'une voix âpre.
Raoul sentit la petite main d'Hermine qui frémissait dans la sienne; la pâleur du marbre s'étendit jusqu'aux lèvres de l'orpheline, un pli se creusa entre ses sourcils, et, sans fléchir, levant la tète :
< Gela, dit-il, est la fille du vicomte de Neuvailler; votre frère, et cela porte votre nom ! »
Le marquis croisa les bras sur sa poitrine avec une telle expression de hauteur sauvage et de dédain que cette fois Raoul se plaça entre Hermine et son hôte. Le pécheur faisait place au gentilhomme.
< Monsieur le marquis , mon cousin, reprit-il d'une voix qui ne tremblait plus, je vous dis que votre nièce est là, et qu'elle est entrée ici à. mon bras. Si le cbAteau ferme sa porte sur elle, le Presbytère lui ouvrira la sienne, mais je ferai avec le talon de ma botte une croix sur le seuil de Clerfons, et aussi vrai que je m'appelle Raoul de Maupert, je n'en franchirai plus la pierre I
— Raoul I » s'écria le marquis d'une voix tonnante.
Mais ses yeux' venaient de tomber sur Hermine qui restait immobile.
« Ah ! c'est tout lui ! > dit-il.
Toute sa colère s'évanouit , et, faisant deux pas en avant:
« Mademoiselle de Neuvailler , reprit-il , entrez, vous ôtes chez vous ! >
C'était le grand seigneur qui parlait, mais un grand seigneur ému et tout pénétré de pitié; l'expression d'un attendrissement sincère éclairait son visage et le transfigurait. Ce n'était plus le terrible homme dont l'aspect donnait le frisson ; le masque de fer venait de tomber, le cœur battait.
« Embrassez-moi! « s'écria le baron transporté.
Hermine, qui avait supporté sans faiblir le rude
accueil du marquis, chancela; Robert s'élanQa vers elle ; mais avant qu'il pût la secourir, elle s'empara de sa main et la porta silencieusement à ses lèvres. C'était le baiser d'adoption : le marquis en fut remué jusqu'aux entrailles.
M. de Glerfons appela Médéric dont le visage ridé eut un éclair de joie à la vue d'Hermine; il lui donna ordre de transporter le mince bagage de la jeune fille dans le plus bel appartement du château, luimême voulut Ty conduire» et Mlle de Neuvailler quitta la tour à son bras. Mais quand Robert reparut dans la pièce où il avait laissé Raoul, sa figure avait repris ce caractère de sombre austérité qu'une minute d'élan avait effacé. L'étonnement se peignit sur la physionomie de Raoul. Le marquis se mit à marcher dans la chambre lentement, le front chargé de tempêtes, le regard à terre, comme un homme plongé dans des abtmes de souvenirs.
Le baron le suivit des yeux un instant, prêt à l'interroger et n'osant pas le faire ; il y avait un poids sur son cœur ; il lui sembla que la jeune fille, dont les pas légers réveillaient encore dans la nuit l'écho muet du vieux château , venait de disparaître dans un gouffre. Hésitant, oppressé, il se leva et fit quelques pas vers la porte.
< Reste 1 » s'écria la voix impérieuse de Robert.
Raoul s'assit. Le marquis n'avait pas interrompu sa marche. Gomme une bête fauve dans sa cage, il allait de l'un k l'autre coin de la tour. Tout à coup sa main étendue montra la porte par laquelle Mlle dn Neuvailler était sortie : .
« L'afl-ta vue! s'écria-tril d'une voix sourde ; elle me portera malheur I »
C'était ]a première fois que le marquis de Glerfons tutoyait Raoul. Effaré, le baron se releva d'un bond.
m Elle! Ah! que dis-tu?»
Le marquis saisit Raoul par le bras, et l'entraînant vers l'une des baies profondes ouvertes au flanc de la tour du Chat, il lui montra du geste l'image gracieuse de Mlle de Neuvailler qui , pareille à une apparition, passait, éclairée en plein par la lumière d'un flambeau, devant une large fenêtre.
c Regarde! s'écria-t^il, ne crois-tu pas revoir celui qui n'a fait que traverser Clerfons autrefois ?.•• Ahl son regard m'a percé jusqu'au cœurl
— Eh bien ! répondit Raoul qui cette fois osa aller jusqu'au bout, que te fait cette ressemblance? Pourquoi cette terreur? Pourquoi cette tristesse morne dont la cause m'est à demi cachée? Pourquoi ce deuil de ton esprit? Pourquoi cette solitude étemelle que vient tout à coup interrompre un enfant? Qu'as-tu? Que crains- tu ? Parle!
— Eh bien! oui, je parlerai! s'écria Robert, et tu connaîtras tout entier ce sauvage dont le cœur est plein de cendres.... Ah! ce que j'ai fait dans les heures violentes de ma jeunesse peut-être le refe« rai-je encore! Val je n'ai jamais oublié l'implacable devise des Glerfons : Point ne défaille ! Hais quand tu auras entendu le rédt de ma vie, tu me diras si j'ai tort d'aroir peur! »
Alors, d'une voix saccadée et que l'éiqotion des
anciens souvenirs faisait vibrer, il lui raconta ce premier et terrible duel avec Rodolphe Humfrey, le 30 octobre, et les autres duels qui naissaient les uns des autres, et son amour pour Louise de la Vauxelle, si fatalement dénoué, et sa rencontre avec Maximilien, et sa rupture avec Wilfrid , et ses combats dans la Vendée, et la mort de Marie-Jeanne dans la métairie de la Butte-aux-Genéts, et celle de Femand de Salbris au château de Neuvailier, et tout ce sang, toutes ces larmes, ce grand deuil, suivit d'un si funèbre abandon !
c Et voilà pourquoi un jour je t'ai écrit, continua-t-il, et pourquoi un soir tu m'as vu arriver seul, errant, pareil à un exilé qui s'enfuit ! et pourquoi tout à Theure, en voyant que la fille de Wilfrid, mort si loin de moi, frappait à cette porte un soir d'automne, j*ai pensé qu'un dernier malheur la suivait pas à pas ! »
Le marquis passa la main sur son front brûlant. Tous ses traits portaient l'empreinte d*une angoisse indéfinissable. Raoul le regardait, l'écoutait et n'osait parler.
« Oui 1 continua M. de Clerfons, lorsqu'ici, devant cette porte, après une journée passée tout entière à courir dans les bois, j'ai vu tout à coup apparaître Hermine de Neuvailler, mon passé d'un seul bloc s'est dressé devant moi , comme dans uu éclair. In coup de pioche, et lequel, grand Dieu! venait d'être donné dans ce sépulcre où j'avais enseveli tant de regrets cuisants, tant de chagrins I... et peut-être aussi tant de remords 1 Et ce coup a tout fait re-
vivre!... Elle ne sait pas à quel point elle ressemble à Wilfrid 1 J*ai revu dans ses yeux ce regard doux et fier, tendre et profond , avec quelque chose de plus intime qui lui vient de son malheur I... Sa parole aussi me le rappelle, son attitude, un ensemble inexplicable qui fait que tout à coup je crois que Wilfrid est vivant.... mais un Wtlfrid rajeuni par le miracle du tombeau, plus entouré de grâce, plus touché par l'infortune, et plus menaçant peut-être que l'autre, le jour où je le vis disparaître sur le pavé de Paris dans un tourbillon de fumée et de lumière, l'épée au poing I Val il y a des fatalités qui ne pardonnent pas ! >
Le marquis précipita sa marche et porta vivement la main à sa poitrine. Dans ces moments de poignante émotion, il ressentait tout à coup cette blessure que lui avait faite Tépée de Maximilien ; c'était le froid deTacier pénétrant de nouveau dans les chairs.
< As-tu remarqué, s'écria-t-il presque aussitôt, as-tu remarqué de quel air et avec qpelle fière attitude elle s'est relevée au premier mot qui est parti de mes lèvres? Elle est du vrai sang de Wilfrid, cette frêle enfant.... Quelque chose m'a poussé vers elle invinciblement.... Tout à coup je me suis rappelé le triste départ de celui qui n'est plus, ma course inutile vers la Bretagne, les longs regrets qui la suivirent.... et la source de mes larmes s'est ' rouverte.... Ah! rien ne la tarira plus ! >
Robert couvrit son visage de ses deux mains. On voyait au mouvement de ses épaules qu'il luttait vainement contre la violence de son désespoir.
198 HlfiTOmB
« Et Mme la vicomtesse de NeQvaillert demanda Raoul ; ne me diras-ta pas ce qu'elle derint après lamortdeWilfridT
— Mlle Haudebert? répliqua le marquis qd venait subitement de retrouver Texpression de la colère et du dédain , ne sais-tu pas que ma main n'a jamais serré la sienne? Apprends donc, puisque tu le demandes, qu'elle se retira dans la petite ville où Wilfrid l'avait rencontrée , et y vécut seule avec sa fille. l'essayai de lui faire accepter la fortune que mon frère avait refusée. Elle fut, comme luii inflexible. < Ce que je veux, me fit-elle répondre, « c'est une place à votre foyer, sous votre toit, près « de vous.... rien de plus, rien de moins. > Sur ce terrain, nous ne pouvions nous entendre, mais je ne pus pas m'empécher de l'estimer. L'admettre à Clerfons, donner mon bras à Mlle Haudebert, n*étaiirce pas amnistier le passé, me condamner moimême? La pitié criait dans mon cœur, mais on m'avait appris à faire passer le gentilhomme avant l'homme, et je ne cédai pas!
— Mais, Hermine, tu l'as reçue cependant ?
— Oh 1 celle-là sort de la souche d'où je suis né ; elle porte mon nom.... c'est une Neuvailler.... Quand elle s'est présentée tout à l'heure à Glerfons, je ne savais même pas que sa mère fût morte.... €elle-là, je ne l'abandonnerai jamais.... et parce que je ferai pour elle, on verra ce que c'est qu'une fille de notre maison....Elle choisira parmi les plus grands noms de France.... Mais as^tu senti la force du sang qui bouillonne dans ses veines? ... comme
elle marchait à Taise sous ces voûtes 1... qaelle flamme dans ses yeux quand elle a rencontré les miens!... Qu'elle était bien alors la fille de Wilfrid 1 Ne m'a-t-elle pas, et tout de suite, bravé de face?... Ahl que de grand cœur alors je l'aurais embrassée !
— Bah ! dit Raoul gaiement , l'occasion s'en retrouvera. »
En ce moment, on cogna à la porte de la tour du Chat. C'était la meunière qui s'impatientait de ne pas revoir le baron. Son regard fit le tour de la chambre, où elle parut étonnée de ne pas voir Hér-mine.
< Si Mlle de Neuvailler n'a pas sa place ici, qu'on me la rende, dit-elle hardiment; si elle a trouvé celle qui lui est due, allons dormir. »
Le marquis la salua.
c Belle cousine , dit*il , Mlle de Neuvailler , ma nièce, est à Clerfons et n'en sortira plus. »
Le lendemain du jour qui avait vu cette adoption, Médéric reçut ordre de rassembler toute la maison dans la grande salle du château. Piqueurs, valets de pied, palefireniers , ceux de la ferme et ceux du manoir, les jardiniers, les gardes, les femmes qui s'occupaient de l'office et de la lingerie»
tous ceux enfin qui portaient la livrée ou étaient aux gages du marquis furent rangés sur deux lignes par le vieux cuirassier. Au premier coup de midi , il fit faire silence à tout le monde, la porte s'ouvrit à deux battants, et M. de Glerfons parut conduisant Hermine qu'il avait au bras. On n'entendait pss un souflle. Le marquis était en cravate blanche et en habit noir. Quand il fut au centre de l'immense pièce, il prit Hermine par la main :
«r Voici Mlle de Neuvailler, ma nièce, dit-il ; que chacun ici lui obéisse comme à moi-même. •
Tout le monde s'inclina.
Un moment après , une fanfare éclatait dans la cour ; c'étaient les gardes et les piqueurs, Médéric en tète, qui donnaient la bienvenue à Mlle de Neuvailler.
Pendant les premiers mois qui suivirent son arrivée, rien ne* parut changé dans l'existence qu'on menait à Glerfons.
C'était toujours le même bruit de cors ébranlant les échos, les mêmes aboiements de la meute ralliée sous le fouet de Médéric; on remarquait seulement que le marquis sautait moins souvent sur le dos de Grain d'orge. On fut même obligé de confiefi à deux ou trois reprises, le grand cheval pie à Médéric pour le conduire en promenade. Hermine avait pris le gouvernement de la maison. Elle s'en acquittait comme si elle n'eût jamais fait que cela; on lui obéissait comme si elle fût née sur les marches d'un trône. On l'entendait à peine. Elle était
dans rimmense ch&teau comme uoe ombre qui glisse sur les ailes du vent. Qu'on les vtt se poser au fatte des remparts où nichaient les corbeaux, ef* fleurer dans leur course les pierres tombées du front des tourelles, ou glisser le long des frêles escaliers, ses pieds ne faisaient pas de bruit. Elle sem*blait se plaire dans cette demeure féodale, dont les plus sombres recoins lui furent bientôt familiers. Ces courtines à demi renversées, ces fiers donjons qui portaient sur leurs faces lézardées les cicatrices de la guerre, ces échauguettes suspendues dans l'espace conune des nids, ces rudes murailles crevassées en vingt endroits parlaient à son imagination. Que d'heures ne passait-elle pas assise à l'ombre d'un pilier, promenant de tous côtés un regard que mille éveils de Tftme animaient tour à tourl Ces rumeurs éternelles qui sortent confusément des forêts, et qui chantaient autour du château, lui rappelaient le sourd retentissement de la mer auprès de laquelle sa jeunesse s'était écoulée; elle en écoutait les longs murmures avec délices et se laissait bercer par leurs plaintes. On devinait à la tristesse de son front que le malheur l'avait dès l'enfance visitée. Elle portait la tête doucement inclinée comme si le poids d'une infortune précoce eût été trop lourd pour ses jeunes ans. Hermine ne souriait pas souvent ; mais quand le coin de ses lèvres se relevait tout à coup, queF charme indicible dans ce sourire! On la voyait presque toujours grave et recueillie. Sa ressemblance avec Wilfrid devenait saisissante aussitôt qu'elle s'animait. Dans ces circon-
Stances, les traits de Mlle de Neuvailler s'éclairaient d'une lumière intérieure qui faisait revivre en elle celui qui n'était plus. C'était le petit, c'était le fils bien-aimé de Mlle de Sauveterre, avec plus de hauteur dans le regard, plus de tendresse dans le pli de la bouciie. Mais qu'il devenait sombre ce regard, et dédaigneux ce sourire, quand la colère gonflait le cœur d'Hermine 1 Bien des fois le marquis la suivait des yeux, tandis que, muette et légère, elle passait le long des fossés de Glerfons cherchant l'ombre des bois 1 Que de fois aussi n'attachait-elle pas sa vue sur le marquis lorsqu'il traversait la campagne au galop ! Ces deux êtres réunis par une catastrophe semblaient s'observer l'un Tautre, et tour à tour interroger leur silence. Ils avaient comme le pressentiment qu'un jour quelque chose les ferait se heurter de front.
Hermine eut bien vite parcouru tous les sentiers qui rayonnaient autour de Glerfons, et visité les forêts voisines dans leurs retraites les plus écartées; il n'était pas une chaumière où elle ne fût entrée, pas un bûcheron du pays, pas une pauvre femme, pas un berger qu'elle ne saluât par son nom. C'était elle à présent qui se chargeait de payer aux laboureurs et aux vignerons les dégâts commis par les chevaux et les chiens du marquis. L'argent ne sufQ* sait pas; elle y ajoutait le miel des bonnes paroles. Personne ne savait donner des ordres avec ce mélange de douceur et d'autorité. On cédait sans y penser, et les natures les plus libelles subissaient son empire presque du premier coup. Elles ne s'é-
tonnaient de leur soumission que lorsque Mlle de Neufailler s'éloignait.
Cette autorité qu'Hermine exerçait en apparence sans effort, et ce n'était pas là une des choses qui plaisaient le moins au marquis, était bien le résultat d'une vertu qui était en elle; l'éducation cependant, et plus encore la réflexion» y avaient fait quelque chose. La pente de son caractère la {toussait à être agréable et bonne à tous, mais l'observation, mûrie par une expérience douloureuse, lui avait appris que le monde brise les faibles et respecte les forts, et qu'il accorde d'autant plus qu'on lui demande davantage. Hermine s'était donc résignée à imposer sa volonté, lors même qu'elle eût été plus heureuse, d'obéir. La timidité était la chose instinctive, Taudace ne venait qu'après, mais s'y substituait entièrement et devenait alors invincible. Âussitét qu'une chose lui paraissait honnête et juste, Mlle de Neuvailler la voulait constamment et jusqu'au bout ; on pouvait la faire trembler, on ne la faisait plus fléchir.
Tous les hôtes du château et du Presbytère, depuis l'humble fille qui menait paître les oies, jusqu'au marquis, sans oublier la belle Suzon, remarquaient, ceux-là avec étonnement, ceux-ci avec complaisance, ce mélange de hauteur et de tendresse où se faisait sentir la dout>le origine de Mlle de Neuvailler. Gomme un fleuve qui mêle dans le même cours des eaux claires et paisibles et des ondes fougueuses puisées à deux sources lointaines, ainsi Hermine se montrait tour à tour douce et mo-
deste^ ou Gère et courageuse, selon que parlait le sang de Mlle Haudebert ou celui de Wilfrid. Quand on la surprenait le matin , distribuant les ordres pour que toute chose se fttavecabondance et méthode, veillant à tout et ne négligeant aucun détail, on sentait la fille honnête et patiente d'une mère soumise aux plus humbles devoirs ; peu d*heures après, lorsqu'elle passait à cheval, maniant les rênes et la cravache d*une main hardie et souple, sa taille élégante à Taise' dans la longue robe aux plis flottants, la tête couronnée d'une plume blanche que fouettait Tardeur de la course , c'était une châtelaine dans tout l'éclat charmant de son autorité.
C'était par là surtout que son empire s'exerçait sur M. de Clerfons.Les autres subissaient.le charme sympathique de sa bonté active et prévenante.
Il était rare qu'un jour s'écoul&t sans que des enfants en grand nombre ne se réunissent sous sa main, dans les jardins un peu sévères du château. Hermine avait en elle l'amour de ces chères petites créatures qui ne savent rien faire sans y mettre de la grâce. C'était sa joie, à certaines heures, de les grouper autour d'elle et d'animer leurs jeux, auxquels son rire jeune et frais se mêlait franchement. Les enfants lui rendaient son amour. Vers midi, on en voyait paraître un ou deux, puis d*au très encore, puis toute une bande ^ la porte du jardin.
Us regardaient curieusement au fond des allées ou sous l'ombre des arbres, impatients, déjà gais, mais ne témoignant de leur ardeur que par de sourds babils ; pas un n'osait franchir la grille ou-
verte. Cependant Mlle de Neuvailler se promenait à l*écart ou lisait, assise sur un banc dans le voisinage. Tous ces minois roses et mutins respectaient son silence. On se parlait à l'oreille; les plus petits se cachaient derrière les plus grands. Mlle de Neuvailler n*avait donné aucun ordre; sa présence était le seul frein qui calmait toutes ces turbulences. Qu'elle restât immobile son livre à la main, ou qu'elle marchftt lentement, Tessaim ne remuait pas. Il fallait, pour qu'on le vit tout à coup se précipiter sous les bosquets , qu'un léger mouvement de son doigt les appelât. Un joli sourire que les enfants connaissaient entre mille accompagnait ce geste mignon; c'était ce premier rayon du matin qui fait que tout à coup le chant des oiseaux se réveille. La bande entière ne faisait qu'un bond, et bientôt après Hermine avait trois ou quatre espiègles suspendus à ses mains. Qui l'eût aperçue alors n'eût jamais cru que c'était la même personne qui ne baissait pas la paupière sous le regard du terrible marquis.
Tous ces enfants, qu'un geste avait amenés, un mouvement les dispersait. Quand leurs mères, qui savaient les trouver où était Mlle de Neuvailler, venaient les chercher, ces rudes femmes, habituées à vivre dans les bois avec les bûcherons et les charbonniers, se tenaient à distance et ne les grondaient pas. Jamais Mlle de Neuvailler ne les laissait s'éloigner sans avoir échangé quelques paroles avec elles, ou répandu quelques secours parmi les plus pauvres. Mais ce n'était déjà plus la jeune iille qu'on avait vue tout à l'heure courir comme un jeune
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faon ; elle était pareille alors à ces patriciennes des vieilles républiques de Venise et de Florence, dont les longues mains blanches distribuaient des aumônes à la foule des clients rassemblés sur leurs pas.
Cette autorité, que Mlle de Neuvailler exerça dès les premiers jours, après que le marquis Teut mise à la tétedelamaison^devintsouveraineau bout d'un certain temps. Hermine était l'intermédiaire entre les gens de la campagne et le farouche Robert; toute grâce accordée par elle paraissait plus douce; tout refus exprimé par sa bouche perdait de son amertuoQe. Oa l'avait vue assouplir les natures les plus tournées vers la révolte, et presqu'à la même heure retenir endormis dans ses bras de petits enfants dont les mères étaient aux champs. Gomme on avait surnommé le marquis Robert le Loup, elle mérita d'être appelée la fée de Glerfons. Séduite à première vue par Mlle de Neuvailler, la meunière se mit à Tadorer un mois plus tard. Cette tendresse, le baron la partageait.
Hermine ne se montrait jamais assez au Presby* tère, au gré de la belle Suzon. Sa présence répandait un air de fête parmi ces vieux murs noirs. Quand on voulait avoir M. de Clerfons, il suffisait de retenir Hefmine. Bientôt après il arrivait à pied ou à cheval , comme si un fil mystérieux et fort l'eût contraint de quitter le château. La meunière prenait souvent la tête de Mlle de Neuvailler entre ses mains et Tembrassait avec passion.
« Ahl disaitrelle alors, je regrette parfois que
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H. le marquis ait fait de vous la châtelaine de làhaut.... S'il TOUS avait délaissée..., yous seriez la reine ici 1 »
On voyait que l'esprit d*une mère tendre et prévoyante avait présidé à l'éducation de Mlle de Neu- ?ailler. Sans les rechercher, Hermine se montrait à la hauteur des conversations les plus élevées. Les meilleures lectures lui étaient familières ; mais si les livres la fortifiaient, là musique la reposait et la consolait. Sa voix et la pureté de son chant eussent été remarquées partout. Quand elle était lasse de se promener autour de Clerfons , ou bien encore lorsqu'elle se sentait poursuivie et comme harassée par un souvenir accablant, l'orpheline s'asseyait devant un piano, ouvrait l'œuvre d'un maître et chantait. Bientôt la voix montait, se répandait en ondes sonores dans l'espace et remplissait Clerfons. C'était le soir et la nuit surtout que Mlle de Neuvailler chantait. Les ruines alors s'animaient, et quelque chose d'une vie mystérieuse s'y glissait. Aucune lumière ne brillait dans la chambre d'Hermine; les sons s'échappaient de la nuit et se perdaient dans la nuit. Souvent, pendant les tièdes soirées du printemps, les serviteurs de Clerfons, attirés par la mélodie de ces chants, se groupaient dans la cour voisine, un à un, sans bruit, étouffant leurs pas, retenant leur haleine. Le frisson les visitait. On aurait dit que l'antique demeure avait une voix pour gémir et raconter aux ténèbres étoilées la gloire des anciens jours. Immobile dans la tour du Chat, le marquis ne perdait pas un soupir de ces mélo-
dies enchantées. Que d'orages alors et quel attendrissement dans son cœur! Si dans ce moment un éclair eût tout d'un coup enveloppé Mlle de Neuvailler, que fùt-il devenu en voyant sur son visage un ruisseau de larmes l Était-ce bien là la même jeune fille calme et sereine qui ramenait un braconnier au sentiment du devoir, ou se révoltait impétueusement contre Tautorité de M. de Clerfons ? La partie tendre et enthousiaste de son àme se réveillait seule et parlait dans ces heures nocturnes; ce qu'il y avait d'indomptable et de fier en elle sommeillait. Un incident mit un jour en relief cette nature qui tenait à la fois de la colombe et du lion.
Un hasard avait conduit Hermine dans une immense galerie nouvellement restaurée et où quelquefois le marquis se promenait dans les temps d'orage. Elle y était entrée de ce pas léger qui était dans les habitudes de son corps; M. de Clerfons, qui marchait paresseusement, ne l'entendit pas. Une ligne de portraits, ceux-là noirs de vieillesse, ceux-ci éclatants et presque neufs, garnissait les murs dans de magnifiques cadres de bois dorés. Il y avait là des chevaliers couverts d^ cottes de mailles, le haubert en tête, des grands seigneurs chamarrés des ordres du roi, des généraux d'armée portant à la main Téoéé^du commandement, de beaux gentilshommes^étus de satin et de velours.
Tout à l'extrémité de celte galerie héraldique, consacrée à la gloire des Neuvailler et des ClerfoDS, pendait solitaire un cadre de bpis tl'ébène tout en* veloppé d'un voile noir. Les yeux d'Hermine resté-
rent attachés sur ce cadre. Pourquoi ce signe de deuil? Pourquoi ce bois sinistre? Quel arrêt condamnait le visage qu'elle ne pouvait voir à rester éternellement enseveli dans les ténèbres^ lorsque tant d'autres portraits s'étalaient en pleine lumière et tout parés d'un luxe hautain? Un sentiment indéfinissable fît battre le cœur de Mlle de Neuvailler. Elle chercha le marquis. Depuis un instant il ne se promenait plus. Immobile auprès d'elle, il l'observait silencieusement. L'expression de ce visage assombri, que la colère et l'impatience tourmentaient déjà, fut pour Hermine une révélation.
«Ah! fit-elle en joignant les mains, est-ce donc vrai?»
Quand une émotion violente ou la pensée d'une lutte prochaine s'emparait de Mlle de Neuvailler, ses traits revêtaient la couleur du marbre; sa bouche même perdait tout éclat. On ne voyait plus dans son visage que ses yeux. Toute pâle déjà, elle s'approcha du marquis, et, posant un doigt sur son bras:
« N'est-ce pas M. le vicomte de Neuvailler, mon père, qui est là? » dit-elle.
Le marquis regarda le cadre de bois d'ébène, détourna la tête et neréponditpas.
« Pourquoi vous taire? reprit-elle. Depuis quand un Glerfons n'a-t-il pas le courage de ses ac^ tions?... Ce que vous faites, n'osez-vous donc pas l'avouer?»
Que sa voix ressemblait peu à celle qu'on entendait la nuit, quand elle chantait I
210 rnsToms
« Eh bien! parlez.... rattend3l ajoata-t-elle impérieusement en pressant de sa main froide le bras du marquis.
— Ah ! puisque vous l'exigez.... oui.... c'est loi, c'est Wilfrid 1 » s'écria Robert.
Hermine le repoussa, et levant ses mains vers le portrait :
« Pauvre père I c'est toi I » dit-elle.
Sa poitrine se gonfla,' des larmes jaillirent de ses yeux, et elle ne put pas continuer. Le marquis la saisit par le bras.
« Sortons d'ici, sortons ! » s'écria-t-il d'une voix troublée.
Mais, le premier moment donné à la faiblesse, Hermine avait reconquis sa force. Elle retira sa main de l'étreinte du marquis, et le regardant en face :
« Sortir d'ici! reprit-elle.... ah! vous nel'espéreï pas!... je ne sortirai que lorsque j'aurai arraché de ce cadre et foulé à mes pieds ce voile noir qui le déshonore!
— Il n'y a ici que des Glerfons et des Neuvailler qui sont morts pour leur roi.... l'ignorez-vous? * s'écria Robert.
Les yeux d'Hermine devinrent noirs et pareils à des flammes.
« Il y a là un Neuvailler qui est mort pour sofl pays, pour sa femme, pour son enfant! Lui aussi a pu dire en tombant : Point ne défaille! Si ce voile ne disparait pas, je quitterai le ch&teau.
— Vous!
— Ahl dussé-je tendre la main, je n'y resterai
pas une heure, et j'irai dire partout qu'un Clerfons a flétri Thon^r de son frère par delà la mort, et devant qui, ^nd Dieu ?
— Oubliez- vous donc qui je a^is et quelle autorité me donne ce nom dont vous parlez! »
Mais sans répondre, Hermine fit un pas vers le cadre noir, et tombant à genoux :
« Pardonne-moi, mon père, si j*ai mangé le pain de cet homme ! s'écria^t-elle I Âh ! je ne savais pas quelle insulte on infligeait à ta mémoire! »
Elle s*était relevée et marchait d'un pas ferme vers la porte. Un de ces mouvements impétueux qui s'emparaient quelquefois du marquis le fit se jeter au-devant de Mlle de Neuvailler.
« Faut-il que je sorte? » dit-elle.
L'accent de cette voix plaintive et résolue frappa le marquis au cœur. Lui-même, relevant sa grande taille, il saisit le voile noir qui cachait l'image de Wilfrid, et le jetant aux pieds d'Hermine :
< Ah! s'écria-t-il, qu'il périsse donc ce voile!... Ne partez pas I >
Un élan porta Hermine dans les bras du marquis ; il crut que son ft me s'envolait.
Lorsque Raoul visita cette galerie que Robert avait réunie aux grands appartements de réœptioD, il ne put s'empêcher de manifester une vive surprise à la vue du portrait de Wilfrid mis à son rang, et dépouillé du voile et du cadre de bois noir.
« Hermine Ta voulu, répondit le marquis à Raoul qui cependant ne l'interrogeait pas.
— Elle a bien falt^ » dit alors le baron.
De retour au Presbytère, il parla de cette circonstance à la belle Suzon.
•( Ce qui m'a le plus étonné, dit-il, c'est la douceur de Robert.... Notre beau cousin est malade. >
La belle Suzon haussa les épaules.
« Eh! non! répliqua-t-elle, le marquis est féru! >
Il eût été difficile de savoir si cette vieille et énergique expression exprimait bien la situation morale dans laquelle se trouvait M. de Glerfons. Peut-être bien lui-même n*en avait-il pas conscience. Ce qu'il y avait de plus certain , c'est qu'il n'était plus le même. De longues promenades à pied remplaçaient les courses échevelées qui l'emportaient par monts et par vaux, quand il mettait l'éperon aux flancs de Grain d'orge. Dans ces circonstances, il ne portail
même pas de fusil pour tirer les lièvres et les perdrix qui se levaient sous ses pas. Quand par intervalles il se retrouvait dans les bois avec sa meute, on le vit à diverses reprises arriver le dernier à l'hallali. On ne Ten tendait presque plus crier tayau! tayau! de cette voix qui faisait retentir les voûtes des forêts. Les gardes n'y comprenaient rien. Médéric hochait la tële.
« Mon mattre se dérange, » disait l'honnête prévôt.
Cependant le marquis évitait de se rencontrer avec Hermine, qu'il laissait dans une entière et continuelle liberté. Hors des heures des repas qu'ils ne prenaient même pas toujours ensemble, ils n'échangeaient pas dix paroles en une semaine ; mais toujours, par exemple, un grand respect et les témoignages extérieurs d'un attachement profond. Entre Mlle de Neuvailler et Robert jamais d'épanchemènt. Si le hasard les poussait l'un vers l'autre au détour d'un sentier, le marquis saluait Hermine et passait, ou s'il marchait une heure à son côté, l'entretien était lent et grave. 11 semblait la redouter, mais une force invincible le ramenait aux endroits où elle avait coutume de porter ses pas. Quelquefois, cependant, certaines questions les faisaient se heurter par ce qu'il y avait de contraire dans leurs sentiments. Dans ces occasions la véhémence de Robert se réveillait comme étonnée d'une résistance à laquelle sa longue solitude ne l'avait pas habitué. Il regardait dans les yeux la jeune fille que le frisson parcourait de la tète aux pieds, et semblait prêt à la réduire en poudre, puis son visage s'attendris-
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saHy et qael(^e chose qu'il avait au fond de Fâme et dont la belle Suzon avait eu rintuttio&, se répandait dans ses regards et sur ses lèvres, et d'une voix dont la douceur inattendue caressait Toreille d'Hermine :
« Dieu 1 que vous ressemblez à Wilfrîd ! > disaitil, et bientôt après il s'éloignait.
Il ne savait pas alors qu'à la suite de ces luttes, parfms terminées aussitôt que commencées, parfois aussi plus longues et remplies de chocs et d'édairs, Hermine, inflexible et droite devant lui comme une lame d'acier, fermait les yeux dès qu'elle était rentrée dans son appartement, et s'affaissait sur elle- * même comme un pauvre oiseau qui d'une aile meurtrie a regagné son nid. Revœue à eUe, un torrent de larmes la soulageait.
Une seule conversation avait l'empire d'enchatner M. de Clerfons sur les pas d'Hermine. Si un mot dit au hasard la ramenait vers l'époque où, inconnue au marquis, elle vivait en Bretagne entre sa mère et Wilfrid, il Técoutait avec un intérêt profond, restait suspendu à ses lèvres, et la faisait peu à peu se répandre en confidences qu'il n'osait pas solliciter, mais qui le remuaient. Les plus petits détails avaient du prix à ses yeux. Il voulait savoir comment elle avait grandi, quelles émotions l'avaient d'abord troublée, quelles craintes, quels désirs, quelles espérances agitaient sa jeune Ame. Il pénétrait avec délices, avec angoisse aussi, dans ce passé qu'il n'avait pas protégé. Il apprenait ainsi que Mlle de NeuvaiUer n'ravait jamais quitté sa mère,
D'UN HOlOffi. 215
si C6 n'est à de rares intervaHes, pow passer qvel* ques jours chez une marraine qui possédait une ba^ bitation au bord de la mer. WUfrid lui parlait souvent de son frère Robert. La jeune imagination d*Hermine | lui représentait cet oncle invisible, dont le souvenir troublait son père, sous l'apparence d'un de ces enchanteurs farouches qui remplissent d'épouvante les ccHites de fées.
« Me trompé-je beaucoup? » ajoutait-elle avec un léger sourire.
Cependant jamais l'expression d'un blftme n'était tombée de la bouche de Wilfrid quand il racontait à sa fille quels amusements il trouvait autrefois à Neuvailler et quels événements en avaient interrompu le cours. La vie de l'humble ménage était alors heureuse. Il n'y avait qu'un point noir dans leur ciel, et c'était le marquis. Wilfrid se croyait asses^ payé de son travail quand sa femme et sa fille l'embrassaient. Chaque année, la fête de Robert était célébrée dans la famille. Dans les comme;ncements, Wilfrid espérait encore qu'un accident ou une bonne pensée les réunirait; plfus tard il n'espérait plus, mais il la célébrait toujours. Quand l'ingénieur partit pour les déserts du nouveau monde, comme un pionnier de la science, le cœur d'Hermine se déchira. Elle avait ce pressentiment qu'elle ne le reverrait plus. Au moment de sauter dans le bateau qui l'attendait pour le conduire à bord de la frégate, Wilfrid tourna la tête du côté de la terre. Que cherchait -il au loin? Un nom sortit de ses lèvres.
« Il me sembla que c'était le vôtre, dit Hermine l puis il m'embrassa et je n'osai pas l'interroger. »
On sait comment Wilfrid expira; quelque temps ' la mère vécut des faibles ressources que lui laissait son mari ; mais elle était frappée au cœur, et chaque jour la voyait dépérir. Avec quel effroi Hermine ne baisait-elle pas ses joues que la pâleur du désespoir envahissait î Comme elle la voyait s'affaiblir et marcher vers le tombeau ! Cependant la maladie absorbait ce qu'elles avaient de ressources. Médéric était alors dans la ville où toutes deux cachaient leur deuil. Le vieux soldat connaissait le chemin de leur porte. Malgré les impassibles refus de Mme de Neuvailler, il revenait sans cesse à la charge. Un soir il laissa une bourse sur le coin d'une cheminée. L'or brillait à travers les mailles de la soie.
•A ce moment, le marquis interrompit le récit d'Hermine.
« Ah ! dit-il, voilà un détail dont Médéric ne m*a jamais parlé.
— Attendez, poursuivit Mlle de Neuvailler. Ma mère vit la bourse et regarda Médéric. Le cuirassier tournait son chapeau eritre ses doigts.
« J'ai fait danser le petit sur mes genoux, dit-il, « cet argent est à moi.
« — J'accepte alors, » répondit la veuve de Wilfrid. Médéric se jeta sur les mains de ma mère et les embrassa. Ah ! il vous eût été bien facile de rendre ses derniers jours moins amers et moins désolés! »
M. de Clerfons baissa la tète. Cette fois la conversation n'alla pas plus loin. Mais rentré dans la tour du Chat, le marquis fit appeler Médéric. Il tenait à la main une grande bourse pleine d'or.
« Mon vieux compagnon, dit-il, cet argent est à toi ... Va famuser, et si tu rencontres, chemin fai-* sant une pauvre veuve malade, ne crains pas de perdre cette bourse sur le coin d'une cheminée.... Je ne me fâcherai pas I »
Cependant le château sortait de ses ruines comme par enchantement. Sauf la partie des décombres qui augmentait l'aspect pittoresque de cette demeure, on voyait des tourelles et des galeries renaître sous la direction d'un architecte intelligent. Le parc n'était plus livré à Tabandon. Un mot de Mlle de Neuvailler avait fait ce miracle.
c Pourquoi, lui avait-elle dit, faire de la désolation l'hôtesse éternelle de Clerfons ? Ne touchez pas, si vous voulez, à ces fiers donjons abattus par le cardinal de Richelieu, à ces pans de murs que l'artillerie du vicomte de Turenne a foudroyés, à ces tours qui reçurent les assauts de Salisbury et de Talbot: ils disent Thistoire de votre maison, sa grandeur, ses revers, ses triomphes ; mais ces bâtiments ouverts à toutes les intempéries du ciel, pourquoi ne les rappelez-vous pas à la vie? Si jamais une marquise de Clerfons entre dans le château, pensez -vous qu'il soit bon que ses pieds heurtent mille débris informes et s'embarrassent dans des broussailles? Lorsqu'on pare de fleurs la tonabe des êtres qu*on a aimés, pourquoi votre
main pieuse n'eatourerak-eUe pas de soins et de respect le berceau de vos ancêtres ? »
Cette appel à une marquise de Clerfons inconnue fit tressaillir Robert. Il ne répondit pas, mais le lendemain un peuple d'ouvriers envahissait le diiteau et le parc.
Quelque chose de la grandeur de sa race parât dans ses premiers efforts. Comme autrefois le doc d'Antin pour Louis XIV, le marquis fit condamner au feu et jeter par terre une allée de hêtres gigantesques qui dérobaient la vue d'une vallée dont les perspectives vaporeuses et les horizons confus s'ouvraient devant l'appartement de Mlle Neuvailler. Le soir ils y étaient encore» le matin ils n'y étaieot plus. Hermine ne put retenir un cri de surprise en apercevant aux premiers rayons du soleil levant les profondes échappées d'un paysage tout baigné de lumière. Un étang scintillait au loin, deux collines chairs de forêts prolongeaient leurs croupes jusque dans la plaine qu'un rideau de brume estompait ; le regard s'envolait dans l'espace.
« Pensez-vous, dit Robert, que Mme la marquise de Clerfons, assise à ce balcon où vous êtes, sera contente ?
— Oui, répondit Hermine ingénument, et pour elle je vous remercie. »
Sur ces entrefaites, le baron de Maupert tomba malade. Un terrible brochet de vingt livres qu'il avait fallu poursuivre parmi les joncs d'un étang, un jour de pluie, détermina un accès de rhumatisme aigu qui doua le pauvre homme dans son lit.
D'UN HCAQfE. 219
C'était presque la première fois qu'il y entrait. Sa fureur égala son étonnement. Au lit! un pécheur qui se moquait naguère des vents et des brouillards et qui ne connaissait le rhume et la migraine que pour les avoir rencontrés dans le dictionnaire I A présent il avait contre lui la lièvre» la souffrance» rimmobilité y trois supplices ! La bonne humeur de Suzon n'y tint pas, et elle dut appeler Mlle de Neuvailler à son aide. Hermine s'installa doucement au chevet du malade.
« Vous mettrez-vous encore en colèroi monsieur mon mari ? dit la meunière gaiement.
— Et pourquoi non? » répondit Raoul d'un air bourru.
Mais Raoul se vantait. Il ne savait pas k quelle nature forte et charmante il avait affaire. Rien ne fatiguait Hermine, rien ne lassait sa patience joyeuse. RdiHitée vingt fois, vingt fois elle revenait à la charge et finissait toujours par l'emporter. Gomment refuser le breuvage que sa main caressante présentait? Raoul commençait bien par le repousser, mais le breuvage s'approchait lentement de ses lèvres, et, en jurant qu'il n'en voulait pas, il l'avalait jusqu'à la dernière goutte. Gomment s'irriter contre des ordres imposés d'une voix si tendre et si persuasive ? S'il fermait ses poings, prêt à tout rompre, ses larges mains restaient emprisonnées entre de jolis doigts blancs et roses dont le doux magnétisme le pénétrait, et bientôt il se soumettait à tout ce qu'on exigeait de lui.
La présence de Mlle de Neuvailler agissait en ou-
tre sur M. de Maupert plus efficacement qu'un remède. Combien de fois, sans elle, n'eût-il pas sauté à bas de ce lit qu'il avait pris en haine, et couru tout en sueur à son bateau, au risque d'y trouver la mort? Quand elle n'était pas auprès du baron, quelque chose manquait à celui-ci ; il regardait la porte et la pendule, s'impatientait et s'agitait. Elle venue, il se sentait mieux. La belle Suzon ne s'efTrayait pas de cette domination. Rendue plus familière par le sourire et le mouvement d'Hermine, qui allait et venait dans la chambre comme un pinson dans sa cage, elle l'embrassait avec effusion.
c Vous ne le guérissez pas, disait-elle, vous le sauvez !»
M. de Clerfons ne manquait pas de venir chaque jour, et deux ou trois fois par jour, s'informer de l'état de son beau cousin. L'aurait-on vu au Presbytère si fréquemment s'il n'eût eu la certitude d'y rencontrer Hermine? Il s'asseyait dans un coin, ne soufflait mot, la regardait,* tombait dans d'étrau* ges rêveries, puis sortait, donnait un grand coup de sifflet qui faisait accourir Médéric, sautait sur le dos de Grain (Torge et partait comme la foudre. Quatre heures après, il revenait.
« Cours! murmurait la meunière, la flèche court plus vite que toi ! »
Quant à Raoul, il ne pensait plus à ce que la meunière lui avait dit. Le moyen de croire qu'un homme dont la chevelure fauve grisonnait fût épris d'une belle fille dans toute la fleur de la jeunesse!
Un soir, Hermine, assise auprès d'une fenêtre, Ira-
vâillait à un ouvrage de broderie qu'elle emportait toujours avec elle pour occuper les heures de repos. Son fin profil se dessinait sur la transparence de la vitre, tandis qu'un rayon du soleil couchant enveloppait sa tête et colorait d'une teinte dorée la blancheur mate de son teint. Le lobe rose de ses oreilles, son fronty ses joues s'illuminaient. Ses mains délicates allaient et venaient au-dessus de la batiste par un mouvement régulier et doux. On aurait dit une touffe de lis caressée par le vent. Quelquefois elle tournait la tête à demi vers le malade et souriait. Raoul la regardait dans un grand silence depuis un moment^ le coude sur Toireiller.
< Ah! si j'avais vingt ans ! » dit-il tout à coup. La belle Suzon^ qui était à l'autre bout de la chambre» salua :
« Merci 1 » s'écria-Nelle gaiement.
Puis s'approchant de Mile de Neuvailler, dont la main venait de tomber sur la broderie, elle l'embrassa tendrement dans les cheveux.
« Il est clair, ajouta-t-elle alors, que si j'étais homme, ayant l'âge que vous dites, Mlle de Neuvailler serait ma femme ou j*y laisserais ma vie! » Hermine devint pourpre. M. de Clerfons se leva et sortit.
Chaque matin, une calèche magnifique amenait Hermine à la porte du Presbytère. Chaque soir cette calèche l'y attendait. Le marquis l'avait fait venir de Paris pour le service particulier de sa nièce, sans lui en parler. Ce qui était dans les remises du château et ce qui suffisait aux exigences de sa position
n'était pas assez brillant pour elle. La calècbe pwtait un H et un N couronnés sur les panneaux. Le harnais étaient aux armes des Neuvailler. Bien souvent Robert prenait les guides des mains du cocher et conduisait lui-même Tattelage,' quand la nuit était tout à fait noire il n'y manquait jaaiais. Ramenée au galop à Glerfons, Hermine n'avait pas le temps d'ouvrir la portière ; avant même que le bout de sa bottine eût effleuré le marchepied, le marquis s'était jeté à bas du siège, lui présentait la main et la guidait vers son appartement Deux laquais partant des flambeaux la précédaient. Au moaient de pousser la porte, il la saluait gravement oomme autrefois un grand seigneur prenant congé d'une duchesse au jeu du roi.
Une nuit, Mlle de Neuvailler dut, à la prière de la belle Suzon, rester au Presbytère, où le pauvre Raoul était menacé d*une crise. Le marquis rôda quelque temps autour de la maison, comme un chien de berger autour du parc où dorment les brebis. Vers minuit, il s'étendit dans un fauteuil. Par la porte entr'ouverte il pouvait voir Hermine penchée sur le lit du malade ; il entendait sa v(hx. Ces circonstances se renouvelèrent deux ou trois fois. Hermine ne paraissait ni fatiguée, ni alangaie au matin. Raoul fermait les yeux, endormi en quelque sorte par la tendresse onctueuse et pénétrante de ces soins. Le mal était vaincu. Dans ces occasions, la reconnaissance du baron allait jusqu'au fanatisme.
< Non, tu ne la connais pas! disait-il à Rob^t...
Si ce n'était pas si bâte, je dirais que lorsque je la r^arde, je crois qu'un ange est chez moi. »
Le marquis battait les murs du bout de sa houssine et se taisait.
Un jour cependant il releva la tête. Ce jour-là il avait eu occasion de mesurer tout ensemble la fermeté de ce caractère et l'excellence de ce cœur.
« Je ne la connais pas! s'écria-t-il...» C'est une tasse de lait dans un vase de fer 1 »
Cependant Tannée de deuil s'était écoulée; Mlle de Neuvailler put quitter ces robes sombres qui donnaient à sa beauté sérieuse un caractère d'austérité. Peu de jours après un grand tumulte éclata dans la cour. Dix voitures et vingt personnes à cheval y faisaient irruption. Le marquis entra chez Hermine.
« La solitude n'est point faite pour vous, lui ditil ; de plus, il convient à une personne de votre nom de voir le monde. Vous m'aiderez à faire les bonheurs de Clerfons.»
Hermine descendit à son bras. Elle montra dès l'abord, et en face de cinquante étrangers, qu'elle était née pour être à sa place partout. Elle avait la rare et suprême distinction de la simplicité.
« Quelle grande dame que cette petite fille 1 » s'écria une vieille personne qui autrefois avait paru à la cour de Louis XYIII. Dans l'immense chflteau de Glerfons, Mlle de Neuvailler était à l'aise comme dans sa petite chambre de Morlaix.
Une lettre qu*Herniine écrivait à cette époque à une amie de ses jeunes ans, laissée en provîDce, donnera mieux une idée de ce qu'elle pensait alors, et de l'existence qu'elle menait à Clerfons dans les conditions nouvelles qui lui étaient faites.
« Qu'il est loin le temps où nous cueillions des bouquets de bruyères roses et de genêts le long des sentiers sauvages de notre cher pays 1 Cent lieues de terre me séparent de la Bretagne ; ce n'est rien cependant auprès des abîmes qui me séparent de ce que j'étais alors 1 J'ai vécu un temps, et qui le s;ût mieux que toi? dans une médiocrité voisine de l'indigence. J'ai vu les joues de ma pauvre mère se creuser lentement et la fièvre s'allumer dans ses yeux. Sans ta prévoyante amitié, je n'aurais pas toujours eu de quoi la soulager. Que nos ressources étaient promptes à s'épuiser alors ! A présent vingt domestiques attendent mes ordres.... Ce cheval qui hennit et frappe du pied dans la cour, c'est le mien. Ces robes où la mousseline des Indes étale ses plis nuageux, je vais les essayer; d'interminables appartements, tout remplis des merveilles d'un luxe séculaire, étendent leurs tapissons mes pieds; des campagnes où je suis reine prolongent leurs
horizons autour de moi.... Je n'ai pas le temps de désirer.... Suis-je plus heureuse? Que n'es-tu là pour me le dire !
c Tu sais dans quelles conditions je suis entrée dans ce château que peut-être je ne quitterai plus, mais d'où peut-être aussi un coup de foudre me fera sortir brisée et demi-morte ! Ma mère venait de mourir; elle avait, à sa dernière heure, exigé que je lui fisse le sennent de partir pour Glerfons. Son Âme fière et délicate n'avait pas cessé une minute de souffrir d'une condamnation que sa conscience ne ratitiail pas et qui pesait encore sur sa vie. Elle en redoutait le poids pour ma jeunesse quand le vide s'ouvrirait devant moi. C'était donc un legs qu'elle faisait à celui qu'elle n'avait jamais connu. La sainte femme espérait que sa voix serait mieux entendue quand le dernier appel sortirait du tombeau. Une heure vint, heure maudite, où je me trouvai seule! Dieu permit que ton dévouement partageât mes premières larmes 1 Remise enfin de cette horrible secousse, je pus m'arracher de tes bras. Que ma pensée était lourde et confuse, tandis qu'une voiture publique m'entraînait vers la Bourgogne ! Je ne sentais plus rien que l'impression sincère et chaude de tes baisers. Il faisait nuit; autour de moi comme en moi tout était ténèbres. Ma pensée allait de Morlaix à Glerfons, attendrie, effrayée tour à tour. C'est à peine si je regardais la campagne. Elle me paraissait désolée, malgré l'éclat de la saison. Ah I que j'aurais donné toutes ces plaines et tous ces fleuves pour le coin de terre où
tu venais rire auprès de nous! On m'avait fait de cet homme que j'allais voir — mon dernier refuge! — une peinture imaginaire que je n'acceptai pas. Comment lui reconnaître quelque chose de bon ou de grand à celui qui avait méconnu la sainte que je pleurais ? Il m'apparaissait terrible quand ma pensée s'efforçait de lui donner une attitude, une forme, un visage. L'impossibilité de l'attendrir m'était démontrée. N'avait-il pas résisté aux deux êtres sacrés auprès de qui j'avais appris à bégayer son nom? Par un de ces phénomènes que rien n'explique, la certitude de ma perte me remplit d'un courage qui m'étonna. A ma terreur première succéda je ne sais quel sentiment farouche qui m'animait contre lui. Je courais vers Clerfons moins pour y chercher un asile que pour combattre et dire à ce méchant ce que mon cœur indigné pensait de sa dureté. S'il m'écrasait, que m'importait! il saurait du moins que le vrai sang de son frère, renié par lui, coulait à flots dans mes veines. Que de menaces et d!imprécations grondaient dans mes insomnies !
« Un soir, aux pâles clartés d'un soleil d'automne qui disparaissait tout sanglant sous un rideau de nuées, parmi les arbres à demi dépouillés, je vis Clerfons. La tour du Chat dressait sa grande silhouette noire dans le ciel. Le frisson me prit. Dans une heure j'allais donc voir le marquis face à face! Comme alors je regardais en arrière, du côté de l'occident 1 L'ombre s'épaissit, la tour s'effaça comme un fantôme ; le souvenir de ce que j'avais
promis me revint à la mémoire ; j'appuyai mes deux mains sur mon cœur pour en comprimer les battements, et je m'acheminai vers une maison où ma mère m'avait recommandé de frapper d'abord. C'était celle d'un homme dont ce soldat que tu as connu, Médéric, nous avait souvent entretenus. Le baron de Maupert devait m'ouvrir la porte de Cler* fons. Une femme vivait auprès de lui; on la disait bonne. Je pris donc à pied la route du Presbytère. »
Après avoir raconté sa visite à Raoul et la soirée qui vit son ^lstallation à Gierfons/ Mlle de Neu* vaiUer reprenait en ces termes :
< Depuis ce moment, ma vie est paisible. Mon oncle est bon pour moi , oui, bon, le terrible mar^ quis ! Il s'ingénie même à prévenir mes désirs. Il y a dans ses regards l'expression d'un repentir que sa bouche orgueilleuse n'avoue pas, mais dont je surprends les mélancoliques et profondes lueurs. Le raffinement des soins dont il m'entoure, ce respect que je sens autour de moi ne sont-Us pas comme une réparation offerte à ceux qui ne sont plus ? Je ne suis pas, tu le sais, prompte aux confidences ; les Âmes endolories ne s'y prêtent pas volontiers ; mais si des souvenirs de mon enfance se glissent dans nos rares entretiens, M. de Glerfons tend l'oreille et me pousse même sur ce terrain. Dans cet intérêt réel qu'il montre à l'enfant, ne cherche-t-il pas à noyer l'oubli où il a tenu le père ? Si impén^ trable qu'il soit, je ne crois pas me faire illusion. Noasnous promenons quelquefois à cheval le matin. U a la passion du mouvement ; je la partage dans
une mesure ; mais si je refuse de raccompagner, il n'insiste pas. Ses manières avec moi sont bizarres, froides, hautaines même quelquefois, avec un fonds de tendresse inépuisable, et des complaisances qui font ouvrir de grands yeux à Médéric. Je pense souvent, en le voyant, à ces landes de notre pays dont les buissons épineux enfoncent leurs racines dans un lit de mousse veloutée. L'autre jour, mon cheval fit un écart prodigieux à la vue d'une couleuvre qui traversait le sentier. Le marquis franchit d'un bond une pierre énorme qui nous séparait et saisit ma monture par la bride. Il était livide et me regardait. « — Ah 1 je vous ai fait peur ! » m'écriai-je en lui tendant la main.
« Il la prit et la serrant :
« — Dieu I si vous étiez tombée ! » murmura-t-il d'une voix qui me fit tressaillir.
« Un père tremblant pour sa fille n'a pas un accent plus intime et plus pénétrant. Un moment après, il laissa tomber ma main.
« — Vous ne monterez plus ce cheval, reprit-il d'une voix brève.
« — Et pourquoi ? il est doux, il est vif ; il a des allures charmantes ; un caprice n'est pas un crime.'
« — Montez-le,... et s'il remue, je lui casse la tête. >
« Ce n'était plus le môme homme ; le regard était 1 ïnipérieux, le geste absolu. Nous rentrâmes à Cler- ^ons sans plus parler.
« hitï toutes choses ici mon influence est souve- - • ^* je savais parler le langage de la politique, ,
je te dirais : Je règne et je gouverne. On s'adresse à moi pour tout. Cela, me diras-tu, est naturel. Une femme est dans le château : donc le château lui appartient. J*y consens ; mais ce qui l'est moins, c*est ta partialité du marquis pour les personnes que le hasard a mises en relations plus directes avec moi. Voilà où éclate ce fonds de tendresse dont tout à l'heure je te parlais. Il y a ici un certain Germain Silvestre que j'ai tiré d'une mauvaise voie. J'en ai fait nn garde. Ce n'était rien moins qu'un braconnier autrefois. II remplit honnêtement son devoir; mais cela suffit-il pour expliquer la bienveillance que lui témoigne M. de Clerfons? Les autres gardes sont honnêtes aussi. Y fait-il seulement attention ? Germain Silvestre est de toutes les chasses, ni plus ni moins que Médéric. Il pleut des gratifications dans sa poche, et j'ai appris hier que sa fille cadette, une enfant que j'ai guérie de la fièvre, car dans ce pays perdu il faut se mêler de médecine, a été placée en apprentissage aux frais du marquis. Les gens de Clerfons et du voisinage ont le sentiment de cette influence ; c'est à moi qu'on s'adresse pour obtenir mille petites grâces; on croit tout gagné quand c'est moi qui parle. Cela me rappelle l'empire que mon cher père avait pris dans les commencements sur son grand frère aîné. Qu'il se plaisait autrefois à me raconter le détail touchant de leurs jeux ! Toute la force, toute l'autorité, c'était la faiblesse qui l'avait ! Peut-être M. de Clerfons pense-t-il à son petit en me voyant. Je suis alors comme un reflet de sa jeunesse.
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. Cet empire dont j'use, faat-il le confesser, sans ménagement aucun dans les petites choses, assure à ma vie un agrément qui me fait penser aux châtelaines du tempspassé. Il anime ma solitude Autour de moi, d'aulres éléments existent qui m aident à égayer le séjour de Clerfons. Va J je ris encore. Les alouettes ne chantent-elles pas, même quand le vent souffle ! Je t'ai parlé du baron de Maupert. Par un caprice du sort dont jamais personne n a pu découvrir la cause, M. de Maupert est juge de paix. Le cousin du marquis juge de paix! Un autre caprice non moins original a voulu qu'on le surnommât Gondebaud. Tous les Maupert sont Gondebaud de père en fils, depuis un temps immémorial, biwi que ce nom n'ait jamais figuré dans les adM de baptême. C'est une affaire de tradition, une affaire de droit coutumier, dit Raoul. Ce surnom de Gondebaud revient toujours dans les moments de gaieté. Gondebaud rend donc la justice eux Bourguignons du pays. Il ne s'en tirerait même pas plus mal qu'un autre s'il pouvait se résoudre à la rendre àjour fixe; mais sa résignation ne va pas jusque-là. Les plaideurs qui ont affaiçe à lui doivent le chercher au bord de l'eau.- Un sifflet joyeux partant d'on massif de saules indique la place où il prépare ses engins; on y court, et le juge de paix rend son arrêt une ligne à la main. Encore laut-il bien se garder de faire du bruit si quelque belle carpe dont il a le flair rôde à portée de l'hameçon I II lui arrive môme de se servir des plaideurs et d'en faire ses complices. Sans quitter la pipe qui brûle au coin de
sa houehe^ il leur fut signe d'approcbw» les hisse dans son bateau, donne TépuiseUe à Tun^ met les rames dans les mains de Tautre, et force les deux Boui^uignons à déclarer la guerre aux poissons. C'est le droit du plus fort. Les supplications n'y font rien. Gondebaud> l'œil sur l'eau tranquille, n'écoute rien ; il faut d'abord que la proie frétille dans la nasse, et Ton rencontre parfois des brochets têtus qui se font battre pendant une heure. Mais par exemple, la victoire décidée, Gondebaud se rappelle soudain qu'il est juge de paix» et s'essuyant le front :
« — Messieurs, parlez,» dit-il.
c Et il faut voir comftie il est grave en prononçant la sentence ! Cette sentence, il a pour habitude de l'appuyer par une formule finale qui en augmente singulièrement la valeur :
« — Et si l'un de vous n'est pas content| ^(^tet-il, je l'assomme sur place. »
« Le sens droit du pécheur et son impartialité ne lui ont pas encore fourni l'occasion de mettre sa menace à exécution.
< J'ai un ami dans ce singulier homme. Je le sais, je le sens. Aurai-je besoin quelque jour de mettre son zèle à l'épreuve? je suis sûre alors qu'il ne faillira pas, quel que soit l'ascendant que H. de Clerfona ait pris sur son cousin. J*ai pu voir, le jour même de mon arrivée, que l'air du marquis ne l'effrayait pas. M. de Maupert n'a pas hésité à le heurter de front. Si un événement que je redoute, — tu sais lequel, — amène une rupture fatale entre
M. de Clerfons et moi, da moins je ne serai pa
seule au monde ! »
D*autres lettres suivirent cette première lettre Quelques fragments pris au hasard nous feront en trer plus avant dans l'existence et les pensées d( Mlle de Neuvaîller :
« 17 septambre.
< Ce matin, un bruit inusité m'a fait courir sur mon balcon. Un homme à qui le marquis avait pardonné une première faute venait d'être amené par un garde. Le marquis était à cheval. Il n'a dit que ces deux mots :
« — Aux gendarmes ! »
« Au fond de la cour, une femme couverte des haillons de la misère étouffait la voix d'un enfant qui pleurait entre ses genoux. J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'un vol de fagots. Je suis descendue. Le marquis m'a saluée.
«—Mademoiselle, m'a-t-ildit, vous avei droit de grâce. »
« Et il est parti. En passant près de la pauvre | femme, j'ai vu qu'il laissait tomber quelque chose qtii brillait dans l'herbe. Remis en liberté, le cou- Pable tremblait encore, et suivait de l'œil le mai^ ' ra^î^ ^^ .*^'®^f<>ns qui s'en allait au pas. Tu ne sauet a ^\^^^f jusqu'où va la réputation de mon oncle en^ *dée on a de sa violence et de son farouche P^p '^®'^*- Son aspect ne dément pas ce que cette •^hoae^^» ^^ ^ ^® formidable, et cependant quelque j ^n dégage qui appelle la sympathie, comme
8*eihale des forêts les plus obscures un charme indéfinissable qui invite le voyageur à se confier à leur ombre. On comprend que si le mattre de cette physionomie peut être implacable, il ne sera jamais ni bas ni vil, et que jamais le mensonge ne souillera sa bouche. Sa voix, qui domine le tumulte d'une meute hurlant à plein gosier, a parfois des sons d'une douceur extrême, son regard des éclairs de tendresse, son ftpre sourire des séductions spontanées. Un sentiment de respect saisit l'étranger à sa vue. Les braconniers lui parlent chapeau bas. Comme autrefois Louis XIY , le marquis salue toutes les femmes qu'il rencontre en son chemin. Quand il m'aborde, j'ai presque envie de me retourner pour voir si la grande robe à queue d'une duchesse ayant tabouret à la cour ne traîne pas sur mes talons. Je ne suis plus à Glerfons, mais dans la grande galerie des glaces à Versailles. »
• « 14 octobre.
« J'ai vu hier deux bûcherons sauter dans un fourré pour éviter la rencontre du marquis. On s'explique cette terreur superstitieuse qu'il inspire, quand on pénètre dans le secret de certaines habitudes qui, après un séjour de vingt années, défrayent encore les conversations des chaumières et des châteaux voisins. Ainsi, par exemple, lorsque le temps est véritablement trop affreux pour qu'on mette une meute dehors, le marquis s'enferme dans une salle basse de la tour du Chat avec Médéric, enlève son habit, choisit un fleuret, en présente un autre au
Vieux euirassier et tombe en garde. Bientôt après, il ferraille avec toute l'animation savante d'un prévôt, tout l'emportement d'un éeoUer. Parla fenêtre ouverte on entend le froissement du fer, les appds du pied, les exclamations rauques^ les mots rapides, les syllabes entrecoupées qui communiquent aux épées la soif du sang. Deux duellistes engagés dans une lutte qui ne peut avoir d'autre issue que la mort ne montreraient pas une ardeur plus fébrile. Feintes, surprises, attaques, tout est mis en œuvre par l'un et l'autre adversaire, et il faut entendre avec quel feu, quel' accent, quelle amertume le marquis, vainqueur tout à coup, s'écrie : « — La main est bonne cependant! »
< Alors je tressaille. Je me rappelle quelles révélations me furent faites par mon père.... Je sais à quel épisode de sa vie, épisode terrible, se rapportent ces assauts sans cesse renouvelés.... Je vois quelle trace douloureuse il a laissée dans la mémoire du marquis, et je cache ma tête entre mes mains!...
< Le combat terminé, et tandis que M. de Glerfons essuie son front trempé de sueur, Médénc remet en place les fleurets, relève sa longue taille, fait à son mattre le salut militaire, et sortant d'un pas méthodique, il va rendre visite au chrail. Ces jourslà, le marquis ne quitte pas sa tour, mange seul et ne voit personne; il me fait dire qu'il est indisposé. Indisposé, lui qu'on voit pareil à ces chênes gigantesques que la foudre peut réduire en poussière, mais que le vent n'abat jamais S >
« 2* noTemhre.
« C'était Tautre jour le 30 octobre!
« Accoudée à ma fenêtre dès les premières lueurs dn matin, j'ai vu le grand cheval pie dans la cour. Le nom du marquis a passé comme un soupir sur mes lèvres. C'était moins un appel qu'une prière. Ah 1 que le cœur me battait ! Il m'a regardée, a secoué la tète et s'est mis en selle d'un bond. La porte était toute large ouverte. Sans qu'il fût besoin de lui faire sentir l'éperon, Grain d*orge est parti comme un trait.... Le soir, je les ai vus revenir tous deux, le marquis hAve, la figure assombrie, le regard en feu, la ride héréditaire creusée au milieu du front ; Grain d'orge ruisselant, couvert d'écume et de boue, les jambes et les flancs déchirés par mille ronces, intraitable encore et frappant du pied. Le maître a passé la main sur l'encolure du cheval qui reniflait, et, jetant la bride .aux mains de Médéric, est rentré dans sa tour. Je n'ai guère dormi cette nuit-là. Quand je fermais les yeux, j'entendais le pas lourd du marquis frappant les dalles sonores à pa; inégaux. •
« 15 décembre.
« Je ne comprends rien au caractère de cet homme étrange. Tu n'as pas oublié quelle passion m*a de tout temps poussée à chanter ; ma pauvre mère ne disait-elle pas qu'avant de parler je fredonnais? Je chante donc à Glerfons. Mes auditeurs habituels sont le marquis, Gondebaud, qui bat la
mesure avec sa tête, et la belle Suzon que j*appeUe^ moi, la bonne Suzon. Je ne parle pas de Médéric et des gens du château qui me font Thonneur de s'assembler sous mes fenêtres ou dans les corridors. L'enthousiasme de tout ce monde me ferait croire que j'ai du talent, si je n*avais bonne mémoire de tes railleries. Or, Tautre soir je chantais je ne sais quoi. Le marquis m'écoutait. Je sentais dans ma poitrine ce que les dilettantes appellent, je crois, rémotion dramatique. Tout à coup je vis les yeux de M. de Clerfons devenir humides^ Malgré moi je continuai en le regardant. Deux larmes glissèrent le long de ses joues. Brusquement il fronça le sourcil :
« — Ah ! taisez-vous ! » me dit-îl.
< Je fermai le piano, et il s'en alla. »
« 5 janvier.
c Tai-je dit que depuis déjà quelque temps les portes du château s'ouvrent assez fréquemment? Nous recevons la plus brillante compagnie du voisinage. Le marquis m'a mise à la tête de sa maison, tu le sais, et ce n*est pas une petite affaire ; il a l'hospitalité plantureuse des temps antiques. Nous faisons grande chère et grand feu. Je dis nous^ parce que M. de Clerfons veut que je tienne le haut bout de la table. Le valet de pied qui ouvre la salle «Anaangercrie: «Mademoiselle est servie! » Cela me i*appelle la grande Mademoiselle, et je souris, mais ^^ dedans. Diable! il ne faut pas plaisanter avec le marquis ! Après des repas 'homériques où les
quartiers de sanglier et de cerf se mêlent à toutes les délicatesses de la gastronomie parisienne, nous passons en grande pompe dans le salon d'apparat tout étincelant de lumières, et le marquis me fait asseoir dans un fauteuil héraldique, à la place d'honneur, près d'une cheminée où flambe un diéne tout entier.
' « Au milieu de ce faste presque féodal, M. de Clerfons a vraiment un air à lui, que je n'ai vu qu'à lui. C'est un mélange de grandeur sauvage et de dignité auprès desquelles s'efface la distinction mesquine et conventionnelle des salons. Il a cela de singulier qu'il attire et repousse tout à la fois. Le mal irréparable qu'il a fait à mon père par sa cruelle obstination ne m'empêche pas d'éprouver pour ce burgrave un attachement involontaire que rien n'altérera jamais, pas même une rupture!
« Le marquis se retire le dernier. Quelquefois il me baise la main. Si j'ai paru heureuse tout le jour, il a l'attitude iière et contente d'un souverain à qui son royaume rend hommage. Parfois aussi je surprends dans ses yeux le regard d'un homme qui semble me voir pour la dernière fois. J'y démêle la tristesse d'un adieu. Je rentre alors chez moi le cœur oppressé ; le sommeil ne vient pas ; je me glisse à ma fenêtre, je regarde dans la nuit, et j'aperçois bientôt une lumière qui brille comme un point rouge sur la face obscure de la tour du Chat. Je n'en détache plus les yeux... . Si je courais à lui, si je lui criais: J'étais sa fille, je serai la vôtre! m'ouvrirait-t-il les brasî »
c 20 féTrier.
< Quelque chose se passe qui me donne fort à réfléchir. M. de Clerfons m'a présenté ces temps-ci nominativement, et avec une sorte de solennité, trois ou quatre gentilshommes qui tiennent aux meilleures familles de la Bourgogne. Ces jeunes gens sont autorisés à me voir chaque jour, à m'accompagner dans nos longues excursions, à me suivre dans le parc. Ils profitent de ces prérogatives, et, bien qu'ils n'y mettent point d'affectation, leur attitude peut me faire craindre qu'ils ne s'aocoutument à voir en moi le prix réservé au plus heureux. Le marquis laisse faire; je remarque cependant que Grain d'orge se lance de nouveau dans la campagne. Donne-moi un conseil ; ne dois-je rien changer à mes habitudes ? faut-il au contraire que j'apporte une circonspection plus grande dans mes moindres paroles ? Je ne veux pas, tu le comprends, avoir même la peine de m'expliquer. Ma tactique est donc de ne rien remarquer. Mais que faire si le sort m'envoie un de ces téméraires dont l'ardeur ou l'étourderie déjoue tous les calculs? N'oublie pas que je suis une héritière et partant exposée aux feux croisés de toutes les mères de famille. J'en connais une qui accable le marquis de cajoleries. Elle parle de son fils commed'un Galaor! La détestable femme 1 »
Sur ces entrefaites, une circonstance que Mlle de Neuvailler ne pouvait prévoir interrompit la correspondance qu'elle entretenait avec sa jeune amie de Morlaix. Il y avait déjà quelque temps que la compagnie invitée par M. de Glerfons remplissait le château de tumulte, lorsqu'un jour, en revenant d'une promenade, une fleur qu'Hermine portait à son corsage tomba par terre. Un jeune homme qui caracolait à son côté s^uta de selle, ramassa la fleur, et après l'avoir portée à ses lèvres, la lui présenta.
< Merci, » répondit froidement Mlle de Neuvailler, .qui poussa son cheval au galop.
Soit que le cavalier se fût mépris sur le sens de cette brève réponse, soit plus simplement fatuité, il passa l'innocente fleur à sa boutonnière. M. de Gler* fons, qui avait tout vu, fronça ses terribles sourcils. Quand on fut dans la cour du château, et au moment où, fort troublée déjà, Hermine posait le pied sur le perron, elle vit le marquis s'approcher de M. de Blamoirt et lui parler bas. Que devint-elle lorsque M. de Blamont ôtant son chapeau, elle l'entendit qui répondait :
< A vos ordres, monsieur le marquis. >
Son premier sentiment fut celui d'une terreur sans nom.
Fallait-il donc qu'elle fût la cause involontaire d'une rencontre entre un indifférent et un homme qu'elle estimait profondément» malgré l'épouvante superstitieuse qu'il lui inspirait?
Une perspective si cruelle ne s'était jamais offerte à son esprit. Elle sentit IRm cœur battre à l'étouffer et voulut courir. Un domestique qu'elle rencontra lui apprit que M. de Blamont, après quelques paroles échangées avec le marquis, était^rentré dans son appartement.
Saisie d'un trouble que. sa force d'flme pouvait à peine dominer» elle remonta lentement l'escalier du château.-,^, --^ *
< Que Dieu m'épargne cette épreuve ! » disait-elle.
Quand sonna l'heure du dîner, Mlle de Neuvailler descendit plus morte que vive. Son premier regard aperçut M. de Blamont ; la fleur n'était plus à la boutonnière du cavalier. Hermine respira. Le marquis causa avec une animation qui ne lui était pas habituelle. M. de Blamont, de son côté, montra plus de gaieté que la conversation n'en pouvait exciter. Il y avait certainement quelque chose dans l'air. Ce fut ainsi pendant la soirée qui suivit le dîner. Vers minuit, Mlle de Neuvailler s'aperçut que M. de Blamont quittait le. salon surun légersigne du marquis. N'y tenant plus, elle s'échappa à son tour. Médéric promenait Grain d'orge dans la cour. Il dit à Hermine que son maître et M. de Blamont étaient ensemble du côté des ruines. Elle eut un instant la pensée d'y courir ; puis, se ravisant, elle fit jurer à Médéric de l'avertir si M. de Blamont et le marquis
sortaient du château seuls dans la matinée, et rentra au salon. Bientôt après, le marquis et M. de Blamont y reparurent. Le visage de celui-ci semblait un peu pâle. Mlle de Neuvailler attendit le matin avec anxiété. La pensée de ces effroyables duels qui avaient ensanglanté la jeunesse de M. de Clerfons la bouleversait. Elle était résolue à tout faire pour tout empêcher. Cependant Médéric ne vint pas. Quand le soleil entra à flots dans sa chambjgj Hermine se mit à rire de ses folles terreurs. Qu'était-elle donc pour qu'on sié coupât la gorge à propos d'une rose tombée de son corsage? Une phrase de chant succéda à cet éclat de rire. Au même instanty une grosse touffe de lilas en fleur tomba sur son balcon; Hermine y courut. C'était M. de Clerfons qui d'une main vigoureuse venait d'arracher la moitié d'un arbuste pour lui en offrir les prémices.
« La journée sera heureuse, lui dit-il ; votre voix a salué le matin. »
Il allait chez le baron, qui avait promis d'organiser une grande partie de pêche pour l'après-midi. Il s'agissait de dépeupler un étang. Il salua de nouveau Mlle de Neuvailler, et le chapeau à la main, la regardant toujours, il se retira, faisant reculer jusqu'à la porte du château son grand cheval qui piaffait et secouait le mors.
Quand la cloche du déjeuner appela tout le monde à table, Mlle de Neuvailler n'y retrouva plus M. de Blamont. Il fallut cette circonstance pour lui rappeler ce jeune impertinent. Hermine craignit un moment que Médéric n'eût négligé de s'acquitter de
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sa promesse. Son regard glissa du cAtédu marquis; la tranquillité du visage qui s'offrit à sa vue ta rassura. Malgré la longue habitude qu'il avait de ces sortes de rencontres» il était impossible qu'un homme dont la main eût fait couler le sang eût ce front calme et ce sourire avenant. Curieuse encore, Mlle de Neuvailler proGta d'un instant où toute la compagnie marchait à l'aventure dans les bois pour se rapprocher de M. de Clerfons et lui demander des nouvelles de M. de Blamont.
« Vous intéressez-vous à lui î répliqua le marquis d'une voix nerveuse.
— Non, mais encore ne serais-je pas fâchée de savoir ce qu'il est devenu.... Hier il était ici; il devait rester un mois à Clerfons, et ce matin il a disparu.... Et j'imagine qu'il ne s'est pas évanoui dans les airs, comme un sylphe. »
Il arrivait souvent à Mlle de Neuvailler d'employer avec le marquis le ton du badinage. Quelque chose l'engageait à le faire en ce moment. M. de Clerfons poussa son cheval plus avant, Hermine le suivit. Sa figure ne s'était pas déridée.
« M. de Blamont et moi nous avons eu une explication cette nuit, lui dit-il; n'aviez-vous pas remarqué qu'il s'était emparé d'une fleur qui s'était échappée de votre ceinture?
— Oui, il y a des sots qui s'imaginent que ces galanteries plaisent à toutes les femmes !
— Je n'aime pas les sots.
— Vous n'espérez pas , je pense , en extirper la race?.... Elle est nombreuse et tenace.
— Qa*elle croisse et multiplie à son gré.... peu m'importe I Mais quand les sottises des sots me touchent, j'y ^prends garde. J'ai donc voulu avoir le motif de cette fatuité qui a poussé M. de Blâment à se parer d'une fleur qui vous appartenait. M. de Bla-^ mont a eu l'insolence de me demander votre main.»
Mlle de NeuvalUer ne put retenir un petit cri de surprise. Le marquis ne la quittait pas des yeux. Sa main tourmentait la bride de son cheval, qui bondissait sous lui ; les mots partaient de sa bouche comme des balles.
« Cela ne vous indigne pas, reprit-il, que ce personnage ait eu la ridicule prétention d'élever sa pensée jusqu'à vous ?
— n me semble que du premier coup vous vous servez de verbes un peu vifsl.... Étonnée, je le suis, mais ce qui m'étonne encore plus, c'est Fépithète dont vous venez de saluer une demande à laquelle il faut pourtant bien que je me résigne.
— J'ai répondu cependant à M. de Blamont qu'il n'aurait ni mon agrément ni le vôtre, et il est parti ce matin.... Vous ne le regrettez pas, j'imagine?
— Non certes !
— Que c'eût été là un beau parti pour vous ! Qu'est-il, ce M. de Blamont î un petit gentilhomme dont le grand-père était chevalier, je crois, sous le roi Louis XV ! Vieille noblesse, ma foi 1 II a quelques vignes qui lui rapportent cinquante mille francs de rente, et il soulève plus dépoussière qu'un escadron !»
La véhémence du marquis lit sourire Mlle de Neuvailler :
< Je ne discuterai pas le chapitre de la noblesse, reprit-eUe, mais si je ne sais pas ce qu'il est, moi je sais bien ce que je suis. Il ne faut* donc pas en vouloir à ce pauvre garçon s'il m'a offert sa main. La mienne n'ajouterait pas un arpent de vignes à celles qui lui rapportent cinquante mille livres de rente !
— Qu'en savez- vous î »
L'accent du marquis faisait déjà comprendre à la elle de Wilfrid qu'un orage grondait dans son sein. Elle pouvait en éviter l'explosion» mais comment savoir alors si vraiment elle était maîtresse d'ellemême, et libre de disposer de sa vie à son gré, ou si, au contraire, un dur esclavage l'attendait à Glerfons ? Un mouvement de courage la poussa spontanément à tout risquer.
« Vous l'avouerai-je, monsieur le marquis, ditelle alors, ces questions de date, qui ont une si grande importance à vos yeux, me touchent moins. ... Je ne puis pas oublier que sept ou huit révolutions ont rendu visite à la France depuis le feu roi Louis XV ! »
Hermine avait prononcé un mot terrible; le front du marquis se rembrunit :
. < Il y a eu une mésalliance dans la famille ; moi vivant, il n'y en aura pas deux! > s'écria- t-il en éclatant.
L'orage que Mlle de Neuvailler prévoyait fondait sur elle, mais, à vrai dire, elle ne pensait pas que du premier coup M. de Clerfons évoquerait de tels souvenirs. Blessée, elle sentit l'&me de son père
s'agiter en elle. Si les yeux du marquis lançaient des éclairs, les siens ne s'abaissèrent pas.
« Monsieur le marquis, fit-elle à son tour, vous oubliez, je crois, que je suis chez vous! »
Déjà le marquis se dressait sur ses étriers ; qu'allait-il répondit? Deux . cavaliers se jetèrent à. l'étourdie entre Hermine et lui, et les interrompirent. On touchait aux rives de l'étang. Le bon Gondebaud étendait ses filets. M. de Clerfons ne chercha pas plus que Mlle de Neuvailler à renouer l'entretien.
Mais ils n'étaient ni Tun ni Tautre d'un caractère à oublier ce qui venait de se passer. Gomme une eau dormante est longue à reprendre 3a limpidité après que la chute d'une pierre Ta tout à coup agitée, ainsi Hermine et M. de Clerfons, troublés par le choc d'un mot, sentaient mille craintes et mille souvenirs bouillonner au fond de leur esprit toujours en alarmes. On vit plus souvent Mlle de Neuvailler au Presbytère ; souvent aussi on apercevait dans ses yeux éloquents comme la lueur d*une question qui cherchait à s'échapper et dont ses lèvres n'osaient murmurer les premières syllabes. La belle Suzon, qui l'observait avec la vigilance inquiète d*une mère, avait le sentiment qu'un secret tourmentait cette àme craintive et vaillante tout à la fois. En la couvrant de caresses, elle pressait Hermine de s'ouvrir à elle. Hermine répondait à ses b^ers et se taisait. Quelque chose cependant prouvait à la belle Suzon qu'elle n'était pas dans Terreur. Un soir elle en acquit la certitude. Le nom de
Ilodolphe Humfrey venait de sortir de la bouche de Mlle de Neuvailler avec un accent particulier. Le visage de M. deClerfons devint tout blanc; Hermine le regardait. Ce n'était certainement pas le hasard qui avait fait tomber ce nom redouté dans la conversation. ♦
« Vous l'avez connu? demanda le marquis vive* meut.
— ' J'ai connu sa femme surtout, répondit Mlle de Neuvailler, Mlle Louise de la Yauxelle. >
Une chaise sur le dos de laquelle le marquis appuyait la main tomba brisée en morceaux ; il voulut changer de conversation, mais il y revint malgré lui.
«A quelle époque.... où l'avez-yous rencontrée? reprit-il presque aussitôt.
— En Bretagne, où Rodolphe et Louise habitaient une terre voisine de notre résidence.
— Voilà une chose que Médéric ne m*a jamais révélée I s'écria M. de Clerfons.
— Pourquoi Taurait-il fait?.» vous ne répondiez même pas aux lettres que Rodolphe et Louise vous écrivaientl... Ah! que de longues années n'ônt-ils pas vécu près de nous.... Bien des cœurs vous aimaient là'-bas que vous méconnaissiez.... Depuis ils sont morts tous deux.... le mari a suivi la femme à peu de jours d'intervalle comme si la vie de l'un eût tenu à la vie de l'autre.
— Je sais, » répliqua M. de Clerfons, qui sortit du Presbytère à grands pas.
La meunière se rapprocha d'Hermine, qui restait
immobile, excessivement pâle, et sûre que le marquis s'éloignait :
« Pourquoi avez-vous prononcé ces deux noms terribles?... le dernier surtout? dit-elle.
— J*ai voulu savoir si quelque chose avait disparu de cette mémoire implacable.
— Lui ! oublier? et cela ! s'écria M. de Maupert.... Ah Dieu! Tâme du marquis est comme un gouffre, jamais rien n'en sort. »
La belle Suzon saisit Hermine par la taille avec une douce violence, et l'attirant plus près d'elle :
« Rodolphe et Louise morts.... n'ont-ils rien laissé derrière eux ? demanda-t-elle.
— Ils avaient un fils, » répondit Hermine d'une voix qui passa entre ses lèvres comme un souffle.
La belle Suzon se tut; mais sortant peu de minutes après, elle s'arrangea de manière à rencontrer M. de Glerfons qui marchait lentement autour des ruines. Alors, avec cette grâce féline des femmes qui veulent surprendre un secret, et passant son bras sous celui du marquis :
< Beau cousin, lui dit-elle brusquement, j'ai beaucoup réfléchi ces temps derniers, tandis que de beaux messieurs font ripaille chez vous.... Une bonne moitié pour le moins va s'éprendre de xMUe de Neuvailler.... Aucun ne la vaut....
— N'est-ce pas? interrompit M. de Glerfons. — Pourquoi donc ne l'épousez-voirs pas ?
— Moi ! » s'écria le marquis avec une sorte d'effroi.
En ce moment ilermine montait la rampe qui conduisait du Presbytère au château ; le vent faisait flotter sa robe aux plis ondoyants; elle avait la grâce et la légèreté d'une biche; les feux du soleil couchant coloraient son front. M. de Clerfons attacha sur elle un long regard tout rempli d*une tristesse inépuisable, et soulevant sur sa tête les longues mèches de ses rudes cheveux fauves tout semés de fils d*argent :
« Voyez I dit-il, et regardez-la ! »
La meunière sourit.
« Ah ! dit-elle d*un air gai.... Il y a des roses qui croissent à ToiTibre des chênes.... Maintenant si ce n*est pas votre idée de marier le mois de novembre au mois de mai, songez-y.... Mlle de Neuvailler n*est pas faite pour rester fille.... elle va sur ses vingt ans.
.—Tous avez raison, » répondit le marquis d'une voix étranglée, et donnant une rude poignée de main à la meunière, il s*enfonça dans l'ombre de la tour du Chat.
La belle Suzon redescendit bientôt après au Presbytère, et poussant la porte derrière laquelle Gondebaud fredonnait :
« Je viens de mettre le feu aux poudres.... ditelle; vienne l'explosion.... nous serons là. »
Le lendemain, Hermine rencontra M. de Clerfons dans le parc^ il avait le visage bouleversé d'un homme qui relève de maladie ; il lui offrit son bras et la guida du côté d'une allée déserte.
« Mademoiselle, lui dit-il alors^ si dans les quel-
ques paroles qui vous ont offensée l'autre jour, vous avez cru voir une intention malveillante, je les regrette.... c'était moins votre ami qui parlait alors que le chef de la famille.... Vous êtes libre ici comme à Morlaix. > Hermine allait répliquer, M. de Clerfons l'arrêta: c Vous êtes dans un âge où une jeune fille peut raisonnablement penser au mariage, poursuivit-il. La manière dontvous m'avez répondu, lors de notre dernière entrevue, me fait supposer que déjà votre esprit s'est arrêté sur cette pensée. Il y a dans ce château, réunis autour de vous, M. de Saint- Yves, M. d'Ormeillan, M. de Bussac, M. le comte de GharoUes, M. le baron de Flins, M. d'Airelles.... S'il vous plaît de quitter cette maison, choisissez.... les terres de Neuvailler sont à vous.
— A moi ? s'écria Hermine.
— Ah! ne me faites pas l'injure de me remercier! N'est-ce pas dans le château de Neuvailler que Wilfrid est né? n'en portez-vous pas le nom? Il est juste que ce qui est à un Neuvailler retourne à une Neuvailler. »
Touchée, Hermine prit entre ses deux -mains la main de cet homme en qui rien n'était jamais petit, la générosité pas plus que les colères.
« Vous êtes bon ! dit-elle.
— Ainsi je ne me trompais pas ! s'écria M. de Clerfons avec une extrême vivacité; l'idée d'un mariage a véritablement traversé votre esprit?»
Mlle de Neuvailler hésita l'espace d'une seconde, mais rassemblant tout son courage :
< Eh bien, oui, mon choix est faitl » dit-elle.
Une pâleur mortelle se répandit sur le visage de M. de Glerfons. Cette fois c'était lui qui s'était emparé des deux mains d'Hermine qu'il serrait à les broyer.
« Dieu juste! est-ce vrai? reprit -il.
— Pourquoi mentirais-je? »
Les lèvres du marquis s'ouvraient pour Tinterroger, mais laissant tomber presque meurtries les mains de Mlle de Neuvailler :
a S'il en est ainsi, poursuivit-il, pensez mûr^nent au choix que vous avez fait, et si dans un mois rien n'est changé, alors vous me ferez connaître le nom de celui à qui un jour vous devez appartenir. »
Gela dit, M. de Glerfons s'éloigna. Une heure après, Hermine le vit passer sur Grain (Torge. Le vent n'aurait pu l'atteindre.
Depuis l'arrivée de Mlle de Neuvailler à Glerfons, le marquis avait fait jeter au-dessus des anciennes douves du château un pont léger qui s'étendait comme un trait d'union aérien entre la tour du Chat et la partie des bâtiments habités par Hermine. II était ainsi plus à portée de la voir le matin, au besoin de la secourir. Ge pont lui permettait de passer chez sa nièce sans traverser la cour, et chaque jour il en usait; mais le lendemain, après l'explication dont elle venait de soutenir l'assaut, Hermine l'attendit vainement à l'heure accoutumée. M. de Glerfons ne parut pas non plus au dîner. Le soir elle vit entrer dans la cour Grain d'orge haletant, les flancs déchirés, le poitrail chargé d'écume.
D'UN HOMME. Soi
« Ah! c'est impossible! pensa*t-elle. Je me briserai contre lui comme autrefois mon père s'est brisé! »
Les personnes que M. de Clerfons avait réunies autour d'Hermine» MM. de Saint-Yves» de fiussac, d'Ormeillan, de CharoUes, de Flins, devaient prolonger leur séjour au château pendant un mois. Le marquis faisait à tous le même accueil. Si Tun d'eux cependant parlait plus longtemps à Hermine, il couvrait les deux interlocuteurs de son regard et cher* chait à lire sur le visage de l'un et de l'autre le secret de leur entretien. Bientôt il semblait s'étonner de n'y pas découvrir la trace d'une émotion. On ne le voyait presque plus au Presbytère, et lorsqu'il y rencontrait Raoul ou la belle Suzon, il évitait de prononcer le nom de Mlle de Neuvailler. Jamais il n'avait mis plus de furie dans ses promenades. Quand un garde signalait la présence d'une bande de sangliers aux environs, le marquis était le premier à l'attaque. Il passait des nuits à l'affût avec le vieux braconnier dont Hermine avait obtenu la grâce. Le matin, pour se délasser, il ferraillait avec Médéric. Il était clair que par l'abus de la fatigue il voulait se vaincre lui-même comme on dompte un lion par la privation de sommeil. Il allumait la fièvre et ne guérissait pas.
A cette époque, des lettres arrivaient coup sur coup à l'adresse de Mlle de Neuvailler. Elles por^taieut des timbres de pays étrangers. Hermine guettait le coup de cloche du facteur rural. Avec quel tremblement nerveux n'ouvrait-elle pas ces
lettres ! Comme elle s'enfermait dans sa chambre pour en parcourir les pages ! Ces jours-là, M. de Gharolles pouvait raconter ses voyages dans les prairies de FOrégon, elle ne l'écoutait plus. Libre à M. de Saint-Yves et à M. d'Ormeillan de lutter à qui franchirait la haie la plus haute, elle n'avait pas de regards pour eux, et cependant une animation nouvelle donnait un charme plus vif à sa physionomie, sa voix avait des accents plus sympathiques. Un jour, Médéric, qui se trouvait sur le passage du facteur, remit à Mlle de Neuvailler une lettre qui portait le timbre de Brest. Elle poussa un léger cri et s'échappa en courant. Au lieu de rentrer chez elle, Hermine s'enfonça dans le parc et chercha un coin touffu où elle se blottit, respirant à peine.
c Enfin! » disait-elle à demi-voix; et vingt fois elle recommença la lecture à peine achevée.
< Dieu bon ! dij-elle après, la mer me Ta rendu ! >
Elle se leva tout à coup, la lettre dans sa main, et tendit l'oreille. Un bruit sonore de hennissements retentissait sur la lisière du parc, Hermine prit à travers le fourré. Etouffée par son secret, elle se dirigea en courant vers le Presbytère. M* de Maupert n'y était pas. En quelques minutes elle l'eut rejoint au bord de la rivière où il jetait l'épervier.
« Vous venez à propos, lui cria-t-il, la pèche donnai....»
Tout en riant, le baron poussa le bateau vers la rive ; en un bond Hermine fut auprès de lui :
* Il s'agit bien de pèche I dit-elle ; laissez là vos filets, prenez vos rames et écoutez-moi. >
Quand on fut au fil de Teau, Mlle de Neuvailler plaça tout ouverte sous les yeux de Gondebaud la lettre qu'elle savait par cœur. Il la parcourut d'abord avec un sourire :
« J'ai chanté cette chanson-là, dit-il ; les linots et les fauvettes n'en disent pas d'autre au printemps!
— Allez toujours, » répliqua Hermine qui lisait par-dessus l'épaule du bonhomme.
Après qu'il eut tourné la page, le visage de Raoul s'obscurcit; il continua plus vite et resta pétrifié:
< Ah! mon Dieu, qui Teût crui » s'écria-t-il enfin.
Les joues de Mlle de Neuvailler étaient en feu.
c Voilà tout ce que vous trouvez à me dire ? reprit-elle.... Laissez là vos exclamations, et donnezmoi un conseil.
— Bonté divine 1 quels conseils voulez-vous que je vous donne 1 Nous sommes perdus I
— Ainsi vous ne vous chargeriez pas de parler au marquis?
— Moi?
— Oui, vous !
— Eh! chère petite, pour vous je mettrais ma tète dans la bouche d'un canon chargé jusqu'à la gueule I donc, si vous l'exigez, j'irai trouver le marquis dans la tour du Chat... Mais à quoi bon?
— Quoi! vous pensez que rien ne pourra vaincre son éternelle obstination?... ni mes prières, ni les vôtres, ni la pensée du bonheur qu'il a refusé à mon père, et que je lui demande pour moi? »
Le pauvre Gondebaud posa le doigt sur le nom qu'on voyait au bas de la lettre:
< Mais regardez là ces quatre syllabes terribles, ce nom de Georges Humfrey ! reprit-il. Vous ne savez donc rien ?
— Ah! je sais tout! répondit Hermine avec accablement.
— Et sachant cela, vous avez pu?... Ah! tenez, si le marquis se rend un jour, c'est qu'il sera voisin de la mort! «
Mlle de Neuvailler appuya sa tête languissante sur l'épaule de Gondebaud:
« Que Dieu me prenne en pitié alors, murmurat-elle, car certainement moi je ne changerai pas! >
Cette ivresse d'un moment qui avait saisi Hermine à la réception de la lettre du Gis de Rodolphe s'était dissipée ; elle reprit à pas lents le chemin du Presbytère. Gondebaud oubliait de siffler entre ses dents. Le bruit d'une cavalcade passant sur une chaussée voisine arriva jusqu'à eux. Hermine jeta un regard distrait par-dessus la haie qu'elle côtoyait avec le baron. Elle aperçut, marchant à l'écart, derrière un groupe de chasseurs, la grande figure de M. de Glerfons. Le soleil couchant l'enveloppait de lumière. Le grand cheval pie pointait les oreilles.
mâchait son mors et frappait du pied. La silhouette enflammée du cheval et du cavalier dominait le paysage. Le marquis, ferme sur ses étriers, tenait la tête haute. Son attitude était celle du commandement.
c Le voyez-vous? dît Raoul à voîx basse, bien que la dislance qui le séparât de la chaussée sur laquelle passait la troupe des chasseurs n'eût pas permis au marquis de l'entendre.
— Oui! répondit Hermine, tel il devait être le jour où mon père Taperçut dans les campagnes de Neuvaillerl »
Tout à coup M. de Clerfons lâcha* la bride, Grain (Torge partit, et le cheval et le 'cavalier disparurent comme un météore.
Le reste de la route se fit dans un silence que rien n'interrompit plus. Lorsque Raoul et Mlle de Neuvailler arrivèrent au Presbytère, leur figure désespérée frappa la belle Suzon. Hermine ne lui cacha rien.
« Enfin! s'écria la meunière; je savais bien qu'il y avait quelque chose ! »
Puis l'embrassant :
« Ainsi, reprit-elle, vous attendez M. Georges Humfrey à Clerfons?
— Il partira de Brest aussitôt qu'il aura obtenu un congé..,. Et où irait-il, si ce n'est où je suis? répondit Hermine.
— C'est donc la certitude de le voir bientôt ici qui vous bouleverse l'un et l'autre? Voilà Gondebaud plus mort que vif, et vous-même vous treni-
blez quasiment comme un jeune bouleau sous les coups du vent !
— Et quel autre sujet aurais-je de trembler? N'estce pas ma vie qui est en jeu cette fois ! Et puis-je oublier que le marquis n*a jamais pardonné à moa père, que jamais il n*a voulu revoir Louise de la Vauxelle! »
La belle Suzon était un peu troublée, plus même qu'elle ne voulait le laisser paraître; mais sa vaillante humeur et l'instinct féminin prenant le dessus :
«Ëhl bon Dieu! dit-elle avec un sourire, j'ai bien épousé, moi qui n'étais qu'une meunière, le baron Raoul de Maupert, qui était bien le gentilhomme le plus huppé de la province; et les plus avisés croyaient que je trébucherais en route ! Laissez faire le temps, mignonne l
— Ah ! vous l'avez ditl s'écria le juge de paix, je m'appelle Raoul de Maupert, mais lui s'appelle Robert de Neuvailler, marquis de Glerfons! »
On a vu par les confidences d'Hermine dans quelles circonstances Wilfrid et Rodolphe s'étaient connus. Oe nom de Neuvailler, qui aurait pu les éloigner, les rapprocha. Il y avait en outre des similitudes de caractère profondes entre Louise de la Vauxelle et Adrienne Haudeberl, le même amour du bien, la même douceur ornée du même courage. Elles souffraient presque de la même blessure, et des souve- >^irs communs les faisaient se rencontrer dans leurs ^panchements; elles y retrouvaient la figure du "marquis. La fierté de Wilfrid, la pauvreté de Ro-
dolphe, dont rexistence avait été brisée par la révolution de Juillet, les pliaient également au travail. ils en acceptaient gaiement les charges quand ils se retrouvaient le soir, groupés à la clarté d'une laaipe autour de laquelle jouaient deux enfants qu'on voyait toujours ensemble, un garçon et une fille. Quand Georges fut presque grand, sa mère l'envoya en Russie auprès de son oncle Maximilien de la Yauxelle, qui l'appelait. Sous la direction du colonel des cuirassiers de la garde, l'adolescent s'endurcit à toutes les fatigues et trempa son corps dans les exercices les plus violents ; on le vit tour à tour fendre à la nage les flots du Dnieper et du Volga, dompter les chevaux à demi sauvages des steppes,
rflbmbattre l'ours à pied, et traverser les solitudes désolées de la Sibérie, comme un chasseur de martres et de renards. Il mérita que le terrible baron, au moment du départ, le saluât de ces mots : « Va, tu es un homme 1 »
De retour à Morlaix, l'homme faillit s'évanouir en embrassant la petite Hermine. Elle avait alors quinze ans.
Au moment où l'heure de sa mort approchait, Rodolphe voulut que son fils entrât dans la marine militaire. Georges obéit; mais dès le premier jour qu'il mit le pied sur le tillac d'un navire il était fiancé à Mlle de Neuvailler. Wilfrid^ qui partait alors pour le Mexique, exigea, avant que les choses fussent poussées plus loin, que Georges gagnât l'épaulette. Quand la frégate avec laquelle celui-ci venait de visiter les archipels de la mer du Sud jeta l'ancre dans
le port de firesti on sait quelâ événements avaient conduit Hermine à Clerfons. Georges était alors lieutenant de vaisseau; deux actions d'éclat et ses rares aptitudes le signalaient à l'attention du ministre.
Cependant, le mois que le marquis avait donné & Mlle de Neuvailler pour savoir si elle persistait dans sa résolution venait de finir. Chaque jour, elle s*attendait à de nouvelles et dernières questions. Ces questions, M. de Clerfons ne les faisait pas ; le soir succédait au matin, le jour au jour, il semblait avoir oublié quelle promesse il avait demandée. Hermine ne cherchait pas non plus à la lui rappeler. Ne savait-elle pas que le jour était prochain où il lui faudrait accepter une explication décisive? A présent que Georgesallait venir, quel besoin aurait-elle d'en précipiter le moment? Comme un rameur épuisé qui sent Teau fugitive emporter son esquif vers une cataracte voisine, elle ne luttait pas et attendait, pour un suprême effort, que le péril Tenveloppit tout entière.
Ce qui se passait autour d'elle ne l'occupait presque plus. M. d'Ormeillan était parti, M. de Saint- Yves l'avait suivi; mais que les hôtes brillants de Clerfons disparussent l'un après l'autre, que lui importait ! Elle pensait à un hôte encore invisible qui ferait cesser toute incertitude. M. de Bussac, cepen* dant, resta le dernier. Celui-ci semblait éprouver pour Mlle de Neuvailler un attachement plus solide. Il était venu peut-être pour la nièce du marquis, il restait certainement pour Talmable fille qui portait
si gracieusement le poidd d'une si grande fortune. Des convenances de monde ne lui permettaient pas cependant de prolonger indéfiniment son séjour sous le même toit. Il pria le marquis de parler pour lui à Mlle de Neuvailler. Une altération profonde parut sur le visage de M. de Glerfons^ mais, se remettant presque aussitôt t
< Bientôt, monsieur, voua aurez sa réponse, » dit-il.
Dès le lendemain, Hermine entendit le pas de son oncle sur le pont qui reliait le château à la tour du Chat. C'était la première fois qu*il y passait depuis l'entretien qui avait mis entre eux comme «un mur de glace. Un frisson la saisit. Allait-elle avoir à soutenir l'assaut qu'elle redoutait? Le marquis entra, et lui fit part de la demande que M. de Bussac l'avait chargé de porter à sa pupille.
« N'oubliez pas que vous êtes libre, ajouta-t-il.
— Répondez-lui ce que vous avez répondu à M. de Blamont, mais plus doucement, » dit-elle d'un air gai.
Un éclair de joie brilla dans les yeux du marquis ; il la regarda une minute avec attendrissement, comme s'il eût une autre question à adresser à Her* mine; mais il se tut; Hermine n'ajouta rien, et M. de Glerfons sortit.
Après le départ de M. de Bussac, tout rentra dans le silence à Clerfons. Plus de fêtes, plus de caval* cades ; les chiens inoccupés hurlaient dans le chenil. Gondebaud oubliait quelquefois de retirer ses lignes, secouées par le poisson ; Mlle de r^euv(M}ler était sa
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constante préoccupation. Chaque soir, au Presbytère, il en parlait à la belle Suzon, qui répondait en chantant :
« C'est le marquis de Clerfons tant qu'il vous plaira, disait-elle, mais Mlle de Neuvailler est une femme.... la partie est égale.
— Oubliez- vous que notre beau cousin est féru ? C'est vous qui l'avez dit.
— Le notaire de Laignes et le lieutenant de gendarmerie de ChÂtillon ne l'étaient-ils pas de votre humble servante? L'un a croqué son étude gaiement avec les demoiselles de Paris, l'autre a quatre enfants. »
Quand il ne vit plus personne à Clerfons, le marquis respira. Cette tendresse à laquelle Hermine faisait allusion dans ses lettres éclatait en mille délicatesses silencieusement accomplies. Un soir, après une assez longue absence de Médéric, et en rentrant d'une promenade dans les bois, elle trouva dans sa chambre les objets familiers qui avaient appartenu à sa mère. Elle se crut d'abord le jouet d'une illusion : là était la vieille botte à ouvrage usée par d'honnêtes services; là, les quelques livres qu*Adrienne ouvrait pour y puiser la santé de l'âme, la consolation de l'esprit; ils étaient tous à leur place dans une petite bibliothèque qui datait des jours lointains où Mlle HaiXdebert était jeune fille; sous un tapis fané par le temps sa main rencontrait le modeste piano que Wilfrid lui avait donné un jour de fête, puis deux jolis flacons, cadeau d'une amie, et tour à tour ces quelques bagatelles qu'elle aimait,
modeste parure d'une chambre où les meilleurs sentiments étaient enseignés par la bouche la plus caressante. Chaque chose était à sa place> chaque petit meuble dans son coin. Émue jusqu'aux larmes à la Yue de ces chers souvenirs de son enfance, Mlle de Neuvàiller apprit que Médéric les avait recueillis à Horlaix par ordre du marquis.
< Gomment vous exprimer ma reconnaissance? dit-elle à M. de Glerfons... Ah! qu'il serait facile de vous aimer, si vous vouliez I
— Essayez» » répondit le marquis doucement.
Hermine se sentit attendrie jusqu'au fond du cœur par ce seul mot. Ce n'était plus la voix Âpre du vent qui gronde, c'était le murmure d'une eau plaintive. Pourquoi rougit-elle, cependant ? Le regard voilé du marquis venait de lui faire baisser les yeux. Pourquoi cette mélancolie sans bornes qu'exprimaient alors ceux de M. de Glerfons ? Pourquoi tout à coup ce trouble dans son cœur? Qu'avait-il dit? qu'avait-il fait? Pourquoi, lorsqu'elle allait se jeter dans ses bras^ ce mouvement involontaire qui la fit s'arrêter? Elle eut alors comme un vague et rapide sentiment d'un danger nouveau; mais Hermine ne voulut pas le voir et en repoussa même la pensée. Restée seule, elle s'assit devant le piano qu'elle n'avait pas ouvert depuis quelque temps, prit au hasard un cahier de musique et chanta.
La nuit vint. Oublieuse des mélodies qu'elle avait sous les yeux, elle se rappela un air allemand d'un vieux maître, où la tristesse des choses infinies s'exprime par des accords d'une harmonie céleste.
fille en avait appris le rhythme et lea paroles ea quelque sorte sur les genoux de sa mère, et l'avait négligé depuis un long temps. Tout à coup cet air jaillit du fond de son cœur, et -les notes enflammées s'envolèrent par groupes ailés. Ainsi que cela lui arrivait souvent pendant la tiède saison, sa fenêtre était ouverte. Les étoiles scintillaient au ciel ; un vent doux faisait passer dans l'air mille rumeurs confuses. Lasse de chanter, et comme brisée par la violence de l'émotion qui s'exhalait de sa poitrine, Hermine passa sur le balcon. L'ombre sereine s'étendait sur les ruines de Glerfons. Abritée derrière un rideau flottant de chèvrefeuilles et de liserons, elle ne vit rien d'abord que la nuit étoilée et les profondeurs indécises de l'horizon où une longue bande d'un noir plus foncé indiquait l'endroit où commençait la forêt. Pas une lumière dans la tour du Chat, dont la nuit augmentait confusément la masse et la hauteur. Puis les yeux de Mlle de Neuvailler s'habituantàces ténèbres transparentes, elle distingua debout, à l'angle d'un mur, une forme humaine renfermée dans une immobilité muette. Une douteuse clarté lui en fit lentement et peu à peu reconnaître les contours. Nul autre que le marquis n'avait cette haute taille, nul autre que lui cette attitude imposante. Ahl c'était bien lui! H quitta le pan du mur contre lequel il s'appuyait, leva la tète vers le balcon où Hermine n'osait plus remuer et d'où ne sortait plus aucun son, et s'éloigna d'un pas lent. Quelques minutes elle entrevit au milieu de l'ombre la silhouette noire de M. de
GlerfoDs qui a'eQfonçait dans 1q dédale des ruines, puis tout s'effaça, et elle p'entendit plus que le bruit de quelques pierres qui 3*écroulaient sous ses pieds.
Que faisait-il là, si près d'elle, attentif et silencieux ? Ce même trouble qui l'avait agitée quelques heures auparavant s'empara d'elle. Se pouvait«il que la vérité se fût montrée dans cet éclair ? Elle, la fille de Wilfridl Était-ce bien possible? Ce cœur si gonflé d'orgueil, si implacable dans son esprit de domination, si altier, si ferme, avait-il donc une fissure par où l'amour pût passer encore ? 'Et pour qui, grand Dieu ! « Ah 1 ce serait le dernier coup, » murmura-t*elle. Et, comme un voyageur qui côtoie un abtme plein de rumeurs menaçantes et de brouillards flottants, Mlle de Neuvailler ne voulut pas voir au fond du gouflre.
Le lendemain, vers midi, Hermine entra tout effarée chez M. de Maupert. Elle était sans haleine et sans voix.
< Qu'est-ce? s'écria la belle Suzon.
— Il arrive I repartit Mlle de Neuvailler.
— Qui ? M. Georges ?
— £h oui 1 à tout hasard je lui ai donné votre nom; c'est au Presbytère qu'il descendra, j'imagine, bien qu'il ait un ami dans le pays, du côté de Larrey. Ah! j'ai eu peur d'un premier choc I
--^Et quand attendez-vous M. Humfrey? demanda
Raoul.
— Sa lettre m'est parvenue tout à l'heure ; il n'avait son congé que depuis la veille. Il s'arrêtera peut-
être un jour ou deux à Paris.... Avant la tin de la semaine il sera ici certainement.
— Faut-il que je monte à la tour du Chat?
— Non y s'écria la meunière; le hasard a tout fait, laissez faire le hasard I
— Mon enfant y reprit Gondebaud, si le hasard fait mal les choses, comptez sur moi ; nous serons deux contre le marquis. »
A quelques jours de là, un soir, par un temps de brume et dans l'épaisseur du bois, le marquis rencontra un jeune homme de bonne mine qui marchait d'un pied ferme et rapide ; le sentier qu'il suivait était étroit. A la vue du marquis et des piqueurs, ce jeune homme s'arrêta^ et, s'adressant à celui qui paraissait le chef de la bande :
« Monsieur, dit-il, j'ai quitté la route étourdiment et je cherche Larrey. Je n'avais, m'a-t-on dit, qu'à traverser une colline et deux vallons, et voilà quatre heures que je marche... Si, comme je le crois, je me suis égaré, vous plairait-il de me remettre dans mon chemin ?
— Faites mieux, répondit le marquis; vous êtes à trois heures au moins de Larrey, la route est impraticable la nuit ; de plus^ voici la pluie qui commence à tomber. Venez chez moi ; un de mes gens va vous donner son cheval, et demain vous serez libre d'aller où l'on vous attend. »
L'invitation était faite d'une voix cordiale ; de plus on entendait sur les feuilles ce léger bruit continu de l'eau qui tombe en gouttes fines et serrées.
« Monsieur, je vous remercie et ne mets point de
façon à vous avouer que vous me tirez d'un grand embarras, » dit le voyageur.
Le marquis fit un signe de la main ; un piqueur sauta à bas de son cheval et en présenta les brides au jeune homme, qui se mit en selle.
c Vous le voyez, la route est détestable, poursuivit le marquis; cependant, si un temps de galop ne vous fait pas peur, nous en essayerons.
— A votre aise, » répondit le jeune inconnu qui suivit le marquis.
Au bout d*un quart d'heure, on aperçut, vaguement estompée derrière un rideau de pluie, la tour du Chat debout sur la colline. Le marquis 6ta son chapeau.
< Monsieur, dit-il, je suis le comte Robert de Neuvailler, marquis de Glerfons, et voici Glerfons.
— Ah I monsieur le marquis de Glerfons ! s'écria le voyageur d'une voix émue.
— Lui-même, » répliqua le marquis.
En ce moment, et comme un élan de leurs chevaux les rapprochait de la cour d*honneur, une fenêtre s'ouvrit sur la large façade du ch&teau, et une figure de femme s'y montra, éclairée par la flamme d'une bougie que le vent faisait trembler.
L'inconnu la vit et sauta par terre subitement.
< Holà! quelqu'un! » cria le marquis.
Deux valets sortirent du château portant des tor^ ches. La pluie avait cessé de tomber. La tête couverte d'une mante, Mlle de Neuvailler se pencha sur l'appui de la fenêtre pour voir quel hôte la nuit envoyait à Glerfons. Presque aussitôt elle se rejeta en arrière avec un mouvement de terreur.
« Dieu 1 c'est lui i « murmura-t^elle.
Que n'aurait-elle pas donné pour courir au-devant de Georges, les bras ouverts I Un invincible effroi la retint à sa place. Ainsi, ce hasard que la belle Suzon invoquait avait été le plus fort. Seul il amenait Georges à Glerfons, et c'était le marquis luimême qui s'était fait son guide! Il avait suffi à Mlle de Neuvailler d'un seul regard jeté sur M. de Clerfons pour lui donner l'assurance qu'il ne savait rien. Aurai t-il eu ce visage impassible s'il avait soupçonné à quel hpmme il offrait l'hospitalité?
Elle se jeta brusquement devant une glace. Le bouleversement de ses traits l'effraya. « Mais s*il me voit ainsi il devinera tout I » reprit-^lle. Mille pensées se croisaient dans son esprit tandis qu'elle trempait ses joues et son front dans l'eau pour en chasser le feu qui les dévorait. Tout à coup on vint l'avertir que le dtner était servi.
« Je descends, » dit-elle.
Une prière mentale lui fit joindre les mains; puis elle suivit le domestique, à demi brisée. £lle voyait à peine, les pulsations de son cœur étaient si violentes qu'elles l'étouffaient. Elle s'arrêta un instant auprès de la porte derrière laquelle Georges et M. de Glerfons causaient, et entra. Le regard de Georges croisa le sien.
« Un voyageur égaré que j'ai rencontré, » dit le marquis avec une nuance d'ironie qui n'échappa point à Mlle de Neuvailler.
Hermine salua le jeune honune sans répondre.
Georges comprit qu'il avait bien fait de se taire et qa'il devait continuer à ne pas parler.
Lsi conversation commencée à table fut continuée sur une terrasse d'où la vue dominait une vaste étendue de pays. Un léger vent avait en une heure balayé le ciel; un doux frémissement de feuillage, auquel se mêlait par intervalles le chant de la rainette des marais, remplissait l'air où flottaient ces vagues senteurs qui suivent les pluies d'été. L'em<barras des premiers instants s'était dissipé; Her* mine se remettait petit à petit. L'hôte de derfons parlait en homme qui a beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit* Sa parole était vive et colorée. Par le tour de son esprit il paraissait plaire au marquis. Celui-ci s'étonnait seulement que l'étranger ne songeât pas encore à se faire connaître.
Des souvenirs de chasse traversèrent la conversation.
< Aimez-vous cet exercice? demanda M, de derfons.
— Beaucoup, répondit Georges étourdiment.
— S'il en est ainsi, nous nous reverrons, et je vous ferai parcourir nos forêts ; la grosse bête n'y manque pas. «
L'invitation était franche et voulait une franchise égale. Le marquis n'ignorait pas en outre que le voyageur qu'il av^it rencontré dans les bois se rendait à Larrey. Un mouvement de loyauté poussait Georges à répondre résolument, et il ouvrait la bouche, lorsqu'un regard suppliant d'Hermine, un regard rempli d'angoisse le fit hésiter.
« Eh bien ! dit-il d'une voix qui n'était plus aussi nette, si ros gardes détournent un sanglier, veuillez m'envoyer un mot chez H. de Nogent, à Tadresse de Georges Richard.
— Georges Richard, c*est bien, » dit M. de Clerfons.
Georges baissa les yeux. Ukie de ces capitulations de conscience, dont les caractères les plus droits et les plus fermes peuvent quelquefois accepter les humiliations sous l'empire de circonstances exceptionnelles, venait de lui faire commettre le premier acte dont sa délicatesse eût à rougir.
< Hermine , qu'avez-vous ? s'écria tout à coop M. de Glerfons dont le regard venait de s*arréter sur Mlle de Neuvailler.
— Rien.... J'ai eu froid tout le jour, > réponditelle.
Le baron de Maupert entra.
« Ah 1 si c'est ainsi le premier jour, que sera-ce demain? » pensa Hermine.
Elle laissa Georges auprès du marquis, et entraînant Raoul dans une pièce voisine, elle lui raconta ce qui venait de se passer.
c J'ai failli perdre connaissance tout à l'heure, poursuivit Hermine. Ahl ce silence, ce mensonge est la plus grande preuve d'amour qu'il ait pu me donner !... Une fois, son cœur a été plus fort que sa conscience. Pour que la mienne ne me reproche rien, dites-moi que je n'ai pas eu tort de céder au premier mouvement de la peur.
— Et que pouviez-vous faire? Un mot dans cette
maison, c*eût été une étinœlle sur un baril de poudre. Ce sentiment de crainte auquel vous avez obéi, c'est peut-être une inspiration d'en haut. Que saiton? En le voyant chaque jour, dans l'intimité, peutêtre mon beau cousin s*habituera-t-il à Taimer. Les traits de Georges préviennent en sa faveur. Si ce miracle s*opère, les choses que nous regardions comme impraticables il y a deux mois s'arrangeront toutes seules, petit à petit. Espérez, mon enfant.
— Quel réveil un jour I » murmura Hermine en frissonnant.
On se sépara vers minuit. M. de Glerfons était enchanté de son hôte.
« Si je n'étais bien sûr de ne pas le connaître, dit-il, je croirais l'avoir rencontré déjà. »
Le lendemain, Georges prit congé du marquis au point du jour. Hermine était debout derrière sa fenêtre; il vit le mouvement léger de la mousseline dont elle écartait un coin.
« Au revoir I lui cria M. de Glerfons.
— Au revoir ! »* répondit Georges ; et il descendit lentement la colline.
L'ami qui attendait Georges à Larrey fut mis au courant de l'aventure. M. de Nogent était un con-
270 mStOIRË
disciple, un élève de TÉcole polytechniqtie engagé dans l'industrie et qui s'occupait de hauts fourneaux. Il connaissait le marquis de réputation.
< Je ne sais pas de plus galant homme, dit*il ; j'ai eu affaire à lui pour une délimitation de bols ; il m'a laissé mattre de juger la question et l'a fait avec une rare courtoisie. Auprès* d*un tel homme, la dissimulation est plus difGcile parce qu'elle apporte plus de remords, mais ici tu ne t'appartiens pas. Tu n'as pas le droit de compromettre l'avenir de Mlle de Neuvailler aussi longtemps que tu n'auras pas son assentiment.
— Ainsi, à ma place, tu aurais agi comme je l'ai fait?
— Oui.
— n faut alors que ttl m'aides à jouer mon rôle. Je dpis être à Larrey ce que je suis à Glerfons. Quant à la profession de Georges Richard» si tu n*y vois pas d'inconvénient, il sera ingénieur. J'ai trois mois à te donner, et ce que je sais bien, c'est que je ne quitterai pas le pays sans être le mari d'Hermine. M
Georges se rendit à Glerfons le jour suivant, n'y trouva pas le marquis et laissa son nom. Vers la fin de la semaine, on vit paraître M. de Glerfons à Larrey. Une bande de sangliers avait pris ses cantonnements dans une partie montueuse des bois; il s'agissait de les attaquer le lendemain.
« Puis-je compter sur vous, monsieur, et sur M. de Nogent? » dit-il.
Georges accepta avec empressement ; mais la voix
lui manqua pour demander des nouyelleadeHlle de Neuvailler. Le marquis visita en détail l'établisse* ment de M. de Nogent.
« Vous avez affaire à un profane, dit-il d*un air de belle humeur ; je me connais mieux en chiens et en chevaux qu'en métallurgie. »
La conversation fit voir au contraire que Georges Richard était au fait de la question.
« Çà ! vous êtes donc ingénieur 7 reprit le marquis.
— » Un peu, répondit Georges, mais l'expérience a plus fait pour moi que Tétude.
— L'expérience, à votre âge î
— J'ai parcouru en Angleterre et en Suède des établissements où j'ai vu mettre en pratique des procédés qu'on pourrait, j'imagine, appliquer heureusement ici; mon ami m'autorise à en faire Tessai.
— Faites; un jour vous vous adonnerez à la science, le lendemain appartiendra à la chasse : j'ai votre promesse- »
On attaqua les sangliers ; Georges eut la chance d'en abattre deux lancés à pleine course, une laie et son marcassin. Le marquis le félicita :
« Ce n'est pas votre coup d'essai, j'imagine? dît-il.
— Oh! non, j'ai déjà tué des élans et des ours en Lithuanie, des buffles dans les Indes et des pumas au Brésil,
— Excusez-moi, monsieur, repartit gaiement le marquis, je n'ai ici à vous ofl'rir que ces pauvres bètes, et, par les temps de neige, quelques loups. >
L'ingénieur plaisait 4écidénient au marquis. II
avait pour lui ce je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue et dont tout le monde a subi un jour l'empire illogique et irrésistible ; mais, par un tour particulier de son esprit, M. de Glerfons voulut le soumettre à différentes épreuves, comme s*il eût été désireux de trouver le défaut de cette nature si bien trempée. Séance tenante, il pria Georges de chasser à courre.
c^édéric, dit-jl,^ a détourné un cerf dix cors.... il nous fera voir du pays. Vous plalt-il de galoper à sa poursuite?
— Volontiers, » répondit Georges, qui couclia au cli&teau.
Le cerfy vigoureusement poussé, prit les grands partis ; trois relais de chiens furent tour à tour lan* ces et distancés. Le cerf se forlongea en plaioe. Georges tomba, sur la lisière d'un bois, au milieu de trente chiens qui venaient de perdre la voie. Il mit pied à terre et releva le défaut.
< Bravo ! » s*écria le marquis.
La voie empaumée, Georges partit à fond de train. Toute la meute hurlait à plein gosier. Au bout d'une heure, on chassait à vue. L'ingénieur, H. de Glerfons et Médéric arrivèrent seuls à l'hallali ; encore Georges y arriva-t-il le premier.
c Servez la béte, monsieur I » lui cria le marquis en lui tendant une carabine.
Le soir venait. Georges n'avait pas quitté la selle pendant dix heures.
« Voilà ce qui s'appelle un cavalier, > dit le marquis, dont la main caressait Grain (Torge,
Les relations les plus intimes s'établirent entre Larrey et Glerfons. Après l'avoir mené au galop à travers bois, un jour le marquis fit entrer Georges dans la tour du Chat et lui présenta un fleuret.
< Je ne sais rien qui délasse de l'équitation comme rescrime» » lui dit-il.
L*assaut fut rude. C'était encore une épreuve.
« Ah! vous avez la main plus rapide et le jeu plus serré que mon vieux Médéric, s'écria le marquise, fier d'un coup heureux.
— Je ferai mieux un autre jour, » répondit Georges tranquillement.
M. de Glerfons était dans le ravissement ; dans la soirée, il prit Mlle de Neuvailler à part :
c Voilà un singulier ingénieur, dit-il ; il cause comme un touriste, je ne serais même pas étonné qu'il eût fait le tour du monde ; il a vu le feu je ne sais où, il franchit sans broncher des clôtures de six pieds, il chasse comme s'il n*avait fait que courre le renard depuis son enfance; l'autre jour, il résout une question héraldique à propos d*une pierre blasonnée qu'il a découverte dans nos ruines; de plus, il manie l'épée comme un homme qui aurait été à récole de Saint-George.... ce qui ne m'a pas empêché, pour le dire en passant, de le toucher un peu.... Hier matin, il glisse une balle dans le fusil d'un garde et traverse le corps d'une buse perchée sur un arbre presque hors de portée.... Il faudra que je lui fadse monter Grain (Porge. »
L'idée lit sourire le marquis ; puis, soupirant :
* Ah ! reprit-il, si j'avais eu deux ou trois mille
compagnons de cette trempe en Vendée, mon roi ne serait peut-âtre pas hors de France ! »
M. de Glerfons avait eu, à deux ou trois reprises, mais sans s'y arrêter, l'idée de relever le donjon du château. La présence d'un ingénieur si plein de ressources lui rappela cette fantaisie. Un jour il l'entraîna du côté des ruines, et après lui avoir développé son projet :
« Pensez-vous que cette réparation soit possible? dit-il.
— Tout est possible, » répondit 6eoi^;es.
Le marquis se frotta les mains.
< Voilà qui est parler I... reprit-il ; doncvous donnerez des conseils aux maçons du pays.... ce sera superbe.... la tour du Chat ne sera plus qu'une petite fille auprès de sagrand'mère. Voyez les fondations qui sont au ras du sol, elles mesurent sept mètres d'épaisseur.... il y avait, les unes au-dessus des autres, une série d'énormes salles voûtées comme à Goucy, et, tout en haut, une tourelle d'où la chronique rapporte qu'on découvrait quinze lieues de pays. »
Mlle de Neuvailler suivait des yeux la promenade du marquis et de Georges autour des fossés.
« Il me semble, se disait-elle, qu'il lui parle comme il n'a jamais parlé à personne.... M. de Maupert aurait-il raison f »
Il arriva un moment où Georges devint TbAle de M. de Glerfons beaucoup plus qu'il n'était celui de M. de Nogent. Larrey ne le voyait presque jamais. Il y demeurait vingt-quatre heures ou deux jours,
après quoi il fetournait w ch&tea\i. La belle Suzoïi, qui chantait le» louanges de Georges, estimait que pour un début les choses ne marchaient pas mal*
< G*est vrai, disait Raoul ; seulement le cap des Tempêtes n'est pas franchi! >
C'était à doubler ce cap redoutable que Mlle de Neuvailler pensait continuellement. En attendant, elle s'habituait à voir Georges presque tous les jours» Si elle n'était que bien rarement seule avec lui, elle le rencontrait à la dérobée quelquefois, et cela lui sufGsait pour savoir qu'il pensait comme elle à ce moment terrible. Quelque temps craintive comme ces petits oiseaux qui déj^obent les miettes répandues sur un balcon et s'échappent à tire-d'aile au moindre bruit, elle prit plus de courage à mesure qu'elle voyait Georges davantage. Pourquoi d'ailleurs ne lui permettrait-elle pas ce qu'elle avait permis à M. de GharoUes et à M. de FlinsT M. de Glerfons ne l'accueillait-il pas avec une bienveillance plus marquée chaque jour? Quel obstacle y avait-il donc à ce qu'elle se promenât dans le parc à son bras ou qu'ils s'aventurassent ensemble, et à cheval, dans les boisf 11 ne s'agissait que de le faire une première fois et tranquillement. Elle s'y hasarda, et le marquis ne le trouva pas mauvais* Hermine dessinait un peu ; l'ingénieur maniait le crayon habilement. Elle lui avait îaH voir ses esquisses en présence de M» de Glerfons avec ce mélange singulier d'audace et de supercherie dont les natures les plus sincères donnent des exemples^ G'était presque autoriser l'ingénieur h lui offrir de9 conseils. G'gst
ce qu'il fit, et Mlle de Neuvailler les accepta. A partir de ce moment, lorsque H. de Glerfons les apercevait au bord de l'eau, ou dans quelque coin de bois occupés à dessiner, il les saluait de la main et ne les dérangeait pas.
Un matin Georges était auprès d*Hermine adossé contre un arbre, les bras croisés, la tète inclinée sur la poitrine ; assise sur un quartier de roche, Mlle de Neuvailler laissait immobile la main qui tenait le crayon . Un ruisseau coulait à ses pieds ; moins plaintif était le bruit de l'eau que le triste sourire répandu sur ses lèvres. Georges la regardait :
« Ah ! je ne vous reconnais plus I lui dit-il tout à coup.
— Je ne me reconnais pas moi-même, répondit Hermine avec un air d'accablement; oui, quand je lisais les lettres où vous m'annonciez votre prochaine arrivée, je me croyais déterminée à tout braver, et tout à présent me trouble et m'inquiète.... On n'est jamais vaillante devant un tel homme!
— Est-ce bien vous qui parlez.... vous, Hermine? » s'écria Georges avec l'accent du reproche.
Hermine releva la tète : *
«Me faites- vous un crime de cette hésitation if reprit-elle ; est-ce à vous de me dire que j'ai manqué de courage ? Vous savez bien que je ne reculerai pas ; c*est la force d'avancer qui me manque. Faut-il vous rappeler que j'ai vu au fond du cœur de M. de Glerfons?... Il y porte deux blessures sur lesquelles la cicatrice ne se fait pas.... Dois-je vous
D'UN HOMMK. 277
dire quels noms y sont inscrits?... L'une s'appelle Wilfrid.... l'autre s'appelle Louise I... Au lieu de me blâmer de cette angoisse où mes jours s'écoulent, vous devriez bien plutôt me plaindre 1 Deux coups ont transpercé le marquis d'outre en outre ; l'orgueil même n*a pas su l'en guérir, et c'est moi qui dois le frapper du plus inattendu.... Messagère de douleur, il faut que ma main verse du feu sur cette double plaie toute saignante encore! Et vous me criez : « Hâtez-vous! » Mais, Georges, quel âge avons-nous donc ? Comptez-vous si peu sur l'avenir, sur la foi que je vous ai jurée, sur votre constance même, que vous soyez si plein d'impatience? Que craignez-vous? Allez, je ne faillirai pas.... seulement laissez-moi maltresse de choisir l'heure fatale où je dirai qui vous êtes à cet exilé de la vie. Ce jour-là je n'hésiterai plus, et en lui disant : Voilà Georges Humfrey! j'ajouterai : Je l'aime!
— Hermine, pardonnez-moi, jamais une seconde je n'ai douté de vous.... Ne sais-je pas qui vous êtes et ce que vous valez?... Ah! si j'avais pu l'oublier, oserais-je vous parler comme je le fais? Mais, songez-y.... suis-je libre de rester longtemps dans ces campagnes où rien ne me retient que vous? Un ordre ne peut-il pas demain m'en arracher, et pour combien de temps ? le sais-je ? Me faudra-t-il partir pour des rivages inconnus avant de nouer entre nos existences un lien indissoluble?... Non, je ne doute pas de l'avenir, j'aurai la force d'attendre, et je crois mon cœur assez fort pour accepter les plus longues épreuves et brûler sans relâche des mêmes
2 78 HISTOniE
feut!<.. Maid faudra-t-il vous laisser encore à Tom*bre de cette tour do Chat dont la masae noire seni'* ble toujours prête à vous ensevelir ? Ne Vous auraisje revue que pour Vous perdreî
— Est'-'Ce me perdre que compter quelques jours passés loin de moi? Vous ai-je cru perdu quand ono voile vous emportait à mille lieues de tout ce qui vous aimait T
~ C'est qu'alors nous étions libres et que Tobéissance à des êtres sacrés qui nous imposent des devoirs, c*est encore un lien. Maintenant cette incertitude qui nous enveloppe n*est-elle pas empoisonnée par une dissimulation dont chaque jour augmente le poids T Ce mensonge, qu'une heure de faiblesse nous a imposé, et dans lequel nous persévérons Tun et l'autre , ne vous fatigue-t-il pas outre mesure ? Comment peut-il le supporter, ce cœur que j'ai connu si noble, si dédaigneux de la ruse ?
— Eh ! croyez-vous que, rentrée dans la solitude, je n'en rougisse pas t..« Quand je vivais dans rh(»H nête et pure plénitude de ma franchise, jamais personne n'aurait pu me faire supposer qu'une telle humiliation pût m'être un jour réservée.... Mais lorsque je vous ai vus l'un et l'autre sous les mors de Clerfons, vous ramené par lui, quand cette pensée m'est venue que des deux hommes que j'avais devant moi, l'un s'appelait Robert de Neuvailler et l'autre Georges Humfrey.... le rival de Rodolphe en
. face du fils de Louise, et près de qui?«.. ah 1 le fri»* son m'a prise! et du premier coup j'ai cru que j'allais
D'UN HOHlfE. 279
mourir.... Uneeeule force m'est restée, la plus misérable.... Je TOUS ai supplié de vous taire I
— Que de fois n'ai-je pas regretté ma sojumission en sentant la rougeur me monter au visage 1 Hier encore, j'étais seul avec lui... j'ai failli parler....
— Grand Dieu I
— Hais ne faudrait- il pas qu'un 'jour je le fasse). t. >
Hermine regarda autour d'elle, et d'une voix étoufTée :
< Un jour, oui, mais plus tard 1
— Et qu'importe que ce soit aijyourd'hui ou demain? que craignez-vous? Votre mère n'a-t-elle pas uni nos mains entre les siennes? N'est-ce point assez de son consentement et de celui de votre père bien-aimé? Si M. de Glerfons vous repousse, ne suis-je pas là?... N'avez-vous plus assez d'amour, plus assez de foi pour me confier votre destinée ? En somme, je le connais à peine ce terrible marquis, et si je le connais, c'est par le mal qu'il a fait aux miens. Son épée ne s'est-elle pas abreuvée du sang de mon père ? Ouels ménagements lui dois-je ? Il a été la menace vivante de nos deux familles.... 11 a proscrit le père, il enchaîne la fille.... c'est trop I... Vous avez ma parole, vous avez mon cœur.. ..Pourquoi hésitez-vous?
-^ Pourquoi? Étiez- vous là quand ma mère pleurait ? Allez, j'ai vu ces larmes intarissables qu'elle cachait à mon père!... On ne se console pas aisément d'être repoussé par ceux-là mêmes dont on a pris le nom. C'est presque un vol qu'on leur fait....
280 HIErrOIRE
Il y a là comme une usurpation qui choque les âmes délicates.... On peut en accepter les conséquences, mais c'est après avoir tout fait pour les éviter, et encore en souffre-t-on jusqu'à la fin, jusqu'à la mort ! Ne me demandez donc pas d'oublier les longues tristesses des êtres sacrés auprès de qui j'ai grandi. Si fort, si impérissable que fut leur «mour, il n'a jamais pu en effacer la trace. L'pmbre de cette tristesse a couvert mon berceau. Vous avez vu , n'est-ce pas , ces grands arbres que le soleil couchant frappe de ses rayons? A leur cime tout est lumière, à leur pied c'est la nuit : ainsi était leur vie !
— He condamnez-vous à croire que si M. de Glerfons reste implacable, vous ne serez jamais à moi?
— Non, il n'est pas de douleur que je ne brave pour appartenir à celui qui m'a été fiancé ; mais si un jour, appuyée au bras de M. de Glerfons, je pouvais librement vous offrir ma main, ce jour-îà sera béni entre tous les jours.... Si ce bonheur m'est refusé, je veux du moins n'avoir rien épargné pour m'en rapprocher.
— Il faut donc que j'attende encore?
— Si c'est un sacrifice, je vous le demande.
— Songez qu'un marin ne s'appartient pas.... Cet ami chez qui je suis descendu et qui consent à faire de moi un ingénieur, ne s'étonnera-t-il pas, à la fio, de ce long mystère?... Ah ! pour ma vie entière, je ne voudrais pas que votre nom fût prononcé avec un sourire !... Lui-même me disait l'autre jour que
les plas adroites manœuvres étaient les plus simples, les moyens les plus habiles, les plus nets.... Cette occasion heureuse que vous attendez viendrat-elle?
— Ahl rassurez-vous.... il y a des explosions qu'on n'évite pas.... Une heure que je redoute et qui décidera de ma vie ne peut être bien éloignée.... Je retrouverai pour en soutenir le choc cette énergie que vous me reprochez d'avoir perdue.... Dieu veuille alors qu'il n'y ait point de victime.... ni vous ni lui ! »
Hermine s'était levée.
« Si maintenant, pour vous prouver combien je suis toute à vous, il faut vous engager ma parole que tout sera fini avant votre départ, je vous la donne. »
Mlle de Neuvailler ne disait pas à Georges que cette hésitation où il la surprenait provenait surtout d'une crainte vague qui l'obsédait. Si elle avait écarté violemment cette pensée que M. de Glerfons nourrissait pour elle d'autres sentiments que ceux qu'il avouait, elle ne réussissait pas à s'en affranchir; il suffisait d'un mot pour l'y ramener. Certes ce n'était pas dans son esprit une certitude, mais le doute la troublait. Comme ces nuages rapides qui passent au-dessus des lacs et fontcourir leur ombre à la surface des eaux limpides, ces souvenirs laissaient leur trace en elle. Enivrée par la présence de Georges, elle pouvait, une heure, un jour, oublier cette inquiétude ; le nuage revenait sans cesse et l'ombre se faisait. Ce n'était pas à la légère que
232 HiflTOlKB
Mlle de NeuTailler avait pris rengagement qui fixait un terme à l'impatâence de Georges; elle-même sentait le besoin de sortir d'une position qui froissait sa loyauté à un degré qu'elle n'avouait pas* De plus, elle commençait à redouter les hasards que pouvaient amener les longs téte-i-téte de M. de Clerfons et de son bote. Une circonstance qu'elle ne prévoyait pas vint tout à coup en aide à sa résolution.
Un matin on vit reparaître à Clerfons M. d'Ormetllan, M. de Saint-Yves, M. de Flins ; de nouveaux visages les accompagnaient. Grain d'orge, qui depuis quelque temps languissait dans l'écurie, avait fourni une longue traite le jour qui précéda leur arrivée. Accoutumée à deviner par les indices les plus fugitifs ce qui se passait dans l'Ame du marquis, Hermine la sentait agitée par une tempête intérieure. Quel chasseur ne devine pas au frémissement des feuilles qu'un vent impétueux va s'abattre sur une forêt? Ce retour inattendu de M. d'Ormeillan et de ses amis avait une signification. Les chasses d'automne ne suffisaient pas à expliquer leur présence ; cette présence répondait d'ailleurs à un état moral dont Mlle de Neuvailler avait appris à connaître les orages. Greorges n'était pas alors à Clerfons» et le marquis ne parlait pas de l'envoyer chercher à Larrey. La pensée que le marquis avait conçu quelque soupçon sur la personnalité du faux ingénieur traversa Tesprit d'Hermine. Elle l'observa mieux. Rien ne vint la confirmer dans ses appréhensions. Son rôle de maltresse de maison recommença. Elle pria
Gondebatid d'instruire Georges de ce qui se passait à Gierfonsi et le fit supplier de ne rien compromettre par une imprudence.
c Qu'il reste à Larrey, disait'-elle ; quelque chose me fait croire que cette explosion qu'il souhaite est prochaine. »
Peu de Jours après, Mlle de Neuvailler fiit avertie que le marquis désirait lui parler ; il l'attendait dans la tour du Chat» Bientôt elle se trouva dans cette même pièce où pour la première fois elle avait vu son oncle, lorsque M. de Maupert l'avait conduite du Presbytère à Glerfons. Le marquis se tenait debout devant la grande cheminée, la tète basse. Il lui montra du doigt un fauteuil et se mit à se promener lentement. Hermine sentit tout son sang se figer dans ses veines.
« Ah I voici l'heure ! » pensa-t-elle.
Le silence de M. de Glerfons lui donna le temps de se remettre. Gette fois elle voyait le péril en face. La solennité de l'accueil lui en faisait comprendre l'imminence. Se roidissant contre le trem*^ blement nerveux qui l'avait saisie, elle refoula sa timidité d'instinct au plus profond de l'âme et se sentit bientôt prête à la lutte. La promenade du marquis continuait toqjours ; les sourcils agités par
le jeu des muscles commençaient à se rapprocher. Après qu'il eut fait quatre ou cinq tours» il s*arrêta. La lumière qui entrait par Tune des' hautes fenêtres à vitraux Tenveloppait d*une auréole de feu qui rendait son aspect plus menaçant.
< J*ai quitté la chasse pour vous parler, dit-il enfin.... Ces messieurs battent les bois!... Leur présence à Glerfons ne vous dit-elle rien ?
— N'est-ce pas votre coutume d'avoir à Glerfons les gentilshommes du pays ? lis étaient partis, ils sont revenus, c*est laseule chose que je comprenne, répondit Hermine.
-^ Ce n'est pas tout cependant ; mais avant d'aller plus loin , permettez-moi de vous demander si vous avez gardé le souvenir de l'entretien que nous avons eu ensemble, il y a déjà quelque temps?
— Je m'en souviens, et je me souviens aussi de ce que je vous ai répondu.
— Si j'ai tardé à reprendre la conversation au point où nous l'avons laissée, c'est que je voulais vous donner tout loisir de réfléchir au parti auquel vous paraissiez alors disposée à vous arrêter. Je suis votre tuteur et votre ami, Hermine ; à ce double titre, j'ai le droit de prêter à votre jeunesse l'appui de mon expérience. Il ne m'appartient pas de contraindre votre volonté, mais il m'appartient de vous dire : Songez à ce que vous êtes, songez au nom que vous portez.
— Je sais que je suis la fiiUe de Wilfrid de Neu* vailler....
— Et la nièce du marquis de Clerfons^ ne l'oubliez pas.
— Et qui vous fait penser que je puisse l'oublier?
— Je ne pense pas, j'avertis. »
La voix du marquis devenait brève et cassante. Les répliques se croisaient et se heurtaient déjà comme des lames d'épée dans un combat.
c Aujourd'hui j'irai jusqu'au bout, pensa Hermine.
— J'arrive maintenant au sujet pour lequel je vous ai fait prier d'entrer ici, poursuivit le marquis; il s'agit de votre mariage, mademoiselle. Je ne vous l'impose pas ; mais vous êtes dans un âge où il faut y penser, et même en vous en parlant vais-je, il me semble, au-devant de vos désirs. Lorsque la compagnie qui était au château il y a quelques mois s'éloigna, M. de Bussacseul m'avait fait l'aveu de ses prétentions. Aujourd'hui M. d'Ormeillan, M. d'Airelles, M. de Saint- Yves sont revenus. Ils me pressent de m'ezpliquer. Que faut-il que je réponde? M. d'Airelles est de bonne noblesse, bonne et adroite ; sa maison se rallie volontiers aux divers pouvoirs que le caprice des révolutions impose à la France; elle en tire de l'influence si elle dédaigne le renom. M. de Saint- Yves passe pour jouir d'une immense fortune.... nous vivons dans un temps où bien des gens tiennent cet avantage en grande estime sans s'inquiéter beaucoup des sources où on a l'a puisé. La famille de M. d'Ormeillan a le génie de l'intrigue ; son représentant est en passe de monter aux plus hautes fonctions. Faut-il vous par-
ter de H. de Gharolles ? personne ne s'habille mieux. On dit qu'il est quelque chose dans TËtat. De M. de Flins? il ne quitte pas les champs de course. Les jockeys et les grooms de ces messieurs assurent que c'est un parfait gentleman ! Autrefois il y ayait des gentilshommes dans le royaume de France. On a changé tout cela. Les autres que je ne vous nomme pas vont de pair I »
Le marquis mâchait les mots ; les syllabes tombaient une à une, tantôt sourdes^ tantôt sonores, comme des balles sur un toit. Il venait de reprendre sa promenade à travers la chambre, firappant la dalle dtin pied nerveux, la taille haute, les cheveux rejetés en arrière. A intervalles inégaux il traversait la bande lumineuse qui coupait la grande pièce, puis s'enfonçait dans^ l'ombre lentement.
« Eh bien! vous aviez fait un choix, il me semble? reprit-il tout à coup ; quelle réponse faut-il que je rapporte à ces messieurs ?
— La même réponse que vous avez apportée à M. de Bussac ; ma main ne va pas sans mon coeur. Or je n'aiifie aucun d'eux ; si donc ces messi^irs ne sont à Glerfons que pour moi, qu'ils s'en aillent ! >
Ce n'était pas un rayon de soleil traversant un vitrail qui répandit subitement un voile de pourpre sur le visage du marquis.
« Mais alors, si vous ne les aimez pas.... que me disiez* vous donc? • s'écria*t*il.
Hermine rassembla tout son courage comme un soldat prêt à s'élancer sur la brèche....
d'un homme. 287
c Je vous ai dit que j'avais fait un dioiz, repritelle, c'est la vérité. '
-«- Un choix ! tous avez fait un choix ? »
Que la voix de M. de Clerfons avait alors de vibrations profondes! quel changement dans ses traits 1 il respirait à peine ; les lueurs les plus fauves, les plus douces clartés passaient tour à tour dans ses yeux.
« Mais parlez donc 1 dit-il enfin, vous voyez bien que j'attends!... »
Mlle de Neuvailler chercha h lui prendre les mains.
c M'aimez-vous assez pour tout entendre! reprit-elle.
— Ah ! s'écria M. de Clerfons, qui devint livide, cet homme que vous aimez est-il donc de ceux qu'on n'ose pas avouer ?
— Ne pas l'avouer, lui? Ah ! vous me connaissez bien peu ! l'être à qui j'ai juré d'unir ma vie n'a ni fortune ni titre, je le sais, mais il est digne de moi.... il s'appelle....
— Et que m'importe son nom 1... un homme de rienl interrompit M. de Clerfons en éclatant. Ahl vous êtes bien la fille de votre mère.... le sang des Haudebert ne pouvait pas mentir. 9
Hermine se dressa d'un bond :
« Vous frappez une mortel... Écrasez-moi, mais taisez-vous ! > Le marquis cette fois était hors de lui. Le vieil homme tout entier venait de reparaître : < Çà ! dit-il, je crois vraiment qu'on se révolte
ici?... Est-ce que je l'ai connue, moi, ceUe qui s'appelait Adrienne ! celle que.... »
Hermine ne lui donna pas le temps d'achever.
« Rien de plus I pas un mot! reprit-elle avec une véhémence qui bravait tout.... Encore une syllabe, et jamais je ne pourrai vous pardonner ! »
Elle se dirigea vers la porte comme une lionne que le fer d'un chasseur vient de toucher, Touvrit, et se retournant :
« Vous avez insulté la sainte femme qui n'est plus, dit-elle ; que Dieu vous garde à présent, monsieur le marquis. »
Mlle de Neuvailler venait de disparaître. Pour la première fois M. de Glerfons se sentait vaincu ; il lui semblait avoir vu l'ombre de Wilfrid, mais de Wilfrid transfiguré, avec une effrayante expression de hauteur et d'autorité. A ce visage désespéré que le jeune élève de l'École polytechnique avait fait voir lorsqu'au milieu des flammes et de la poudre d'une révolution, Robert brisait sans retour le lien fraternel qui les unissait, succédait chez sa vaillante fille . une figure de marbre empreinte de la plus inexorable indignation. Elle aussi avait entre les sourcils le pli formidable de la race. Devant cette apparition subite, le marquis, frappé d'étonnement, ne trouva pas un mot. Tout à coup, avec cette incroyable puissance de percepfion qu'on acquiert dans les moments où toutes les facultés de l'Ame sont mises en jeu par une secousse, il entendit malgré la distance un bruit sourd comme celui d'un corps qui tombe.
« Grand Dieu ! qu'ai-je fait ! » s*écria-l-il . Et il s'élança dehors.
En trois bonds il eut atteint l'appartement d'Hermine. Ilja trouva couchée par terre dans sa chambre, pareille à un cadavre; elle n'avait même pas eu le temps de repousser la porte. Le marquis la souleva entre ses bras et appela à grands cris. Mlle de Neuvailler semblait morte : point de pouls, point d'haleine. Quand on accourut, elle était sur son lit; M. de Clerfons, près d'elle, s'efforçait de la rappeler à la vie. Il avait le visage ruisselant de larmes, qu'il ne sentait pas couler.
« Àh ! je l'ai tuée ! je l'ai tuée ! » répétait-il sans cesse, et sans prendre garde à ceux qui l'entouraient.
Il comprenait alors au prix de quels efforts Hermine trouvait l'audace de lui résister. Ëpuisée par sa résistance même, mais fière jusqu'au bout, elle était tombée loin du géant. Pendant plus de deux heures elle resta sans mouvement, les membres rigides et froids comme de la pierre. Enfin elle rouvrit les yeux à demi, regarda auprès d'elle et aperçut le marquis à genoux, les traits (f^omposés, hagards, méconnaissable. Elle fit un ges|e d'effroi et porta les deux mains à son visage, otOipiG si elle eût eu peur de le voir.
« Et c'est moi! ah! misérable! t murmura M. de Glerfons, qui s'éloigna.
Dans la soirée, Hermine se montra plus calme ot comme anfiititie par la violence même de la secousse. A la vi^e du marquis, qui venait de se rapprocher, elle tressaillit. Plus tremblant qu'elle, il
s*empara de Tune de ses mains qui pendait hors du lit.
< Si vous ne voulez pas que je meure, pardonnez-moi, »lui dit-il.
Hermine n'eut pas la force de lui résister; sa main, qu'elle avait d'abord retirée, resta emprisonnée entre celles de M. de Glerfons, qui la porta timidement à ses lèvres. En ce moment ses regards tombèrent sur un médaillon que Mlle de Neuvailler portait souvent et qui s'était détaché de son cou. Il le ramassa, mais au moment de le cacher dans sa poitrine, une sorte de crainte l'en empêcha. C'était comme un vol qu'il faisait à celle qu'il venait de frapper d'un si terrible coup.
c Me le donnez-vous? » dit-il alors en lui faisant voir le médaillon qui pendait au bout d'un ruban déchiré.
Le premier mouvement d'Hermine fut d'étendre la main comme pour le reprendre ; mais elle vit sur le visage du marquis une telle expression de cha* grin qu'elle s'arrêta :
« Bh bien ! gardez-le, mais ne me faites plus de malf » dit-elle avec la voix plaintive d'un enfant.
Robert se sauva emportant son trésor. Quand il fut seul dans la tour, il tomba sur un fauteuil, et couvrant le médaillon de baisers brûlants :
< Ah! malheureux, je l'aime! > s'écria-t-il.
Le son de sa voix le ûi tressaillir ; il regarda autour de lui comme s'il eût craint d'être entendu. La solitude qui l'entourait ât passer un sourire désolé sur ses lèvres :
D'UN HOMME. â91
« Ah! reprit-ily il est une autre femme aussi que j'ai aimée.... Hélas 1 quesuis-je devenu! »
Pend: t toute la nuit une lumière brilla dans la tour du Chat. De ses fenêtres^ Mlle de Neuvailler, tourmentée par Tinsomnie, pouvait voir une ombre qui allait et venait derrière lé vitrail flamboyant. Le marquis non plus ne dormait pas. Sa pensée s'enfonçait dans les souvenirs du passée et n'osait pas interroger les ténèbres de l'avenir. A présent il savait qu'Hermine en aimait un autre. Certes il en avait la conviction déjà depuis de longs jours, mais l'irréparable certitude il ne l'avait que depuis un petit nombre d'heures. Et celui-là vivait !
c Ah I si je le connaissais ! * pensa-t-il. Mais quoi! irait-il fouiller dans ce cœur ennemi avec son épée, en arracher le souvenir de Mlle de Neuvailler et porter en trophée à celle qui lui avait été confiée ses mains rouges de sang? Non ) non ! il devait bien plutôt s'accoutumer à regarder son malheur face à face, en mesurer l'étendue etsebien convaincre que rien n'en diminueraitl'amertume. Renoncera l'espoir de lui donner un jour le nom de Clerfons, ce n'était rien. Cet espoir, il ne l'avait jamais eu ; mais s'habituer à ridée qu'elle appartiendrait fatalement à un autre, là, était l'horrible, l'impraticable! Devant un si grand désastre il était sans énergie et sans volonté. A cette seule pensée que cela cependant serait un jour, le frisson de la mort le prenait. Tout ce qu'il avait eu de force, il l'avait employé à se taire. Quelles luttes contre lui-même ! quels efforts pour déraciner cet amour qui l'avait surpris à un âge
OÙ il devait se croire à Tabri de toute secousse ! A Tépoque où Hermine lui était apparue, n'était-il pas Robert le Loup, un terrible chasseur abrité dans sa tour comme une béte fauve dans son antre, un sauvage, un exilé mort à toute émotion ? Aucune pulsation nouvelle avait-elle jusqu'alors gonflé cette poitrine muette comme un tombeau ? Une nuit, cependant, nuit fatale, une porte s'était ouverte, et une jeune fille, confiée à son expérience, soumise à son autorité par le vœu d'une mère expirante, avait pris place à son foyer. En elle il avait retrouvé l'image d'un frère qu'il n'avait pas embrassé depuis d'interminables années. C'était comme un frais souvenir de son printemps qui le visitait, souvenir aimable et vivant, paré de toutes les grâces, revêtu de toutes les séductions. Quelque chose en lui avait remué ; mais par quelle pente cette amitié funèbre tirée si brusquement de son sommeil s'était-elle transformée en amour? Un jour il en avait senti l'aiguillon, et ce jour-là il était trop tard pour l'arracher de la plaie. Cette découverte maudite il la devait à M. de Blamont. De quelle fureur jalouse n'avait-il pas été saisi quand il le vit ramasser la fleur qui avait touché le corsage de Mlle de Neuvariller et la placer à sa boutonnière ! Ah! qu'il s'était battu autrefois pour des causes plus futiles! Quelle haine tout à coup contre cet homme que la veille il ne regardait pas 1 II se souvenait encore de la promenade nocturne qu'ils avaient faite autour des ruines de Clerfons. Oui, vraiment, il n'attendait qu'un mot pour lui rompre en visière. .. . Après le dé-
part de M. de Blamont, et délivré de cet ennemi, ne s*était-il pas lui-même pris corps à corps comme un lutteur qui cherche à tuer la bête féroce cramponnée à ses flancs? Dans cette lutte acharnée, la victoire n*avait pas été pour lui. Ainsi la fatalité avait voulu que deux femmes se rencontrassent sur sa route, l'une au printemps de sa vie, l'autre à cette heure où viennent les frissons de l'hiver, et toutes deux inaccessibles! L'une, aimée avec toutes les ardeurs, toutes les espérances, tout l'emportement généreux de la jeunesse; l'autre adorée avec toute la fièvre, toutes les rancunes, toute la jalousie dévorante d'un cœur tout transpercé des blessures de la vie.
« Ah ! je le sentais quand je l'ai vue! » s'écria le marquis.
Un petit meuble était devant lui. Il l'ouvrit et prit dans un tiroir des objets autrefois rapportés de Nancy : un ruban de soie qui avait appartenu à Mlle de la Vauxelle, un gant qu'il n'avait pas rendu et qu'il porta vingt fois sous sa cuirasse au temps où il servait dans la garde, quelques fleurs prises dans des bouquets, deux ou trois lambeaux de papier où l'on voyait quelques lignes d'une écriture fine et serrée, tous les trésors de deux mois d'ivresse, et enfin ce billet fatal qui lui annonçait le mariage de Louise. Il flairait les vagues parfums dont ces dépouilles de son passé étaient impré-gnées ; leurs senteurs lui rappelaient mille souvenirs ensevelis dans les cendres de son cœur. A présent Louise était morte et il ne l'avait jamais revue.
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A présent il tenait dans sa main te médaillon d'une autre femme dont le cœur ne lui appartenait pas. Tout à coup il enleva le tiroir et le vida parmi les souches enflammées qui pétillaient au milieu de r&tre gigantesque* Tout en une minute fut consumé et disparut dans un tourbillon d'étincelles. Robert laissa tomber sa tète entre ses mains.
< Ainsi je passerai, dit-il d'une voix étoufiée, et rien de ce que j'aime ne m'aura jamais aimé ! >
Des larmes brûlantes jaillirent de ses yeut ; il les sentit couler entre ses doigts ; alors se levant d'un bond comme un Ugre blessé, et passant une main convulsive sur son visage :
« Est-ce qu'on pleure quand on s'appelle le marquis de GlerfonsI Debout « et haut le cœur! > s'écria-t-il.
A cette môme heure» et tandis que le marquis pensait à Mlle de Neuvailler, Hermine pensait à Georges. Si elles n'étaient pas enflammées d'une lièvre aussi désespérée, ses pensées n'étaient ni moins actives ni moins tristes. Elle ne voyait d'autre issue qu'une rupture éclatante à cette situation fatale. Si telle avait été l'explosion, quand elle avait fait Taveu de son amour, que seraitH^e donc lorsque M. de GlerfoDS saurait que celui qui inspirait cet amour, c'était Georges Humfrey, le fils de Rodolphe, le fils de Louise î La veille encore, Hermine s'était sentie la force nécessaire pour lutter contre l'homme implacable qui blasphémait, maintenant une sorte de pitié la désarmait en présence de l'homme qui pleurait. L'accent de cette Ame blessée
D'UN HOMME. %%b
qui implorait 60û pardon la liiésait irrésolue. Où trouyeràit-elle la fï*oide énergie de pousser la pointe de Farme plus avant ? Quels flots de sang dès le premier coup ! Cependant elle avait promis à Georges qu'il ne partirait pas sans avoir la certitude de Tobtenir.
< Ah I que lui répondrai-je s'il vient me demander compte de ma promesse T » se disait-^lle.
Au point du jour, elle entendit s'éloigner les hôtes de Glerfons, auïqueb le marquis avait fait part de rindisposition subite de Mlle de Neuvailler. A l'heure du déjeuner cependant elle eut le courage de se lever et de descendre» Le marquis avait été fort contre sa propre douleur ; il ne le fut pas contre celle dont tous les traits d'Hermine portaient Tempreinte. Il lui prit la main doucementf tendrement, comme un père.
< Ah I ne pleurez pas, et que ^otre volonté soit faite 1 » dit-il.
Cette capitulation d'une &me si impérieuse était ce qui pouvait toucher le plus le cœur d'Hermine. Un grand attendrissement la saisit^ et, poussée tout d'un coup par le flot de la pitié :
< Je crois bien, dit-elle, que je n'épouserai ni lui ni personne !
— Dieu du ciell serait-ce possible! » s'écria le marquis*
Mais sa conscience se révolta contre ce premier cri de l'égoisme.
« Tenez, je deviens fou>! » reprit-il.
Et il resta sans voix devant Mlle de Neuvailler.
Gomme elle se levait, essayant de sourire, cachant ses larmes, pâle et chancelante, il se mit à la suivre lentement; ils descendirent ensemble dans le jardin. I/air leur manquait à tous deux. Là, joignant les mains :
« Écoutez, reprit M. de Glerfons, les choses ne peuvent pas durer ainsi.... Vous souffrez horriblement, je le sais, je le vois. Ce cœur Iftche que je m'efforçais de comprimer, au risque de le briser, n'a pas su conserver son secret..* . Vous voilà à prérent muette, épouvantée devant moi, invoquant Dieu et ne voyant autour de vous que ténèbres. Ah ! si quelque chose peut m' excuser, non pas à mes yeux, mais 'aux vôtres, c'est l'ignorance où un temps j'ai vécu de mon propre déchirement ! Vous ne savez pas jusqu'à quelle profondeur cette blessure est descendue!... Est-ce ma faute? Vous étiez Timage de Wîlfrid, et je l'ai tant aimé !
— Que voulez-vous que je fasse? parlez ! s'écria Hermine.
— Donnez-moi la force de m'habituer à cette pensée, qu'un rêve insensé n'est pas possible ! Attendez encore un peu de temps. Je n'ai peut-être pas le droit d'en appeler à votre pitié, je le fais cependant, et c'est moi, le marquis de Glerfons, qui parle 1 Je veux contraindre mon cœur à ne plus voir en vous qu'une fille, la fille de Wilfrid, la mienne! Vainqueur dans cette lutte, je vous dirai : Nommez-le celui que vous aimez, et mes bras lui sont ouverts.... Vaincu, je vous conduirai moi-même au château de Neuvailler; là vous serez chez vous,
là VOUS disposerez librement de votre main, ma bouche vous y dira un éternel adieu, et vous m'oublierez 1... Vos lèvres remuent, ne me dites pas non !... Vous ne savez pas quelle fièvre agite ce cœur, quelles folies le tourmentent !
— Eh bien I j'attendrai, je vous le jure.... »
Le marquis regarda Mlle de Neuvailler avec des yeux tout humides.
< Non, vous n'étiez pas faite pour un homme tel que moi, murmura-t-il ; votre nom véritable ne serait-il pas le Châtiment ? »
Il s'enfonça brusquement sous un massif d'arbres, et Mlle de Neuvailler le perdit de vue.
On se souvient qu'à la prière d'Hermine, M. de Maupert s'était rendu à Larrey ; la visite de Gondebaud avait produit sur Georges l'efTet du vent sur le feu. L'esprit plein deôhimères et croyant tout perdu, après mille combats, mille retours, un matin, n'y tenant plus, il prit le chemin de Clerfons. Ses relations avec le marquis ne l'autorisaient-elles pas à se présenter au ch&teau sans y être invité? M. de Maupert lui avait-il bien tout dit? Fouetté par la crainte, Georges allait comme un chevreuil à travers bois. Déjà depuis trois ou quatre jours, il était sans nouvelles. Ce silence lui faisait prévoir des complications dont la pensée lui rendait tout repos impos-
sible. Il rencontra la belle 8uEon au pied de la colline ; elle ne savait rieui sinon que le marquis ne voyait personne.
« Il me salue quand je passe sur son chemin» et c'est tout, dit-elle.
— Et Mlle de Neuvailler T
^ Hier elle avait les yeux rouges comme œux d'une personne qui a beaucoup pleuré. »
Georges se lança dans la longue avenue qui menait au chAteao. Au premier détour de la rampe« il aperçut M. de Glerfons à chevali suivi de ses piqueurs et de sa meute.
« Pardieu 1 s'écria le marquis, saint Hubert nous protège ! Nous allons traquer un vieux solitaire qui a décousu Fanfare, Ravageât et Clairon.... Hé, Germain, ton cheval à M. Richard.... et toi cours au château en prendre un autre. »
La chasse fut terrible. Les hurlements de vingt limiers et pas un mot, si ce n'est parfois des cris farouches pour animer les chiens. En voyant le marquis et son grand cheval pie passer dans les halliers et franchir d'un bond les buissons de houx et les blocs de pierre, Georges pensait au chasseur noir de la ballade. Le solitaire se fit battre jusqu'au soir. On le mit bas dans un ravin où« blanc d'écume, il faisait tête aux chiens. A la clarté de dix torches, le marquis l'aborda la dague au poing, comme an chasseur des temps chevaleresques. Sa furie frappa son compagnon.
« Il y a quelque chose au fond de ce cœur-là ! > pensa Georges.
Le retour se fit silencieuseinent. Otain dCorge piaffait et mâchait le mors. Georges n'osait interroger le marquis. Il s*étonnait de la persistance avec laquelle Médéric regardait sop maître.
c A propos, dit brusquement M. de Glerfons, Mlle de Neuvailler a été un peu indisposée*. «. Vous m'aiderez à la distraire « »
Malgré lui, Georges poussa son cheval ; retombé dans son silence, le marquis Iftcha la bride à Grain d'orge^ et ils arrivèrent comme une tempête à Glerfons. Hermine les attendait, prévenue par Suzon.
Quelques jours de fièvre avaient profondément altéré les traits de Mlle de Neuvailler. Ces ravages ne pouvaient pas échapper à Thôte du marquis ; ils augmentèrent l'inquiétude qui le dévorait. Avec quelle impatience n'attendlt-il pas le jour 1 II connaissait la partie du parc vers laquelle Hermine portait habituellement ses pas ; il s'y rendit ; une force contre laquelle sa volonté ne pouvait rien y conduisit Mlle de Neuvailler. Indécise encore au moment où elle franchissait le perron du château, elle arriva à l'endroit où Georges l'attendait, plus résolue dans une détermination dont chemin faisant elle avait conçu la pensée..
< Que se passe-t-il donc ? » s'écria Georges aussitôt qu'il l'aperçut.
Hermine l'entraîna vivement auprès d'un petit banc sur lequel ils avaient coutume de s'asseoir.
< Georges, répondit-elle alors, vous êtes un soldat, armez«vous de tout le courage d'un soldat.
— Grand Dieu I s'écria-t-il, vous voulez que je renonce à vous ?
— Non, mais je vous supplie de partir.
— Que je vous quitte, moi?
— Il le faut 1
— Ah I pourquoi ce départ ? Y pensiez-vous la dernière fois que je vous ai vue?... Qui vous contraint à me l'ordonner ? Pourquoi ce coup ?
— Et vous le porterais-je si je n'y étais pas forcée ? Ah 1 il m'atteint comme vous et j'en souffre à n'en pas guérir peut-être.... mais j'ai sondé jusqu'au fond l'&me du marquis.... L'heure de l'oubli et du pardon n'a pas sonné 1... N'a-t-il pas été l'homme du sacrifice pour celle qui vous a donné le jour! A votre tour prouvez que ce cœur qui s'est donné à moi comprend la générosité dans ce qu'elle a de plus magnanime. Imitez M. de Clerfons.... attendez que la paix se fasse dans son &me.... Alors je serai la première à vous prendre par la main et à vous pousser dans ses bras.... Mais jusqu'à ce que je vous appelle.... par pitié pour lui» par tendresse pour moi.... éloignez- vous !
« — Ah I vous ne me dites pas tout... .11 vous aime! > Le trouble qui s'empara d'Hermine prouva à Georges Humfrey que l'effrayante lumière qui venait de se faire dans son esprit ne l'avait pas trompé. « Taisez-vous I oh 1 taisez-vous I s'écria Mlle de Neuvailler, tandis que ses yeux inquiets cherchaient autour d'elle.
— Ainsi, c'est donc vrai?
— Eh bien , oui ! me comprenez-vous mainte-
liant ? Haissez-le, si vous en avez le courage ! moi je ne le puis pas ! . . . Dieu m*est témoin qu'il n'est pas un seul battement de ce cœur qui ne vous appartienne; mais lui aussi, croyez-le, il a un grand cœur ! ... Il n'a plus que moi près de lui.... Ne vous Fai-je pas dit? celle que je pleure chaque jour n'aurait peut-être jamais épousé mon père si elle n'avait eu Pespérance, illusoire,hélasI de désarmer un jour H. de Glerfons. .. . M'aurait-elle envoyé vers lui, si elle n'avait pas voulu m'éviter les mêmes angoisses si longtemps subies? Et c'est vous qui me conseilleriez de tout braver, au risque de tout compromettre?... Qui vous dit que je ne suis pas l'instrument qu'une volonté mystérieuse prédestine à la réconciliation de ces deux frères?... Quelque chose me crie que celui qui n'est plus auprès de moi m'en remerciera par delà la vie ! Aussi longtemps qu'une chance m'est offerte pour atteindre ce but, dois-je la négliger? et, folle d'impatience, comme si nos cœurs ne nous appartenaient pas, faut-il que je coure au-devant d'une rupture pour l'égoïste satisfaction d'être l'un à l'autre un jour plus tôt?... Est-ce là votre pensée?... Vous ai-je méconnu à ce point que vous ayez pu la concevoir? Descendez au fond de votre conscience et répondez ! »
Georges hésita.
< Ah ! elle vous condamne, celte conscience qu'on , n'invoque pas en vain, poursuivit Hermine avec élan.... Appelez à votre aide la patience, appelez l'amour qui rend forts ceux qu'il inspire véritablement.... Qu'est-ce donc que quelques misérables
30fi HISTOIRE
jours, si je puis obtenir que la main paternelle du marquis me conduise à Tautel?... N*avons-noiis pas assez des années dont la perspective s'ouvre devant notre double jeunesse pour faire ce sacrifice aux liens sanglants qui vous unissent vous-même à M. de Glerfons? Que craignez-vous, d'ailleurs? Me faites-vous cette injure de penser que J'ai le cœur assez fragile pour changer?... Ah! ce n'est pas l'i* dée que je me fais du vôtre 1... je le croyais et je le crois encore inaccessible au travail de l'absence et du temps, ferme dans sa foi et tout plein d'une ardeur qui ne redoute ni les défaillances ni les langueurs !... Que me disiez-vous à Morlaix en présence de la mer qui a reçu nos premières confidences? Alors vous portiez votre cœur assez haut pour le mettre à l'abri du doute et des lassitudes , des frivoles impatiences et des abattements, comme ces oiseaux robustes qui placent leurs nids sur des sommets où la vague ne peut atteindre!... Voilà comment je vous aimais. Alors nos Ames confiantes volaient du même vol.... elles avaient appris, en s'abreuvant aux sources de l'éternel amour, la pitié sainte, la reconnaissance, la divine miséricorde. . . . toutes les choses les meilleures.... Elles m'inspiraient alors comme elles m'inspirent aujourd'hui.... Georges, j'ai juré d'être à vous je le serai... Regardez au fond de mes yeux.... vous y verrez que je ne sais pas trahir. Donc fiez-vous à moi et partez t... — Je cède! dit Georges, encore un Jour et je fuirai.... Songez alors que c'est ma vie que je laisse ici! »
Hermine se pencha subitement vers lui, et ap* prochant ses lèvres du front de Geojrges :
« Que ce baiser m'engage à vous, reprit*elle» je suis votre femme devant Dieu! >
Un instant ils crurent que la nature s'abtmait autour d*eux. Un bruit de pas qui résonnait dans l'épaisseur des futaies les tira de leur extase.
En relevant la tête presqu'au même instant, Mlle de Neuvailler vit la grande figure de M. de Glerfons qui passait à cheval au sommet d'un escarpement. Ses regards plongèrent dans Tablroe de verdure, pareils à ceux d'un faucon qui cherche deux fauvettes sous les rameaux^ puis lentement il se perdit entre]les rochers.
« Georges, vous demandez encore un jour, reprit Hermine qui frissonnait, il me semble que c'est tenter Dieu!... »
Ce qui se passait alors dans l'ftme du marquis, on le devine assez. H errait depuis le matin comme un hôte sauvage des bois. Mille sentiments tumultueux l'agitaient , dominés par une sorte d'attendrissement farouche auquel succédaient par intervalles des mouvements d'indignation contre lui-même. Quelques paroles entendues la veille, à l'heure où Mlle de Neuvailler se retirait lui avaient donné le soupçon qu'elle pensait peut-être à prendre le voile. Se pouvait-il qu'il fût assez lâche pour accepter une telle immolation? Quelle âme avait-il donc? Lorsque Hermine lui donnait l'exemple de cette bonté souveraine que rien ne lasse, persévérerait-il jusqu'au bout dans son égoisme ? Ëtait-elie
donc venue lui demander un asile pour qu'il nouât autour de ce jeune front une couronne d'épines ? Âb ! cela n'était pas possible 1 Mais de quel œil la verrai t--il passer entre les bras d*un autre? Sortirait-il vainqueur de cette épreuve dont la pensée faisait courir le frisson dans ses veines ? Il devait pourtant s'y préparer s'il ne voulait pas que sa conscience criât contre lui jusqu'à son dernier jour. Partout il voyait Hermine et son douloureux sourire ; partout il entendait sa voix, partout elle se présentait à lui, illuminée de cette grâce touchante et de cette tristesse qui l'avaient captivé.
« Ainsi, disait-il alors, elle ne m'est apparue que pour me faire sentir quel désespoir ce serait de la perdre!» ' .
En ce moment, et ramené dans le voisinage du château par ses courses vagabondes, il entendit vaguement sortir du milieu du feuillage une rumeur de voix dont les moindres sons lui étaient connus. Hermine et celui qu'il appelait Richard étaient donc ensemble? Entre l'escarpement, sur lequel M. de Clerfons se trouvait alors, et le parc, s'étendait un rideau de futaies ; mais par les interstices des branches vertes, le marquis les aperçut tous deux, voi* lés à toute seconde par le mouvement aérien du feuillage. Quelque chose d'inexprimable se passa en lui. Ce fut comme une flamme sinistre éclairant tout à coup les ténèbres ; il sentit son cœur se tordre comme si une main de fer en eût déduré les fibres. Prêt à sejeter dans l'espace, M. de Clerfons se pencha sur l'encolure de Grain (ïorge, ivre, ébloui ;
peut-être allait-il plonger au cœur de Tablme et tomber entre flermine et son complice, lorsqu'un mouvement de i^volte le fit se relever violemment.
« Us pourraient croire que je les espionnais 1 » s'écria-t-il. ^
Un coui^A'éperon terrible fit partir le cheval, qui disparut sous les futaies. Mais une voix poursuivait le marquis et criait à son oreille : C'est lui 1 c'est Richard I -¥
Vers le 9oir, il reparut à Clerfons et monta chez Mlle de Neuvailler. Pourquoi? il ne le savait pas. Il la trouva accoudée à sa fenêtre, pâle et décomposée. La colère qui tourmentait le marquis se fit ^ jour.
< Pensez-vous bien toujours que M. Georges Richard soit un ingénieur? > lui dit-il.
Hermine quitta la fenêtre et fondit en larmes.
« Et ne pleurez pas ! s*écria le marquis, je ne l'ai point encore tué !... ^i
Hermine essuya ses yeux brûlés par la fièvre.
c Tué! vous tueriez Georges 1 s'écria-t-elle.
— Et pourquoi non?... Il ne sera pas toujours mon hôte ! >
Le marquis repoussa la porte avec violence^ Il ne se connaissait plus lui-même, la respiration lui manquait. Un vent d'orage impétueux venait de se lever; des tourbillons de feuilles jaunies volaient autour des ruines. Robert eut un instant la pensée de faire seller de nouveau Grain d'orge et de s'élancer au-devant de la tempête qui accourait de l'horizon. Il allait appeler Médéric, lorsqu'il aperçut
806 âlSIDlKE
Georges Au pied de la tour du Chat; une autre idée le saisit.
« Si nous faisions des armes? > dit-il.
Le marquis n'attendit pas la réponse de Georges; il poussa la porte, s'empara d'un fleuret et Gt signe à son compagnon de Timiter. Avant d*avolr échangé une parole, ils étaient en garde, l'un en face de Tautre. La lampe h trois branches les éclairait* Ce n'était pas l'électricité répandue dans l'air qui mettait tant de feu dans leurs veines ! Jamais arme dirigée avec une froide ivresse contre la poitrine d'un ennemi ne fut maniée avec plus d'ardeur et d'emportement. Les yeux des deux adversaires lançaient des éclairs. C'était moins un assaut qu'un combat. Le fer attaquait le fer ; pas un mot, pas un cri, mais un souffle profond, inégal, enflammé par la passion. Le marquis et Georges étaient seuls , la porte fermée. Tout à coup une parade sèche et dure jeta par terre l'épée de M. de Glerfons. II poussa un rugissement de béte fauve :
« Ahl dit-il, c'est la première fois depuis.... »
Il n'acheva pas ; mais, sans courir après l'arme arrachée à sa main, il prit à la muraille un fleuret démoucheté.
« Un autre est là pour vous 1 cria-t-il d'une voix tonnante ; asâe2 de ces lames inutiles dont les coups ne portent pas!... En garde à présent! >
Georges rompit.
« Avez-vous peur ? reprit le marquis, et n*êtesvous habile à vous servir d'une épée que lorsqu'il ne peut y avoir tii blessure ni sang? >
Georges s&ota contre le muf et ft*empara de Tarme que lui montrait M. de Clerfons. Le duel recommença violent, rapide et tout rempli du cli* quetis des épées. Le marquis n'était plus maître de lui. Il visait au cœur. Mais» un instant pris de délire, Georges se souvint d'Hermine et chassa le démon qui l'obsédait ; il n'attaquait plus à présent, il se défendait. Cependant le marquis le poussait sans relâche ; deux fois déjà la pointe de son fer avait effleuré la poitrine de Georges, laissant après elle quelques gouttelettes de sang, lorsque, saisie de nouveau par le fleuret de son adversaire, Tépée de M. de Clerfons vola une seeonde fols en l'air.
« Mort de ma vie ! s'écria-*t-il en fermant les poings, il n'y a qu'un homme itu monde qui connaisse ce coup ? »
M. de Clerfons enveloppa Georges d'un regard étincelant; un voile sembla se déchirer devant ses yeux, et tout à coup levant les mains :
« Mais qui donc étes-vons ? reprit^il.
«^ Sachez-le donc 1 répondit Georges ; aussi bien suis-je las de cacher mon nom !... Vous avez devant vous Georges Humfrey, le fils de Rodolphe ! »
Un cri de rage l'interrompit. M. de Clerfons venait de sauter sur son épée et la levait ; mais Georges, appuyant la sienne contre une dalle, la brisa d'un coup sec.
« Frappez donc le fils comme vous avez frappé le père!» dit-il.
M. de Clerfons fit trois pas en arrière.
< Ah I Louise ! Louise ! » s^écria*1-il ; et d'une
308 histoire:
main égarée, il jeta son épée au travers des vitraux.
C'était à peine à présent si les deux hommes osaient se regarder, l'un épouvanté de ce qu'il avait voulu faire, l'autre de ce qu'il avait dit. Ce fut M. de Glerfons qui le premier rompit le silence :
« Ainsi, dit- il, vous aimez Mlle de NeuvaiUer?
— Oui, je l'aime, et de toute mon &me....
— Et Mlle de NeuvaiUer vous aime aussi!.., > Et comme Georges ouvrait la bouche :
•( Ah ! ne répondez pas, s'écria-t-il, je le sais ! »
Un gémissement qui partait de la galerie voisine parvint à leurs oreilles.
c Grand Dieu! Hermine! > cria le marquis.
Il courut vers la porte et trouva Mlle de NeuvaiUer pâle comme un spectre, échevëlée, et qu*une crainte désespérée venait de pousser vers la tour du Chat.
< Ah ! je le savais bien ! dit-elle en voyant ensemble Georges et le marquis.... Mais vous ne comprenez donc pas que si l'un de vous tuait l'autre, je ne pardonnerais jamais au vainqueur I
— Ne craignez plus rien, mademoiselle, j'ai brisé mon épée, » répondit Georges, qui lui montra les débris du fer»
Il marcha vers la porte ; Forage grondait dans toute sa violence ; le vent tordait les arbres et la pluie fouettait la tour par rafales.
c Mais où donc allez-vous? s'écria M. de Clerfons.
— A Larrey, monsieur le marquis ; là j'attendrai les ordres de Mlle de NeuvaiUer. »
Mais déjà le marquis s*était armé d'un flambeau et marchait lui-même vers la porte qu'il ouvrait.
< Monsieur, dit-il d'une voix fière et le front haut, vous pouvez, si bon vous semble, haïr le marquis de Clerfons, mais vous n*avez pas le droit de faire à votre hôte l'ipjure dé quitter sa maison au milieu de la nuit. >
Il sortit de la tour et le guida jusqu'à son appartement :
« Yous êtes chez moi, monsieur, dit-il alors, dormez en paix 1 >
Georges sMnclina sans répondre; il écouta le marquis s'éloigner d'un pas égal :
c Dieu! s'il voulait être mon père et le sien!... Que mon cœur serait aisément à lui ! » murmura-t-il.
Le soleil brillait le lendemain. Georges prépara tout pour son départ sans que M. de Clerfons fit rien cette fois pour l'en empêcher. Quand le cheval fut sellé dans la cour, il se dirigea vers l'appartement d'Hermine, à laquelle il voulait faire ses adieux. Depuis le matin elle était à cette même fenêtre où le marquis l'avait surprise déjà, suivant dans le ciel le vol de ces oiseaux qui précèdent l'hiver; ils passaient par longues bandes au-dessus de
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la forêt déjà rougie par les premières gelées et toute frissonnante. Aussitôt qu'elle voulait se tenir debout, elle sentait ses genoux fléchir sous elle* La tète dans sa main, elle fut iitét de sa rêverie par le hennissement d'un cheval qui frappait du pied la terre durcie par le froid. Hermine pensa malgré elle à ces châtelaines d'autrefois, qui, du haut des tourelles, voyaient partir pour de longs pèlerinages des chevaliers qui ne revenaient pas toujours. Quelques larmes coulèrent le long de ses joues; en ce moment elle entendit les pas de Georges et on vint lui annoncer qu'il demandait à lui parler. Hermine passa un mouchoir sur ses yeux, et, à demi penchée sur le rebord de la fenêtre dont elle se faisait un appui, elle lui tendit la main :
« Je ne vous dis pas adieu, » dit<elle en s'eflbr* çant de sourire.
Georges ne voulut pas se montrer moins rassuré qu'elle.
c Puisque rien n'est perdu, répondit-il presque gaiement, tout peut être sauvé.... J'attendrai donc à Larrey.
•^ Le sang n'a pas coulé, reprit Hermine, vous me jurez qu'il ne coulera pas?
~ Je vous le jure.
•— A présent que je n'ai plus rien à apprendre à M. de Glerfons, il me semble que je respire mieux t Vous qui avez vu de quel air il vous a parlé devant moi, dites, comprenez-vous maintenant qu'on en» time un pareil nomme et qu'on soit tenté de tout faire pour ne pas être répudié de son cosprT Ah!
puisqu'il a permis que Georges Hunifrey dormil sous le même toit, vous pouvez mettre votre espoir en Dieu 1 »
Mlle de Neuvailler accompagna Georges jusqu'à la porte de son appartement, le sourire aux lèvres, appuyée à son bras, en quelque sorte comptant ses pas et lui rendant facile et douce cette séparation qu'il redoutait. Encore quelques jours, lui disaitelle, et il n'y aurait plus place dans leur vie que pour Téternelle reconnaissance et l'éternel amour. Les dernières coniolations échangées avec les dernières promesses, elle lui fit un signe de la main et il disparut. Hermine se tratna vers la fenêtre. Une de ses femmes, qui l'aperçut, la crut mourante et voulut appeler. Mlle de Neuvailler posa une main sur sa bouche.
« Plus un motl qu'il parte! » dit-elle.
Un moment après, elle entendit le galop d'un cheval qui descendait la colline. Elle poussa un grand cri et tomba par terre.
Bientôt après, la chambre de Mlle de Neuvailler présentait le spectacle du trouble et de la confusion. Des femmes allaient et venaient ; la belleSuzon portait des nouvelles à M. de Clerfons et à Raoul qui attendaient derrière la porte. Hermine, encore ha-> billée, était couchée sur son lit, le visage en feu, les yeux fixes. Depuis qu'on l'avait relevée le délire ne la quittait pas. Des sanglots interrompus, des prières inarticulées sortaient de ses lèvres. Tout à coup, et saisie d'une inspiration subite, la meunière prit le marqms par le bras :
« Éloignez-vous^ dit-elle; Mlle de Neuvailler vous entend. Ses dents claquent de terreur I »
M. de Glerfons et Raoul passèrent dans une grande galerie, qui communiquait par l'une de ses extrémités à Tappartement d'Hermine. C'était la même où Ton voyait les portraits des ancêtres du marquis et celui de Wilfrid. M. de Glerfons, chassé de cette porte derrière laquelle toute sa vie était suspendue, allait et venait, grondant comme un do^ue auquel on vient de passer un collier. A chaque tour, il levait les yeux sur le portrait de Wilfrid dont le regard non plus ne le quittait pas. C'était comme une interrogation muette du frère au frère. Le marquis en était comme obsédé.
«Eh bien! oui I je Taimel s'écria-tMl enfin et comme s'il eût été contraint de parler par la force même de cette interrogation.... Est-ce que je ne t'aimais pas, Wilfrid?... Hermine, c'était toi ! et de toi mon âme a glissé vers elle!... Va 1 si tu as souffert à cause de moi, tu es bien vengé!... J'ai le cœur brisé! »
Et il marchait encore , parlant et se taisant tour à tour comme s'il eût été lui-même en proie au délire. M. de Maupert l'observait en silence. Par intervalles, Raoul se dirigeait vers l'extrémité de la galerie pour entendre si aucun bruit ne sortait de l'appartement de Mlle de Neuvailler. Brusquement le marquis se tourna du côté de Raoul :
< Quand je te le disais qu'elle me porterait malheur! s'écria-t-il.
— Ah! tu l'accuses! » répondit le baron.
Robert frappa du pied avec une violence terrible :
« Lorsqu'elle est entrée à Clerfons un soir d'automne, je vivais dans la tour du Chat comme un sauvage.... j'étais malheureux, mais je n'avais pas dans le cœur cet enfer qui le brûle I... »
Tout en parlant, M. de Clerfons marchait, poursuivi par le regard de Wilfrid ; dans la disposition d'esprit où il se trouvait, il voyait partout des signes d'en haut.
« Que veux-tu donc, Wilfrid? est-ce ma faute? reprit-il encore.... j'aurais versé mon sang goutte à goutte pour lui épargner une larme, je l'adorais.... et maintenant elle en aime un autre, et qui?... le fils de Louise I... Ah! j'ai la mort dans l'âme! >
Las de ne rien voir et de ne rien entendre du côté de la chambre d'Hermine, M. de Maupert allait sortir de la galerie lorsque la belle Suzon entra. Robert se précipita vers elle,
« Eh bien? dit-il.
— Mon beau cousin, répondit la meunière avec cette noblesse que les natures simples trouvent dans les occasions solennelles, Mlle de Neuvailler ne fera jamais rien contre votre volonté.... Mais un nom est toujours ;3ur ses lèvres.... toujours, entendezvous? Ai-je besoin de vous dire lequel? Hermine vous a été confiée, monsieur le marquis; si elle meurt, ses os crieront contre vous. >
Les yeux du marquis cherchèrent le portrait.
« Tu le veux donc aussi? s*écria-t-iL Eh bien! sois content! ».
314 HlQTOmE
Alors» S6 tournant vers la belle Suzon :
« Où avez-vous laissé M. Georges Humfrey? re* prit-il le front haut.
^ n suivait la route 4e Larrey.... il la suivait lentement.
— Attendez-moi donc ! Glerfons je suis, Glerfons je reste I »
Il s'élança dehors, Georges venait d'atteindre un carrefour ouvert dans la forêt. Encore quelques pas, et les tours du châteai^ s'effaçaient derrière un massif d'arbres, Le galop furieux de Grain (targô le fit se retourner. Le iparquis mit le chapeau à la m^in.
« Monsieur^ dit-il, Mlle de Neuvailler est en péril de mort.... Sauvez-la! «
Peu d'instants après, Georges et M. de Glerfons montaient côte à côte le perron du château.
c Madame, dit M. de Glerfons à la baronne de Mauperty allez dire à ma nièce, Mlle de Neuvailler, que M. Georges Humfrey» son fiancé, est là, »
La belle Suzoo lui sauta au cou.
« Qu'est-ce qu'on me disait donc? s'écria-t-elle ; je savais bien, moi, que vous aviez le vrai cœur d'un homme! p
Robert passa dans la tour du Ghat; les battements de son cœur le suffoquaient; il ouvrit l'une des fenêtres poi|F respirer plus à l'aise; le vent chassa jusqu'à lui des tourbillons de feuilles mortes arrachées au front jauni des forêts ; il ne sentait pas la bise glacée qui le frappait au visage. Ses yeux ne voyaient que l'appartement d'Hermine tout éclairé. De vagues ombres passaient devant les vitres,
< Il eit auprès d'elle, pensarUil, elle m'ou-^ blie! »
Toute sa vie lui revint h la mémoire. Combien comptait-il de jouts qu'il aurait voulu recommencer? Il s'assit devant une table et ouvrit un tiroir pour y prendre une feuille de papier. Le journal qu'il avait écrit dans un autre temps se trouva devant lui ; il en parcourut les pages une à une :
c Oui! oui! dit-il, des larmes et du sang.... et tout me retombe sur le cœur ! >
Il repoussa le journal au fond du tiroir, et se mit à écrire d'une main rapide et ferme.
Le marquis écrivait depuis une heure lorsque la porte qui donnait sur le pont suspendu s'ouvrit, et le baron de Maupert entra précipitamment,
« La fièvre est terrible , dit-il , Hermine est tour à tour brûlante et glacée.... il faut un médecii),... Georges veut monter à cheval.
— A cheval! s'écria le marquis.... S'il faut rendre un dernier service h Mlle de Neuvailler, j'ai le droit de le réclamer..., >
Il signa la feuille sur laquelle il venait d'écrire la date du 30 octobre , la glissa sous une enveloppe qu'il scella de ses armes et la remit à Raoul.
9 Tiens, dit*il, le sacrifice est fait, Georges épou-^ sera Mlle de Neuvailler ; un jour, c'est à elle que tu donneras cecit... Embrassa-moi. »
Raoul embrassa Robert tout ému :
« Si tu envoyais Médéric ? dit-il doucement.
— Quand il s'agit d'Hermine? allons doncl »
Le marquis descendit dans la cour et Jkuta sur
Grain d'orge. Médéric, qui tenait ranimai par la bride, posa la main sur le genou de son mattre :
« La nuit est noire.... si vous ne reveniez pas, Mlle de Neuvailler s'en irait! dit-il.
— Sois tranquille, » répondit le marquis. Médéric lâcha la bride, et le cheval partit à fond de train.
Trois ou quatre heures après, une voiture arrivait , escortée de M. de Glerfons qui ramenait un médecin. Hermine ne sortait d'un délire effrayant que pour y retomber. On craignait un transport au cerveau. Un silence profond entourait le lit où sa jeunesse à demi vaincue se débattait contre les assauts du mal. Au petit jour, et après avoir étudié les symptômes dont les caractères se développaient successivement sous ses yeux , le médecin déclara qu'il répondait de Mlle de Neuvailler. Elle subissait les conséquences d'une excitation nerveuse produite par une trop violente secousse. Le temps et le repos suffiraîent-pour la faire disparaître.
^ Le lendemain» en effet, toute trace de danger s'était évanouie. M. de Glerfons se présenta chez Mlle de Neuvailler, auprès de qui Suzon avait passé a nuit. Quelques heures avaient profondément aire le visage du marquis. Avec son regard sombre, son front dévasté, sa barbe grise, le pli amer de sa vaUl *1 était l'image vivante de Philippe de Neu- «•este^H »• ^^^ expression de joie profonde mêlée d'un gjl^ ^'^q*^**^^^*© transfigurait les traits d'Hermine.
« Eat^ î ^^® ^^^^ ^^^® *® marquis.
^■^ bien vrai? » dit-elle.
A la vue de Georges qui se tenait immobile près de la fenêtre, H. de Glerfons ferma les yeux à demi, puis se remettant :
« Mais M. Georges Humfrey est ici et je lui pré* sente la mainl... N*est'Ce pas la meilleure réponse que je puisse faire? dit-il.
— Abl monsieur! » s'écria Georges.
M. de Glerfons Tarréta d'un regard :
< Mais ce n'est pas tout que d'être le fiancé de Mlle de Neuvailler, poursuivit-il, encore faut-il la mériter. Je parle en homme qui sait ce qu'elle vaut. Donc, monsieur, si ma nièce le permet, vous allez reprendre la mer et me prouver par votre bonne conduite que vous êtes digne du choix qu'elle a fait. J'ai sur certaines choses des idées qui ne tri^isigent pas. Autrefois nos pères gagnaient leurs éperons..., Gagnez votre femme. »
Les yeux d'Hermine cherchèrent ceux de Georges ; ils l'invitaient à l'obéissance.
« Monsieur le marquis, je pars, dit Georges.... songez au bien que je vous confie !
— Mlle de Neuvailler est chez M. de Glerfons, cela suffit, > répliqua Robert avec un reste de hauteur.
Un grand calme accompagna les premiers temps qui suivirent le départ de Georges. Hermine, brisée par la dernière lutte qui avait marqué sa victoire, éprouvait une sorte d'accablement dans lequel elle s'endormait. Elle était comme un voyageur épuisé par une longue et périlleuse ascension qui délasse ses membres sur un lit d'herbes. Elle se sentait
318 mSTOIHE
heureuse et se laissait aller à la pente des Jours. Le marquis chassait. L'été de sa vie avait fui. Il restait debout, ferme, impassible en apparence , mais cha* que jour les rides creusaient leur sillon plus profondément sur son front sauvage. Il s'enfermait seul dans sa tour» et le matin y surprenait souvent la lampe à trois branches allumée encore derrière le vitrail. Si on avait pu y suivre Robert, on l'aurait vu quelquefois les mains sur ses genoux , tenant entre ses doigts le médaillon d'Hermine et laissant grossir une larme qui de ses paupières rougies tombait lentement à terre ; uue autre larme suivait cette larme , puis une autre encore , jusqu'à ce que sa poitrine tùi soulevée par un sanglot alors, se levant, il passait la main dans ses cheveux :
c Tu pleures, misérable I... Qu'as-tu promis cependant! s'écriait-il. Va! lAche cœur, si tu ne cèdes pas, je t'écraserai ! »
Et, comme autrefois, il fatiguait les dalles de son pied, et toute la nuit son ombre noire passait et repassait devant les vitraux flamboyants.
Le lendemain , on le voyait sortir du château sur le dos de Grain (Torge^ lentement, au pas, droit sur la selle. Si Mlle de Neuvailler était à sa fenêtre, il la saluait de la main, puis, au détour du sentier, quand son regard ne l'apercevait plus, ir partait comme une flèche.
< Ah ! pauvre marquis ! » disait Suzon qni entendait le galop du cheval.
Jamais une plainte, jamais un mot qui pût faire
supposer que §on esprit revenait sur le pasdé. Il était au Presbytère comme au chflteau. La seule chose qui laissât comprendre qu'il n'oubliait pas plus Georges qu'il n'avait oublié Rodolphe et Louise, c'est qu'il n'en parlait pas. Effrayé malgré lui de ce silence et de cette attitude, Raoul serrait parfois la main de Robert avec une effusion qui allait droit au cœur de celui-ci. Il y avait alors des minutes fugi^ tives comme le vent où M. de Glerfons levait les yeux vers le ciel.
< Tout passe ou tout meurt ! » disait^il sans répondre à l'interrogation muette du baron.
Suzon, qui avait avec le marquis des familiarités subites, le prit un jour à part.
« Cela me navre de vous voir ainsi, dit-elle; Hermine est-elle la seule femme? n'y aura-t-^il donc jamais une marquise de Glerfons?
— Jamais! » répliqua Robert.
Un temps se passa. Des lettres de Georges Humfrey arrivaient fréquemment à Glerfons. La dernière annonçait qu'il partait pour les mers du Levant, où s'agitait la question menaçante qui devait trouver son dénoûment sous les murs de Sébastopol. Hermine resta tout le jour en prières dans la chapelle duch&teau.
« Moi aussi j'ai prié ! > pensait Robert.
Un matin, M. de Glerfons lui annonça qu'il désirait la conduire à Neuvailler.
« Gette terre était à Wilfrid, dit-il ; il est bon que vous connaissiez la résidence où vous devez vous établir un jour. »
320 mSTOIRB
C'était la première allusion que faisait le marquis au mariage d'Hermine.
« Quoi ! dit-elle, vous voulez que je me sépare de vous?
— Ce n*est pas aujourd'hui, ce n'est pas demain.... mais plus tard, il le faudra. »
Le marquis avait parfois dans la voix des inflexions qui ne permettaient pas la discussion. Hermine se tut, et suivit H. de Glerfons à Neuvailler. Elle y trouva Médéric, qui depuis deux mois n'était plus en Bourgogne. Le grand appartement occupé autrefois par le comte Jean et la comtesse de Neuvailler avait été remis à neuf.
c Ce sera le vôtre, > dit Robert à sa nièce.
U ne put se défendre d'un tressaillement en ouvrant la porte du cabinet consacré par les prières et la mémoire vénérée de Mlle de Chalus, et fermé , depuis tant d'années. La vue de la chapelle, du vitrail flamboyant, de l'étang sur lequel nageait un bateau, de la croix de pierre près de laquelle Wilfrid l'avait attendu, rouvrit la source douloureuse des souvenirs. En visitant ces lieux qui lui parlaient de son père, Hermine pleura.
Un jour que M. de Clerfons la surprit en larmes dans la chambre où le petit avait si longtemps reposé :
«c Oui, pleurez I s'écria-t-il avec une véhémence où l^rondait l'accent du désespoir, pleurez, les Neuvailler sont morts ! »
L*aspect mélancolique et doux de cette partie du Nivernais plut à Mlle de Neuvailler; les campagnes n'avaient pas le caractère de grandeur sauvage et
D'UN HOMME. - SSl
l'imposante tristesse de Clerfons, mais ces paysages répondaient mieux à la disposition de son esprit. Elle quitta le château avec regret pour retourner sous Tombre de la tour du Chat. Suzon et Gondebaud les attendaient au pied de la rampe qu'ils avaient si souvent gravie :
< J*avais soif de vous revoir^ » dit la meunière en embrassant Hermine.
Gondebaud regardait Robert qu'il trouva pâle, amaigri, fatigué; inquiet, il demanda à M. de Glerfops si l'air natal lui avait été mauvais.
c Bien au contraire, il m'a fait beaucoup de bien,» répondit le marquis.
Quand on fut dans la grande salle du ch&teau, Robert fit asseoir Hermine à côté de Raoul auquel il céda la place d'honneur.
< Que veut dire cecif demanda le baron.
— Cela veut dire, beau cousin, que Mme la ba* ronne de Maupert et toi, vous vous établirez iei jusqu'à mon retour.... Je pars, et vous confie Mlle de Neuvailler.
— Et Georges T s'écria Suzon.
— M. Georges HumfVey est devant l'ennemi. Je croirais faire injure au fiancé de Mlle de Neuvailler si je le rappelais dans un tel moment.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, » dit Hermine.
M. de Clerfons s'éloigna dans la nuit; une lettre datée de Toulon annonça bientôt qu'il partait aussi pour l'Orient :
< Jp'ai battu les buissons dans une guerre d'escar-
mouches, je veux voir la grande guerre, » disait-il en finissant. Médéric accompagnait H. de Cierfons. Seule avec Raoul et Suzon dans les immenses ruines de Glerfons, Hermine tomba dans une profonde mélancolie^ dont ne la tiraient ni les remontrances et l'entrain philosophique du baron, ni la Terte gaieté et la confiance robuste de la meunière. Le souvenir de sa race l'écrasait. Elle pensait à Mile de Sauveterre morte si jeune, à Wilfrid enlevé sur une terre lointaine, à tous ces Neuvailler tombés sur les champs de bataille, exilés, proscrits, Cauchés par l'épée ou la hache.
< Je suis d'un nom que le bonheur ne connaît pas, » disait-elle.
Mais l'énergie de son sang, la fermeté de son caractère, l'esprit de courageuse résignation dans lequel elle avait été élevée la soutenaient. Les pauvres, accoutumés à ses visites, la voyaient dès le matin. Suzon grondait et tournait autour d'elle comme une lice autour de ses petits malades.
< S'ils ne reviennent pas bientôt, disait-elle & Raoul , Georges et M. de Cierfons la trouveront morte comme un pauvre oiseau saisi par le froid de l'hiver. »
d'un homme. 323
M. deClerfons, ainsi que ses lettres l'indiquaient, avait poussé jusqu'en Grimée, Geoi^es le rencontra devant SébastopoL L'un faisait la guerre, l'autre la suivait au milieu de l'armée qui s'acharnait à la conquête d'une ville hérissée decanons. Le marquis avait retrouvé là d'anciens compagnons d'armes, et entre autres M. de Baudricourt, alors général de division. Partout on lui faisait l'accueil le plus sympathique et le plus cordial. Que son sang bouillonnait quand il entendait le tonnerre des batteries et voyait les couronnes de fumée et de feu suspendues sur la vifie et le camp 1
< Et je n'ai point d'épée! » disait-il quelquefois.
Il suivait avec des regards d'envie ceux qui partaient pour l'assaut, ceux-là aussi qu'on emportait sur des civières, tout rouges encore du baptême de la mort.
t II y a donc des élus 1 » murmurait-il alors. Un de ses plus grands chagrins était de voir Geoi^es Humfrey, debout dans une batterie servie par la marine, animer de son exemple une compagnie de matelots et prendre sa place où le péril était le plus grand. Quand le marquis le rencontrait le soir, noir de poudre, les vêtements en désordre et tout
pâle encore d^une journée de fatigues et de combats, son regard attristé s'abaissait.
< Ah ! la fortune ne Ta pas déshérité, lui ! » soupirait-il avec une sourde angoisse.
Un matin, le retentissement de la bataille d'Inkermann le réveilla. Il vit passer dans le brouillard des régiments qui eouraient à l'ennemi. Des clameurs terribles traversaient Tair; la terre tremblait, n suivit le torrent. Des escadrons réunis en toute hite escortaient des batteries emportées au galop. M. dé Baudricourt passa près de lui, Tépée au poing.
< Au revoir, marquis! dit-il.
— Ah ! je n*y tiens plus ! » s'écria M. de Clerfons.
Au travers de la fumée, il aperçut un eheval qui errait sans mattre. Il le saisit, s^empara du sa^re d'un chasseur d'Afrique étendu par terre, et partit en criant d'une voix de tonnerre :
« Vive ia France! et en avant! »
Deux minutes après, il était dans la mêlée. Pour la première fois depuis vingt ans sa poitrine se dilata.
< Enfin je respire, » dit-il après qu'il eut porté les premiers coups.
Pendant quatre heures on le vit au plus épais des rangs ennemis, taillant et ftiuehant. Chaque élan le poussait plus loin, et sa mais infetigable ne se lassait pas de frapper. Un honrune grand et maigre le suivait, élargissant la trouée que M. de Glerfons ouvrait devant lui. Quelquefois le matCre et le ser*
viteur se regardaient, pu js ils se ruaient de nouveau parmi les bataillons rompus.
A la nuit tombante un cavalier revenait lente-» ment sur le plateau déchiré par cent mille boulets. Sa main laissait pendre le lotag de la selle le tronçon d'un sabre brisé par le milieu. Un homme le suivait. Les deux cavaliers regardaient les cadavres amoncelés partout dans mille attitudes formidables.
« Ah ! mon pauvre Médéric I dit M. de Glerfons, la mort n'a pas voulu de nous !
•*- Attendons, monsieur le marquis,» répondit le vieux soldat qui essuyait froidement la lame de son sabre dans la crinière de son cheval.
Chemin faisant, Tancien capitaine des cuirassiers de la garde rencontrait des bataillons qui se rendaient au pas de course vers les positions que leur indiquaient les officiers d'état-major ; d'autres at« tendaient, l'arme au pied. C'était partout l'image de la guerre dans tout ce qu'elle a de plus éclatant, l'heure qui suit une victoire ; il n'y avait place en-* core que pour Tenivrement. On apercevait dans la fumée, et fouettés par le vent, les glorieux drapeaux déchirés. Mais après le généreux emportement du combat, une tristesse dont il ne pouvait repousser les assauts envahissait l'âme du marquis. Il n'avait plus le droit de se perdre dans les rangs de cette vaillante famille qui venait d'ajouter une page nouvelle aux annales militaires de la France. Alors il se souvint de ses ancêtres morts à Bouvines» à Damiette, à Grécy, à Marigmm, de ceux qui avaient
partagé les gloires ou les désastres de Ravennes^ d'Azincourt, de Rocroy, de Ramillies, et il courba la tète. Sa vie avait été brisée comme cette arme inutile qu*il tenait à la main. Quelques boulets envoyés par des batteries lointaines égratignaient le sol çà et là. L'un d'eux passa en ricochant devant lui. Le marquis en suivit les bonds capricieux d'un regard jaloux et le vit renverser un soldat qui chantait.
< Pourquoi lui? > dit-il, et il jeta parmi les pierres du chemin le fer qui ne devait plus servir.
Au moment où il mettait pied à terre, on vint lui apprendre que Georges était blessé.
« Pensons à Mlle de Neuvailler à présent, » dit Robert ; et il se dirigea à pas rapides vers Tambulance,
Georges avait été atteint par un éclat d*obus. Quand ses marins le virent par terre, étourdi par la . violence du choc et tout couvert de sang, on crut d'abord qu'il était en péril de mort ; la blessure, cependant, n'était pas de celles dont on ne revient plus. Le chirurgien qui pansait le jeune officier rassura M. deClerfons, ei rassurer est ici le mot, le marquis étant de ces hommes qu'aucun sentiment bas ne peut effleurer. Dans Georges il voyait Hermine ; il veilla donc à son chevet et l'entoura des mêmes soins qu'il avait prodigués à Femand de Salbris; mais on y sentait à présent moins la tendresse que le devoir. Des lettres de Mlle de Neuvailler lui arrivaient régulièrement. Elles n'indiquaient aucun trouble, aucun malaise. Cependant quelque
chose 8*en dégageait qni jetait le marquis dans d'indéfinissables inquiétudes. Un matin, une dépêche envoyée par le baron de Maupert lui fut remise ; elle ne contenait que ces mots : < Accourez, Hermine se meurt. •
< Dieu 1 s'écria Robert» avoir tout fait, tout per« mis pour la sauver, et la perdre ! »
Il se rendit auprès de Georges, le visage tranquille, et lui annonça d*une voix calme qu'il retournait en Bourgogne.
< Mlle de Neuvailler est seule ; mon amour pour la guerre me fait vivre ici en égoïste, dit-il ; qu'y suis-je d'ailleurs?... une épave poussée par le caprice! Je m'en vais content d'avoir couru le risque d'être emporté par un boulet de canon. »
Au moment où Médéric, qui n'avait pas perdu une minute, vint lui dire que tout était prêt pour le départ, M. de Gierfons serra la main de Georges.
« Vous avez un congé de convalescence bravement obtenu, lui dit-il, n'exposez pas inutilement ie mari de Mlle de Neuvailler. »
Il s'élança dehors ; ces derniers mots lui déchiraient la gorge; le désespoir lui déchirait le cœur.
M. de Maupert le vit descendre un matin d'une voiture qui depuis la dernière station du chemin de fer volait sur la route au risque d'être rompue cent fois.
< Attends, beau cousin ! lui cria le baron, qui le vit courir vers l'appartement de Mlle de Neuvailler.
— Qu*y a-t-il donc? dit Robert, qui se mit à trembler.
— Hermine n'est pas morte, mais c'est tout ! Elle
a lu le nom de Georges Humfrey dans un jonroaly parmi ceux des blessés.... Elle est tombée.. ..je l'ai ave perdue. Plus de voix, plus de regard 1 Hier, un torrent de larmes l'a soulagée.... mais je crains que ta présence ne la rejette dans ces crises terribles où elle a failli laisser la vie ou la raison.... Ne vat-elle pas croire qu'il n'est plust... Laisse^moi t'annoncer ! »
Robert attendit, mais Raoul reparut une minute après.
« Elle a les sens aigus d'une malade, reprit-il, elle a entendu le roulement de la voiture, elle a reconnu ton pas.... Entre. »
M. de Clerfons se précipita dans la chambre. Le visage de Mlle de Neuvailler lui fit peur ; c'était un fantôme.
« Est-il vivant? s'écrla-t-elle.
— Vivant, oui, je vous le jure! »
Hermine poussa un cri et resta sans haleine. Dans la soirée un violent accès de fièvre la prit. Elle parlait haut, se jetait dans les bras de la belle Suzon, puis regardait le marquis, et saisie par le délire :
« M. de Clerfons est-il content? s'écriaît-elle.... Wilfrid est mort au loin, dans une misérable auberge, sans secours, sans tendresse, sans baisers !... Ma mère, uhe sain te, a connu les larmes, la fatigue, le besoin ; ses mains, ses yeux, son corps se sont usés dans le travail.... Elle est morte à la peine.... Un jour un enfant s'est jeté dans les bras de ce terrible marquis.... il Ta aimé, à ce qu'il dit, qu'est-il devenu î le savez-vous ? Il a laissé tomber Fernand. ...
Il a Toulu tuer Rodolphe..., et n'eat-ce pas lui encore qui a demandé que Georges courût à ces batailles!... »
Tout à coup Mlle de Neuvailler reconnaissait le marquis, et, tendant vers lui ses bras suppliants, elle lui demandait pardon.
Vers minuit, la ûèvre parut céder.
c Mon enfant, dit le marquis, et c'était la première fois qu*il rappelait ainsi, Georges arrivera bientôt ; il me suit ; soyez debout pour le recevoir, et mon* trez-lui que vous êtes la vraie femme d*un soldat. »
La patience de M. de Glerfons, sa douceur, son oubli de lui-même ne se démentirent pas une seconde. M* de Maupert, qui l'observait, voyait par* fois des ombres s'appesantir sur son' front ; mais rien, dans la parole ou le geste ne trahissait ce qui se passait en lui. Au petit jour, Hermine s'endormit la tête sur l'épaule de Suzon, comme un enfant. Elle avait, en dormant, les cils baignés de larmes. En traversant la galerie des portraits pour regagner la tour du GHat, M. de Glerfons s'arrêta devant celui de Wilfrid.
« La mesure est-elle comble ? » AiUil.
Médéric, qui le rencontra, eut peur et voulut le suivre. M. de Glerfons devina ce qui se passait dans l'âme du vieux cuirassier.
« Que crains'tu? lui dit<^il.«.. Ne m'as-to pas vu à Nancy? »
Peu d'instants après 11 sortait tenant à la main une dépêche par laquelle il engageait Georges à presser son retour.
La convalescence de Mlle de Neuvailler fut rapide. Elle renaissait à la vie avec la vigueur de ces jeunes bourgeons que le mois d'avril fait éclore. Une beauté plus sereine parait son visage. Elle comptait les jours qui la séparaient de Georges. Le marquis avait repris ses anciennes habitudes. U partait quelquefois dès le matin et ne rentrait que le soir. Il chassait avec rage. Vers la fin du mois on le vit s'occuper activement d'un vieux solitaire qu*on appelait le Grand Chef à cause de sa taille. Plusieurs fois il Tattaqua sans succès. Après avoir décousu trois ou quatre chiens, le sanglier monstrueux disparaissait. Quand Suzon voyait de loin M. de Glerfons descendre le flanc des collines, seul, laissant derrière lui les piqueurs* épuisés et les meutes haletantes, la tète basse, la main sur le cou de Grain (Torge^ elle ne pouvait s'empêcher de passer la main sur ses yeux.
Un jour, le marquis fit lire à Mlle de Neuvailler une lettre qu'il venait de recevoir de Georges. Cette lettre annonçait son entier rétablissement et ne précédait le jeune marin que de vingt-quatre heures. Hermine voulut parler ; un fiot de larmes Tétoufia, et, prenant les mains du marquis, elle les porta à ses lèvres.
« Dans un mois vous serez à Neuvailler ; je vous y demande une place, » dit M. de Glerfons, qui retira sa main lentement.
Georges arriva. Le marquis crut voir Rodolphe tel qu'il était dans les bois de Satory, quand la mort l'avait effleuré. Il le reçut aux portes du ch&teau.
< Monsieur, dit-il, Mlle de NeovalUer est à tous, méritez-la toujours. »
Le lendemain, à Taube naissante, un piqueur accourut tout essoufflé.
« Monsieur le marquis, s'écria-Ml, nous avons détourné le vieux solitaire.... Il est dans l'enceinte du Petit-Houxi
— S'agit-il du Grand Chef?
— Et me serais-je tant pressé s'il se fût agi d'un autre ? J'ai fait le bois au petit jour., .. Je l'ai reconnu au pied ; jamais plus larges pinces n'ont laissé leur empreinte sur la terre....
— Eh bien! mon brave, nous l'attaquerons tout ' à l'heure. »
Georges voulut accompagner le marquis.
< Ehl vous n'y pensez pas, dit Robert ; votre drapeau à présent, c'est Mlle de Neuvailler ; or, elle n'est pas de force à faire dix lieues au galop dans les bois. »
Le marquis enfourcha Grain (Forge. M. de Mau* pert, qu'un vieil amour poussait encore à assister à ces départs, remarqua que M. de Glerfons ôtait son chapeau en passant devant le balcon de Mlle de Neuvailler, comme un officier salue de l'épée le drapeau de son régiment. Robert portait en outre un habit de chasse d'une coupe irréprochable. Pas un grain de poussière sur son habit d'écarlate, ses grandes bottes vernies, sa culotte de peau.
< Quelle coquetterie! s'écria le baron; on dirait beau cousin, que tu pars pour Fontenoy !
— Baron, répondit Robert, je veux faire de belles funérailles au Grand Chef! »
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Il fit clliquer son fouet, Grain d'orge hennit, et la chasse se perdit au loin.
Arrivé sur la lisière du bois, on découpla les chiens, le limier de tête pénétra dans l'enceinte da petit fourré, et le solitaire se leva. Bientôt de grands aboiements retentirent dans la forêt. Oondebaod, qui péchait aux environs, les entendit. Il vit passer M. de Glerfons dans une gorge, criant : Tayaut ! tayaut !
« A la bonne heure, il oublie ! * pensa-tnl.
Vers le soir^ Médéric rentra au château. Il raconta que le sanglier s'était fait battre jusqu'au cou* *clier du soleiL
< If a décousu huit chiens.... M. le marquis s'est mis à pied et l'a tué d'un coup d'épieu*
«^ Ah ! le diable d'homme 1 * s'écria Raoul enthousiasmé.
La meute souillée de boue hurlait autour de Médéric.
a Et lui, où est-il ? reprit le baron.
— M. le marquis ? Il a quitté la chasse et a pris à travers bois. Gram d'orge semblait enragé. Je lui en ai feit l'observation. «Bah! m'a-t-il répondu.... * J'irai plus vite. »
— Il n'est pas arrivé cependant.
— Voilà qui est surprenant ! »
Le baron et Médéric se regardèrent. Sans parler ils sortirent de la cour. L'ombre s'épaississait sur le plateau. Ce fut vainement qu'ils interrogèrent tous les points de l'horizon ; rien ne s'y faisait voir. M. de Maupert ne pouvait tenir en place«
« Ck)imatUil les chemins, seulement? dit-il comme un homme qui cherche à tromper son impatience.
— Mon mattreT Ils sont exécrables.... mais il les a ftiits cent fois, et à toute henre ! >
Bb ce moment, un cheTal sortit du milieu des arbres dont le rideau fermait la colline. Les étriers battaient ses flancs.
« Dieu ! Grain dTorgef • s'écria Médéric qui p&lit.
Le cheval arrivait en boitant. Il était affreusement déchiré par les ronces, les jambes mutilées, la eroupe Aimante ; les brides pendaient en lambeaux sur ses jarrets. Sur tout son corps on voyait les traces d'une effroyable chute. En se sentant caressé . par la main du cuirassier. Grain éForge hennit faiblement, trembla de tous ses membres et tomba.
c M. le marquis est mort! » s'écria Médéric épou* vanté.
Tandis que Raoul restait immobile auprès du corps de Grain (Torge, comme s'il eût voulu demander à ce cadavre agité de mouvements convulsilii le secret de l'absence de M. de Glerfons, le vieux ma^ réchal des logis venait de courir au chenil et de détacher son limier favori. II lui donna à flairer des vêtements de chasse que le marquis portait la veille.
< Cherche à présent, » dit-il au chien.
Le chien prit le vent et partit. Le pauvre Saoul marchait à la suite de Médéric, qui tenait le limier en laisse. Deux valets, qui s'étaient armés de torches à tout hasard, les accompagnaient.
Ils traversèrent ainsi le plateau et s'enfoncèrent
dans la forêt. Le chien quêtait çà at là, reniflant et n'hésitant pas. La voie qu'il suivait coupait un taillis et menait droit à la partie la plus tourmentée de ces vastes solitudes. Au bout d'une heure, Médéric ramassa le chapeau du marquis dans un buisson. Le limier donna de la voix et pesa sur la laisse.
c Vois-tu, dit M. de Maupert, que la vue de œ sol accidenté et serré d'obstacles épouvantaiti Grain d*orge l'aura emporté 1
— Lui ! quel cheval aurait été le maître de M. le marquis*. •• Non ! non! » s'écria Médéric, qui secoua la tête.
Ils pénétrèrent bientôt dans une partie du bois tout à fait sauvage; de grands quartiers de roches en hérissaient la surface, obstruée partout de buissons et de larges ronciers. Le chien tendait sur la laisse à la briser et donnait sans relflche des coups de gorge. Les valets, surpris par la nuit, venaient d'allumer leurs torches. Personne ne parlait plus. Tout à coup, derrière un bloc de pierre énorme, et près d'un bouleau renversé dont la brillaole écorce était çà et là tachetée de gouttes de sang, ils aperçurent le corps du marquis étendu par terre, la face en l'air. Les quatre fers de Grain cCorge avaient égratigné le bloc de pierre à son sommet. En bas le sol était foulé, l'herbe écrasée, les broussailles rompues, le lit des feuilles mortes creusé en dix endroits, comme si les sabots d'un cheval agonisant en eussent labouré les plis.
« Ah l quel bond ! » dit Médéric.
Raoul et le cuirassier soulevèrent le corps du
marquis. La tète avait porté contre le tronc du bouleau ; un flot de sang coagulé fermait la plaie ; les os du cr&ne étaient brisés : la mort avait dû être instantanée. M. de Maupert tomba à genoux et se mit à sangloter. Ce sentiment indéfinissable qui ne nous permet pas de croire au trépas des êtres que nous aimons le tira subitement de son désespoir. Il chercha sur la poitrine du marquis la place du cœur. Un tressaillement de la vie y restait peut-être encore. Le cœur ne battait plus; mais sous ses doigts tremblants Raoul sentit un petit médaillop qu'autrefois il avait vu au cou de Mlle de Neuvailler.
c Gomme il Taimait! » pensa-t-il.
Les yeux de M. de Maupert et ceux de Médéric se rencontrèrent. Les regards du cuirassier exprimaient un doute terrible. Il ouvrait la bouche pour parler lorsque Raoul l'arrêtant :
« Tais-toi I s'écria- t-ii.... Le marquis n'est plus.... c'est assez ! »
Les deux valets de chiens aidèrent Médéric à faire à la hâte une civière sur laquelle ils jetèrent quelques brassées de bruyère. Le corps du marquis y fut déposé et le triste cortège reprit silencieusement le chemin de Clerfons. Informés du départ de M. de Maupert et de Médéric, Hermine et Georges allaient et venaient au pied de la tour du Chat. A la vue de la civière sur laquelle les torches projetaient leurs flammes. Mlle de Neuvailler poussa un grand cri :
« Dieul je l'ai tué ! » dit-elle.
L'égaremeot de ses traits épouvanta M. de Maupart.
< Voilà le coupable ! > s'écria-t-il en montrant le corps de Grain (Torge qui ne remuait plus.
Mlle de Neuvailler secoua la tête, et tombant à genoux auprès de la civière, elle ensevelit son visage dans les plis du manteau qui couvrait M. de Clerfons.
M. de Maupert se souvint de l'enveloppe cachetée que H. de Clerfons lui avait remise avant son départ pour rOrient. Dans la soirée, et tandis que Médéric veillait auprès de son maître, couché sur un lit de parade, il la présenta à Mlle de Neuvailler, dont Georges avait peine à calmer le désespoir. Dès les premiers mots, les yeux d*Hermine se remplirent de telles larmes, qu'elle ne put pas continuer.
« Ah 1 dit-elle à Georges; voici la première fois que je regrette de vous avoir tant aimé 1 »
Le marquis instituait Mlle de Neuvailler sa légataire universelle, à la condition que le premier-né de son mariage avec M. Georges Humfrey porterait le nom de Robert et prendrait le titre et les armes de Clerfons. S'ils avaient une fille, il voulait qu'elle s^appelAt Louise et qu'elle eût en partage la terre de Neuvailler qu'il avait toujours conservée à Wilfrid. Il recommandait Médéric à Hermine et la priait de laisser mourir les chevaux et les chiens dans Técurie et le chenil.
< Ils m'ont aimé, ils m'ont servi, disait-il ; en souvenir de moi conservez-les. »
Un dernier codicille exprimait le vœu que le corps
D'UN HOBIMB. 337
de son frère bien-aimé fût ramené d'Amérique et placé près du sien dans les caveaux 'de Neuvailler.
ff Wilfrid, Adrienne et moi, nous reposerons en-> semble auprès du comte Jean. »
t' C'est la réconciliation, dit Hermine.... A quel prix Tai-je achetée ! »
Trois jours après, le cercueil du marquis de Clerfons partit pour Neuvailler et fut enterré dans la chapelle du château, sous ce vitrail où si longtemps il avait cru voir la figure lumineuse de Mlle de Ghalus, sa mère. Par son ordre on grava sur la pierre qui scellait son tombeau ces trois mots :
j'ai vécu seul.