BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
E. SAN SOT $ O, 9, rue de l'éperon, 9
MCMXII
Au seuil de ce volume, l'éditeur et nous-même tenons à déclarer, que nous n'offrons pas un ouvrage inédit de Stendhal. Nous avons horreur de V équivoque soigneusement entretenue par certains auteurs qui, par un simple changement de titre, ou un vague remaniement de leur texte, font d'un ancien livre un livre nouveau. Cette supercherie, courante en librairie, n'est ni digne ni honnête. Aussi voulons-nous dire de suite, comment le présent recueil a été composé.
L'idée nous en est venue, en lisant les Journaux et la Correspondance de Begle. Nous avons été frappés — comme tout le monde probablement,— du soin apporté par lui à noter les menues circonstances, qui influèrent plus ou moins sur son bonheur. En vérité, Stendhal atteignit rarement au bonheur parfait. En cela, il ressemblait
au commun des hommes ! Du moins, sa vie entière, en dépit des fréquentes brisures de sa volonté, il s'efforça de le saisir. C'est ce qu'il appelait lui-même aller à la chasse au bonheur. Partout, dans tous les pays où il passe, dans toutes les places qu'il occupe, chasser le bonheur est son sport favori. Et, comme il avait la douce manie de tirer du moindre de ses actes matière à psychologie, il bourre ses lettres et ses carnets de réflexions naïves, ingénieuses et souvent profondes sur l'art difficile d'être heureux. Quelquefois cela prend la forme d'une maxime, ou bien c'est un conseil, ou bien encore un amusant paradoxe. Les conseils vont d'habitude à sa sœur Pauline, qui a ceci de commun avec lui qu'elle s'ennuie à mourir. Elle voudrait se distraire, la chère fille. Mais, à Grenoble, la chose n'est point aisée. Bei/le a tôt fait de lui conseiller ceci et cela : lis, instruis-toi, observe les hommes et les femmes, etc. Ce sont des moyens empiriques, dont il se suffirait peu lui-même — dont il ne se suffit jamais. Aussi, ses longues lettres à Pauline nous semblent-elles avoir été, à la jeune fille, d'un secours accessoire, malgré tout le plaisir qu'elle enprenait. Beyle avait un plaisir beaucoup plus
vif encore à les écrire. C'était pour lai prétexte à étaler sa connaissance da cœur humain. Il adorait sa sœur, mais il aimait à lui donner des témoignages de sa sagesse et de son expérience. Cela le posait dans son propre esprit. A vieillir, il devint plus modeste.
Bref, conseils, paradoxes et maximes, nous avons pensé qu'il serait intéressant de les grouper. Nous avons donc promené les ciseaux dans les trois énormes tomes de sa Correspondance, dans son Journal, dans ses Souvenirs d'Egotisme, dans sa Vie de Henri Brulard, dans De l'Amour, ainsi que dans ses ouvrages de tourisme. Ici, nous avons pris quelques lignes, là une page, ailleurs un chapitre entier. Et tout cela réuni forme le petit livre que voici. C'est un livre que Begle n'aurait pas désapprouvé, croyonsnous. Il est conçu dans sa manière, dans la manière de De FAmour, par exemple. Il est un peu arbitraire dans ses divisions, contradictoire ainsi qu'il sied à un recueil composé de morceaux de toutes les couleurs, comme l'habit d'Arlequin, et divers et vivant : pareil enfin aux ouvrages publiés par Stendhal lui-même. A côté d'une lettre, on trouvera un aphorisme, puis une anec-
dote , puis la notation d'une minute de bonheur. On aura de la sorte mieux et plus que des formules philosophiques : des états d'âme. Nous voyons Beyle penser et nous le voyons vivre. Il nous amuse de son esprit, sa sagesse nous fait réfléchir, sa sensibilité nous étonne. Le bonheur, il ne se contente pas de l'analyser chez les autres, il ne se borne pas à la théorie : il le décrit chaque fois qu'il en jouit lui-même. Stendhal ne fut jamais un théoricien, d'ailleurs, il était bien trop passionné pour cela. Il vit, et à mesure qu'il vit^ il consigne les réflexions et les émotions que lui suggèrent et lui procurent les événements. Il est le véritable inventeur de la critique d' impression. Il a écrit quelque part : « Je suis un observateur du cœur humain. » Personne ne le fut plus que lui, en effet. Or, sa méthode consistait à porter ses premières investigations sur son propre cœur. Son cœur lui était un objet de recherches et de contrôle. Voilà pourquoi il nous entretient si fréquemment de sa personne. Voilà pourquoi — à son instar — nous avons retenu, ici, non pas seulement les pensées et les réflexions philosophiques ayant une portée générale, mais encore les passages de ses livres qui ont rapport à lui-même — à ses
émotions, à ses enthousiasmes, à ses sentiments, à son bonheur, en un mot.
Le titre de ce recueil, Stendhal nous Va fourni. Et, pour mettre un peu d'ordre dans ces pages, nous avons cru pouvoir tailler, sans trop de ridicule, un certain nombre de compartiments dans le Bonheur. Stendhal s'en serait amusé, lui qui prenait tant de plaisir à fractionner les sentiments. — Puisse-t-on ne pas sourire de notre ingéniosité.
«Au fond, cher lecteur, — écrit Stendhal dans la Vie de Henri Brulard, — je ne sais pas ce que je suis ; bon, méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce sont les choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais. »
Sot, il Va été quelquefois. Spirituel, il le fut beaucoup plus souvent ; il le fut au point de se faire, par ses boutades et ses paradoxes, de nombreux ennemis. Il passa pour un esprit salanique et méchant. — Méchant, il ne Vêtait point pourtant. La méchanceté veut une constance dans la volonté que Beyle n'eut jamais. Mais, fut-il vrai-
ment bon ? Il nous paraît qu'il fut surtout gênéreux. Sa générosité tenait à deux choses : premièrement, à ce qu'il avait des idées larges, et horreur de tout ce qui était bourgeois ; deuxièmement,à ce qu'il agissait toujours spontanément. Sa tête, ses poches et ses carnets étaient encombrés de plans et de calculs, mais, fort heureusement pour lui et pour nous, il n'obéissait qu'à son humeur du moment. Cet amoureux de la LO- GIQUE, était un grand impulsif. Sa vie fut un perpétuel combat entre sa raison et son instinct. On ne serait pas autrement surpris qu'il se soit tracé tant de règles, uniquement pour se donner à lui-même le plaisir de ne pas les suivre ! Cet éternel chasseur de bonheur, ce gros épicurien ami des joies terrestres n'était point dépourvu d'idéal. Il confond fréquemment, il est vrai, l'âme avec l'esprit, cependant, et cela ne laisse pas que de surprendre, il aimait la vertu. Sans doute, il l'aimait surtout chez les autres : Une la craignait point pour lui non plus. Au reste, il convient d'ajouter que son amour de la vertu n'était point tout à fait désintéressé. La vertu, il la révère pour les jouissances particulières qu'il en peut espérer. Il considère la beauté comme une pro-
messe de bonheur, de même la vertu, « La vertu, dit-il, c'est augmenter le bonheur. » Et voilà, pour lui, l'important de la vie. Le bonheur, il le trouve dans un bon dîner, dans un spectacle réussi, dans un livre nourri d'idées ou d'anecdotes, dans les lignes d'un paysage, qui lui rappellent une maitresse adorée, dans la visite de Santa Croce, à Florence, devant les sibylles du Volterrano, qui lui mettent les larmes aux yeux, dans la conversation d'une jolie femme à laquelle il fait un peu l'amour — et même lorsqu'il ne lui fait rien du tout. Du bonheur, il lui faut du bonheur. C'est l'objet de tous ses instants, le fond de sa morale et de sa philosophie, ce que lui-même nomme le Beylisme. Au dogme Progrès, il oppose le dogme Bonheur. Il demeure fidèle à Rousseau, à ce point de vue et à d'autres. Mais l'homme est contradictoire et Beyle plus qu'aucun, aussi lui arrive-t-il d'aimer ce qu'il devrait normalement vouer au feu. Lorsqu'il met la Nature au-dessus de la Société, il est logique avec ses théories, et, pourtant, il n'y a rien qui lui procure plus de plaisir que de passer une couple d'heures dans un salon, au milieu de femmes charmantes, d'hommes cultivés et élégants : il s'y amuse « comme un dieu ». 77 faut
absolument à son bonheur, qu'il soit « en société immédiatement après dîner, au moins jusqu'à dix heures », Il écrit tout uniment : « Le sot peut, avec vingt-cinq louis, se bien vêtir ; mais, en le voyant à cinquante pas devant moi et par derrière, je dirai : Cet homme-là n'est pas du monde. » — Ah! qu'on le sent fier d'être capable de faire cette différence, capitale n'est-il pas vrai ? Et ne voiton pas la béate satisfaction que lui cause l'idée qu'il est du monde! — Le monde est pourri d'orgueil et de vanité. — Oui, certes, et Stendhal est. le premier à le constater et à s'en plaindre. Il s'appliquera néanmoins à plaire. Et pour cela, non seulement il évite de froisser la vanité, mais encore il la flatte. Voilà où conduit le désir d'être de bonne compagnie. Beyle vise au dandysme. Un dandy n'a rien, que je sache, d'un homme de la nature. Bah ! qu'importe. Oubliezvous le plaisir de parader dans un superbe habit neuf bronze-canel, et celui de paradoxer devant la cheminée de M. de Tracy, ou de Mmt A nceloi !... L'essentiel est de se donner de la joie : tous les chemins sont bons qui mènent au bonheur.
Notre grand ennemi ici-bas, et tout particulièrement le grand ennemi de Stendhal, c'est l'ennui.
Pour combattre cet ennemi-là, tontes les folies et toutes les contradictions sont excusables. C'est pour tuer l'ennui qu'il s'instruit. A ses yeux, le travail est une vertu, parce qu'il sert à nous distraire.
Un jour, il écrit : « Je suis fâché de le dire : mais, pour sentir le beau antique, il faut être chaste. » Dans l'instant où il couche cette opinion sur lepapier, il ne doute pas que la chasteté ne soit une vertu, puisqu'elle aide à son émotion. Emotion = bonheur. On lira les tactiques savantes qu'il imagine pour terrasser l'ennui. Dans les arts, la littérature, le théâtre, la musique, il ne cherche que la distraction. Et si l'amour a toujours été, pour lui, « la plus grande des affaires ou plutôt la seules, c'est qu'il n'y a rien comme l'amour pour occuper une « âme folle » comme la sienne. Cela est si vrai, qu'il aime à la passion les femmes qui lui donneront les émotions les plus violentes. Le calme ne convient pas à sa nature, il lui faut de V agitation. Au physique, il a besoin de déplacements, au moral de crises de toutes sortes. « Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte », dit-il. On a cru que c'était un grand sensuel. On s'est laissé
prendre à ses paradoxes. C'était un grand sentimental, et surtout un grand sensible. Sa timidité avec les femmes venait de sa sensibilité, et ceci fit de lui un amant assez piètre en somme. Eh bien, s'il avait été capable de mettre en pratique ses théories à la hussarde, nous sommes convaincus qu'il eût moins aimé l'amour. Car, son bonheur, il le mit beaucoup moins dans la possession, que dans les tendres émotions du désir.
Cet ennui mortel qui le ravagea toute sa vie, n'eut pas, lui-même, d'autre source que sa sensibilité écorchée. Il est facile d'être heureux lorsqu'on est insensible. On vit dans une quiétude parfaite, trouvée dans un équilibre normal de l'âme et du physique. On offre une cuirasse d'indifférence aux agitations de l'extérieur. Et les passions se brisent contre le poids d'inertie qui, de toutes parts, pèse sur elles et les étouffe, avant même qu'elles aient pu naître. Mais la passion, pour Stendhal, était l'atmosphère nécessaire à son bonheur. Et le bonheur, il le trouvait tout entier dans les manifestations diverses de sa sensibilité. Aussi, fallait-il toujours à celle-ci des sensations inédites. D'où cette impossibilité, chez Stendhal, de demeurer en place, et cet éternel besoin
d'émotions nouvelles. Le jour où sa sensibilité reste sans aliments, c'est véritablement la mort. Ce sera dans un de ces instants vides de toutes passions, qu'il rédigera ses Privilèges. On croirait que cela fut écrit à l'usage de quelque Petit Poucet devenu grand. Lut-on jamais code aussi imprévu du bonheur ! Il n'y a rien déplus amusant que de voir cet homme de cinquante ans s'évader de la médiocrité où il vit, de V ennui sans borne où il sombre, en se racontant des histoires merveilleuses et puériles, — mais il n'y a rien non plus qui soit triste davantage. Tout d'un coup, nous touchons autragique de sa vie morale. Nous avons la révélation soudaine de sa détresse, détresse qui le quitta rarement et le conduisit, plusieurs fois, au bord du suicide. On oublie alors ses défauts et ses tics, et Von sent l'affection que Von avait pour lui, s'augmenter d'une ombre de pitié tendre.
Alphonse Séché.
Le Bonheur
Cette chose, peut-être, est comme les jeunes fruits ; on la gâte en y touchant; il est un bonheur qui ôte l'usage de la pensée.
Le bonheur ne serait-il point de faire semblant de faire par passion ce que l'on fait par intérêt?
Uenvie me paraît être le plus grand obstacle au bonheur des Français.
La beauté est une promesse de bonheur.
Rappelons-nous que la beauté est Fexpression du caractère, ou, autrement dit, des habitudes morales, et qu'elle est par conséquent exempte de toute passion. Or, c'est de la passion qu'il nous faut.
Le degré de bonheur dont on est susceptible se mesure sur le degré de force des passions.
En général, l'homme bon, c'est Fhomme heureux, et le bonheur n'est pas de posséder, mais de réussir.
Le bonheur pour moi, c'est de ne commander à personne et de n'être pas commandé.
Il n'y a vraiment que deux sciences (l) au monde : 1° La science de connaître les motifs des actions des hommes. Une fois que vous connaîtrez les
1. Le mot propre serait art : un art dépend toujours d'une science ; il est la mise en pratique des procédés indiqués par une science. (H. B.)
motifs véritables des actions des hommes, vous pourrez chercher à leur donner des motifs qui les portent à faire les actions dont le résultat est du bonheur pour vous.
En 1822, les hommes mentent presque toujours quand ils parlent des motifs véritables de leurs actions. La science la plus utile à un jeune homme, celle qui, à vingt ans, prouve le plus d'esprit, est celle de pénétrer les mensonges de cette espèce. La véritablejoo/^^ue n'est que Part de faire que M. A... ne place pas son bonheur à faire une action qui nuit à M. B... Il est un livre dont le titre devrait être :
« De Vart de découvrir les motifs véritables des actions des hommes, » Ce livre, c'est V Esprit d'Helvétius.
2° La seconde des deux sciences utiles, c'est la logique, ou Fart de ne pas nous tromper en marchant vers le bonheur.
Ce qui fait rire dans le monde, le vrai ridicule, c'est Faction d'un homme qui se trompe en croyant marcher vers son but ; car un but, en lui-même, n'est jamais ridicule.
On rit de Fhomme qui veut aller à Rouen et qui s'empresse de monter dans la diligence
d'Auxerre. Un jeune homme, voulant avoir de l'esprit en 1822, se fait pédant, et cite à tou^ propos Juvénal ou Grotius. On rit, on se moque de lui ; il s'est trompé de date comme de chemin ; son pédantisme eût passé pour de Vesprit en 1622.
La logique est l'art de ne pas nous tromper de route en marchant vers le but que nous voulons atteindre.
Je réduis donc toute la philosophie à ne pas se méprendre sur les motifs des actions des hommes, et à ne pas nous tromper dans nos raisonnements ou dans Fart de marcher au bonheur.
La jouissance la plus constante que nous puissions éprouver est celle d'être content de nous.
Ce bonheur d'être content de nous n'est pas le plus vif que nous puissions sentir ; mais il est la base de tous les autres et il s'y mêle. C'est le pain du bonheur, non le meilleur aliment, mais celui qui se mêle à tous les autres, et le seul qui ne dégoûte jamais.
Le peu de gens qui s'amusent ne parviennent au plaisir qu'en faisant effort sur eux-mêmes pour oublier leur chagrin. Les plus sages sont ceux qui regardent leur bonheur comme une affaire dont ils sont chargés, qu'ils veulent bien faire, mais dont, au bout du compte, ils se moquent... L'homme le plus heureux a toujours quelque petit chagrin qui troublerait son bonheur s'il l'écoutait; mais il l'étouffé : c'est là l'unique secret d'être heureux.
On peut trouver le bonheur dans son estomac, dans l'amour ou dans la tête ; avec un peu de savoir-faire, on peut prendre un peu de chacun de ces trois bonheurs et se faire un sort agréable et indépendant de la méchanceté des hommes.
Voici les habitudes que je cherche éprendre: