‹ La chasse au bonheurChapitre 2 sur 8 · Support des chagrins · texte numérisé non relu

Support des chagrins

5. Ne pas s'exalter le bonheur dont on ne jouit pas. (coupé) est malheureux de n'être pas à une place, et moi vice versa.

6. Quand on aborde un homme : Que lui fautil ? et non pas : Que sens-je ?

7. Habitude de la sobriété. Etudier les aliments qui nous font du bien et en prendre l'habitude.

Le grand mal de la vie pour moi, c'est l'ennui. Ma tête est une lanterne magique ; je m'amuse avec les images, folles ou tendres, que mon imagination me présente. Un quart d'heure après que je suis avec un sot, mon imagination ne m'offre plus que des images ternes et fastidieuses. L'Inconstant raconte que ce qui le charme dans les voyages c'est

Qu'on ne revoit jamais ce qu'on a déjà vu.

Je suis inconstant d'une manière un peu moins rapide ; ce n'est qu'à la seconde ou troisième

fois qu'un pays, qu'une musique, qu'un tableau me plaisent extrêmement. Ensuite, la musique, après cent représentations, le tableau,après trente visites, la contrée, au cinquième ou sixième voyage, commencent à ne plus rien fournir à mon imagination et je m'ennuie.

On voit que mes bêtes d'aversion, ce sont le vulgaire et l'affecté. Je ne suis irrité que par deux choses :1e manque de liberté et le papisme, que je crois la source de tous les crimes. Un être humain ne me paraît jamais que le résultat de ce que les lois ont mis sur sa tête, et le climat dans son cœur. Quand je suis arrêté par des voleurs ou qu'on me tire des coups de fusil, je me sens une grande colère contre le gouvernement et le curé de l'endroit. Quant au voleur, il me plaît, s'il est énergique, car il m'amuse.

C'est uniquement faute de deux ou trois principes de beylisme qu'il (J.-J. Rousseau) a été si malheureux. Cette manie de voir des devoirs et des vertus partout a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie. Il se lie avec un homme pendant trois semaines : crac,

les devoirs de l'amitié, etc. Cet homme ne songe plus à lui après deux ans; il cherche à cela une explication noire. Le beylisme lui eût dit: «Deux corps se rapprochent ; il naît de la chaleur et une fermentation, mais tout état de cette nature est passager. C'est une fleur dont il faut jouir avec volupté, etc. » Les plus belles choses de Rousseau sentent l'empyreume pour moi, et n'ont point cette grâce corrégienne que la moindre ombre de pédanterie détruit.

Lorsque,sans nous perdre,nous ne pouvons pas changer de position, il faut rester où nous sommes, et, une fois bien convaincus qu'il y faut rester, chercher à nous la rendre le plus supportable possible, à nous y amuser même.

La philosophie est l'art de rendre heureux : pour cela, plaisantons de tout; rions sur chaque chose. Ceux qui raisonnent si longuement et si sérieusement sont les plus faux des hommes ; ils passent, à chercher pesamment les moyens de jouir, le temps qu'il faudrait employer à jouir.

En examinant la vie, on voit dans une vie de trente ans, par exemple, quatre cents jours de grandes émotions, et le caractère gai ne les diminue pas. L'homme gai sent autant que l'homme morose (ceci, les grands hommes exceptés) ; l'homme morose s'ennuie, lui et les autres.

30 ans — 400 jours = 28 ans 9 mois.

L'homme gai pendant ce temps fait rire et rit aussi: d'ailleurs, la gaieté attache tout le monde, la tristesse ennuie. Un grand moyen de gaieté est l'argent ; ayons-en donc. Je suis content aujourd'hui, parce que, hier, ayant quatre livres pour tout bien, je suis allé pour quarante-quatre sous à l'Optimiste, charmante comédie de Colin, bien jouée. Je conclus qu'il faut penser au bon ordre.

En feignant la gaieté, on finit par ne plus songer à ses maux; il y a donc une disposition à la tristesse ou à la gaieté. Depuis deux mois que je n'ai pas lieu d'être content, je suis plus gai que jamais, parce que Dieu m'a fait comprendre que souffrir était d'un sot, et qu'à une chose arrivée tout le remède était de n'y plus penser ou d'en plaisanter.

Plier aux événements qui, étant arrivés, sont inévitables.

Les mœurs changent, mais non les passions ; les moyens de passions changent avec les mœurs.

Deux causes m'ont fait étudier, la crainte de l'ennui et l'amour de la gloire. C'est l'envie de m'amuser ou la crainte de l'ennui qui m'ont fait aimer la lecture dès l'âge de douze ans. La maison était fort triste ; je me mis à lire et je fus heureux : les passions sont le seul mobile des hommes; elles font tout le bien et sont le mal que nous voyons sur la terre.

Je cherche à arracher de mon âme tout pleur de fausses passions. J'appelle fausses passions, celles qui nous promettent, dans telles situations, un bonheur que nous ne trouvons pas lorsque nous y sommes arrivés.

La plupart des hommes ressemblent à un aveugle, excessivement boiteux, qui prendrait

des peines infinies pour monter, en huit heures de temps, à la Bastille ('), où la belle vue doit lui donner un plaisir infini. Il y arrive et n'y jouit que de son extrême fatigue, et, en second lieu, du sentiment de désespoir que donne toujours une espérance au moment où nous apercevons qu'elle était vaine.

A sa soeur Pauline.

L'ennui n'est pardonnable qu'à ton âge, où l'on n'a pas encore appris à l'éviter ; plus tard, l'homme qui s'ennuie est un sot à charge aux autres, et, par conséquent, fui de tout le monde.

Ayez une once d'ennui aujourd'hui, vos voisins s'en aperçoivent, ils vous fuient; le lendemain, vous en avez une livre; le surlendemain, deux, et peu à peu vous devenez stupide.

J'ai passé par tous ces états-là.

1. Montagne fortifiée sur la rive droite de l'Isère, à Gre noble.

Les hommes ont diverses ressources contre Fennui:

D'abord, il faut remuer le corps quand on est ennuyé, c'est là le moyen le plus sûr. Je montais donc souvent à cheval; je cherchais à me rendre témoin dans les duels, à me passionner enfin; avec les passions, on ne s'ennuie jamais; sans elles, on est stupide.

Décrire le bonheur, c'est l'affaiblir. C'est une plante trop délicate qu'il ne faut pas toucher.

Bonheur intellectuel

Art, théâtre, littérature, musique,

L'éducation seule fait les grands hommes, par conséquent, on n'a qu'à le vouloir pour devenir grand génie. Il faut s'appliquer à une science et la méditer sans cesse. Je te conseille de lire et de méditer Plutarque : il t'apprendra en même temps l'histoire, et à connaître les hommes.

On acquiert un grand esprit, non pas en apprenant beaucoup par cœur, mais en comparant beaucoup les choses qu'on voit; il faut beaucoup méditer, et quoiqu'on voie, tâcher d'en savoir la cause.

Cultive beaucoup ton esprit et laisse le travail des mains aux machines humaines.

Hâtons-nous de jouir, nos moments nous sont comptés, l'heure que j'ai passée à m'affliger ne m'en a pas moins approché de la mort. Travaillons, car le travail est le père du plaisir, mais ne nous affligeons jamais, réfléchissons sainement avant de prendre un parti ; une fois décidé, ne changeons jamais. Avec l'opiniâtreté on vient à bout de tout. Donnons-nous des talents ; un jour, je regretterais le temps perdu.

Un grand motif de consolation, c'est qu'on ne peut pas jouir de tout à la fois. On prend de soi une grande idée en voyant la supériorité que Ton a dans une partie, l'esprit se monte sur cette réflexion, on se compare à ceux qui sont inférieurs à soi, on contracte envers eux un sentiment de supériorité; on est ensuite mortifié de voir qu'ils réussissent mieux que nous dans telle ou telle partie qui souvent forme le principal objet de leur application. Il serait trop cruel que le même homme eût tous les genres de supériorité; je ne sais pas même si le bonheur apparent qui lui en reviendrait ne serait pas bien vite flétri par l'ennui. Il faut cependant tâcher de se donner cette supériorité, parce que, quoique jamais absolue, elle existe plus ou moins,

et est ordinairement la source des succès ; elle donne d'ailleurs un sentiment d'assurance qui, presque toujours, la décide.

A sa soeur Pauline

11 y a des moments dans la journée où Ton est assez affecté d'une jolie pièce de musique, d'une injustice qu'on vient d'observer ou d'essuyer, etc., pour n'avoir pas besoin d'autre chose pour nous sauver de Fennui; mais lorsque l'inévitable ennui arrive, l'occupation qui, à la longue, le chasse, par la plus grande dose de plaisir, est celle dont je te parle :

The very study of mankind is man, dit Pope, et il a raison.

Comme on ne peut faire de progrès dans l'étude de l'homme qu'en cherchant la vérité sans partialité pour une chose plutôt que pour l'autre, l'habitude de cette étude accoutume bientôt à la paix de l'âme et à la raison ; par là, éloigne de grands malheurs. Quand son but serait aussi peu utile que les disputes théologiques, on devrait le chérir à cause de cette bonne habitude : l'étude, grand consolateur.

Le grand problème de ta vie serait d'apprendre à vaincre la première répugnance que l'ennui donne pour tous ses remèdes. C'est là ce qui rend cette maladie presque incurable. Il faut avoir une volonté ferme pour en venir à bout, et rien ne donne une volonté ferme que l'habitude de succès obtenus après une longue dispute. Quand je suis ennuyé, je regarde le dos de mes livres ; il me semble qu'ils n'ont rien d'intéressant. Si j'ai le courage d'en ouvrir un et la persévérance d'en lire vingt pages, je me trouve intéressé.

Quand on est ennuyé, il faut éviter de réfléchir sur soi. C'est comme un homme qui a la jaunisse, il ne doit pas regarder la carte géographique des pays par où il doit passer ; il verrait tout en jaune. Le jaune est la couleur de la Suède ; il croirait donc que toute la terre est Suède, et supposant que sa tête fût mise à prix par le roi de Suède, il serait au désespoir ; ce désespoir serait l'effet de sa jaunisse.

Les arts qui commencent à nous plaire en peignant les jouissances des passions, et, pour

ainsi dire, par réflexion, comme la lune éclaire, peuvent finir par nous donner des jouissances plus fortes que les passions.

L'expérience te convaincra qu'un des grands moyens de bonheur est le cerveau. On s'amuse à voir des idées nouvelles ; on joue de la lanterne magique pour soi.

Il me faut trois ou quatre pieds cubes d'idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à un bateau à vapeur. Mon âme, à moi, est un feu qui souffre s'il ne flambe.

A sa soeur Pauline

Je ne saurais trop t'exhorter à travailler, à supporter les chagrins. Tu peux voir que, quelque heureux que l'onsoit,on en a au moins sept à huit par jour. C'est donc l'art le plus nécessaire à l'homme que Vart de supporter les chagrins. Cet art a deux moyens : 1° On peut se rendre insensible à certains chagrins, comme par exemple de n'avoir que trente francs dans

sa poche, etc. ; 2° On peut apprendre à supporter les véritables contrariétés, en se distrayant, par exemple,en se disant au moment où Ton va en jouir (sic) : Il y a un à parier contre six, qu'elles manqueront. Si, en effet,cette probabilité a lieu, il faut commencer par les petits chagrins. Pour te parler des miens, c'est de trouver le cabinet littéraire fermé lorsque j'y vais, de trouver le spectacle fermé,de ne pas trouver le livre que je demande, de recevoir une lettre à faire au moment où j'allais t'écrire, de se trouver bête, sans idée, incapable de travailler : voilà un des plus grands que j'éprouve.

Je m'en vais écrire à Grozet pour l'engager à chercher la solution de ce problème : Trouver un emploi de temps utile pour les moments où l'on se sent sans énergie, dégoûté, ennuyé partout, même par les études favorites. Je pense, à la première vue, que ce qu'il y a de mieux à faire est d'étudier les faits dans les bons historiens. Peut-être ne pourrons-nous pas, la première fois que nous essaierons de nous guérir de cette maladie, supporter les écrivains, penseurs profonds comme Retz,Tacite,Saint-Simon, Machiavel. Alors, il faut nous rabattre sur les

conteurs intéressants : Tile Live, Salluste, Rulhière, Hume, etc. Une deuxième ressource est l'étude de l'art de conduire notre esprit à la vérité. Tu sens que le seul moyen de raccommoder une montre qui marche mal et avance tous les jours de trois quarts d'heure est d'en étudier d'abord une qui va bien, de bien voir de quelle roue vient chaque mouvement, ensuite d'examiner celle qui avance, de voir d'où vient ce mouvement trop rapide. Cette étude demande de la froideur ; si l'avancement de trois quarts d'heure vient de trop de rapidité de trois roues, que chacune aille d'un quart d'heure trop vite, si, à la troisième que tu trouves aller trop vite, tu t'écries : « Je connais le mal » tu iras plus loin que les faits. Tu verras dans les faits une chose qui n'y est pas, dans cette roue, ou plutôt dans son action, est la circonstance d'aller un quart d'heure en vingt-quatre heures trop vite ; toi, tu y vois celle d'aller trois quarts d'heure trop vite pendant le même temps (on prononce ce mot tan et non pas tance). Il est donc évident que cette étude demande de la froideur ; or, quand on est ennuyé, c'est-à-dire poussé par aucun désir vif, on a nécessairement de la froideur,

avec ton caractère et le mien. C'est cette qualité qui nous manque le plus pour connaître notre esprit. Je pense donc qu'il faut s'habituer à lire dix pages de Tracy, lorsqu'on est ennuyé ; il faut se condamner à lire ou à dormir, mais dormir est du temps perdu, mais on se lasse bientôt de dormir. Seulement il faut, ces jourslà, avoir l'attention de peu manger, avec ton tempérament et le mien : l'ennui vient souvent d'un mal à la tête sourd, et ce mal à la tête, d'un embarras dans l'estomac. Il y a seulement deux mois que mon expérience m'a appris cela; profîtes-en et, une fois pour toutes, comme je ne cherche pas à te tromper, profite de mon expérience. Quel avantage d'être deux à voir la vie, cette mer orageuse ! C'est le moyen d'en connaître de bien meilleure heure les écueils et les vents, et de conclure de cette expérience l'art d'éviter les premiers en profitant des seconds. Quelque moyen qu'on essaie pour supporter le chagrin, on en a bientôt pris l'habitude ; j'appelle bientôt, au bout de six mois de pratique, sans un seul jour d'oubli ; en fait d'habitude à prendre, un jour d'oubli est un bonheur pour la paresse qui en espère toujours un deuxième et

se dispense, par là, d'être attentive. Au bout de six mois donc, dès que tu t'ennuierais, tu penserais involontairement à la métaphysique (la connaissance des moyens que nous avons pour connaître ce qui nous environne, et de Vaction de ces moyens). Voilà de quoi se compose la sagesse ; il faut en prendre le parti, de se brûler la cervelle tout de suite ou se mettre à se corriger. Regarde quel vice d'éducation : on croit avoir tout fait en soignant : 1° notre instruction ; 2° nos actions actuelles ; mais on ne prend aucun soin de former notre caractère, de le mettre en rapport avec la situation probable où nous passerons notre vie, de nous prémunir contre les chagrins que tout homme sait certainement que son fils éprouvera. Ce que les parents donneront à leurs enfants, en 2806, nous sommes obligés de nous le donner nous-mêmes. C'est très pénible, mais il le serait bien plus de nous affliger toute notre vie de nos chagrins. Examine-toi profondément à cet égard ; le chagrin change ; prends donc l'habitude d'écrire ce que tu penses, ce qu'il te semble lorsque tu en as. Quand tu auras un cahier écrit comme cela dans tes moments de chagrin, d'ennui, tu

le liras dans un moment ordinaire, et nous consulterons ensemble des remèdes. Tu es un riche agriculteur dont la moitié du domaine est sous l'eau ; tu es assez riche pour la dessécher et l'assainir, tu y viendras tôt ou tard ; si tu as la même vie que moi, tu y viendras à vingt-trois ans ; ne vaut-il pas mieux commencer à vingt ? Plus nous sommes jeunes, plus les habitudes sont faciles à contracter ; nos membres, moins roidis, sont flexibles, et il y a apparence que quand nous pensons, il s'opère de certains mouvements dans notre cœur, qui, comme tous nos membres, est plus aisé à remuer par la volonté dans la jeunesse qu'ensuite.

Pour bien comprendre les tableaux des grands maîtres, il faut se figurer l'atmosphère morale au milieu de laquelle vivaient Raphaël, Michel Ange, Léonard de Vinci, le Titien, le Corrège.

Je suis fâché de le dire : mais, pour sentir le beau antique, il faut être chaste.

L'esprit français ne peut exister sans l'habitude de l'attention aux impressions des autres. Le sentiment des beaux-arts ne peut se former sans l'habitude d'une rêverie un peu mélancolique. L'arrivée d'un étranger qui vient la troubler est toujours un événement désagréable pour un caractère mélancolique et rêveur. Sans qu'ils soient égoïstes, ni même égotistes, les grands événements pour ces gens-là sont les impressions profondes qui viennent bouleverser leur âme. Ils regardent attentivement ces impressions, parce que des moindres circonstances de ces impressions, ils tirent peu à peu une nuance de bonheur ou de malheur. Un être absorbé dans cet examen ne songe pas à revêtir sa pensée d'un tour piquant, il ne pense nullement aux autres.

Or, le sentiment des beaux-arts ne peut naître que dans les âmes dont nous venons d'esquisser la rêverie.

Il n'y a que deux moyens d'échapper à l'ennui quand on n'agit pas, ou un homme d'esprit dont la conversation vous amuse, ou un livre qui plaise. Mais mille causes peuvent éloigner de

vous l'homme aimable, et, d'ailleurs, ils ne sont pas communs ; le goût de la lecture vous fait trouver partout des causes de plaisir. J'ai souvent pensé que, si les hommes doivent aimer la lecture, les femmes doivent l'adorer.

Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres.

Beaucoup d'hommes en France, parmi ceux qui ont six mille livres de rente, font leur bonheur habituel par la littérature sans songer à rien imprimer ; lire un bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au bout de dix ans, ils se trouvent avoir doublé leur esprit, et personne ne niera qu'en général plus on a d'esprit moins on a de passions incompatibles avec le bonheur des autres.

Une femme ne doit jamais écrire que comme Mm8 de Staal (de Launay), des œuvres posthu-

mes à publier après sa mort. Imprimer, pour une femme de moins de cinquante ans, c'est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries; si elle a le bonheur d'avoir un amant, elle commencera par le perdre.

Publier un livre ne peut être sans inconvénient que pour une fille; le vulgaire, pouvant la mépriser à son aise à cause de son état, la portera aux nues à cause de son talent, et même s'engouera de ce talent.

Je ferais dix lieues à pied par la crotte, la chose que je déteste le plus au monde, pour assister à une représentation de Don Juan bien joué.

La bonne musique me fait rêver avec délices à ce qui occupe mon cœur dans le moment.

Je viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu'il aime, c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.

Bonheur de sensibilité

Il faut sentir et non savoir.

Malheureux et bien à plaindre, le cœur froid qui ne sait que savoir 1 Hé I que me sert de savoir que le soleil tourne autour de la terre ou la terre autour du soleil, si je perds, à apprendre ces choses, les jours qui me sont donnés pour en jouir ? Telle est la folie de bien des hommes.

Ta véritable passion est celle de connaître et d'éprouver. Elle n'a jamais été satisfaite.

A sa soeur Pauline.

Tu trouveras dans le monde, ma chère petite, beaucoup d'âmes sèches : ces gens-là n'ont

jamais eu dans leur vie un moment de tristesse, de cette tristesse onctueuse que nous avons éprouvée souvent ; ils ne sont ordinairement sensibles qu'à deux passions, la vanité et l'amour de l'argent. Cette sécheresse vient de l'âme. Il nous arrive souvent, à nous autres gens sensibles, de pleurer pour une idée qui nous passe par la tête.

Le malheur des âmes sensibles vient d'expliquer à leur manière les paroles des gens secs ; ils te disent que le premier des biens est la liberté. Cela peut être vrai pour eux, non pas exactement pour nous; il faut bien un certain degré de liberté; sans quoi, tout se tourne en poison ; mais la liberté absolue est l'isolement et c'est le péril des Etats. Vois ce mendiant de quatrevingts ans qui se prive de la moitié de son pain pour nourrir son petit chien.

Mille choses, qui glissent sur leurs âmes sèches et qu'elles n'aperçoivent pas, font le bonheur ou le malheur d'une âme tendre, et la plupart

des choses que nous envions sur la parole des secs ne sont pas même des plaisirs pour nous, comme toutes les jouissances de vanité par exemple.

Je vois des jeunes gens dignes de sentir et d'inspirer le bonheur passer sans cesse auprès de lui et le fuir comme par l'effet d'une gageure ; de braves renards qui ont la queue coupée conseiller, mais sans malice, aux gens à queue de n'en pas faire usage. Tout cela me prouve de plus en plus que quand on aura trouvé le secret de faire vivre une morue dans les eaux de la Seine? des artistes pourront exister à Paris. Il n'y a, ce me semble, qu'un parti raisonnable à prendre : y vivre pour l'amour ; je ne veux pas dire être toujours Saint-Preux, mais se livrer aux goûts tendres qui visitent souvent une âme sensible, y admirer les chefs-d'œuvre dont ces fous sont en possession, depuis la divine Sainte-Cécile jusqu'à Nicomède joué par Talma ; regarder tout ce qu'ils disent comme un vain bruit quand ils s'avisent de dogmatiser sur les choses invisi-

bles pour eux, être tout à eux quand ils soupent ensemble sans prétention, parce qu'alors ils sont charmants.

Les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie, que j'ai passés en Italie sans femmes, sous ce climat, à cette époque de la vie (19 ans) et sans préjugés, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité qui, aujourd'hui à vingt-huit ans, me fait sentir tout et jusqu'aux moindres détails, fait que je pourrais réciter cinquante pages d'observations d'artiste, sur le passage des montagnes en deçà d'izèle, par exemple.

Je compare cette sensibilité actuelle à une liqueur qui suffît, pour pénétrer jusque dans les plus petites veines, d'un coup que Ton injecte. Elle suffit à tout, abonde partout.

A sa soeur Pauline.

Je suis réconcilié avec le monde ; je vois de loin des sociétés composées d'hommes et de femmes supérieurs ; il n'y a presque pas d'erreurs en circulation dans ces sociétés ; c'est de

la terre bien labourée pour le bonheur ; c'est à vous d'y semer de bonne graine ; mais combien j'ai couru avant de trouver cette terre labourée 1

Les gens heureux savent, s'ils ont de l'esprit, que l'immense majorité des hommes, plongée dans l'ennui, n'en est retirée que par la passion de l'envie ; ils cachent donc leur vie ; voilà leur secret. Nous qui avons le bonheur inappréciable d'être passionnés, tachons de déraciner les passions que probablement nous ne pourrons pas satisfaire, d'aviver, au contraire, celles que nous pourrons désaltérer, et nous serons très heureux ; mais le passeport pour entrer dans ces sociétés, c'est beaucoup d'esprit, c'est-à-dire une tête pleine de vérités, la plupart sur les sujets ordinaires de conversation, qui sont l'homme et ses passions.

Observons donc ; cela ne fait qu'augmenter la sensibilité de notre àme, et sans sensibilité point de bonheur.

Les arts promettent plus qu'ils ne tiennent : cette idée ou plutôt ce sentiment charmant vient de m'ètre donné par un orgue d'Allemagne qui

a joué, en passant dans une rue voisine de la mienne, une phrase de musique dont deux passages sont neufs pour moi et, qui plus est, charmants, à ce qu'il me semble ; les larmes m'en sont presque venues aux yeux.

La musique m'a plu pour la première fois à Novare, quelques jours avant la bataille de Marengo. J'allai au théâtre ; on donnait il Matrimonio segreto ; la musique me plut comme exprimant Famour. Il me semble qu'aucune des femmes que j'ai eues ne m'a donné un moment aussi doux et aussi peu acheté que celui que je dois à la phrase de musique que je viens d'entendre. Ce plaisir est venu sans que je m'y attendisse en aucune manière ; il a rempli toute mon âme.

A sa soeur Pauline

Il me semble que, dans les âmes sensibles, il y a une foule d'airs qui flottent pour ainsi dire ; tout à coup on est affecté du sentiment qu'ils expriment, ils vous viennent à la mémoire et on les chantonne des journées entières, en y trouvant toujours un nouveau plaisir. Cette théorielà est mon histoire d'aujourd'hui ; il m'est venu

un air charmant sur les petits mots cara sorella. J'ai repassé dans ma mémoire tout le temps que nous avons passé ensemble : Comment je ne t'aimais pas dans notre enfance ; comment je te battis une fois à Claix, dans la cuisine. Je me réfugiai dans le petit cabinet de livres ; mon père revint un instant après, furieux, et me dit : « Vilain enfant ! je te mangerais ! > Ensuite, tous les maux que nous fit souffrir cette pauvre tatan Séraphie ; nos promenades dans ces chemins environnés d'eau croupissante, vers Saint-Joseph. Comme je regardais la chute des montagnes du côté de Voreppe en soupirant ! C'était surtout au crépuscule du soir, en été ; le contour en était dessiné par une douce couleur orangée ! Comme je sentais ce nom : Porte de France ! Comme j'aimais ce mot France pour lui-même, sans songer à ce qu'il exprimait ! Hélas ! ce bonheur charmant que je me figurais, je l'ai entrevu une fois à Frascati, quelques autres à Milan. Depuis lors, il n'en est plus question; je m'étonne d'avoir pu le sentir. Le seul souvenir en est plus fort que tous les bonheurs présents que je puis me procurer.

Il y a un mois que je prends chaque jour une demi-tasse de café, je n'en ai point pris aujourd'hui et suis infiniment plus gai et plus au niveau des hommes. Il semble que le café donne le génie et la tristesse : cet effet qui est frappant aujourd'hui chez moi, je l'ai déjà éprouvé plusieurs fois.

Un peu d'étude de l'homme moral apprend la rareté de cet état délicieux (le bonheur) ;un peu d'étude de l'homme physique montre combien il est rare. Pour le produire, il faut un éréthisme (une chanterelle de violon lâche donne le ré, on la tend à son ton naturel, elle donne le mi, on la tend encore, elle donne le fa, mais bientôt elle se casse, elle est en éréthisme) ; voilà nos nerfs. L'état d'extase les met dans un état qui ne peut durer sans produire d'horribles douleurs.

La nouveauté est une grande source de plaisir, il faut s'y livrer.

Mais, hélas ! le ciel donne aux uns une âme sans richesses, aux autres des richesses sans

âme, c'est ce qui fait qu'il y a tant de mélancolie et d'ennui au monde.

Au moment où, ce matin à dix heures, nous avons aperçu le dôme de Milan, je songeais que mes voyages en Italie me rendent plus original, plus moi-même. J'apprends à chercher le bonheur avec plus d'intelligence.

J'ai donné à déjeuner ce matin à un homme qui me rendait ma visite et qui m'a fait entendre que, si je voulais, on me donnerait certaine demoiselle. Je lui ai fait débiter sa commission, qu'il a faite avec beaucoup d'esprit, et puis j'ai éloigné la proposition. La demoiselle a dixhuit ans ; elle est jolie, grande, bien faite, a trois cent mille livres aujourd'hui, et en aura cinq cent mille dans dix ans. Je suis aimé dans la famille, on y a de moi une idée exagérée en bien. Voilà le piège, mais je ne m'y prendrai pas. Je serais riche, mais esclave de tous les usages; j'aurais un bel hôtel, mais peut-être pas un pigeonnier à pouvoir lire tranquillement Corneille et Alfîeri.

Cette proposition me trouble cependant; je pense à la douceur de ne plus dépendre. Si la chose se faisait, je me réserverais auprès de MUe de Nardon de voyager quatre mois par an.

A sa soeur Pauline (Vienne, septembre 1809.)

Je ne sais si tu es comme moi, ma chère Pauline, mais Pair du mois de septembre me donne toujours le bonheur, sans avoir aucun sujet de contentement de plus ou de moins qu'à l'ordinaire.

Aujourd'hui, je suis allé une heure au fond du Prater, la plus belle promenade de l'Europe, disent ceux qui peuvent en juger. Au centre de ces bois immenses, auprès de ce Danube majestueux, il y a une maison de chasse qui a été criblée de balles et de boulets; des soldats ont achevé d'y mettre tout en pièces. Il y avait à chaque étage un beau salon rond, avec deux fenêtres à l'en tour; au troisième est un belvédère charmant. Il n'y a personne dans cette mai-

son; j'ai profité de cette circonstance pour y mener avant-hier l'objet qui seul fait mon destin.

Aujourd'hui, j'ai lu Bolingbroke à l'endroit où nous nous étions assis ; je jouissais de mon bonheur caché.

Je n'ai pas la croix, mais aussi que de matinées pareilles il faut que je sacrifie pour l'obtenir !

Je ne suis point de ces philosophes qui, lorsqu'il fait une grande pluie le soir d'un jour étouffant du mois de juin, s'affligent de la pluie, parce qu'elle fait du mal aux biens de la terre, et, par exemple, à la floraison des vignes. La pluie, ce soir-là, me semble charmante, parce qu'elle détend les nerfs, rafraîchit l'air, et, enfin, me donne du bonheur. Je quitterai peut-être le monde demain; je ne boirai pas de ce vin dont la fleur embaume les collines de la Côte-d'Or. Tous les philosophes du xvnie siècle m'ont prouvé que le grand seigneur est une chose fort immorale, fort nuisible, etc. A quoi je réponds que j'aime de passion un grand seigneur bien élevé et gai, tels que ceux que je trouvai dans ma famille lorsque j'apprenais à lire. La société,

veuve de ces êtres gais, charmants, aimables, ne prenant rien au tragique, me semble presque Tannée dépouillée de son printemps. Mais, me dit la sagesse, c'étaient des êtres immoraux et, sans le savoir, produisant du malheur. Ma belle sagesse, lui réponds-je, je ne suis pas roi, je ne suis pas chef du peuple, législateur, etc. ; je suis un petit citoyen fort obscur, fort peu fait pour influer sur les autres ; je cherche le plaisir tous les jours, le bonheur quand je puis; j'aime la société et je suis affligé de l'état de marasme et d'irritation où elle se trouve.

Un beau climat est le trésor du pauvre qui a de l'âme.

Il faut avant tout que le poète ait senti un nombre immense d'émotions, depuis les plus fortes : la terreur de voir un revenant, jusqu'aux plus douces : le bruit d'un vent léger dans le feuillage.

La plupart des hommes, par exemple, sont indifférents à cette dernière circonstance, qui m'a souvent donné un plaisir exquis.

L'état habituel de ma vie a été celui d'amant malheureux aimant la musique et la peinture, c'est-à-dire jouir des produits de ces arts et non les pratiquer gauchement. J'ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages; c'est pour cela uniquement que j'ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme. Et des aspects que personne ne citait : la ligne de rochers en approchant d'Arbois, je crois, et venant de Dole par la grande route, fut pour moi une image sensible et évidente de l'âme de Métilde (*).

Je crois que la rêverie a été ce que j'ai préféré à tout, même à passer pour homme d'esprit.

Il est des jours où la beauté seule du climat de Rome suffît au bonheur : par exemple aujourd'hui, nous avons joui du plaisir de vivre en parcourant lentement les environs de la villa Madama.Nous avons senti la divine architecture de Raphaël. Dans notre enthousiasme pour ce

1. Mathilde Viscontini, qu'il connut à Milan, en 1818, qu'il aima comme un fou et qui ne fut jamais sa maîtresse.

grand homme, nous sommes allés voir, avant de rentrer, sa petite église de la Navicella.

L'homme qui voyage pour jouir du son que produisent sur son âme les montagnes et les caractères étrangers, et pour connaître les hommes, doit prendre garde à se mettre trop loin de la nature.

Ischia, le 12 septembre 1828.

Une de nos compagnes de voyage, me donne seulement aujourd'hui, la permission de parler de l'extrême répugnance que lui inspire le climat d'Italie. « Ce soleil toujours sans nuage me brûle les yeux ; cette mer si bleue me fait regretter les bords de notre Océan de Normandie. »

Rien ne rend philosophe comme de telles confidences. Suivant une façon de sentir, le bonheur du climat d'Italie n'est pas d'avoir chaud, mais de prendre le frais. A Paris, le 8 de juin, nous venons de faire du feu. En Italie, d'avril en octobre, on n'a jamais cette sensation de vent de nord-est qui me donne de l'humeur. Je conçois certains tempéraments qui éprouvent du malaise à sentir la fraîcheur de la brise de ma1

qui vient nous chercher sous un berceau de jasmin, dans un des jardins de Pizzo-Falcone, à Naples. Le plaisir indicible que je rappelle par ce peu de mots est bien voisin de celui que donnent la musique de Cimarosa et la Madone du Corrège à la bibliothèque de Parme.

Faute de savoir faire, faute d'industrie, comme me disait, à propos de mes livres et de l'Institut, M. Delécluze, des Débats, j'ai manqué cinq ou six occasions de la plus grande fortune politique, financière ou littéraire. Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et mélancolique (toute vanité à part, exactement pareille à celle de Jacques de As you like it) est devenue un si grand plaisir pour moi, que quand un ami m'aborde, je donnerais un boulet pour qu'il ne m'adressât pas la parole. La vue seule de quelqu'un que je connais me contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu'il faut que je pense à le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l'avance. J'adore, au contraire, rencontrer des amis le soir en société, le samedi chez M. Cuvier, le dimanche chez M. de

Tracy, le mardi chez Mma Ancelot, le mercredi chez le baron Gérard, etc.

Un homme doué d'un peu de tact s'aperçoit facilement qu'il me contrarie en me parlant dans la rue. Voilà un homme qui est un peu sensible à mon mérite, se dit la vanité de cet homme, et elle a tort.

De là mon bonheur à me promener fièrement dans une ville étrangère, où je suis arrivé depuis une heure et où je suis sûr de n'être connu de personne. Depuis quelques années ce bonheur commence à me manquer. Sans le mal de mer j'irais voyager en Amérique. Me croirait-on ? Je porterais un masque, je changerais de nom avec délices. Les mille et une nuits que j'adore occupent plus du quart de ma tête. Souvent je pense à l'anneau d'Angélique; mon souverain plaisir serait de me changer en un long Allemand blond et de me promener ainsi dans Paris.

Je suis sorti à midi moins un quart avec un habit neuf (bronze-cannelle) de drap léger. J'étais plein de sensibilité tamisée, qui fait qu'on s'amuse dans le monde et qui est la base du talent de l'homme aimable.

Bonheur moral

Ame. Vertu. Conscience. Honneur. Courage. Vérité. Travail. Justice.

Les gens qui ont de l'âme deviendraient fous s'ils étaient toujours seuls.

Tes', lectures, si elles sont choisies, t'intéresseront bientôt jusqu'à l'adoration et elles t'introduiront à la vraie philosophie. Source inépuisable de jouissances suprêmes, c'est elle qui nous donne la force de l'âme et la capacité nécessaire pour sentir et adorer le génie. Avec elle tout s'aplanit : les difficultés disparaissent; l'âme est étendue, elle conçoit et aime davantage.

L'ennui ôte son ressort à rame; elle n'a plus

de vigueur ; il faut donc l'enchaîner par des résolutions fermes. Voilà le remède infaillible que tous les malheureux de la terre, les moines, les prisonniers ont employé avec succès. Ce serait une lâcheté de ne pas le tenter.

Ce qui fait les âmes élevées, c'est leur propre sensibilité, c'est l'ennui intérieur, allié naturel de tous les sots qui l'attaquent ; c'est cet allié qui leur donne trop souvent la victoire.

Une âme élevée se met bien au-dessus de certaines choses que le monde dispense, mais elle a souvent la faiblesse de laisser apercevoir qu'elle prise certaines choses desquelles, sans cela, le monde n'eût pas songé à la priver.

Pour éviter cet écueil,il faut se raisonner soimême, et, comme, en raisonnant sur soi, il est très facile de s'égarer, il faut se rendre très fort dans Fart de raisonner, c'est-à-dire contracter une longue habitude de raisonner juste, de manière que l'émotion ne puisse pas vous tirer du sentier accoutumé.

Tout cela est ennuyeux, mais c'est l'unique chemin du bonheur.

Il y a une fausse raison professée par tous les sots du monde, qui s'en servent pour blâmer les gens d'esprit; mais il y en a une véritable qu'il faut connaître parce qu'elle fait le bonheur de la vie. En général, tout mal vient d'ignorer la vérité, toute tristesse, tout chagrin, d'avoir attendu des hommes ce qu'ils ne sont pas en état de vous donner.

En général, je ne saurais trop vous répéter : N'ayez aucun préjugé, c'est-à-dire ne croyez jamais rien parce qu'un autre vous l'a dit, mais parce qu'on vous l'a prouvé; car l'homme qui te dit une chose peut se tromper lui-même et encore plus vouloir te tromper : en tout, cherchons la vérité, il n'y a qu'elle qui dure; j'aime mieux que tu saches une vérité de plus que d'avoir lu dix volumes d'histoire.

Une résolution forte change sur-le-champ le plus extrême malheur en un état supportable.

Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer à un inconvénient.

Telle est la triste destinée des âmes tendres: on se souvient des peines avec les plus petits détails, et les instants de bonheur jettent l'âme tellement hors d'elle-même qu'ils lui échappent.

Je n'aurais rien fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne me serais pas accoutumé à souffrir d'être mal dans une âme, comme dit Pascal.

La vertu, c'est augmenter le bonheur; le vice augmente le malheur. Tout le reste n'est qu'hypocrisie ou ânerie bourgeoise. Il faut toujours saisir l'occasion d'instruire la jeunesse.

Je déteste le faux en tout comme un ennemi du bonheur.

Je suis toujours porté à croire les gens que j'aime. Mais je vois, chaque jour, qu'il n'y a point de bonheur sans connaissance de la vérité.

Ce bonheur, impossible à trouver dans les

autres, est encore très difficile à trouver en soi. Il faut cependant y parvenir, il faut se faire un bonheur solitaire, indépendant des autres; une fois que Von est sûr dans le monde que vous pouvez être heureux sans lui, la coquetterie naturelle au genre humain les met à vos pieds. Accoutume ton corps à obéir à ta cervelle, et tu seras tout étonnée de trouver le bonheur : c'est le roc où était le palais d'Armide, horrible d'en bas, délicieux dès qu'on était parvenu aux plateaux supérieurs.

Le bonheur consiste à pouvoir satisfaire ses passions, lorsqu'on n'a que des passions heureuses. La haine, la vanité, la cruauté, par exemple, sont des passions qui, généralement parlant, donnent plus de malheur que de bonheur. On peut croire le contraire de l'amitié, l'amour, l'amour de la gloire, celui de la patrie, etc. Il faut donc faire le premier travail sur soi, et tâcher de déraciner de son cœur les passions malheureuses; cela est facile lorsqu'on le veut; il faut ensuite acquérir les habitudes propres à

diminuer autant que possible les inconvénients inévitables.

Il est clair que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est peut-être la seule loi, fille de la civilisation, qui ne produise que du bonheur.

L'égoïste ignore à jamais le vrai bonheur de la vie sociale : celui d'aimer les hommes et de les servir.

Plus on a d'esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d'être heureux.

1. S'accoutumer aux chagrins : tout homme en a sept ou huit par jour.

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