Acteur des Français
ter dès que je me sentirai dominé par une passion. J'ai assez de ma passion pour 1. g.; dans le reste, me souvenir que les passions usent la vie et que les goûts l'amusent.
Inspirer à une femme une haute opinion de ses lumières est un sûr moyen de la conduire à ses fins. Les héros ont leurs accès de crainte, les poltrons des instants de bravoure, et les femmes vertueuses, leurs instants de faiblesse.
C'est un grand art, que de savoir juger et saisir ces moments.
Presque tous les malheurs de la vie viennent des fausses idées que nous avons sur ce qui nous arrive. Connaître à fond les hommes, juger sainement les événements, est donc un grand pas vers le bonheur.
Je soutenais hier un grand principe qui a généralement scandalisé, je puis m'en vanter : c'est que, dès qu'on connaît quelqu'un pour ennuyeux, il faut se brouiller avec lui ; que par ce moyen, au bout de dix ans, on se trouverait la société la plus agréable possible.
Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend du punch léger à minuit et demie, est l'endroit du monde où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur et, si je parle, ce n'est pas pour payer mon billet d'entrée.
Il faut absolument pour my happiness (mon bonheur) que je sois seul le matin et en société immédiatement après-dîner, au moins jusqu'à dix heures.
S'il y a une société où le bon ton permette d'offenser la vanité à 2/10, on peut dire à un homme une vérité qui offense la sienne à 5/10, si le ton dont on se sert la flatte en même temps à 3/10, parce qu'alors tout revient à 2/10 d'offense. Voilà l'avantage de la plaisanterie.
i4 pluviôse.
J'ai eu depuis le 4 des journées charmantes chez Dugazon, des journées de bonheur les plus heureuses, peut-être, que les hommes pris en masse puissent me donner. C'est peut-être la nuance qui doit me mener des plaisirs d'une grande âme mélancolique à ceux d'un vaniteux brillant. Quoi qu'il en soit, ces journées ont été divines, et ce sont les plus heureuses que j'aie encore trouvées sur cette terre. L'amour de la gloire contribue beaucoup àcette douceur. Cependant à l'intérieur, c'est peut-être un des moments les plus malheureux de ma vie, aux yeux de mon oncle, par exemple, qui est l'homme que, dans le public, on croirait le plus sur mon état présent et qui me voit dans le plus triste dénûment. Voilà qui doit m'apprendre à ne pas m'arrêter au bruit public. Et ma réputation de roué et d'homme qui suis déjà blasé, avec cette âme si tendre, si timide et si mélancolique. Le philosophe Mante (4) me connaît enfin, mais il a fallu que
1. Ancien polytechnicien, avec lequel Beyle rêva un jour de foncier une maison de banque !...
je l'aidasse à me voir tel que je suis. Croyez après aux réputations en grand.
Voilà qui doit réapprendre à ne croire que ce que j'aurai vu ; ma maîtresse peut être comme moi ; en ce cas, il ne faut pas en croire Syracuse et imiter Tancrède, mais voir par moi-même. Cet article me servira de conseil dans mes moments de passion.
Au BARON DE MaRESTRB (1818).
Ce qui fait que je ne solliciterai que le plus tard possible, c'est que je passe trois soirées au plus, par semaine, de onze heures à deux après minuit, avec Mme Elena Vigano, fille du grand compositeur de ballets, et qui est le premier amateur d'Ilalie.Nous sommes là quinze ou vingt; on parle ou Ton se tait avec le plus parfait naturel ; vous m'entendez, vous, qui connaissez l'Italie, et Nina nous chante sept à huit airs, quinze ou vingt quand le cœur lui en dit. Les trésors de la lampe merveilleuse ne pourraient payer, pour moi, les délices de ces soirées. Songez qu'on y va en bottes, archi-bottes, et que souvent
je n'y prononce pas un mot. On s'étend sur un canapé et on se laisse charmer.
C'est une bien grande folie de mettre son bonheur dans des jouissances contradictoires. Je veux travailler et aller dans le monde, cela est absolument impossible.
Nous naissons tous originaux : nous plairions tous par cette originalité même, si nous ne nous donnions des peines infinies pour devenir copies et fades copies.
Il faut jouir de soi-même dans la solitude, et, à l'égard de ses amis, ne dévoiler ses pensées qu'à mesure de l'esprit qu'on leur trouve, autrement on court le danger de leur paraître supérieur ; de ce moment, on est perdu.
J'oubliais tout à fait les excellentes leçons d'amour que m'avait jadis données mon oncle Gagnon et mon ami et protecteur Martial Daru.
Heureux si je me fusse souvenu de ce grand tacticien I Que de succès manques I Que d'humiliations reçues I Mais si j'eusse étéhabile, je serais dégoûté des femmes jusqu'à la nausée, de la musique et de la peinture comme mes deux contemporains, MM. de la R. et P. H., sont secs, dégoûtés du monde, philosophes. Au lieu de cela, dans tout ce qui touche aux femmes, j'ai eu le bonheur d'être dupe comme à vingt-cinq ans.
C'est ce qui fait que je ne me brûlerai jamais la cervelle par dégoût de tout, par ennui de la vie. Dans la carrière littéraire je vois encore une foule de choses à faire. J'ai des travaux possibles, de quoi occuper dix vies. La difficulté dans ce moment-ci, 1832, est de m'habituer à n'être pas distrait par l'action de tirer une traite de 20.000 francs sur M. le caissier des dépenses centrales du Trésor à Paris.
Divers
Nous reproduisons cette lettre bien qu'elle ne traite, à la vérité, pas directement du bonheur. Cependant, pour qui recherche la fortune littéraire (n est-ce pas une des formes du bonheur ?), elle n est pas sans présenter un grand intérêt. En outre, elle est fort belle.
A Monsieur.. ..
Paris, le 5 novembre 1829.
Une locution est employée assez fréquemment dans la conversation ; la société s'entretient avec un certain intérêt des gens dont on parle. Quels sont-ils ? me suis-je dit. — Permettez-moi de vous communiquer le résultat de mes réflexions sur ce sujet.
Parmi les gens dont on parle, il y a : l°Ceux qui veulent, de leur vivant, avoir une
grande et brillante fortune, comme le maréchal d'Hoquincourt, le cardinal de Bernis, le cardinal Loménie de Brienne, le banquier Beaujon,M. de Montauron et des milliers d'autres. Éclaboussant tout le monde et fort respectés tant qu'ils vivent, si on parle de ces messieurs deux ans avant leur mort, ils doivent cet avantage à quelque scandale ou à quelque ridicule. Exemple : M. le cardinal de Bernis, M. le cardinal de Tencin, le banquier Beaujon, bercé par de belles dames de la cour.
2° Il y a ceux qui, tout en cherchant une grande fortune actuelle, acquièrent de la gloire ou par hasard ou par leur mérite, comme le maréchal de Villars, Colbert, Turenne, le maréchal de Saxe, Napoléon. La même imagination qui leur fait entreprendre des choses extraordinaires, les jette souvent dans d'étranges sottises.
3tt Ceux qui songent uniquement au plaisir de travailler, se contentant d'avoir du pain tout juste, de leur vivant, comme Jean-Jacques Rousseau, La Fontaine, Le Tasse, Schiller, Corneille. Dans leurs moments de découragement, ces gens-là se consolent en pensant à la postérité.
4° Les gens de lettres qui, en imprimant et en
parlant, quand il le faut, de gloire et de postérité, ne songent réellement qu'à se faire un bienêtre et ramasser de l'argent, comme M. Lemaire des classiques latins, feu M. Auger respectable académicien qui, à force de notices, avait réuni une jolie fortune et vingt mille francs de places. Cette quatrième espèce est la pire ennemie de la troisième. C'est, je crois, sur le rapport de Chapelain qu'on accorda une pension au grand Corn eille, lequel manqua de bouillon dans sa dernière maladie.
Un homme comme Jean-Jacques Rousseau n'a pas trop de dix-huit heures par jour pour songer à tourner les phrases de son Emile. (Voir le manuscrit original.)
Un homme qui veut amasser quatre cent mille francs avec une chose aussi ennuyeuse, au fond, que des livres où il n'y a pas d'âme, n'a pas trop de dix-huit heures par jour pour trouver les moyens de s'introduire dans les coteries en crédit. En général, tout le temps donné à des soins d'argent est dérobé à celui qui demande la beauté des ouvrages. N'est-ce pas huit ou dix membres que la société du Déjeuner a donnés à l'Académie française?
Songez combien un académicien qui a fait peu ou rien, comme MM. Raoul Rochette ou Brifaut, doit sentir de rancune intérieure pour un homme comme Courier ou Béranger, qui n'a pour soi que la voix publique? Cela ferait comprendre les haines de 1793.
Si deux hommes appartenant à deux classes différentes de ces gens dont on parle, ont l'imprudence de se parler avec franchise, ils se séparent à l'instant en s'écriant chacun de son côté, et comme s'ils faisaient leur partie dans un duo : Que de vent dans cette tête! Helvétius a donné le dialogue fort amusant de trois procureurs qui, après avoir commencé par louer Voltaire, finissent par se prouver qu'ils ont plus d'esprit que lui. En général, aux yeux des petites fortunes bourgeoises de douze à quinze mille francs de rente, péniblement acquises, les hommes qui écrivent pour autre chose que de l'argent ou l'Académie sont des fous à lier, depuis que la religion de la gloire, de Y immortalité, etc., etc., est devenue un lieu commun que prêchent tous les matins les journaux, quand ils sont embarrassés de remplir leurs colonnes, c'est-à-dire depuis une soixantaine d'années.
On voit souvent trois classes des gens dont on parle se réunir pour jouer de mauvais tours aux pauvres diables comme Jean-Jacques Rousseau, Schiller, La Fontaine, etc., qui se consolent de leur habit percé au coude en songeant à la postérité à laquelle pourtant la plupart n'arrivent pas. Les ennemis de ces malheureux, qui ont l'impertinence de ne pas songer à l'argent, sont :
1° Les grands seigneurs qui n'ont que leur haute position, comme le maréchal de Richelieu, le cardinal de Bernis. (Je serais plus exact en citant des noms plus obscurs, mais à cause de cette obscurité même, ils ne présenteraient aucune idée.)
2°Cesontles maréchaux qui ont quelque gloire, comme le maréchal de Saxe, le maréchal de Castries.
3° Les littérateurs d'Académie qui font fortune avec des éditions, des notices, des journaux, et en offrant des places à l'Académie à de pauvres grands seigneurs qu'ils attrapent (feu M. le duc Mathieu de Montmorency).
Cette singulière coalition contre de pauvres diables, toujours dans la crotte, s'explique par ce mot si connu de M. le maréchal de Castries.
Piqué de ce qu'on parlait longuement devant lui des opinions de d'Alembert, il s'écria avec humeur : « N'est-il pas pitoyable de voir citer un d'Alembert ? Cela veut raisonner et n'a pas mille écus de rente ! »
Il y a parfois des honneurs véritables, imprévus, non préparés paç Fintrigue, qui viennent chercher dans leur grenier les pauvres diables comme La Fontaine, Jean-Jacques Rousseau, Prudhon, et qui percent le cœur des charlatans littéraires. Ils tremblent que ces honneurs ne jettent un jour fatal sur leur nullité.
Malgré vos vingt ans vous arriverez, mon ami, à connaître le pays dans lequel vous vivez, en observant qu'après les gens dont on parle, à cause d'une sorte de mérite ou de bonheur personnel, il faut placer les gens dont on parle par force : les princes et rois, les magistrats, les journalistes, les fous célèbres. En 1788, on parlait autant du journaliste Linguet(1) que de Voltaire; le journaliste Linguet, en 1788, était aussi connu à Paris qu'aujourd'hui M. Chodruc-Duclos.
La bonne compagnie, où il est agréable de
!. Auteur des Mémoires sur la B&slille, 1783.
vivre, se compose à Paris d'environ trois mille personnes ; les ducs riches, qui ont une place à la cour, sont en première ligne.
Ces gens dont on parle trouvent dans la société, pour les juger, une classe d'hommes inconnue avant la Révolution. Ce sont les gens à petite portée, à inclinations bourgeoises et modérées, braves gens créés pour être bons époux, bons pères, excellents et solides associés dans une maison de commerce. Mais le xixc siècle a la manie du génie ; pour en avoir au moins les apparences, il touche à tout, il n'est peut-être pas une vérité fondamentale sur laquelle il ne se soit cru obligé de dire son mot ou plutôt sa phrase, car essayer la phrase est une autre de ses manies : il traduit en style disgracieux et important les vérités les plus connues et croit avoir dit quelque chose. Les hommes essentiellement modérés et destinés, par leurs soins constants, leur horreur pour le hasardé et leur sagesse de tous les jours, à pousser loin le crédit d'une maison de commerce de drap, se croiront obligés de juger le cours de M. Cousin, de dire ce que c'est que Dieu, et pourquoi, Dieu étant bon, tous les hasards semblent tournés contre la vertu. Henri IV régna
vingt et un ans et Louis XV cinquante-neuf ans. Ils vous diront, ces gens nés pour auner du drap, pourquoi la matière est susceptible de penser. Ils savent aussi que l'âme est immortelle et pourquoi.Passant devant le Garde-Meuble ou la façade de la Chambre des députés, ils vous diront aussi quelle est la nature du vrai beau, etc., etc.
En un mot, il me semble que ces hommes modérés, et faits pour être estimés et considérés, se déshonorent, comme à plaisir, de tout ce qu'ils ne peuvent pas entendre. Faute de mieux, je les appellerai la classe des surmenés. On tue de bons chevaux, destinés à aller toute leur vie au trot, si on leur fait prendre le galop et sauter vingt haies et barrières. Si on continue ce petit jeu un peu trop longtemps, on voit bientôt ces chevaux s'établir tranquillement au fond d'un fossé.
C'est ce qui arrive à ces pauvres surmenés quand ils ont le malheur de rencontrer trop souvent quelque raisonneur sans pitié, qui les interrompt quand ils travaillent à leur étalage.
Quand la pédanterie cessera d'être à la mode, les surmenés disparaîtront, comme à la première pluie de printemps on voit la race des papillons blancs descendre des peupliers.
Les lieux publics, à Paris, sont pleins de gens de quarante- huit ans, ordinairement garnis de deux ou trois croix et porteurs de physionomies assez respectables. Ils ont beaucoup d'usage, mais ne peuvent guère rester assis une heure à la même place sans s'ennuyer. Ce sont des généraux, de riches bourgeois, des agents de change, qui, à quarante-cinq ans, se sont trouvés avoir leur fortune faite et se sont décidés, comme ils disent, à en jouir à Paris. Les uns se font amateurs de musique ; nous les avons vus fous de Mma Pasta, ensuite de Mm* Malibran. Ce sont eux qui crient si fort et qui ont des disputes à propos de ces dames. Il est vrai que si, par hasard, on les écoute, on s'aperçoit qu'ils ne comprennent absolument rien à la chose dont ils parlent.
L'essai suivant a sa place tout naturellement ici. Beyle n'y parle pas en son nom. Il a préféré imaginer un petit récit romanesque. Il nous est permis, cependant, de supposer qu'il prèle à son personnage certaines de ses idées; il lui attribue bien quelques-unes de ses actions! Peutêtre, à la vérité, ne conseillerait-il point à Vhu-
manité entière de suivre V exemple de Lisimon. Du moins, il prend an plaisir évident à tracer la vie de ce sage, qui a sa trouver le bonheur en restreignant ses besoins et ses passions» C'est là, certes, un genre d'existence peu en rapport avec les théories et les goûts qu'il professe et confesse d'habitude. Il n'en est que plus plaisant pour nous, de lire ce traité du bonheur — si éloigné de tout principe de beylisme !